La fleur d'or

Part 1

Chapter 13,394 wordsPublic domain

«LES CAHIERS VERTS» PUBLIÉS SOUS LA DIRECTION DE DANIEL HALÉVY --27--

LA FLEUR D’OR

PAR Le Comte de GOBINEAU

PARIS BERNARD GRASSET 61, RUE DES SAINTS-PÈRES 1923

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

Essai sur l’inégalité des races humaines (Firmin Didot).

Les Religions et les philosophies dans l’Asie centrale (Crès).

Trois ans en Asie, 2 volumes (Bernard Grasset).

Histoire des Perses (_épuisé_).

Traité des écritures cunéiformes (_épuisé_).

Deux études sur la Grèce moderne (Plon-Nourrit).

Histoire d’Ottar Jarl (_épuisé_) (Perrin).

La Troisième République française et ce qu’elle vaut, étude.

Voyage à Terre-Neuve (_épuisé_).

La Renaissance, _scènes historiques_ (Plon-Nourrit).

* * * * *

Ternove, roman (nouvelle édition, Perrin).

Nouvelles asiatiques (nouvelle édition, Perrin;--édition de luxe, Crès).

Souvenirs de voyage, nouvelles (Bernard Grasset).

Les Pléïades, roman (édition de luxe au _Sans Pareil_;--édition ordinaire _en préparation_, Crès).

L’Abbaye de Typhaines, roman (Nouvelle Revue Française).

Mademoiselle Irnois, nouvelle (Nouvelle Revue Française).

Adélaïde, nouvelle (_épuisé_, Nouvelle Revue Française).

Le Prisonnier chanceux ou les Aventures de Jean de la Tour-Miracle, roman (_en préparation_, Bernard Grasset).

Nicolas Belavoir, roman (_en préparation_, Bernard Grasset).

Scaramouche, nouvelle inédite (édition de luxe, Pichon;--édition ordinaire, Crès).

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Amadis, poème (Plon-Nourrit).

L’Aphroessa, poèmes (_épuisé_).

Les Adieux de Don Juan, poème (_épuisé_).

Chronique rimée de Jean Chouan, poème (_épuisé_).

Alexandre le Macédonien, tragédie (inédit en France).

Correspondance Alexis de Tocqueville, Arthur de Gobineau (Plon-Nourrit).

CE VINGT-SEPTIÈME CAHIER, LE ONZIÈME DE L’ANNÉE MIL NEUF CENT VINGT-TROIS, A ÉTÉ TIRÉ A SIX MILLE SEPT CENT QUARANTE EXEMPLAIRES, DONT QUARANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERT LUMIÈRE NUMÉROTÉS DE I A XL; CENT EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS DE XLI A CXL; 6600 EXEMPLAIRES SUR VERGÉ BOUFFANT NUMÉROTÉS DE 141 à 6740 ET DIX EXEMPLAIRES HORS COMMERCE SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA CRÈME NUMÉROTÉS DE H. C. 1 A H. C. 10.

EXCEPTIONNELLEMENT IL A ÉTÉ TIRÉ CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER JAPON NUMÉROTÉS DE A à E ET QUARANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER HOLLANDE VAN GELDER NUMÉROTÉS DE F à AT.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

Copyright by Bernard Grasset 1923.

AVANT-PROPOS

La première intention du comte de Gobineau avait été d’éclairer par un commentaire historique chacune des cinq parties de son drame, _La Renaissance_. Puis, changeant d’idée, il classa dans ses papiers les introductions qu’il avait rédigées. Pourquoi eut-il cette intention, et pourquoi l’abandonna-t-il? Les exégètes se sont exercés là-dessus. Peut-être le comte de Gobineau eut-il souci de relier à son système historique, tout favorable aux races germaniques, une œuvre qui exalte un art, une culture latines. Et peut-être la même influence qui avait incliné son goût vers l’Italie, continuant de s’exercer, lui persuada de ne pas alourdir son œuvre, de lui laisser son allure dramatique. Tout cela est possible. Mais il n’y a là qu’hypothèses, recherches hasardeuses et assez vaines de pensées dont le comte de Gobineau n’a fait confidence à personne. Quoiqu’il en soit, voici les textes donnés pour la première fois au public français et réunis sous le titre que le comte de Gobineau avait choisi: _La Fleur d’Or_.

