Part 2
Ainsi, la hiérarchie ecclésiastique si bien protégée se trouva au-dessus de tout péril. Elle se réjouit dans sa sécurité. Néanmoins ses bienfaits ayant porté leurs fruits, les temps changeaient peu à peu; les laïques commencèrent à ne plus laisser agir les moines sans critiquer ce qu’ils faisaient. Ils avaient appris ce qu’il leur appartenait de savoir; ils voulurent se charger eux-mêmes de la poursuite de leurs intérêts. Les paysans réunis sous la protection des abbayes et des châteaux, instruits et guidés par les uns, gardés par les autres, s’étaient enrichis dans le travail rural; ils étaient devenus assez puissants pour méditer des jacqueries. Il ne faut pas s’y méprendre et l’histoire en donne, à chaque occasion, les preuves. Le paysan réellement misérable, maltraité, rabaissé, ne s’insurge jamais. Si l’oppression va trop loin, il s’enfuit; alors il habite les bois, les cavernes, et s’il possède des armes, s’en sert contre les bêtes fauves; mais le tempérament héréditairement lâche et cauteleux de l’homme de la glèbe ne lui permet de relever la tête que sous l’influence de la convoitise et de l’envie. Il ne s’est jamais battu pour la liberté. Les paysans des XIIe, XIIIe, XIVe siècles, sous une forme ou sous une autre, ici plus, là-bas moins, commençaient à sentir poindre une volonté, en même temps qu’ils se voyaient plus ménagés. En Angleterre, le yeoman était devenu une puissance, une partie respectée de la force commune. Il fournissait aux camps ces redoutés archers qui dans les guerres des Edouards jouèrent un si grand rôle. Les paysans espagnols habitués à combattre les Maures, comme s’ils eussent été des chevaliers, ne s’estimèrent guère à un moindre prix; les communes rurales du midi de la France sous la conduite de leurs souldics prouvaient autant de fierté que les villageois des Apennins et de la Romagne. Le manant de la France centrale, de la France du nord était moins à l’aise; et les multitudes agricoles de l’Allemagne, Slaves soumis à des dominateurs germaniques, ne dressaient pas non plus la tête bien haut. Cependant, là aussi, le labeur avait porté ses fruits; on possédait, on y tenait; on avait beaucoup appris des moines; et on commençait à regarder autour de soi.
La bourgeoisie faisait davantage. Quoi qu’on en ait pu dire, dans les moments les plus sombres et les plus difficiles de la transformation générale, la bourgeoisie n’avait jamais perdu ses franchises. Elle souffrait; qui ne souffrait pas? Elle souffrait, mais elle vivait et, un jour, il se trouva qu’elle en savait aussi long que les moines; elle était capable de se diriger, en ne prenant conseil que de sa propre sagesse. Alors elle laissa inécoutés les avis de ses conducteurs; elle devint une classe opulente, arrogante, avisée, ambitieuse, turbulente, rapace, intelligente et capable d’autant de bien que de mal; elle peupla et grandit Londres et Edimbourg, Saragosse et Valladolid, les cités impériales de l’Allemagne et de la Suisse, les bonnes villes de la France et les communes ou républiques de Gênes, de Florence, de Milan, de Venise, de Pise, de Sienne, pour ne compter que les plus apparents de ces innombrables foyers qui alors couvrirent l’Europe entière. Les citadins de ces générations en arrivaient à ne plus se sentir tenus à rien envers les moines. Ils cultivaient la terre sans eux; ils manufacturaient leurs lainages et leurs soieries sans eux; ils se gouvernaient sans eux et les compagnons et les maîtres ouvriers des Flandres ne demandaient à aucun prêtre la théorie de l’insubordination. Néanmoins, le siècle (bourgeois, paysans, nobles) restait catholique; personne ne songeait à émanciper l’esprit de ce que l’on avait cru et espéré jusqu’alors. Déjà pourtant germaient des idées de nature bien offensive. L’ancien paganisme avait laissé plus de traces et de plus profondes qu’on ne le soupçonnait; les croisades avaient éveillé l’imagination sur bien des points et le commerce avec les pays du Levant colportait lentement, obscurément des notions, des dispositions morales fort hétérodoxes. Les dogmes dissidents si terriblement réprimés à leurs premières apparitions, n’avaient nullement été abrogés; ils circulaient à l’état d’inconséquences. Ce n’est pas là une cause de faiblesse pour des idées quelconques. Les barons ne se faisaient pas faute de résister au clergé et même de le spolier; ce que chacun savait à merveille, depuis le dernier et le plus sordide vilain jusqu’au monarque le plus fier, c’était se moquer des vices comme des faiblesses de la cléricature. On en arriva à trouver un agrément particulier aux chansons accusatrices, aux sculptures, aux peintures caricaturales. Dante a plongé publiquement des papes dans les flammes outrageuses de l’enfer.
