La fleur d'or

Part 4

Chapter 43,612 wordsPublic domain

Désormais, Ludovic le Maure ne pouvait plus utiliser l’intervention française; il l’avait trop vilainement trahie. Il demeura donc son adversaire. Mais le roi, successeur du jeune Charles VIII, Louis XII s’accommodait fort d’une telle hostilité. Comme duc d’Orléans et représentant des droits de Valentine, il réclama le duché; il le prit avec une facilité incomparable, trait de physionomie de toutes les conquêtes des Français pendant ces guerres, et Ludovic, mal servi, battu, fait prisonnier, alla mourir au château de Loches après une captivité de dix ans. Pendant ce temps, beaucoup de choses se passaient dans le monde saisi de cette fièvre d’action qui devait le secouer pendant la première moitié de ce siècle. Les Turcs, sous la main de princes d’une énergie puissante, d’une volonté barbare, d’une grandeur d’idées égale à leur mépris pour la foi chrétienne, servis par des troupes supérieures à ce que les royaumes d’Occident leur opposaient, les Turcs faisaient sentir leur poids et inspiraient une terreur immense qui, toutefois, ne distrayait pas les princes de l’Europe du souci plus pressant de s’entredétruire. On parlait sans cesse de croisades à Rome, à Venise, à Valladolid, à Paris, même à Londres; surtout à Vienne. Au fond, chacun savait, pour peu qu’il fût initié aux passions du temps, à quel point ces propos étaient chimériques ou mensongers. Le seul effet qu’ils pussent avoir, était de justifier les vastes collectes d’argent organisées par les moines franciscains, fortement suspects de se montrer dépositaires peu fidèles; néanmoins les populations donnaient toujours, parce qu’elles avaient l’effroi du Turc. La cour de Rome tirait à elle ce qui de ces profits ne se perdait pas en route.

En même temps, les Espagnols continuaient leurs découvertes dans les régions atlantiques. La curiosité et l’intérêt général en étaient passionnément excités et la gloire castillane s’augmentait de cette émotion universelle. Tout ce qui arrivait des contrées étranges dont on exagérait les singularités, était fait pour ébranler les imaginations si éveillées déjà: des hommes d’une couleur et d’un aspect nouveaux, des oiseaux verts, des singes, des ouvrages délicats et bizarres travaillés avec des plumes teintes des couleurs et des nuances les plus inattendues, et surtout beaucoup d’or, beaucoup d’argent, des pierreries. On se disait que là-bas les métaux précieux jonchaient la terre. Les esprits hardis et portés au décousu s’enivraient de pareils récits. Dans chaque pays on organisait des expéditions; il en partait d’Angleterre comme de France; mais après les Espagnols, les Portugais se montraient les plus chanceux. Pour s’enrichir, pour vaincre, pour dominer, pour aller chercher ce qu’on n’avait encore observé jamais, les marins de Lisbonne se lançaient sans hésiter au hasard des flots à travers les espaces incalculés des mers inconnues; dans la première année du siècle, Alvarez Cabral, en toute pour les Indes Orientales, avait été jeté par la tempête en face d’une immense étendue de côtes resplendissantes de verdure. C’était le Brésil qui se donnait à lui. Cette excitation, transformant en aventuriers les hommes hardis de la péninsule ibérique, ne les envoyait cependant pas tous dans les parages lointains; ils trouvaient du butin et des romans plus près d’eux; ces Valenciens, les Borgia, dont le chef actuel occupait la chaire de Saint-Pierre, traitaient l’Italie comme leurs compatriotes avaient fait Hispaniola, et Don César Borgia, le fils d’Alexandre, naguère cardinal, maintenant capitaine, se promenait dans le centre de l’Italie absolument comme Cortez le fit quelques années plus tard au travers du Mexique.