D. H.

PREMIÈRE PARTIE

SAVONAROLE

La terre habitée par l’homme, l’homme au début ne l’a pas bien comprise. Il a contemplé les vastes mers, tantôt barrières, tantôt grands chemins; il les a vues séparer ou réunir les nations répandues sur les plages des continents. D’abord ces vastes mers, il les a nommées stériles; il s’est effrayé de leurs tempêtes, de ces montagnes d’eaux ruisselantes que les vents élèvent, fouettent et font écrouler dans une terrifiante agitation; le plus grand des poètes, frappé d’une terreur sacrée, n’a-t-il pas raconté que rien de favorable pût sortir de cette farouche turbulence. Mais, après Homère d’autres lyres sont devenues mieux instruites; sous la colère de Neptune, les caprices d’Amphitrite, les cruelles fantaisies des Néréides et les brusques transformations de Protée, elles ont chanté les opulences de l’Océan, ses cavernes de cristal incrustées de perles, le corail végétant autour de ses rochers, l’ambre flottant au milieu de ses glaces et, surtout, surtout, du sein de ses courants bleuâtres, de ses vagues transparentes, de son écume blanche, scintillante, épaisse, floconneuse, les sages ont vu s’élever l’apparition sans pareille de la triomphante Aphrodite. Plus tard, quand l’imagination se trouva trop flétrie, trop vieille pour continuer le culte de ces jeunes images, ce qu’on appelle la science a reconnu pourtant que de si éblouissants symboles manifestaient la vérité et, qu’en effet la mer salée, la mer saumâtre, la mer au liquide épais, chargé de substances multiples était le dépositaire des germes de la vie et, tout au contraire de mériter l’antique reproche de stérilité, dépassait grandement en activité féconde la surface verte de la planète.

Le monde moral dans le sein duquel naît et se développe un autre genre de mouvements présente un spectacle pareil à celui de la terre et de l’océan enveloppant. Il émet les mêmes apparences, il aboutit aux mêmes contradictions entre ce qui semble et ce qui est. A ne le considérer qu’en somme, il offre, au-dessus des ondes accumulées des temps, un certain nombre d’époques pareilles à des continents. Les parties hautes, apparentes, découvertes, éclairées par le soleil et que l’on a déclarées de tous temps particulièrement dignes d’intérêt, y sont en petit nombre; elles occupent le moins d’espace dans l’étendue des âges. A en faire l’énumération, on a bientôt fini sa tâche. C’est l’époque où gouvernait Périclès; c’est l’opulente période des Séleucides et des Ptolémées. Puis se montre la splendeur romaine sous Auguste; celle-ci finit avec les Antonins, et une large discontinuité la sépare de cette période où la théologie chrétienne inspirant la hiérarchie féodale produisit le génie des XIIe et XIIIe siècles de notre ère. A ce point l’ascension s’arrête de nouveau; comme une lampe fumeuse, l’histoire laisse graduellement baisser ses clartés, elle s’entoure de ténèbres; elle semble prête à s’éteindre, elle ne se ranima qu’à la seconde moitié du XVe siècle.

Pendant les durées intermédiaires de ces moments lumineux les jours, les flots des jours, les flots des faits se succèdent, troublés, indistincts; c’est la mer stérile, aurait dit encore l’Homéride. Mais, point; c’est la mer féconde, remuant dans ses profondeurs, promenant sur ses surfaces les germes des choses futures et laissant flotter humblement, sur la face de ses eaux, cette végétation entrelacée, sans éclat, mais constante, qui soulève, au milieu des feuillages touffus plaqués sur la nappe sombre, les fleurs d’or, les grandes merveilles de la vitalité humaine. Ce sont des fleurs d’or, ces époques splendides où l’on bâtit le Parthénon, le Capitole, les Dômes de Beauvais et d’Amiens, et où l’Italie entière éclate de vie, de couleurs bigarrées, d’esprit, d’intelligence, de génie et de beauté.

Ce sont des fleurs d’or; elles nagent et s’étalent étincelantes sur la profondeur murmurante des jours qui les ont produites et de la masse de substance animée d’où elles sont issues. Ce sont des fleurs d’or semblables à ce lotus mystique de la sagesse indienne, qui, épanoui tout palpitant sur la mer barattée par les génies célestes, porte au centre de ses pétales un dieu assis, majestueux, contemplant le monde illuminé par la clarté jaillissant de son front.

