Part 3
Ce fut ce côté de l’art qui sauva le reste à l’époque de la décadence. Les Byzantins devinrent interprètes moroses et exacts de ces pères de l’Eglise qui voulaient pour représenter Notre Seigneur un type repoussant, qui louaient les vierges d’un aspect vulgaire et les saints hideux, le tout afin de ne rien accorder à la sensualité; ils inventèrent la maigreur, les faces et les corps décharnés, les membres ossifiés, et sur les diptyques consulaires du IVe et du Ve siècles, ils rencontrèrent précisément les modèles d’anatomie qu’il leur fallait. La mode s’en continua pendant de longues années. Mais vers le XIIe siècle une transformation s’annonça. On pensa à exprimer aussi exactement que possible les sentiments des personnages par le choix des attitudes et des physionomies: ce fut une révolution. Une nouveauté inconnue aux Grecs et aux Romains se produisait dans le monde.
Les artistes de la Basse Saxe et de la Flandre, ceux de la France, les artistes italiens découvrirent le secret. Ils cessèrent de considérer avec les Byzantins la laideur sèche, froide, morte comme d’institution divine; ils conçurent la pensée de rendre compréhensible au spectateur la sainte joie de la Vierge contemplant l’Enfant divin; l’exultation respectueuse de saint Joseph devant les jeux du Sauveur; la prodigieuse méditation de saint Jean écrivant à Pathmos; et surtout et constamment, et avec des raffinements de plus en plus délicats, la figure juvénile, virginale, toute pure, toute céleste de la Reine des Anges. On se servait de la tradition romaine en ce sens qu’on ne reculait nullement devant la reproduction des physionomies basses et même repoussantes; on était fidèle encore aux leçons byzantines car on conservait en général les attitudes et les vêtements consacrés, mais on étudiait, avec un soin qui n’avait jamais eu lieu, les ressources plastiques de la physionomie humaine; ce n’étaient pas les grandes et simples expressions qui étaient les plus recherchés, mais plutôt les expressions combinées, l’attendrissement, l’extase, la joie contenue, la douleur étouffée. Les imagiers, on doit leur reconnaître cette gloire, poussèrent à la perfection ce système; mais quand ils en eurent atteint le point culminant, ce qui arriva peu à près vers le milieu du XVe siècle, il se trouva que des têtes si animées, si parlantes, si vivantes, ne pouvaient plus être superposées à des corps fantastiques et faux et, que de plus, il fallait absolument poser des types accomplis au milieu d’une nature digne d’eux. En conséquence, on était asservi à l’étude de quoi? Du Beau; et la grande inspiratrice de ce temps, l’Antiquité, se présenta aux artistes et leur imposa ses leçons. L’Antiquité qui déjà tournait la tête des politiques, des théologiens, des érudits, des philosophes, des poètes, devint encore bien davantage la souveraine des sculpteurs et des peintres. Elle leur montra la créature de Dieu et Dieu lui-même, et les arbres, et les monuments, et la terre et les herbes, et l’horizon étendu et la mer moutonnante et l’azur profond de l’Empyrée, comme jamais ils n’avaient vu ni rêvé tout cela. La grande originalité, le grand instrument de gloire que l’âge nouveau portait dans son sein, devint alors manifeste: c’était le don de rendre plastiquement l’âme humaine, l’âme de la nature et de représenter aux yeux et à la réflexion, toute cette richesse encore intouchée. Cela suffit pour que l’univers soit à jamais contraint de proclamer d’une voix unanime que sur les eaux bleues des temps jamais fleur ne s’épanouit dont les pétales d’or, dont le feuillage somptueux puisse être vanté au-dessus de la miraculeuse floraison du XVe siècle. Je ne m’emporterai pas jusqu’à dire qu’il n’y eut jamais rien d’égal; ce ne serait pas vrai; l’époque qui s’est appelée la Renaissance n’est au-dessous d’aucune autre.