Il s’était acquis l’amitié de Louis XII, après avoir vainement cherché un point d’appui chez les Aragonais, Il semblerait que ceux-ci, experts en ambition et en rapacité, aient frissonné devant ce qu’ils devinèrent de ce cœur de bronze. Le roi de France fut moins perspicace. Don César l’avait aidé à se délivrer de sa femme, la sainte Madame Jeanne de France. Il lui avait rendu également possible d’épouser la veuve de son prédécesseur, l’héritière de Bretagne. Pour ce double service, il devint duc de Valentinois, capitaine d’une des compagnies de l’Ordonnance et mari de la sœur du roi de Navarre. Cet ambitieux de grande portée possédait tous les dons de nature. Beau, fort, rusé, féroce, il était d’une intelligence immodérée. La politique ne l’absorbait pas; il s’entendait en peinture, en sculpture, en architecture, en musique; il le disputait au duc Alphonse de Ferrare comme ingénieur et artilleur excellent. Il savait non pas tout, mais de tout, sauf le scrupule. Quand il se vit aussi grand seigneur que sa naissance, l’appui du pape, l’appui du roi, son mariage, son duché, sa compagnie de gendarmes français pouvaient le faire, il n’hésita pas; il chercha quel bien d’autrui lui convenait et d’un coup mit la main sur la Romagne, dépouillant, chassant, épouvantant les possesseurs des villes et des seigneuries; ceux qu’il saisit, il les tua, et comme ce n’était encore rien pour lui que la Romagne, il prit le duché d’Urbin dont le maître, Guidobaldo, eut le bonheur de s’enfuir à temps. Déjà il se demandait ce qu’il allait enlever encore, lorsque les princes d’Italie remontrèrent à Louis XII le danger d’un tel favori.

Louis XII fut étonné; il examina ce qu’on lui disait; il prit souci. Mais il était en puissance du premier ministre; le cardinal d’Amboise, infatué de la passion de devenir pape après Alexandre, avait besoin de Don César; il pallia les choses, nia ce qu’il put, fut obligé de reconnaître pour avérés nombre de méfaits, de cruautés, de perfidies, de menées captieuses, inquiétantes, car Don César, tout Français qu’il était, négociait cependant avec l’ennemi et avait la main à des plats bien divers servis sur toutes sortes de tables; mais, en somme, le Cardinal conclut en faveur de son confident; il ébranla son maître et le ramena. Averti de ce qui se passait, le duc de Romagne accourut à Milan, où se trouvait le roi. Il rit de ce qu’on lui reprochait, plaida, protesta, jura, s’emporta... Peut-être pleura-t-il; il caressa, il s’insinua, il remontra, il attendrit, il toucha... ses mille replis tortueux, onctueux, doux, saisissants, ses couleurs brillantes, il les fit miroiter dans tous les sens; elles ahurirent l’esprit peu délié et peu d’aplomb du roi français; il rétablit ses affaires dans le plus bel ordre du monde et prouva que, puisqu’il était l’ami indispensable du monarque Très-Chrétien, on devait se fier à lui; mais tandis que, de la sorte, le roi et le cardinal-ministre le tiraient de leur mieux dans le ciel du succès, tout à coup le sol s’effondra sous ses pieds. Il lui arrivait presque pis que d’être abandonné par Louis XII: ses troupes se révoltaient. Leurs capitaines, gens aussi avides que Don César, moins doués pour le commandement sans doute, mais aveugles sur leurs propres incapacités et clairvoyants sur ses convoitises, étaient las de jouer dans ses mains froides comme des instruments que l’on va casser après s’en être servi. Ils prétendaient reprendre pour eux-mêmes ce qu’ils avaient pris pour lui et dont il ne leur faisait pas une part assez large. Eux seuls conduisaient sa force militaire; ils ne prenaient pas garde qu’ils n’avaient de force politique que par lui, par ses inventions, par ses machinations, par sa volonté supérieures à ce qu’ensemble ils pouvaient réunir de génie. Ils prirent ainsi la résolution de mettre leur chef à bas et de s’emparer de sa place vide. Assailli par les siens, que pouvait César? Il se trouvait en face de populations usurpées et tout nouvellement réunies sous son sceptre qui n’en était pas un. Que pouvait-il réclamer? A quel principe de droit prendre son refuge? Il tombait du choc. Probablement, le roi Louis XII, après lui avoir rendu ses bonnes grâces comme au duc de Romagne, allait trouver plus commode de l’avoir pour serviteur.

