La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882)
Part 11
Le journal conclut : « Il y a là un symptôme dont le Gouvernement égyptien aurait tort de ne pas tenir compte. Les Arabes (Egyptiens) ne sont plus aussi désintéressés qu’on le croit de la politique. Ils se tiennent à l’affût des nouvelles qui arrivent de Constantinople, ils commentent, ils discutent l’affaire du conflit ; en un mot l’opinion publique se forme chez l’Arabe ».
Il paraît qu’on avait aussi recours aux écrits anonymes, puisque le _Progrès_ du 15 septembre signale le fait suivant : « Cette semaine, a été clandestinement affiché sur les murs de la ville, un placard hostile à S. A. le Vice-Roi, qui est une plainte faite au Sultan, au nom de 114 notables commerçants arabes du Caire et des villages ».
Le journal précise ensuite que « le placard ne porte pas les signatures » et cela indique suffisamment que la liberté, de même que l’égalité en Egypte, n’existait que de nom. A qui la faute ? Au Vice-Roi mal conseillé par une minorité turque au pouvoir. Sous Saïd, son prédécesseur, les Egyptiens avaient occupé de hauts postes dans les rangs de l’armée et dans l’administration, et les Turcs n’étaient plus la classe gouvernante.
Avec l’avènement d’Ismaïl, qui croyait à leur supériorité, les Turcs prirent leur revanche. « Jusqu’à présent, écrivait encore le _Progrès égyptien_, l’esprit turc a trop dominé dans les Conseils du Gouvernement et s’est trop mis en travers des idées de progrès que le Souverain a voulu appliquer dans le pays. »
Les Turcs, en effet, ne pouvaient favoriser le progrès en Egypte et collaborer utilement à l’œuvre d’Ismaïl. Par leur nature, ils étaient réfractaires au progrès ; toujours pleins de leur esprit de classe dominante, ils traitaient les Egyptiens comme une classe inférieure ; hier encore battus par les Egyptiens sur les champs de bataille de Konyeh et de Nezib, ils voulaient maintenir l’Egypte sous leur tutelle. Sans doute le même journal traduisait-il fidèlement le sentiment des Egyptiens en disant encore : « La petite minorité turque qui gouverne, qui administre, qui occupe tous les emplois, qui émarge au budget, ne saurait toujours l’emporter sur la grande majorité des Arabes (Egyptiens) qui cultive la terre, paye l’impôt et la corvée, donne son argent, ses sueurs et son sang à l’Etat. »
En fait de liberté de presse, un seul journal politique _Wadinnil_ (1866-1878) paraissait à cette époque, mais il défendait les vues et les intérêts du Vice-Roi qui le subventionnait. Un autre journal politique hebdomadaire, _Nozhet-El-Afkar_, fut fondé au Caire en 1869 par deux écrivains de talent, Ibrahim El Moelhy et Osman Galal, le traducteur des œuvres de Molière et de La Fontaine, mais le second numéro de ce journal à peine paru, le khédive en ordonna la suppression sur le conseil du Ministre de la Guerre Chaïn Pacha — qui était Turc — « Il aurait, dit- on, mis le Vice-Roi en garde contre l’agitation que pourrait provoquer dans les esprits cette publication inopportune.[106] »
Ce fait est fort significatif. Et l’on ne saurait « ne pas reconnaître que dans une grande partie du peuple, chez beaucoup de Pachas et chez les chefs de la religion, il y a une grande désaffection pour le Gouvernement et que le respect n’est plus le même[107] ».
L’emploi abusif fait par Ismaïl des étrangers, aussi bien que des Turcs[108], dans la direction des affaires de l’Etat, peut être considéré, non seulement comme une erreur administrative, mais surtout comme une erreur psychologique dont les conséquences furent graves. Cet emploi fut dicté chez lui en principe par le besoin de réformes, mais aussi par des considérations mal calculées. En chargeant, par exemple, les Anglais de la découverte des sources du Nil, de l’abolition de la traite ou de la conquête des territoires dans l’Afrique Centrale, Ismaïl croyait calmer les appréhensions de l’Angleterre et gagner son appui pour l’extension de la domination égyptienne au Soudan. En confiant aux officiers américains l’organisation de l’armée égyptienne, le Vice-Roi pensait, de même, pouvoir compter sur l’amitié de l’Amérique.
