La flèche noire

Part 17

Chapter 173,962 wordsPublic domain

Cependant Dick se hâtait d’armer son poste. La rue qu’il avait à garder était très étroite et bordée de maisons en saillie, qui surplombaient la chaussée; mais tout étroite et sombre qu’elle fût, comme elle donnait sur la place du marché de la ville, l’issue de la bataille se déciderait probablement à cet endroit.

La place du marché était pleine de gens de la ville qui fuyaient en désordre; mais il n’y avait pas encore trace d’ennemis prêts à attaquer, et Dick jugea qu’il avait du temps devant lui pour préparer sa défense.

Les deux maisons à l’entrée étaient désertes, les habitants dans leur fuite avaient laissé les portes ouvertes; il fit prendre et entasser les meubles pour en faire une barrière à l’entrée de la ruelle. Une centaine d’hommes étaient sous ses ordres, il en plaça la plus grande partie dans les maisons où ils seraient à l’abri, et pourraient lancer leurs flèches par les fenêtres. Avec le reste, sous sa direction immédiate, il doubla la barricade.

Pendant ce temps, le plus grand tapage et la plus grande confusion n’avaient cessé de régner dans toute la ville; les cloches sonnant à toute volée, le son des trompettes, les mouvements rapides des corps de cavaliers, les cris de commandement, les hurlements des femmes, tout cela faisait un bruit assourdissant. Maintenant, et peu à peu, le tumulte commença à s’apaiser; et bientôt après des files d’hommes d’armes et des corps d’archers commencèrent à s’assembler et à se former en ligne de bataille sur la place du marché.

Une grande partie de ce corps était en rouge foncé et bleu, et, dans le chevalier à cheval qui commandait cette troupe, Dick reconnut Sir Daniel Brackley.

Il y eut alors une longue pause, qui fut suivie d’une sonnerie presque simultanée, par quatre trompettes dans quatre quartiers différents de la ville. Une cinquième répondit de la place du marché, et aussitôt les files commencèrent à se mouvoir et une grêle de flèches résonna autour de la barricade et sur les murs des deux maisons.

L’attaque avait commencé à un même signal, sur les cinq issues du quartier. Gloucester était assiégé de tous ses côtés; et Dick jugea que, pour maintenir sa position, il ne pouvait compter absolument que sur les cent hommes sous ses ordres.

Sept volées de flèches se suivirent, et, au plus fort des décharges, Dick fut touché au bras par derrière et vit un page qui lui tendait une jaque de cuir renforcée de brillantes plaques d’acier.

--C’est de la part de Lord Gloucester, dit le page, il a remarqué, Sir Richard, que vous n’étiez pas protégé.

Dick, la joie au cœur de s’entendre appeler ainsi, se mit sur pieds pour endosser, avec l’aide du page, la cotte protectrice. A ce moment, deux flèches résonnèrent sans dommage sur les plaques, et une troisième renversa le page à ses pieds, mortellement blessé.

Pendant ce temps, le corps tout entier des ennemis s’était progressivement avancé à travers la place, et était maintenant si près que Dick donna l’ordre de répondre à leurs coups. Aussitôt, derrière la barricade et des fenêtres des maisons, une pluie de flèches vola en sens contraire, portant la mort. Mais ceux de Lancastre, comme s’ils avaient simplement attendu ce signal, répondirent par des cris, et coururent à la barricade, les cavaliers restant en arrière, visières baissées.

Il y eut alors une lutte obstinée et meurtrière, corps à corps. Les assaillants, tenant d’une main leurs épées, de l’autre s’efforçaient d’arracher les matériaux de la barricade. De l’autre côté, les rôles étaient renversés et les défenseurs s’exposaient comme des fous pour protéger leur rempart. Ainsi pendant quelques minutes la lutte fit rage presque en silence, amis et ennemis tombant l’un sur l’autre. Mais détruire est toujours plus facile; et lorsqu’une seule note de trompette rappela la troupe d’attaque de cette terrible mission, une grande partie de la barricade avait été enlevée pièce à pièce, et l’œuvre entière s’était abaissée à la moitié de sa hauteur et était menacée d’une chute complète.

Et alors les piétons reculèrent sur la place en courant de chaque côté. Les cavaliers qui s’étaient tenus sur deux rangs, tournèrent tout à coup, mettant leur flanc en front; et, rapide comme une vipère qui s’élance, la longue colonne vêtue d’acier s’élança sur la barricade ruinée.