Dans cette position si critique, Monsieur de Valentinois ne s’arrêta pas longtemps à calculer. Il se précipita dans l’abîme grand ouvert. C’est au fond qu’il faut aller le chercher et le voir agir.

TROISIÈME PARTIE

JULES II

Pendant que Don César Borgia se ruinait en Italie, les Français portant le loyer de leurs fautes, perdaient Gaète, leur dernier asile du côté de Naples. Ils se prirent à désespérer de leur ambition si malheureuse. Laissant le royaume à l’Espagne, ils conclurent avec Ferdinand d’Aragon une paix qui devait finir avec leur lassitude. Cependant ils sentaient leur popularité bien faible. Gênes, occupée depuis l’année 1499, dégoûtée d’eux et abondant en conspirations, s’insurgea et les mit dehors. A Florence, le gouvernement, demi-populaire, demi-aristocratique, sous les successeurs hésitants de Savonarole, ne leur voulait aucun bien. On ne le disait pas trop haut, mais depuis les affaires de Pise, où le discernement de Charles VIII n’avait pas joué un beau rôle, les Florentins ne se souciaient guère d’un allié qui soutenait contre eux leurs sujets rebelles et leur parlait le plus volontiers de contributions d’argent. Dans ces temps de grands embarras, on n’aimait pas les amis besogneux. C’était avoir assez à faire déjà, que de concilier les grands et le peuple; avec une secrète épouvante, on tenait les yeux sur la muraille où passait et repassait l’ombre des Médicis, tout prêts à reprendre leur pouvoir; personne ne l’ignorait, beaucoup de gens le souhaitaient, et Pier Soderini, le gonfalonier perpétuel, doctrinaire impuissant, avait peu de moments pour servir Louis XII, quand, du soir au matin, il lui fallait compter avec les velléités et les prétentions d’un peuple vieilli, amoureux, disait-il, de l’agitation politique, mais entraîné par l’état de ses mœurs vers un repos sans noblesse, celui précisément que les Médicis promettaient.

Cependant, le roi Très-Chrétien, dépouillé de ses prétentions sur Naples, n’en tenait que plus fortement à ses idées milanaises. Afin d’y donner carrière, il négocia, il appela à lui les forces qu’il put gagner, et à sa grande joie parvint à conclure, le 10 décembre 1508, cette Ligue de Cambrai dirigée contre les Vénitiens, et dans laquelle s’unirent le pape Jules II, Ferdinand d’Aragon, l’empereur Maximilien, les ducs de Savoie et de Ferrare et le marquis de Mantoue. Il fut stipulé que le Saint Père reprendrait les villes de la Romagne, enlevées par saint Marc dans les dépouilles de César Borgia; l’empereur devait avoir Vérone, Vicence, Padoue et d’autres places moindres avec le Frioul; le Roi Catholique s’emparait de Trani, de Brindisi, d’Otrante, de Monopoli et, quant à la France, elle gagnait Bergame, Brescia et Crémone, anciens démembrements du territoire milanais. Le résultat de ces revendications devait être d’arracher à la République ces domaines de terre ferme qu’avec tant d’efforts, tant de dépenses, tant d’habileté, elle avait réussi à grouper autour de ses lagunes.

Louis XII, au comble de la joie, commença la campagne avec l’impétuosité ordinaire aux Français. Il se jeta sur les provinces convoitées, fondit sur l’armée vénitienne et la battit à plate couture à Agnadel. Ce fut un beau triomphe. Il fut remporté sur un des plus grands hommes de guerre de ce temps, l’Orsini, Barthélemy Alviane, soldat plein de bravoure et de génie.