Mais tandis que de la sorte la fleur d’or est née des humidités sombres, des cohérences visqueuses de la fécondité latente, bien d’autres existences en sont sorties de même; celles-ci se tiennent à son côté; se collent contre elle; rampent sur elles; s’amassent, s’accumulent, travaillent contre elle et parviennent à la détruire, absolument de la même façon que dans l’organisme matériel les vents, les tempêtes, les glaces, les volcans, les courants, les animaux voraces, insectes, vers, monstres minuscules s’attaquent aux continents, les mordent, les déchirent et finissent par les éparpiller. Les immenses fleurs sur le souvenir desquelles flottent encore comme des dieux brahmaniques, les fantômes de Périclès, de Virgile, de Dante, de Raphaël, se sont fanées après avoir embaumé les airs de leurs parfums; elles ont disparu dans la dissolution de leurs éléments; et, cependant: au sein de ce qui nous entoure, comme en nous-mêmes, se maintient une continuelle antithèse entre ce qui semble et ce qui est; c’est pourquoi la mort de toute chose, au lieu d’être la fin de cette chose, n’est rien que le commencement de son appropriation à de nouveaux états. C’est une loi inévitable. Il en résulte la permanence de l’essence intelligente dans ce monde et la nature du rôle que cette essence y est venu jouer; c’est par elle que ce qui apparaît tient de ce qui fut, et que le présent renferme à la fois des parties appréciables du passé et de l’avenir. Qu’on se transporte en imagination à la fin de cette époque à laquelle on a donné le nom de siècle de Périclès. Euripide meurt; Phidias est mort, ses élèves les plus chers sont morts; la grande période est absolument terminée. Rien n’est détruit pourtant, tous les moyens existent pour amener de nouvelles créations, sauf un seul; élément capital, il est vrai; avec la valeur, avec la saveur, le parfum, la marque particulière de l’époque éteinte, avec la structure qui lui était propre et l’âme spéciale qui l’animait a disparu pour toujours, ce qu’on pourrait appeler le germe viril qu’elle a contenu et qui lui conférait l’individualité de son être; ce germe s’est dissous; il ne compte plus dans la somme des richesses du monde; il ne reparaîtra jamais plus. Mais après lui demeure la masse flottante de ce qu’on pourrait appeler les éléments féminins, doués d’une réceptivité propre à montrer un jour de nouvelles existences, quand une nouvelle cause plastique, fournie par une nouvelle race, aura réveillé la fécondité amortie.

Ainsi, des détritus grecs, en suspension dans les profondeurs des esprits et que l’intelligence romaine vient toucher, émerge le siècle d’Auguste. Au sein de cette profusion énervée de l’antique beauté hellénique, la verdeur sauvage du sentiment italiote introduit des combinaisons et l’on voit surgir sous des formes et avec des tendances jusqu’alors inconnues, l’Enéide, les Odes, le livre de Lucrèce, les comédies de Plaute, les élégies de Catulle, les temples, les riches constructions répandues sur les flancs du Palatin.

Etait-ce mieux? Etait-ce aussi bien que les splendeurs regrettées? C’était différent. La beauté parfaite n’était plus; mais la solidité s’y trouvait avec le faste dominateur. Une impression de force toute particulière s’y rencontrait. Une ténacité dans les idées, une correction dans les pensées, une largeur dans les doctrines, une disposition à généraliser la conception du devoir; quelque chose de plus humain, mais de raide, de dur, de ferme, de despotique, de prosaïque apprenait aux générations d’alors et la réalité et la précision; on ne sentait plus cette joie enfantine de la vie, cette gaîté satisfaite du mouvement ne cherchant rien au-delà de ce qui brillait; ce n’était plus ce culte heureux de l’existence couronnée des premières roses; on ne retrouvait pas, on avait perdu pour jamais quelque chose de divin, de céleste, d’olympien qui, jadis, mouillait de son nectar les lèvres souriantes d’Anacréon et d’Alcée; désormais l’oreille endurcie entendait retentir l’altier commandement de Rome; l’air ému en vibrait; une correction rigoureuse voulait tout recouvrir d’un filet d’airain.

Ce monde croyait pourtant imiter les Grecs. Il se trompait, mais il poussait et grandissait à son tour et s’élevait, fleur superbe, comme l’autre fleur s’était jadis élevée sur la surface des siècles. Il était rongé, comme elle l’avait été par les ennemis irréconciliables de la durée; il tomba et quittant les atomes immortels dont il avait été composé, il perdit son âme et resta dissous jusqu’au jour où la fécondation germanique fit pointer un nouveau bouton.

De même que les Romains s’étaient cru des Grecs, de même les moines lettrés, les évêques savants, les professeurs de Paris, de Cologne, de Padoue, les architectes et les sculpteurs de Corbie, de Strasbourg, d’Assise se prirent pour des Romains. Le bénédictin d’Alsace, Gunther, en écrivant pour Frédéric II de Souabe son Ligurinus, s’estimait virgilien! On en était bien éloigné. Ce que les gens délicats de Rome avaient appelé la vénusté, n’eût alors été compris de personne.