A l’aurore du mouvement dont il s’agit, vers le milieu du XVe siècle, si solennel, les regards de tous les peuples se tournaient vers l’Italie et on le concevait pour cette raison que l’Italie brillait plus que tout le reste du monde. C’était instinctif. Les yeux cherchent l’éclat et l’éclatante Italie les attirait. Là s’ouvrait la source la plus abondante de la civilisation qui allait s’épancher.
On eût trouvé assurément ailleurs certaines dispositions fort importantes que cette terre ne présentait pas ou n’avait qu’à un degré très inférieur et qui, plus tard, devaient jouer leur rôle. Mais à ce moment donné, l’Italie répondait à tous les appels. Jadis, aussi bien que le reste de l’Europe, elle avait éprouvé les effets heureux et les chocs lamentables amenés par la dissolution de l’ancien monde et l’impatronisation des septentrionaux. Ceux-ci avaient modifié noblement le sang de ces misérables colons, de ces descendants d’esclaves, de ces enfants d’affranchis dont l’administration impériale avait peuplé la Toscane, le Milanais, la Vénétie, l’Emilie. Ce fut surtout dans le nord et dans le centre que le mélange eut lieu; il était donc naturel que la vitalité principale de l’Italie s’agitât de préférence dans cette région. On en vit les marques quand le temps fut venu. Alors le marchand de la péninsule, en partie burgonde, goth, longobard et romain, marcha fièrement en face du seigneur militaire et, lui aussi, l’épée au flanc, la targe à l’épaule, se dit libre, souverain, tyran et prouva la vérité de ses paroles. Ce qui sortit de ce conflit très court, terminé par la victoire de la classe industrieuse, ce ne furent nullement des bourgeoisies, comme on l’entend de nos jours, mais bien des patriciats; et Venise, Gênes, Florence, Sienne, Lucques, Alexandrie, Pise, toutes les villes, toutes les bourgades, les villages même eurent beau se réclamer du nom démocratique, proclamer les droits, les victoires des Popolani sur les Nobili; le _populus romanus_ était vivant dans leurs imaginations, mais non la _plebs_. Quand de gentilhomme on devenait citoyen, si on renonçait à ses armoiries, c’était pour en prendre d’autres. Alors, on se construisait un palais, on s’habillait de beau drap fin, de velours et de soie, et on traînait à sa suite la même mesnie de serviteurs armés qu’antérieurement on avait eue. D’ailleurs on maintenait avec soin une orgueilleuse inégalité entre les corps des métiers; celui qui fabriquait le damas ne touchait pas dans la main à celui qui vendait le lainage. On portait l’armure, on montait à cheval, on faisait la guerre, on régissait l’Etat.
C’était trop. Le gouvernement devenait impossible. Venise seule le comprit et par le plus nécessaire et le meilleur coup d’Etat ayant su repousser au rang des subordonnés l’immense majorité de ses habitants, elle eut l’honneur de fonder la puissance la plus légitime qui fut jamais, par cela seul qu’elle assura à son peuple la gloire et le repos, et dura plus que toutes les constitutions d’Etat qu’on a jamais connues. Partout ailleurs s’établit un état fiévreux dont les accès répétés mettaient à chaque instant en péril la vie du malade. On ne soutenait ce malade que par des expédients, et quels expédients?
De même que la médecine recourt en certains cas à l’usage des substances vénéneuses, les Etats italiens existèrent par des mesures meurtrières. Inhabile à rien fonder de stable, on chercha des ressources dans l’instabilité; les magistrats furent temporaires et d’un temporaire très limité; pendant l’exercice de leur charge, on les garrottait au moyen de l’autorité rivale de plusieurs conseils; mais, comme il restait pourtant dangereux de se mettre sous la tutelle d’un compatriote, on inventa d’appeler un étranger pour qu’il n’eût pas de crédit, pour qu’il n’eût pas de considération et ne s’imaginât pas avoir de l’avenir. Malgré des précautions si étroites, on ne vit partout que pouvoirs usurpés, tyrannies ouvertes, soupçonneuses, partant cruelles et sanglantes; le poignard, le poison montraient constamment leurs traces dans les combinaisons politiques et des bandes interminables d’exilés erraient d’une ville à l’autre, attendant le jour de mettre, à leur tour, dehors, ceux de leurs rivaux exécrés qu’ils n’égorgeraient pas.