Mais tandis que les armées royales faisaient ainsi des miracles, les impériaux se comportaient mal. La présence de Maximilien ne les animait pas. Ils traînaient leurs mouvements en longueur et les Vénitiens, excités au lieu d’être abattus par leur désastre, reprirent Padoue bravement, mirent l’Empereur dans la nécessité de reculer et chassèrent ses troupes de Vicence. Leur adversaire, qui entretenait de sa grandeur les idées les plus exaltées, avait pour coutume de vivre dans un héroïsme théorique et une nonchalance pratique constamment parallèles; pour s’entourer de l’éclat dont son imagination aimait les splendeurs, il lui fallait de l’argent; il n’en avait pas; ce fut la grande plaie de sa vie et la cause de bien des actes peu proportionnés à ses prétentions sublimes. Cette fois, au milieu de ses défaites et pressé de çà et de là par les Vénitiens jusqu’en dehors de l’Italie, il eut cette consolation de remplir son trésor. Pour une somme de 150.000 ducats que lui compta Louis XII, il accorda à cet allié l’investiture impériale du duché de Milan et s’en alla. Ce fut fini de son secours.

D’un autre côté le Pape, tenant désormais la Romagne, ne voyait plus d’utilité à l’alliance française: il y renonça brusquement et s’unissant aux Vénitiens attaqua avec eux les Français; à son tour le Roi Catholique, satisfait comme l’était Jules II, imita l’exemple du Saint Père. Sauf les ducs de Ferrare et de Savoie, l’Italie entière se trouva debout contre Louis XII. La Ligue de Cambrai était retournée. Mais ce ne fut pas encore assez pour le Pape d’avoir mis son allié de la veille dans un pareil danger. Il voulait lui porter un coup si rude que les Français fussent définitivement chassés et mis dans l’impossibilité de revenir jamais. Il attira Henry VIII d’Angleterre dans la nouvelle Ligue qu’il appelait Sainte. Henry devait servir la cause commune en menaçant les côtes de Bretagne, de Normandie, de Gascogne et en lançant hors des murs de Calais des bandes de pillards sur les campagnes picardes. C’était une conception hardie et qui élargissait singulièrement l’horizon de l’action politique. Dans le même esprit, Jules II, par l’intermédiaire du Cardinal de Sion, son favori, homme de grand courage, de grande obstination, de grande brutalité, Jules II avait éveillé l’activité des cantons suisses; il promettait aux montagnards une solde énorme et le pillage du Milanais. Aussitôt ces braves, enthousiasmés, descendirent de chez eux en bandes épaisses. Et les hallebardes sur l’épaule, la grande épée à deux mains au dos, infanterie irrésistible, ils débouchèrent par les défilés de la Valteline et proclamèrent leur sainte volonté de ne pas laisser péricliter la cause de l’Eglise.

Aux premiers souffles de cette tempête, Louis XII se raidit avec une vaillance admirable. Il jeta des troupes en Romagne; il annonça que Jules II, pontife indigne de la tiare, allait en être dépouillé et pour procéder au jugement, d’accord avec l’Empereur, il fit réunir un concile à Pise. La déposition de Julien de la Rovère était assurée, pensait-on. En même temps, le neveu du roi, Gaston de Foix, duc de Nemours, tout jeune, vingt-quatre ans, promenait de lieux en lieux ses drapeaux triomphants et par son audace réfléchie, ses conceptions vives et sûres, son activité incomparable étonnait l’Europe et la frappait d’admiration pour un génie guerrier si précoce. C’était l’un de ces Dioscures qui ont brillé dans le ciel de la maison de France et dont l’autre fut le grand Condé. La comparaison n’est que trop exacte, pour Nemours du moins; il disparut comme une étoile filante; il mourut jeune ainsi que le frère de Pollux; la victoire de Ravenne l’engloutit. A dater de ce moment, tout alla mal pour Louis XII.