En revanche, jamais on ne contempla une plus vaste accumulation d’idées. L’esprit à la recherche de faits indifférents aux temps anciens n’avait pas le pouvoir d’exprimer avec élégance ni même avec netteté ce qu’il tirait de lui-même, ce qu’il ramassait d’ailleurs; il était trop actif, trop pressé; il voulait trop; il donnait, il prenait, il demandait; il ne se reposait pas; à la fois, en même temps, tout d’un coup, il aspirait à trop de conquêtes et se perdait dans la poursuite des innombrables rêves sortis de tous les coins de la plus prodigieuse imagination qui fut jamais. L’antiquité, l’avidité romaine s’étaient contentées d’agiter leurs destins dans un cercle géographique assez étroit. Le moyen-âge aspira à connaître le globe entier comme à scruter la nature de l’âme et Dieu dans leurs secrets les plus fermés. Ses veines saturées de sang burgonde, gothique, frank, normand, lombard, palpitaient de tous les genres de convoitise, d’ambition, d’activité. Il remuait, il allait, il venait, il voyageait, il fouillait, il écoutait, il exprimait et se trouvait jeté aux antipodes de la majestueuse placidité du monde grec, comme de l’orgueilleuse sécurité des Césars. Il se croyait romain, ai-je dit; je le répète; il se croyait romain! Il s’imaginait être rempli des inspirations de la muse latine et s’en donnait pour preuve son attache persistante à l’ancien langage. Il se vantait aussi d’être l’élève de la décadence byzantine; quant aux savants, aux écrivains, aux artistes, aux politiques de Byzance, eux, ils se déclaraient grecs, parce que de leur côté ils reproduisaient tels sujets de la glyptique alexandrine; mais sans le vouloir et trop absorbés dans leurs idées pour s’apercevoir de leur impuissance à imiter, ils faisaient passer le sujet charmant sous les formes sèches, anatomiques dont les figurations austères de leurs saints étaient revêtues.

Le moyen-âge fut un grand inventeur. En politique, il imagina le droit personnel et l’établit en face des prérogatives du souverain. Il le voulut inviolable et nia, en principe, que le salut de l’Etat fût la mesure de la sécurité des sujets. Dans les arts, moins soucieux de l’ensemble que du détail, il chercha un idéal raffiné; il voulut empreindre, dans le marbre, dans la pierre, sur le parchemin des missels, l’expression des figures avec une précision, avec une sorte d’exaltation de réalité dont ni Rome ni la Grèce n’avaient jamais, le moins du monde, éprouvé le besoin. Ce qu’il atteignit est si merveilleux, si accompli que telle statue de cathédrale peut être placée justement aussi haut que toute création de l’art antique dans son plus parfait développement.

Ce qui surtout fit époque, ce fut la diffusion dans l’Europe entière d’une égale soif de voir, de créer, de pénétrer, de transfigurer les choses suivant un mode supérieur à la condition terrestre. Cette préoccupation ne fut pas celle d’un homme, d’une école, d’une ville, d’un lieu restreint; elle s’empara du continent. Quelquefois on s’aventura dans des voies différentes, mais on y chercha les mêmes choses; en politique, les guildes et la Hanse germanique ne furent pas semblables aux communes de la Flandre, aux cités de la Provence et du Languedoc, aux bourgs des royaumes de l’Espagne; mais, partout, on voulut également des droits, des franchises, des moyens de liberté et, par dessus le marché, avide, comme l’était chacun, de mettre en relief son individualité partout, on voulut des privilèges, cette notion si absolument étrangère au monde antique et, en effet, partout les privilèges existèrent pour tout le monde et même pour les lépreux. Dans l’architecture, les styles se distinguèrent les uns des autres parce que l’originalité débordait; une cathédrale italienne n’emprunta guère à la sœur d’au-delà du Rhin; mais le même cachet s’imprima pourtant sur toutes les variantes, parce que, nulle part, on ne resta étranger à la passion de l’infini. Quant à la littérature, armée, casquée, la lance au poing, imprégnée de l’esprit d’aventure, elle promena de Constantinople à l’Islande les héros des poèmes chevaleresques, leur bravoure folle, leur passion d’indépendance, leur besoin de mouvement et ce tempérament immodéré qui composait ses personnages de tout ce que l’on concevait alors de plus brillant, de plus éloquent, de plus intrépide.