On se figure les habitudes de ces citadins sans cesse harcelés par un meurtre accompli, à craindre ou à commettre. Dans les rues étroites, sombres et tortueuses, les portes des maisons étaient basses afin que l’entrée fût difficile et aisée à défendre. Sur les murailles s’espaçaient des créneaux afin de pouvoir tirer à l’abri la flèche ou le vireton, plus tard l’arquebusade, sur le voisin détesté. Fallait-il circuler dans tels moments où les querelles étaient plus flagrantes, on n’eût pas commis la folie de marcher au milieu de la voie; on se glissait le long des murs et tout en cheminant on avait l’œil aux aguets et la main près de la dague. Même chez soi, portes closes, dans sa maison avec sa femme, avec ses enfants, on prenait garde; on éprouvait ce qu’on mangeait et ce qu’on buvait; surtout on ne se couchait pas sans avoir fait la visite du logis et exactement verrouillé les portes.
Les esprits étaient durs; en outre les tempéraments singulièrement passionnés. De même que l’on tâchait de devenir le maître de sa ville et de poignarder les gens du parti adverse, de même on se rendait amoureux jusqu’à la fureur et jaloux par delà toute rage. Les précautions florentines allaient à la démesure. Les femmes vivaient enfermées dans leurs demeures bien autrement closes que des harems. Dante, en racontant les histoires de la Pia et de Françoise de Rimini, a montré comment pouvaient finir les tendresses, et cependant, Boccace a révélé aussi, dans son langage ravissant, en présentant à l’imagination les plus délicieux paysages, les scènes les plus enchanteresses, comment elles pouvaient réussir.
Ce pays singulier, si agité, si tourmenté, si révolutionné, si cruel, si féroce, si criminel, aurait dû avoir l’humeur sombre; nullement. Il était aussi gai, aussi vivant, aussi brillant que sociable; il était sociable surtout; c’était par là qu’il se distinguait des autres contrées plus ou moins brutales, plus ou moins hargneuses. Il avait toutes les ambitions et les plus contrastantes; il aimait la liberté avec le même emportement qu’il recherchait le despotisme. Quand on ne s’égorgeait pas, on s’embrassait avec l’affection la plus véhémente et au sortir d’une conspiration compliquée des perfidies les plus inouïes, on construisait avec recherche le plus délicat des sonnets. La littérature fut de très bonne heure une grande affaire; tandis que tout le reste de l’Europe n’estimait encore que la métaphysique, là, on mettait au premier rang des travaux de l’esprit le bien dire. Ces riches marchands, ces usuriers sans pitié qui pesaient l’or et rédigeaient leurs cédules dans les boutiques de Venise, de Florence, de Pérouse, ces spéculateurs rapaces qui étendaient les filets de leur avarice jusqu’à Londres, jusqu’à Anvers et faisaient naviguer leurs flottes plus loin que la Hollande, étaient d’exigeants amateurs de poésie. C’est parce que les muses latines n’avaient jamais tout à fait cessé de vivre sur le sol qui leur avait donné jadis la naissance.