Il y avait sujet. Si la foi du Christ ne saurait jamais donner lieu à la moindre dépréciation, la milice humaine de l’Eglise avait subi la loi des choses mortelles; le ver de la corruption s’était développé dans la chair trop grasse. Les clercs, longtemps considérés comme les meilleurs des conseillers et les plus sûrs des guides, ne se voyant contredits par personne, avaient cessé de donner de sages avis, encore bien plus de fournir d’utiles exemples; ce qu’il existait de plus réprouvé au monde, ils se le permettaient couramment. Si les ménestrels et les jongleurs de France, si les maîtres chanteurs des villes hanséatiques leur reprochaient la fainéantise, l’impiété, la débauche, tous les genres de débauche, la simonie et l’oubli complet des plus simples devoirs, ce n’était que vrai. Michel-Ange, l’homme essentiellement pieux, devait s’écrier un jour: «Un moine dans un tableau! Comment l’œuvre n’en serait-elle pas gâtée, puisque les moines ont gâté le monde?» Ce que Michel-Ange dit au XVIe siècle, on en était venu à le penser universellement au XIVe et c’est ainsi que la société du moyen-âge se vit dans cette situation singulière de croire et de mépriser, d’accepter et de repousser, de soutenir et de honnir.
Une société peut durer longtemps avec des tiraillements de cette sorte. Ce qui se passa alors en Europe en est la preuve. On respectait par habitude et on dénigrait par évidence. En réalité, le monde ne savait quel parti prendre; ce qu’il possédait lui semblait flétri; mais il n’avait rien à mettre à la place. Pour cette double raison, tout boitait. On se disait avec Boccace: Si, malgré les mœurs des souverains pontifes, des cardinaux, des évêques, des moines, la religion subsiste, c’est évidemment qu’elle est divine.
On aima longtemps ce paradoxe qui ne suffisait guère à tranquilliser les consciences. Peu à peu, les nations lasses, cependant, d’avoir sous les yeux les extravagances du clergé, se nourrirent d’une sorte d’athéisme pratique, poivré de superstitions nauséabondes. On peut l’affirmer: le XVe siècle ne croyait plus à rien, n’admettait plus rien, et seulement par lassitude, par prudence, par ignorance, ne renversait rien.
A la fin, il s’éleva, pourtant, en différents lieux, des docteurs qui s’indignèrent et dénoncèrent le mal. Ils ne se firent pas scrupule d’en montrer la profondeur et les périls. Le chancelier de l’université de Paris, Gerson, personnage dont l’orthodoxie et la vertu sont restées au-dessus de tous les doutes, fit entendre les paroles les plus sévères; il ne fut pas le seul. On demanda la fin du scandale; on stigmatisa la torpeur morbide où le clergé s’endormait; on dit que si un remède prompt, radical n’était pas apporté à ces insurrections charnelles, l’Eglise de Dieu s’exposait à la mort. Un schisme, en ce moment, couronnait l’œuvre, deux papes, deux partis de cardinaux, ne voulant pas démordre de leurs deux dynasties, donnaient raison à tous les reproches; alors la mesure fut débordée et des hérésies flagrantes entrèrent en scène: Jérôme de Prague et Jean Huss avaient levé l’étendard du calice.