Avec un héros de moins de son côté, il se trouvait en face de son infatigable et implacable pontife, l’homme qui ne s’arrêtait ni dans la bonne, ni dans la mauvaise fortune, tenant constamment les yeux, les mains, l’esprit, où il fallait pour l’exécution de ses desseins. Jules II réussit à travailler l’Empereur de si près qu’il le saisit et le retourna. Maximilien abandonna Louis XII, le déclara forfait du Milanais et rendit le duché aux Sforzes. Alors les Français durent s’en aller. Ce fut une déroute. Gênes reprise se souleva; Parme et Plaisance se donnèrent au Pape; le triste concile de Pise dont quelques pauvres cardinaux fugitifs avaient essayé vainement d’asseoir la ridicule autorité, ce misérable conciliabule qu’il avait fallu ramener sous bonne protection jusqu’à Milan pour fuir les lazzis, les injures et les projectiles de la populace pisane, ce groupe fâcheux de théologiens se mit en déroute avec les groupes de Louis XII à travers les plaines de la Haute Italie. Parmi les fuyards s’en allait, tenant une attitude bien différente de la leur, captif mais très vénéré, le légat de Jules II, prisonnier de Ravenne, ce Jean de Médicis qui devait être un jour Léon X. Les Français n’avaient été nullement les derniers à se moquer des pères de leur concile; en ce temps-là ils étaient portés de nature à se faire à eux-mêmes opposition; en conséquence, tout en courant vers leurs frontières, ils s’amusaient à porter aux nues ce cardinal que leur roi comptait tenir en France dans une étroite prison. Cette espérance fut trompée, car au travers des péripéties d’une fuite désordonnée le prisonnier s’échappa. Il revint auprès du pape qui frappait à coups redoublés sur les derniers partisans de la France. Le duc de Ferrare avait eu beau se tourner contre les soutiens de sa maison; Jules II voulait l’exterminer; il prétendait d’ailleurs réunir les domaines de la maison d’Este au patrimoine déjà sensiblement élargi de Saint Pierre. Quant aux Florentins, ils avaient mal usé de leur fortune qui leur avait rendu Pise, en permettant au concile français de s’y former. Le Pape leur pardonna d’autant moins qu’il avait hérité des espérances de César Borgia sur la Toscane. Il dirigea en conséquence Don Raymond de Cardone et l’armée espagnole contre les bandes à la solde des Florentins. Cependant, Maximilien Sforze, fils de Ludovic le Maure, rentré à Milan, s’y était installé, et serré dans l’étau de la protection des Suisses, il avait donné aux petits cantons Lugano, Mendrisio et d’autres lieux situés sur le cours supérieur du Tessin, tandis qu’aux Ligues Grises il abandonnait les pays de Bormio et de Chiavenna. Les Suisses satisfaits lâchèrent enfin leur pupille. Des Français, il en restait çà et là quelques poignées abandonnées dans des places fortes.

Si l’on considère quel était alors l’état de leur propre pays, rien ne semble leur avoir été plus funeste que la passion pour les descentes en Italie. La Guyenne acquise seulement depuis 1453 n’était pas encore très affectionnée. Pendant des siècles cette province s’était administrée elle-même sous le protectorat anglais; elle avait vécu sans beaucoup de contraintes, payé peu d’impôts, et le nouveau régime lui semblait onéreux. Il lui apprenait à donner beaucoup, à se voir en mille manières gourmandée et menée haut la bride par les gens du roi. Aussi les Aquitains étaient-ils séditieux. Puis le royaume ne possédait pas le Roussillon; il avait gagné la Provence, mais le Dauphiné n’était qu’annexé et non fondu; le comté de Bourgogne, l’Artois, la Flandre ne faisaient pas partie de la monarchie, non plus que la Lorraine, non plus que les trois évêchés de Metz, Toul et Verdun. Calais et son territoire restaient dans les mains de l’Angleterre et gênaient les mouvements et la respiration de la région du nord-ouest. La Bretagne en état séparé et indépendant, rattachée à la couronne par mariage, jalousait la puissance conjointe. Qu’on regarde la carte et on ne mettra pas beaucoup de temps à rester convaincu de cette vérité: la France avait mieux à faire qu’à s’annexer le Milanais, si l’on ne veut juger des choses qu’au point de vue étroitement pratique des intérêts du moment.