Ce qu’il y eut encore de particulier dans cette floraison du moyen-âge, c’est qu’aucune période n’y absorbe une telle part de forces que l’on puisse affirmer: à telle date fut le beau moment et s’épanouit la fleur par excellence. On doit faire cette observation pour les Grecs; il y eut chez eux soixante années incomparables; on le peut chez les Romains; le grand éclat dura un siècle et quelque chose au delà; quant au moyen-âge, dès le début, il s’empara de ce qu’il avait à faire et, plus fort sur un point, plus faible sur l’autre, il ne cessa plus, jusqu’à sa fin, de se mouvoir, de toucher à tout, d’interroger, de questionner, de vouloir et de ne vouloir pas.

Il y eut pour cela deux raisons. L’élément germanique actif, viril, était partout; ici plus abondant, là moins, marié, pondéré, dirigé de manières différentes; en somme, toujours le même; de plus, la religion prêtait aux différents centres d’activité des maximes, des habitudes identiques. En face de chaque atelier intellectuel, à Burgos comme à Hambourg, à Londres, à Dublin comme à Venise, comme à Florence s’imposait le même cadre et une identité absolue de sujets à traiter. Ce qui fut spécial dans cette série de tableaux, ce furent les couleurs. Les objets se placèrent au midi et au nord sous des jours très différents.

Ce mouvement de vitalité atteignit son point culminant au XIIe et au XIIIe siècle. Il en descendit ensuite jusqu’au XIVe. Alors se manifesta avec une évidence de plus en plus nette la cause de transformation existant au sein de cette société. Cette cause se trouvait intimement liée à l’état de la religion.

Il appartient aux âmes d’élite de ne considérer le bien qui unit les créatures au Créateur qu’à ce point d’élévation où il n’est ni touché ni flétri par les mains humaines. Les âmes de cette valeur se préoccupent peu d’observer si les pieds divins des vérités célestes, en se posant sur la terre, s’y tachent ou non d’un peu de boue; elles ne s’en inquiètent pas; elles ne contemplent que la face des immortelles voyageuses et le regard attaché sur leurs fronts, elles les entourent de toutes leurs pensées, de toutes leurs affections, à travers les espaces immaculés où celles-ci les mènent. C’est admirable, sans doute; mais une si noble absorption dans l’infini n’appartient jamais au gros des peuples; ceux-ci s’attachent moins à la sublimité transcendentale qu’à ce qui tombe sous la grossièreté de leur sens.

La religion avait commencé par assouplir l’esprit germanique et lui fournir des raisons de sociabilité. Elle lui avait donné un modèle d’organisation en lui proposant les formes du Saint Empire; dans le droit canonique, elle lui avait présenté une législation admise par tous les vaincus; en faisant accepter le patronage des évêques, défenseurs de leurs cités, elle avait sauvé les classes moyennes, sinon de tous les attentats, du moins de la légalité du servage; elle avait conservé dans les couvents et multiplié sous la plume des moines les copies des ouvrages classiques, en même temps que les in-folios de sa théologie; elle avait bâti les villes de l’Allemagne, de la Suisse, d’une partie de l’Angleterre, d’une partie de la France, d’une partie de l’Espagne et, même en Italie, elle avait, soit fondé, soit rétabli plus d’une enceinte. Les plus florissants villages s’étaient élevés autour de ses monastères et, sans son intervention, de même que le XIe siècle n’aurait pas eu d’écoles, ni encore moins les universités alors florissantes dans tous les royaumes chrétiens, de même et non moins certainement, sans les moines il n’y aurait pas eu d’agriculture, pas de défrichements; les contrées n’eussent pas été assainies ni les marais desséchés et les moulins, les forges, les usines les plus nécessaires n’auraient jamais été établies. Les moines étaient actifs parce qu’ils étaient disciplinés et, seuls, ils l’étaient alors dans le monde occidental; actifs ils devenaient riches et disposaient de plus de ressources que les seigneurs et les rois; eux seuls pouvaient accomplir cette grande œuvre, la création de l’Europe moderne.

Ce fut donc justice et raison que la reconnaissance des peuples entourât les autels; on ne pouvait moins. Chacun sentait ce dont il était redevable à l’organisation catholique et la conscience commune en était si profondément convaincue que lorsqu’il arriva, en conséquence des études et des controverses, qu’au sein même de ces couvents si utiles, l’hérésie montra sa tête, le sentiment public s’indigna et écrasa les novateurs. Chacun prit part à la répression: les rois, les nobles, les bourgeois, les paysans. C’est ce qu’éprouvèrent Roscelin de Compiègne, Abélard, Wiclef, les Albigeois, les Pastoureaux et tant d’autres. Les contempteurs de l’Eglise contredisaient à la conviction et aux intérêts de leur temps.