« Lorsque le général Sherman, dit M. Penfield, l’informa que les militaires américains pourraient donner à l’Egypte une armée capable, il amena dans le pays trente ou quarante de ces spécialistes et les paya grassement, au lieu d’en amener quinze ou vingt comme l’avait conseillé le Grand Général.[109] » Aux uns et aux autres il confia souvent des missions qui auraient dû être réservées aux Egyptiens, au moins dans la mesure compatible avec la sécurité du pays et la prudence élémentaire. Gaafar Pacha Mazhar, qui était gouverneur du Soudan (1866-1872), lors de l’envoi de Samuel Baker, à la tête des forces égyptiennes, pour explorer et annexer les régions équatoriales, n’avait pas manqué, avec son esprit sagace et clairvoyant, de signaler à Ismaïl, dans un rapport écrit, le danger de confier une pareille mission à un étranger. Il lui conseillait l’envoi d’officiers de l’état-major égyptien.
Ismaïl n’écouta pas cet avertissement et donna, en 1874, à Samuel Baker un successeur, le colonel Gordon, nommé gouverneur des provinces équatoriales[110]. Bien plus, le 4 août 1877, Chérif Pacha et Lord Vivian, représentant respectivement l’Egypte et l’Angleterre, signèrent, pour l’abolition de la traite, un traité qui coûta cher à l’Egypte et ce fut la source de conflits et de troubles dans le Soudan[111]. Pour l’exécution de ce traité, Ismaïl dut rappeler Gordon, revenu en Angleterre depuis 1876, pour être au service du Gouvernement égyptien. Mais Gordon, appuyé par son gouvernement qui pensait, déjà peut-être recueillir la succession d’Ismaïl en Afrique, posa comme condition _sine qua non_ d’être nommé gouverneur de tout le Soudan Egyptien.
Une fois nommé, il conseilla l’abandon de certaines régions importantes. Pour cause d’économie, il ferma les écoles publiques établies par le gouvernement à Khartoum et lui créa la désaffection parmi la population déjà irritée contre le gouvernement par l’abolition du commerce de la traite. De nombreux témoins affirment que Gordon préparait sous main le soulèvement du faux prophète _El-Mahdi_ et la perte du Soudan[112].
Nous allons voir maintenant, par un exemple typique, comment la prépondérance de l’élément turc et de l’élément étranger dans la conduite d’une grande expédition va provoquer un désastre. Il s’agit des guerres d’Abyssinie de 1875 et 1876 où Yohannès avait détruit successivement trois armées égyptiennes.
Dès 1872 une armée égyptienne, conduite par un Suisse, M. Münzinger, gouverneur de Massaouah, avait occupé le pays de Bogos et de Keren. Elle essaya ensuite de tourner l’Abyssinie par Zeïlah, mais elle fut battue près du lac Aoussa et son chef mortellement blessé[113]. Pour venger cet échec, le khédive envoya, en 1874, à Massaouah, une armée de 6.000 hommes, commandée par un Danois, le colonel Ahrendrup Pacha, mais elle fut anéantie en grande partie dans le Tigré par les Abyssins.
Une grande expédition de 20.000 hommes partit aussitôt du Caire, en 1876, sous les ordres de Ratib Pacha, désigné au khédive par le parti turc. Elle débarqua à Massaouah et entra en Abyssinie par le Bogos. Le général Loreng et l’état-major américain devaient, selon la volonté expresse du khédive, avoir la conduite effective de la guerre. D’où des rivalités fatales et des tiraillements continuels dans le haut commandement, depuis la première heure jusqu’à la défaite désastreuse de l’armée égyptienne à Goura.