Si jamais un homme atteint de maladie chronique parvenait à se guérir par cela seul qu’il reconnaît son danger, peu de patients succomberaient. Les corporations jouiraient du même avantage. Mais il n’en va jamais ainsi. Une fois introduit par la dent d’une corruption séculaire, le poison chemine dans les veines; l’évidence qu’on en donne, la certitude des conséquences ne fournit pas les moyens de le supprimer. Le nombre des sages reste toujours infiniment inférieur à celui des fous: les esprits tournés au bien sont des unités, ceux qui vivent dans le mal, comme la salamandre dans le feu, sont des légions; ainsi le fait court à ses conséquences. Ce qu’on allègue d’excellent et d’incontestable, que devient-il? Lieu commun; les gens les moins disposés à l’appliquer le proclament et le mauvais est paisiblement suivi par le pire. Pour sortir de ses embarras, le XVe siècle réunit le concile de Constance. Les plaintes étaient si générales, si fortes, si bien appuyées, qu’il fallait témoigner du désir de mieux faire; mais oh n’aboutit à rien. On brûla deux hérétiques, on appliqua des expédients; au fond les choses demeurèrent ce qu’elles étaient devenues.
Dès lors, avec le désespoir de rien changer, l’indifférence augmenta et de celle-ci naquit l’idée de se passer d’honnêteté religieuse. On se tranquillisa d’autant plus sur l’avenir de l’Eglise que le monde paraissait se soucier de moins en moins des problèmes du dogme et de la morale. Pourquoi se révolter contre ce qui n’intéresse pas? La masse du clergé, les évêques qui ne visitaient jamais leurs diocèses, les chanoines qui ne paraissaient jamais aux chapitres, les curés qui ne résidaient pas dans leurs paroisses, les abbés qui laissaient tomber en ruines leurs monastères et changeaient leurs manses en élégants hôtels, les moines qui passaient au cabaret ou ailleurs tout le temps que l’insouciance de leurs supérieurs leur laissait, le clergé enfin, dans son ensemble et les exceptions mises à part, s’enfonçant dans les voies de traverse, en arriva de plus en plus à ne plus être un clergé. Les vœux conventuels où séculiers semblaient n’avoir jamais existé. C’était peu; les règles les plus nécessaires de la conduite et du bon sens n’étaient pas moins oubliées. Les pasteurs des âmes ne s’adressaient plus à leurs ouailles; on ne savait ce que c’était qu’instruction religieuse; les araignées travaillaient sur les autels et moi qui écris cela, n’ai-je pas lu dans le registre de maître Corfeuilhe, notaire à Bordeaux, à la date du 17 juin 1568, une protestation signée de mon huitième aïeul, Etienne, contre les prêtres bénéficiaires de sa paroisse de Sainte-Colombe qui, le jour même de la Fête-Dieu, s’étaient absentés de telle sorte que les fidèles dussent aller chercher des pères de Saint Augustin pour avoir l’office? Et Etienne n’était pas un malveillant, mais bien un zélé qui mit la main à l’œuvre de la Saint-Barthélemy. Ainsi le clergé ne faisant plus son état, à quoi revenait son action? A toucher le revenu des bénéfices, à l’augmenter par des prétentions, par des demandes, par des institutions, par des inventions, par des combinaisons, et de cette sorte la religion chrétienne tout entière, ses mystères, ses dogmes, sa morale, son enseignement, sa mystique et les savants ressorts de son immense et splendide établissement tendaient à n’être rien d’autre que les différents rouages d’une machine de fiscalité travaillant au profit d’une classe dont les fondateurs avaient, à la vérité, créé l’Europe, mais dont les représentants, désormais, servaient surtout à la pervertir.
Et alors, ces éléments non chrétiens, signalés tout à l’heure, commencèrent à prendre de l’importance en se condensant sous la pression d’un fait qui dès le début du XIVe siècle prit une place considérable dans l’attention des peuples.