Les collections de manuscrits anciens ne manquaient pas. On les consultait plus que dans le nord; à tous les moments, on les avait mieux compris. Dès lors, quand les esprits se réveillèrent, si l’Italie ne fut pas la seule à se mettre sur pied, elle s’y mit plus vite et plus solidement; elle prit la tête de la procession qui tournait et remontait vers l’antiquité. Chez elle l’art avait surtout connu les styles byzantins et romans; il avait ignoré les différentes variétés du gothique; il était donc toujours resté plus près des méthodes antiques; puis nombre de chefs-d’œuvre étaient demeurés là sous les yeux de chacun; dès le XIIIe siècle, quand, par hasard, on avait tiré de la terre quelque statue, on l’avait assez tenue en estime, pour la mettre en sûreté dans une sacristie. L’esprit italien ne comprit jamais que la statue de Vénus ou celle de Jupiter fussent indignes de la protection d’une église. Quand on commença sérieusement à réfléchir à la beauté, on y attacha un prix bien plus grand encore. Les objets antiques jusqu’alors trouvés, exhumés sans qu’on les cherchât, on voulait désormais en augmenter le nombre. Il n’y eut qu’à fouiller le sol et devant les regards ravis les tombeaux s’ouvrirent, les chefs-d’œuvre ressuscitèrent; et ces glorieux morts, retrouvant la parole, commencèrent leurs leçons devant une foule enivrée. Mais le goût, le besoin de l’expression idéale et en même temps vraie et vivante existait en Italie comme ailleurs; le sentiment germanique et chrétien ne se contentait pas de l’ancienne beauté, il voulait la nouvelle; il tenait comme le goût flamand à ce que l’âme se révélât dans les physionomies et sût parler, de sorte que les Byzantins se trouvèrent avoir formé des élèves bien supérieurs à eux-mêmes. Les écoles d’où étaient sortis Giotto, Orcagna, Masaccio étaient pourvues de ce que la conception moderne avait su produire de plus complet. On n’aurait pas pu renoncer aux conquêtes acquises. On ne retournait donc pas à l’art antique. Ce fut le plus grand des bonheurs, mais ce ne fut pas le seul.
L’Italie se voyait plus opulente qu’aucune autre région. Son immense commerce avait, sans doute, accumulé bien des richesses dans ses comptoirs; mais ce n’était peut-être pas encore la moitié seulement de sa fortune. La constitution fiscale de la catholicité faisait arriver à Rome les contributions abondantes des différents Etats. Ces tributs qui, sous mille formes, étaient absorbés incessamment par la chancellerie pontificale, créaient des ressources dont les loisirs des grands répandaient la rosée sur la culture des arts en même temps que sur la propagation de tous les vices. La cour romaine payait surtout des cuisiniers, des veneurs, des parfumeurs, des baladins, des bravi; elle soutenait peu les littérateurs; elle n’avait ni peintres, ni sculpteurs, ni architectes, ni ciseleurs, ni orfèvres avant le règne de Jules II. Cependant, comme son argent ne lui restait pas, il allait dans le reste de la péninsule favoriser ce qui se faisait alors tant aimer. Le magnifique Laurent de Médicis et avec lui, les souverains de Ferrare, de Mantoue et d’Urbin donnaient l’exemple d’une passion immodérée pour le culte de l’intelligence. Les Bentivoglio, seigneurs de Bologne, les Pico de la Mirandole, suivaient de près de tels exemples et il n’était si petit feudataire dans les Romagnes, si petit despote dans les Républiques qui ne se fît un point d’honneur de sacrifier aux Muses.
L’Italie n’était guère chrétienne et ne l’avait jamais beaucoup été. De bonne heure la Vierge avait pris dans son imagination l’attitude d’une Déesse; les Saints s’étaient changés en Génies topiques. Les scandales ecclésiastiques, se déployant sans nulle mesure dans la ville de saint Pierre, n’avaient pas inspiré aux peuples le respect des choses saintes. Cependant, comme ailleurs, on sentait là et quelquefois vivement, que le clergé n’écoutait pas sa vocation, que les doctrines apostoliques étaient flétries sans justice ni raison par des pratiques odieuses et que le monde eût gagné à ce que le trône pontifical étincelât de vertus au lieu de s’entourer de tant de vapeurs méphitiques. Peu s’en était fallu qu’une des hérésies les plus familières aux esprits chrétiens dévoyés ne triomphât dans la Toscane, au temps où les disciples de saint François d’Assise, vrais ébionites, vrais pastoureaux, avaient voulu implanter la religion des pauvres. Le danger fut si grand alors et la crainte si vive que le Saint Siège commença par pactiser avec les novateurs. Il les désarma ensuite; mais leur théorie persista en face de l’opulence cléricale; on continua à penser que les successeurs du pêcheur de Génésareth étaient faits pour la modestie, l’humilité, l’indigence; qu’un clergé arrogant et amolli était une anomalie insultante à la Croix et que la communauté des fidèles ne pourrait être ramenée dans le bercail, dont il n’était que trop évident qu’elle avait perdu la route que par des pasteurs marchant nu-pieds, vêtus de bure et porteurs de houlettes de bois. C’était ce que pensaient les Italiens du XVe siècle, quand ils pensaient à la religion. Mais il faut le répéter, ils y pensaient moins qu’on ne faisait ailleurs; ils avaient trop d’affaires, ils aimaient trop le plaisir, ils ressentaient trop d’ambitions et trop diverses, ils vivaient trop de la vie mondaine et, surtout, ils recherchaient trop, et voulaient par-dessus tout, ce qui faisait spectacle.