Arabi bey, le futur chef de la révolution, suivait cette expédition comme intendant. Nous avons trouvé, dans ses Mémoires inédits, une relation curieuse de cette guerre : « Ismaïl, dit-il, confia le commandement suprême de l’armée à Ratib Pacha (un Circassien) en sa qualité de chef de l’armée, mais il lui enjoignit de suivre les avis du chef de l’Etat-Major, le Général Loreng[114], Américain peu versé dans l’art militaire, accompagné d’un état-major formé, en majorité, d’officiers américains. Quant aux commandants des troupes, qui étaient tous des Circassiens, ils croyaient qu’un long séjour à Massaouah occasionnerait des frais considérables qui feraient renoncer le gouvernement à son projet, ce qui leur permettrait de revenir sans coup férir. Cette pensée m’a été révélée par l’un des commandants dans un mouvement de mauvaise humeur.
« En outre un prêtre français, qui fréquentait journellement le Général Loreng, après s’être rendu exactement compte de l’état de l’armée, s’entendit avec lui sur la tactique militaire qui devait entraîner l’anéantissement des troupes égyptiennes au premier choc[115]. Ce prêtre mit au courant de cette entente le roi Yohannès qui s’avança avec une armée nombreuse de 300.000 hommes, femmes, vieillards...
« A son retour en Egypte l’armée fut mal accueillie et le khédive décida même de traduire devant un conseil de guerre le Général en chef, les pachas et les commandants des troupes. Mais un certain Circassien nommé Hussène, mameluk du Sultan Abd-el-Aziz, ayant attenté à la vie de certains ministres à coups de revolver, à Constantinople, Ismaïl dut bientôt, sous le coup de la peur, abandonner sa décision et accorder ses bonnes grâces aux chefs circassiens. »
Peu après, Ismaïl congédia les officiers américains. Il ne leur accorda des indemnités que sur l’intervention de M. Farman, consul général des Etats-Unis qui eut, à ce sujet, de longs pourparlers avec le khédive.
Rappelons que la prépondérance de l’élément turco-circassien était plus marquée dans l’armée que dans l’administration puisque aucun Egyptien ne pouvait être nommé pacha ou général. Le désastre d’Abyssinie a créé l’_esprit de corps_ dans l’armée et il est certain qu’en maintenant, dans cette gardienne de traditions nationales, qu’est l’armée, un élément circassien qui avait fait preuve d’incapacité, Ismaïl a semé les germes de futurs conflits d’une portée plus grave.
Avec l’aggravation de l’infortune publique, le mécontentement créait un lien de solidarité entre les éléments égyptiens disparates de l’élite du pays. Le progrès moral, d’un côté, avait été entravé par l’inégalité, l’injustice, l’arbitraire et la misère qui dégrade les âmes ; d’un autre côté, il avait été influencé et avancé par le progrès matériel, par l’infiltration des idées européennes, et par le contact avec les Européens honnêtes qu’Ismaïl avait amenés en Egypte pour l’aider dans son œuvre de réforme.
D’autre part, depuis Mohamed Aly, il s’est créé en Egypte une génération autochtone consciente d’elle-même, rehaussée par des hommes qui s’illustrèrent dans les lettres, dans l’architecture, dans l’art militaire, dans la science de l’ingénieur et dans l’astronomie. Ces hommes, dont la plupart suivirent les traditions des deux règnes glorieux de Mohamed Aley et d’Ismaïl, créèrent chez les Egyptiens un sentiment de fierté et de confiance en eux-mêmes[116].
Le déchiffrement des hiéroglyphes par Champollion, la fondation des musées, la diffusion de l’égyptologie et le réveil des études historiques fortifièrent le sentiment national naissant en évoquant les origines de l’Egypte, aïeule des nations civilisées.
C’est Ismaïl qui donna une salutaire impulsion aux études historiques.
Mariette bey, raconte un témoin oculaire en 1864, par la volonté expresse du vice-roi, et à l’aide d’un bateau à vapeur à lui seul destiné, règne sur toutes les villes antiques et les monuments de l’ancienne Egypte qu’il est chargé de conserver et de fouiller[117].