Le monde féodal se considérait sincèrement comme n’étant que la continuation pure et simple de ce qui l’avait précédé. Thémistocle et Pompée n’avaient été, à son sens, que des barons; il ne faisait nulle difficulté de compter Alexandre et César au nombre des preux. Il habillait les hommes du passé à sa mode. Peu d’esprits furent exempts de cette erreur, Pétrarque par exemple; mais ceux-là, lentement, firent des disciples qui en produisirent d’autres et un jour vint où à force de mal lire, mais, pourtant, de lire toujours Virgile, Horace, Lucain, Cicéron, Tite-Live, on arriva à les comprendre autrement que par le passé. Alors, on fut étonné, enivré, exalté de cette découverte; on s’aperçut de choses auxquelles on n’avait jamais pensé. L’Europe cessa de retrouver son esprit dans ce qu’elle lisait; son image ne fut plus réfléchie dans ce qu’elle contemplait. Elle se trouva dégoûtée de la scolastique, et parce qu’elle en avait abusé et parce que, d’ailleurs, la scolastique lui avait dit son dernier mot et ne trouvait plus qu’à se répéter; elle voulut que Platon et même Aristote lui parlassent autrement qu’ils n’avaient fait jusqu’à ce jour. Bref, tout ce qui pensait un peu et réfléchissait bien ou mal, commença à entrer dans une préoccupation singulière, dont le résultat fut de communiquer aux anciens livres une saveur si forte et si attrayante que le nombre de ceux qui voulaient s’instruire augmenta démesurément, et dans la même proportion où l’enthousiasme allait croissant, le dégoût, l’ennui, le mépris, l’indignation contre le clergé prenait corps. On se supposait déjà en possession d’un ordre d’idées capable de remplacer celui dont on médisait depuis si longtemps.
Pourtant, c’était une erreur. On n’était maître de rien du tout ou plutôt la diversité des points de vue ouverts par les études était telle que l’anarchie des opinions s’en augmentait démesurément. Chacun, en Espagne, en Allemagne, en Flandres, en France, en Italie, voyait à sa manière, préférant un livre à un autre et cette opinion-ci à celle-là. Tel avait puisé le matérialisme le plus audacieux dans l’apostrophe de Lucrèce à la nature; tel cherchait dans le Phédon un spiritualisme éthéré et raffinait par cette voie sur la pureté chrétienne; mais plusieurs, complètement étourdis par l’enthousiasme capiteux que leur versait l’antiquité retrouvée, se laissaient glisser en souriant vers le plus brutal paganisme parce qu’ils l’entendaient parler le langage harmonieux d’Horace et le voyaient beau comme l’amour antique et, comme lui, couronné de roses. Les myriades d’idées qui s’agitaient, qui, s’éveillant, volaient de toutes parts, ressemblaient à des essaims d’abeilles, excitées dans leur ruche par les premières lueurs, la fraîcheur naissante et les parfums de l’aurore. Sortant en masse, animées, curieuses, avides, agitées, turbulentes, bourdonnantes, elles se jetaient sur toutes les fleurs, tâtant de toutes les plantes et remplissant toutes les directions, se risquaient dans toutes les hauteurs en s’abandonnant aux poussées de tous les courants d’air.
Jamais curiosité plus ardente n’avait agité l’esprit humain et n’eut à sa disposition des moyens d’action si divers et des aptitudes si puissantes. L’habitant de l’Allemagne apportait à ce travail sa force de réflexion, sa ténacité, sa tendance à la rêverie mystique et son inépuisable goût du détail; l’Anglais sa violence de résolution; le Flamand sa disposition à ne se rien laisser imposer; le Français fournissait peu de chose; il avait déjà pris l’habitude du régime administratif et l’esprit militaire ne cultivait chez lui que la vanité soldatesque. Quant aux Espagnols, vainqueurs de la bravoure mauresque, infatués de leurs triomphes, conquérants stupéfaits d’un monde inespéré dont les richesses semblaient incalculables et se considérant partout comme les maîtres, l’intrépidité de leur orgueil n’avait de bornes en aucun sens et ils étaient aussi dangereux en religion qu’en politique. Toutes ces foules s’avançaient bon pas pour renverser l’ordre ancien.