Les populations de la péninsule vivaient donc dans ces dispositions, Alexandre VI Borgia, occupant la chaire de saint Pierre, les Aragonais régnant à Naples, les Vénitiens se querellant avec les ducs Sforza de Milan, les Français, appelés par Ludovic le Maure, se préparant à entrer dans les provinces piémontaises, les Florentins, sous Pierre de Médicis, se réveillant de l’ivresse que leur avait versé l’administration habile et captieuse du Magnifique Laurent, le reste du pays étant fractionné à l’extrême entre des Républiques et des Seigneuries, et les bandes voyageuses des condottières cherchant la solde de qui voulait d’eux, quand il se manifesta dans plusieurs cités du nord une sympathie singulière pour un certain moine dominicain dont les prédications faisaient accourir les foules.
Ce religieux que sa bonne naissance et l’état de sa fortune semblaient réserver a un sort brillant, était entré dans l’ordre par une vocation d’autant plus solide qu’elle avait été fort combattue. C’était un homme savant, méditatif, songeur; on ne le vit jamais sourire; il était d’un tempérament faible et, souventes fois, abattu par la débilité de son corps. S’il se relevait, s’il se maintenait, c’était sous les coups d’éperon de la volonté. Une foi ardente le remplissait. Prédicateur cher aux populations, il ne discutait pas, il affirmait, il imposait, le ciel lui avait donné le don de l’autorité. En l’écoutant, on se sentait ravi et dans sa main. Ce moine s’appelait Jérôme Savonarole.
La taille de ce héros, car ce fut un héros, était petite et frêle; la poitrine était un peu enfoncée; l’attitude semblait celle d’un corps chargé d’une âme trop lourde. Mais la figure jaunie, maigre, allongée étincelait du feu de deux yeux noirs et profonds allumés sous d’épais sourcils. Les mains fines et pâles s’agitaient nerveusement, mais non sans noblesse, pour accompagner et frapper des paroles pénétrantes, sortant de lèvres minces et légèrement colorées; le front plus blanc que le visage, haut, bombé, dénonçant la prédominance de l’imagination et de l’enthousiasme sur la raison froide... Mais quoi? Pourquoi faire le portrait de cet homme? Le voilà lui-même! Le voilà... il marche au long du cloître du couvent de Bologne... Le poids de la réflexion le courbe... il n’est pas seul... il parle... et on va entendre ce qu’il dit.
DEUXIÈME PARTIE
CÉSAR BORGIA
L’idée de relever l’Italie en relevant les mœurs venait d’échouer. Savonarole avait voulu par les moyens purement catholiques, et sans toucher ni à l’unité de l’Eglise ni à la tradition de la Foi, cicatriser les plaies trop vives. Ce ne devait être que longtemps après lui et par contrecoup du triomphe de l’hérésie et du schisme, que les projets du réformateur pouvaient recevoir une sorte d’application. Encore l’Italie n’avait-elle pas à profiter de cette combinaison exclusivement gallicane. Pour le moment, quand s’éteignirent les flammes du bûcher où s’abîma le dominicain, toute notion d’amener l’unité, la liberté et l’ordre par la puissance de la vertu fut abandonnée comme la plus folle des chimères. Ce qui resta dans l’imagination des Italiens, ce fut seulement la préoccupation de fermer le territoire de la patrie aux intrus, d’exclure ceux-ci de la participation aux richesses, aux splendeurs, aux arts, aux jouissances d’une terre considérée par ses habitants comme sacrée, et de chercher à mettre fin au morcellement de cette terre en créant soit une souveraineté unique, soit un nombre restreint de souverainetés dont le premier mérite serait de réaliser une force redoutable aux gens du dehors, et indomptable pour leurs ambitions.