Dans cette même année (1864) Auguste Mariette composa sur l’histoire de l’Egypte depuis les temps les plus reculés jusqu’à la conquête musulmane un ouvrage « destiné aux écoles spéciales (supérieures) de l’Egypte ». Le traducteur de cet ouvrage, Abdallah Abou Soôud[118], lettré distingué, ancien élève de l’école des langues fondée par Mohamed Aly, disait dans la préface : « Le khédive a voulu nous réveiller de cette torpeur par l’étude de l’histoire de nos aïeux afin que nous puissions revendiquer leurs vertus glorieuses et, à leur exemple, travailler ensemble comme de véritables Egyptiens et comme de véritables patriotes, au relèvement de l’Egypte. »
L’écrivain tient ensuite à préciser davantage, et avec force, sa pensée : « L’amour de la patrie, dit-il, est autre chose que l’attachement à des murailles, il est l’amour du bien et de bonnes actions, il est le travail en commun de tous les habitants d’une même ville faisant le sacrifice de leurs biens et de leurs vies pour améliorer le sort de leurs concitoyens et veiller à leur sécurité sans distinction d’origine ou de race, au point qu’ils doivent tous servir l’intérêt général avant le leur propre ».
Mais l’Egypte nouvelle, arabe et musulmane, de par sa culture, sa langue et sa religion, trouva aussi dans la renaissance des études de la langue et des lettres arabes des raisons de fierté et de solidarité nationales.
Cette renaissance est due :
1o A l’introduction de la civilisation occidentale en Egypte par l’expédition de Bonaparte et par les missionnaires américains protestants et jésuites qui s’établirent en Egypte et en Syrie et adoptèrent la langue arabe pour propager leur enseignement. Leur œuvre a fait plus de progrès en Syrie, où ils fondèrent des hôpitaux et des écoles grâce auxquelles des Chrétiens syriens convenablement instruits travaillèrent à la diffusion de la langue arabe ;
2o A la croissance du nombre des orientalistes en Europe et en Orient et la fondation de la Société et de la _Revue Asiatique_ ;
3o A la création d’écoles sous Mohamed Aly et Ismaïl ;
4o A l’envoi de missions égyptiennes en France ; ces missions, encouragées par les vice-rois, traduisirent un grand nombre d’ouvrages scientifiques qui, par leur méthode, leur clarté et leur précision, renouvelèrent une langue appauvrie depuis des siècles de décadence ;
5o A la fondation de revues et de journaux. L’_Officiel_, fondé par Mohamed Aly en 1828, fut rédigé d’abord en turc, ensuite en turc et en arabe, puis en arabe (devenu la langue officielle sous Saïd). C’était aussi un journal littéraire. Sous Ismaïl, le gouvernement égyptien publia à ses frais deux revues militaires, une revue médicale, _Yassoub Tib_, dirigée par le fameux chirurgien El-Baclé (1865), une revue littéraire pour les écoles publiques, _Roudet-el-Madarès_ (1870), rédigée, non seulement par des professeurs renommés, mais aussi par des élèves bien doués. Il y eut enfin une éclosion de journaux vers 1877.
6o A la formation d’une pléiade de grands écrivains de langue arabe, tels que _Mahmoud Sami El-Baroudy_, poète et homme d’Etat, qui joua en 1882 un rôle insigne, _Ibrahim El-Moelhy_, prosateur de génie, qui rappelle les Goncourt par son style et sa manière descriptive, et _Hussein El-Marsafi_, grand pédagogue et auteur d’un ouvrage remarquable sur l’histoire de la littérature arabe.
Ajoutons que les écrivains syriens eux-mêmes trouvèrent auprès d’Ismaïl une protection efficace. C’est ainsi que _Soliman El-Bostany_ put travailler à la rédaction d’une grande encyclopédie arabe, et que de nombreux Syriens lettrés vinrent s’établir au Caire, au point que cette ville devint le centre intellectuel de tout l’Orient.
Du reste, le Caire était déjà le centre de l’Islam, grâce à sa fameuse université d’Al-Azhar, sorte de vieille Sorbonne où quinze mille étudiants suivaient des cours dont la matière reposait en grande partie sur l’exégèse du Coran et des hadîths ou traditions. On surchargeait la mémoire des élèves d’un fatras de connaissances grammaticales très embrouillées et de subtilités théologiques stériles faites pour rétrécir l’esprit et l’empêcher de se développer. L’Université est même devenue un foyer de conservatisme et de réaction en face de la civilisation de l’Occident. L’idée de progrès commençait de mettre aux prises les sciences de révélation avec les sciences de raisonnement, et l’esprit critique est né de ce conflit.