Sans nul doute, les hommes d’alors, s’éloignant des coteaux du passé, étaient dominés par leur curiosité violente. C’était le sentiment principal. Ils semblaient se réveiller d’un sommeil entrecoupé de songes qui ne leur avait pas montré les réalités. A l’égard des Grecs, les Romains n’avaient nullement été ces disciples étonnés que les hommes du moyen-âge furent à l’égard des Romains. Il sembla à cette dernière époque que le grand intérêt, le grand but de l’existence fût surtout de lire et d’admirer les œuvres perdues. On ne se croyait pas pourvu d’un sentiment original et si on l’eût pensé, on ne s’en fût nullement glorifié; au contraire; on eût pris une telle notion pour une traîne d’attache au temps dont on prétendait se débarrasser. On se montrait absolu comme la jeunesse. Si la destinée qui mène les hommes n’était pas toujours plus sage que leurs visées, ce bouillonnement n’eût jamais créé les magnificences qu’on en vit sortir; il n’eût produit que purement de la pédanterie et des pédants dont le débordement, pour commencer, fût incommensurable.
Ce qui apparaissait de la manière la plus évidente c’est qu’on voulait sortir des voies dans lesquelles on avait marché et chacun se montrait l’étoile qui éclairait une autre direction; mais tandis que le plus grand nombre des novateurs cherchait en dehors de la foi chrétienne, à côté, plus ou moins loin, un chemin qui devait mener à un florissant inconnu, un noyau d’esprits, plus conscients des véritables conditions du développement humain, continua à subsister et ne voulut pas une minute se plier aux prétentions des Platoniciens, des Stoïciens, des Péripatéticiens, des Eléates, ni des sceptiques; il maintint de rester fidèle à la tradition et partant à la doctrine des ancêtres, à l’élément essentiel de la vie sociale, tout en tirant de la boue et des pierres le char embourbé, souillé et à demi pourri de l’Eglise.
Au XVe siècle, comme à toutes les époques climatériques, les adversaires du présent se rangèrent sous trois enseignes: les uns, les plus ardents, notèrent crûment d’infamie tout ce qui s’était produit depuis les XII Césars. Le monde leur apparut comme honteusement mésusé, avili; ils relevèrent leurs manches et hardis à ruiner ce qui leur déplaisait, ils s’instituèrent bourreaux. Ils ne réussirent à rien. Le radicalisme en quoi que ce soit ne saurait prendre pied sur le monde. Les farouches adversaires que les déportements cléricaux avaient suscités au christianisme, voulurent franchement tuer celui-ci, et ils y parvinrent si peu qu’il n’y eut pas même besoin de les réprimer. Leur délire ne fut qu’un dilettantisme impuissant.
A côté de ces révolutionnaires ardents vinrent se placer des hommes curieux de trouver un moyen terme entre l’antiquité payenne et ce qui lui avait succédé. Ces hommes dirigèrent leurs regards vers la primitive Eglise. Les deux Testaments à la main, les écrits des Pères sous les yeux, ils eurent la prétention de ramener le dogme à sa simplicité primitive et d’extirper les corruptions interpolées. Aucun ne songeait qu’il n’est pas plus possible d’arrêter une institution dans sa croissance qu’un être organique quelconque et que tout ce qui a vie sort de l’enfance pour subir successivement les autres phases de l’existence. Si l’on est mécontent des dispositions morales ou de la structure physique d’une créature adulte, c’est se moquer que de chercher un procédé capable de la réduire à tel moment de sa vie antérieure où elle plaisait davantage. Ce fut pourtant le rêve qui à la fin du XVe siècle préoccupa les judiciaires de grand nombre de personnages bien intentionnés. En vain les hérétiques bohémiens avaient été mis à mort; leurs inclinations scrutatrices s’étaient conservées et on s’évertua plus que jamais à retrouver dans le dogme et à en dégager ce qu’il avait de primitif pour l’opposer à ce qu’on supposait être amputable à volonté sans que le sujet en dût mourir. L’esprit qui dirigea cette dangereuse étude était, naturellement, défavorable à la hiérarchie ecclésiastique; il ne la jugeait ni légitime ni utile.