Les Espagnols tenaient l’extrémité méridionale de la péninsule. Il s’en fallait que la malveillance les atteignît de la même force que les autres étrangers. D’abord, ils étaient depuis longtemps maîtres de la contrée. On s’était accoutumé à les y voir. Ensuite cette contrée elle-même n’était presque pas considérée comme italienne ou l’était du moins à un degré inférieur. On l’appelait «le Royaume»; c’était un fief du Saint-Siège, mais, depuis la chute de l’Empire d’Occident les destinées de ces provinces avaient été spéciales. Des Byzantins y avaient régné; puis des Arabes, puis les Allemands des Hohenstauffen après les Normands; puis, un instant, les Français, et, quand les Aragonais avaient hérité de ces restes tant maniés, on ne les avait pas jugés spoliateurs; ils n’avaient pris que ce qui appartenait au premier occupant. En outre, les Napolitains n’avaient pas les mœurs des autres populations. La féodalité se montrait chez eux remuante, mais peu vigoureuse; les grands seigneurs sans cesse en rebellion fuyaient sans cesse devant quelques lances envoyées de Castille. C’était un pays peu estimé de ses voisins, encore moins de ses maîtres, peuplé de paysans brutaux, sauvages, de citadins avares et bassement corrompus. Les arts y étaient médiocrement cultivés. La littérature brillait davantage, mais sans exciter assez de sympathie, car elle était surtout inspirée par le panégyrisme. Pour ces différents motifs, aussi longtemps qu’on avait à s’occuper en Italie d’autres intrus, on n’en voulait que faiblement aux Espagnols.
Les Allemands déplaisaient davantage, sans cependant être trop détestés. Sujets et représentants du Saint Empire Romain, on leur reconnaissait une sorte de droit à intervenir dans les affaires de la péninsule. Les Gibelins s’appuyaient sur eux. Les Guelfes ne voulaient pas une rupture absolue. Ensuite, les rapports commerciaux étaient constants avec les villes hanséatiques; enfin, dans les deux pays la science était grandement honorée, et, bien que d’après des systèmes différents, on s’y occupait beaucoup des arts. Ce qui gênait et rebutait, c’était la rudesse de la soldatesque germaine. Mais on savait, alors, supporter de pareils inconvénients.
La malveillance s’attachait principalement aux Français. On ne se rendait pas compte de leurs droits à troubler l’Italie. Eux, ils assuraient que «le Royaume» leur devait être dévolu parce qu’ils avaient hérité de la maison d’Anjou. Mais sans compter que cette prétention n’avait sa source que dans une boutade pontificale, et encore notablement ancienne, l’exercice n’en avait été ni heureux, ni brillant. D’autre part, c’était, sous le règne de Louis XI, les Gênois qui d’eux-mêmes s’étaient jetés dans les bras de la France; et au temps du feu roi Charles VIII, c’était le duc Ludovic de Milan qui avait organisé l’expédition de Naples et opposé au Pape comme aux Aragonais cet envahisseur qu’il devait abandonner bientôt et précipiter dans la bagarre de Fornoue. De leur côté les gens de Florence avaient coutume d’affecter un certain goût pour les rois français; ils les déclaraient volontiers protecteurs de leurs franchises et à travers les tromperies, les perfidies, les violences des deux parts, le train ordinaire de la politique, cette sorte de fiction durait. Pourtant, en fin de compte, les Florentins comme les Gênois, les Milanais comme le Pape, ne consentaient pas à laisser leurs alliés du dehors, quels qu’ils fussent, Français, Allemands, Espagnols, sortir d’un rôle subalterne. Ces étrangers étaient des massues; ils s’en servaient pour s’entrefrapper et comptaient les brûler après la victoire.