Pour ne pas être démolisseur, cet esprit devait être orienté par un génie réformateur. Ce rôle échut à Gemmal-Eddin et à ses disciples. « Le Cheik Gemmal-Eddin, dit Renan, est un Afghan entièrement dégagé des préjugés de l’Islam ; il appartient à ces races énergiques du Haut-Iran, voisin de l’Inde, où l’esprit aryen vit encore si énergique sous la couche superficielle de l’islamisme officiel. La liberté de sa pensée, son noble et loyal caractère me faisaient croire, pendant que je m’entretenais avec lui, que j’avais devant moi, à l’état de ressuscité, quelqu’une de mes anciennes connaissances, Avicenne, Averroès, ou tel autre de ces grands infidèles qui ont représenté pendant cinq siècles les traditions de l’esprit humain[119]. »
Né à Caboul (Afghanistan) en 1839, Gemmal-Eddin avait achevé ses études supérieures à Boukhara en 1856. Après un voyage dans l’Inde et les Lieux-Saints, il occupa une fonction publique sous le règne de l’Emir Dost Mohamed Khan, mort en 1858. Il commanda ensuite les troupes de l’Emir Mohamed Aazam, dans ses guerres dynastiques contre l’héritier du trône, qui, soutenu par la Grande-Bretagne, finit par battre ses ennemis. Gemmal-Eddin dut alors quitter le pays (1869), et après avoir séjourné 40 jours au Caire et fait la connaissance d’un certain nombre d’ulémas et de Syriens de réputation, se rendit en 1870 à Constantinople. Nommé membre du Conseil Supérieur de l’Instruction publique et titulaire d’une chaire dans une université religieuse, Gemmal-Eddin se trouva à l’aise pour propager son enseignement, qui consistait à mettre l’Islam en harmonie avec l’évolution moderne et à le représenter comme ami de la science et du progrès. Par une interprétation plus simple et plus claire des textes du Coran, il faisait de cette religion un système souple et vivant. Mais, devant les attaques des réactionnaires et du Cheik-Ul-Islam en particulier, Gemmal- Eddin, malgré la protection des réformateurs libéraux, tels que Aali Pacha et Fuad Pacha, et l’appui des jeunes softas, fut invité à quitter la capitale ottomane.
Il se rendit en 1871 au Caire, où il travaillait à développer et fortifier les germes de nationalisme. Car la question avait pour lui un double aspect politique et religieux ; d’un côté, il voulait régénérer l’Islam par l’étude de la philosophie et de la vérité scientifique qui affranchit les esprits du dogmatisme ; d’un autre, il voulait développer à l’intérieur des Etats musulmans les institutions libérales et constitutionnelles et les mettre à l’abri de l’influence des Européens qui les exploitaient[120].
L’Egypte, avide de progrès et hostile à l’immixtion européenne, accueillit avec sympathie Gemmal-Eddin, qui trouva auprès du vice-roi, des milieux dirigeants et des classes cultivées tout l’appui désiré. Le gouvernement même lui servit une allocation mensuelle de 120 livres sans qu’il fût tenu à des obligations déterminées. Il fut autorisé à faire des conférences à l’université de l’Azhar où il avait de nombreux disciples ; mais de nouvelles disputes ne tardèrent pas à s’engager entre le Cheikh Eleich et lui. Sur le conseil du khédive Ismaïl, il se retira à son domicile, où il continua à enseigner aux jeunes gens et aux fonctionnaires les hautes doctrines philosophiques et sociales, et les initia à l’art d’écrire et de produire.
Il agit également dans son entourage sur les grands pour éveiller le sentiment national et propager l’idée constitutionnelle. Par son tempérament violent et révolutionnaire, qui contrastait singulièrement avec le tempérament modéré et évolutionniste de Mohamed Abduh, Gemmal- Eddin était plutôt porté vers la politique[121], et ses idées libérales en matière théologique ou philosophique étaient de nature à y préparer les esprits sans porter ombrage aux autorités.