Cette disposition extra-catholique était observée avec une juste terreur par d’autres gens pieux et honnêtes qui, fermement attachés à l’Eglise, auraient souhaité la purifier sans lui imposer aucun changement essentiel. Ces bons serviteurs ne voulaient ni renversements ni mutilations; plus ou moins hardis, plus ou moins sagaces, ils comprenaient que le clergé ne pouvait cependant rester tel qu’il était. Malheureusement les efforts de ce groupe le plus digne d’intérêt, parce qu’il était le plus sage, manquaient d’énergie, comme il arrive le plus souvent à la droite raison, privilège impopulaire des minorités. Un système de modération n’acquiert jamais l’appui d’aucune des passions intéressées, soit à l’attaque, soit à la résistance. Mais, tandis que de tous côtés on augurait que les changements religieux allaient fournir la grande caractéristique du siècle, l’esprit humain, suivant sa voie, en dehors des prévisions de l’homme, allait mettre en lumière toute autre chose.
Les âges du monde, comme les individus, s’aperçoivent peu de ce qui constitue leur principale originalité. Le XVe siècle ne discernait pas dans sa physionomie un trait, bien petit sans doute, bien peu distinct, mais qui grandissant bientôt, allait devenir sa marque particulièrement glorieuse. On aspirait à la science; on réussissait à la saisir; on cherchait à réunir les éléments d’une théologie armée en guerre contre l’Eglise; d’autre part, on eût voulu ramener la cléricature au sentiment de ses devoirs, au sentiment de ses dangers; en politique, le pouvoir cherchait à se consolider, à s’étendre et un besoin de sécurité généralement senti lui venait en aide malgré le goût non moins répandu des libertés turbulentes. En admettant que le succès eût couronné quelqu’une de ces dispositions au détriment des autres, on n’eût acquis rien de très neuf; un peu plus de droiture, un peu plus de vérité, un peu plus de bon sens, un peu plus de calme; mais tout pour un temps plus ou moins court, puisque d’ailleurs rien ne dure. Cependant le XVe siècle avait reçu de ses devanciers une préoccupation d’un mérite plus rare à laquelle j’ai déjà touché en passant.
A la façon dont la Grèce avait compris la représentation de l’être humain, la beauté était le but suprême et pour y atteindre, le reste était sacrifié. C’était le système des grandes écoles, ce fut le motif de leur haute perfection. L’idéalisation du corps, l’équilibre complet de ses parties, certains raffinements que la nature donne à peine, si elle les donne, tels que la simplification des plans du thorax, la petitesse un peu marquée de la tête, et dans les modèles les plus voisins de l’archaïsme, la précision presqu’excessive de certains muscles, telle avait été l’étude de la plus belle antiquité. Plus tard, l’époque alexandrine se mit à la recherche de la grâce; elle la trouva et n’évita pas le maniéré, mais pas plus que les écoles précédentes elle n’attacha une importance capitale à l’expression morale de ses sujets. Si quelquefois elle l’a rencontrée sous le ciseau, ce fut par exception, fugitivement; elle n’en fit pas un système. La Niobé évoque peut-être l’idée de la douleur; elle ne la montre pas; on peut admettre encore que le Laocoon comporte une réflexion de l’âme sur la face et dans les membres; on peut aussi en douter; en tous cas la valeur principale de ce groupe est dans l’observation de certaines règles, l’harmonie des proportions et la noblesse de l’attitude.
Les Romains ne craignirent pas de reproduire la laideur, car ils se mirent à chercher la réalité. Ils aimèrent à figurer des nègres et même des personnages difformes ou contrefaits. Leur tempérament goûtait le trivial; ils furent grossiers, ils prirent grand goût aux caricatures, et de cette disposition à ne reculer devant aucune déviation des règles du beau, ils conclurent que quand un empereur était laid, il fallait le représenter tel et ils n’y manquèrent pas.