Cette vérité a tellement frappé les historiens que la plupart d’entre eux cherchent dans des causes minimes la raison déterminante de ce qui leur semble folie, On s’est dit que, sous Charles VIII, l’esprit aventureux du roi avait seul jeté la France en avant. Sous Louis XII, on a vu, dans la même action, les préoccupations personnelles du cardinal d’Amboise employant à servir ses fantaisies d’ambition papale l’excès d’autorité dont la faiblesse du monarque le faisait dépositaire. En analysant ainsi les choses, on explique, en effet, comment les ressources encore si faibles du royaume allaient se perdre dans des entreprises mal combinées qui n’amenaient les bandes françaises dans la péninsule que pour les faire bientôt sortir d’une manière plus ou moins malencontreuse. On explique également par des intrigues de cour, comment les chefs militaires et les administrateurs des pays si précairement conquis étaient le plus souvent impropres aux fonctions confiées à leurs mains; on explique enfin les violences, les exactions, les malversations, les maladresses d’où résultaient les désastres.

Mais ce qu’on n’explique pas, c’est le goût général pour les expéditions d’Italie répandu alors, non seulement en France, mais en Allemagne, en Espagne. Dans tous ces pays les intérêts directs et journaliers eussent également réclamé contre la disposition universelle à se distraire des questions locales pour s’en aller dans la péninsule. Tout le monde y courait, en effet, Picards et Saxons, Castillans et Suisses. Et, cependant, on avait beaucoup d’autres choses à faire et on les faisait. Le cardinal Ximenès employait les revenus de son archevêché de Tolède, le plus riche du monde, à louer des troupes qu’il conduisait lui-même au siège d’Oran; Alphonse d’Albuquerque promenait les quines portugaises sur les mers de l’Inde orientale, et fondait à Goa un empire étendu de la mer d’Arabie aux côtes de la Chine.

L’Allemagne riche, savante, habile aux libertés locales, gravitait de son côté vers l’Italie, tout comme la France, le Portugal, l’Espagne. Il est bien vrai que les souverains de ces pays ne songeaient qu’à des satisfactions ambitieuses et les courtisans à des occasions de fortune, mais au-dessus de ces mobiles particuliers, un mobile bien autrement fort était celui qui mettait en branle l’esprit du siècle. Il n’y a pas de doute: on allait d’instinct chercher la lumière intellectuelle là où elle était. On sentait vaguement, mais on sentait cet intérêt de premier ordre et on travaillait de façon à y satisfaire. On ne s’expliquait pas bien ce que l’on voulait de l’Italie; on se trompait le plus généralement sur ce qu’on allait lui demander; elle-même se trompait beaucoup plus que ses assaillants en se supposant le pouvoir de les attirer et de les repousser à son gré; mais il n’est pas moins vrai que l’avenir du développement intellectuel dans le monde exigeait qu’un rapprochement général eût lieu, et il eut lieu, en effet, non parce que l’Italie fût contrainte de donner quelqu’un de ses membres à tous ces étrangers qui la voulaient mettre en pièces, mais parce qu’à tous elle inocula quelque chose de son génie. Tout ce travail de gravitation inconscient, la manière dont les influences, les émanations intellectuelles se répandirent, est assurément une des démonstrations les plus fortes de l’existence de ces lois mystérieuses qui, à certains moments, agissent sur le développement de l’humanité, tout à fait de même que, dans une application organique, ces mêmes lois, ces mêmes causes opèrent sur la croissance et la coloration des corps.