Cependant l’idée libérale faisait des progrès parmi les classes dirigeantes. Les mouvements constitutionnels dont l’Europe a été le théâtre pendant le XIXe siècle — y compris le mouvement tenté par Midhat Pacha en Turquie, en 1876 — eurent leur répercussion en Egypte sous une forme ou sous une autre. Les grands et les chefs religieux qu’on avait maintenus jusqu’ici dans le respect du prince par le principe et la force des traditions, commençaient à s’apercevoir de leur erreur grâce aux fautes du gouvernement absolutiste, et les idées formulées par Gemmal-Eddin et ses amis tiraient toute leur force de la religion même et de l’exemple des premiers khalifes imbus de démocratie et de libéralisme. Enfin, un fait représentait l’idée sans toutefois la réaliser : il s’agit de la Chambre créée par Ismaïl en 1866[122].
Mohamed Abduh, dans ses Mémoires inédits, dit « que les Egyptiens, avant l’an 1293 de l’hégire (1877), s’en remettaient complètement, dans leurs affaires publiques et privées, à la volonté du souverain et de ses fonctionnaires... Aucun d’eux n’osait hasarder une opinion sur la manière dont le pays était administré. Ils étaient loin de connaître l’état des autres pays musulmans ou européens, malgré le grand nombre d’Egyptiens qui firent leurs études en Europe depuis Mohamed Aly jusqu’à cette date (1877) ou qui se rendirent dans les pays musulmans voisins, sous le règne de Mohamed Aly et d’Ibrahim[123].
« Bien qu’Ismaïl eût institué en l’an 1283 de l’hégire (1866) une Chambre représentative, qui aurait dû apprendre aux Egyptiens qu’ils étaient intéressés aux affaires de leur pays et que leur volonté était à consulter, dans l’occurrence, aucun d’eux, même dans l’enceinte de la Chambre, ne se rendait compte qu’il possédait ce droit inhérent à la représentation[124], soit que la loi stipulât expressément que la Chambre des délégués ne formulerait ses avis que dans la limite stricte des attributions du gouvernement, soit que le mode de travail fût vicié par le khédive qui avait l’habitude de faire connaître d’avance, par l’intermédiaire d’un émissaire, sa volonté aux membres qui, après une délibération pour la forme, prenaient des décisions conformes aux desiderata du chef de l’Etat.
« Du reste, qui aurait osé manifester son opinion ? Personne, tant qu’on pouvait, au moindre mot, être exilé de sa patrie ou dépouillé de ses biens ou même mis à mort.
« Au milieu de ces ténèbres arriva Gemmal-Eddin. Il fut bientôt entouré d’étudiants, puis de nombreux fonctionnaires et de personnages curieux de connaître des idées et des doctrines nouvelles vivement débattues. Ses élèves et auditeurs les propagèrent dans les villes égyptiennes et aidèrent au réveil des esprits, surtout au Caire.
« Mais ce faible rayon ne pouvait guère atteindre le puissant souverain dans sa haute sphère, cependant qu’il continuait à se développer lentement et vaguement dans toutes les directions, jusqu’à ce que la guerre éclatât entre la Turquie et la Russie en 1293 (1877). Les Egyptiens, vivement intéressés au sort de la puissance suzeraine, suivaient attentivement la marche des événements, sur lesquels ils furent renseignés par les étrangers qui recevaient les journaux d’Europe. Les quelques journaux égyptiens, de date récente, qui ne publiaient que des faits sans importance, commençaient à décrire les péripéties de la guerre, et il s’était créé un mouvement d’opinions et une sorte de polémique inconnue jusqu’alors entre les partisans de ces journaux et les mécontents. De nouveaux journaux furent aussitôt fondés pour rivaliser avec les anciens dans la publication des nouvelles et combattre leurs tendances. Aussi un désir irrésistible poussa-t-il les gens à s’y abonner avec une force plus forte que le despotisme.
« Avec le temps, les journaux touchèrent aux questions politiques et sociales concernant les pays étrangers et se mirent hardiment ensuite à traiter de la question des finances égyptiennes qui embarrassaient le gouvernement. »