Des deux premiers cavaliers l’un tomba, homme et bête, et fut piétiné par ses compagnons. Le second sauta droit au sommet du rempart, transperçant de sa lance un archer. Presque en même temps, il fut arraché de sa selle et son cheval tué.

Puis tout le poids et la violence de la charge déborda sur les défenseurs et les dispersa. Les hommes d’armes passant par-dessus leurs camarades tombés et portés en avant par la furie de leur attaque, se précipitèrent à travers la ligne brisée de Dick et se répandirent à grand bruit dans la ruelle au delà, comme une rivière déborde par une digue brisée.

Pourtant le combat n’était pas fini. Dans l’étroite ouverture de la ruelle, Dick et un petit nombre de survivants jouaient de la hache comme des bûcherons; et déjà dans la largeur du passage s’était formé un second rempart, plus haut et plus effectif, d’hommes tombés et de chevaux aux entrailles pendantes qui se débattaient dans leur agonie.

Déconcerté par ce nouvel obstacle, le reste de la cavalerie recula; et comme, à la vue de ce mouvement, la volée de flèches redoubla aux fenêtres des maisons, leur retraite, un moment, dégénéra presque en fuite.

Presque en même temps, ceux qui avaient traversé la barricade, et chargé plus loin dans la rue, rencontrant devant la porte des Échiquiers le formidable bossu, et toute la réserve d’York, revinrent en arrière, dispersés, au comble de l’effroi.

Dick et ses compagnons firent face, de nouveaux hommes sortirent des maisons; une cruelle pluie de flèches accueillit les fuyards en pleine figure, tandis que Gloucester était déjà sur leurs talons; au bout d’une minute et demie, il n’y avait pas un homme de Lancastre vivant dans la rue.

Alors et seulement alors, Dick leva son épée fumante et ordonna des acclamations.

Cependant Gloucester descendit de cheval et s’avança pour inspecter le poste. Son visage était pâle comme un linge, mais ses yeux brillaient comme quelque gemme étrange, et sa voix lorsqu’il parla était rauque et saccadée par l’exaltation de la bataille et du succès. Il examina le rempart, dont amis ou ennemis ne pouvaient s’approcher sans précaution, tant les chevaux s’agitaient dans les affres de la mort, et à la vue de ce grand carnage, la moitié de sa figure sourit.

--Achevez ces chevaux, dit-il, votre supériorité en est diminuée. Richard Shelton, ajouta-t-il, je suis content de vous. A genoux.

Les gens de Lancastre avaient déjà rassemblé leurs archers, et les traits tombaient dur à l’entrée de la rue; mais le duc sans y faire la moindre attention, tira tranquillement son épée, et sur place arma Dick chevalier.

--Et, maintenant, Sir Richard, continua-t-il, si vous voyez Lord Risingham, envoyez-moi un express immédiatement. Quand vous n’auriez plus qu’un homme, faites-le-moi savoir de suite. J’aimerais mieux perdre cette position que de manquer mon coup avec lui. Car, veillez-y, vous tous, ajouta-t-il en élevant la voix, si le comte Risingham tombe sous une autre main que la mienne, je considérerai cette victoire comme une défaite.

--Seigneur duc, dit quelqu’un de sa suite, votre grâce n’est-elle pas fatiguée d’exposer sa précieuse vie sans nécessité? Pourquoi vous attarder ici?

--Catesby, répliqua le duc, c’est ici qu’est la bataille, non ailleurs. Le reste n’est que feintes. C’est ici qu’il faut vaincre. Et quant à être exposé... si vous étiez un vilain bossu et si les enfants vous montraient au doigt dans la rue, vous feriez meilleur marché de votre corps, et payeriez bien de la vie une heure de gloire. Pourtant, si vous voulez, montons à cheval et visitons les autres postes. Sir Richard que voici, mon homonyme, saura bien tenir encore cette entrée, où il marche dans le sang chaud jusqu’aux chevilles. Nous pouvons compter sur lui. Mais attention, Sir Richard, vous n’avez pas encore fini. Le pis est encore de veiller. Ne vous endormez pas.

Il vint droit au jeune Shelton, en le fixant, et prenant sa main dans les deux siennes, il la serra si fort que le sang aurait presque jailli. Dick pâlit sous ses yeux. La folle excitation, le courage et la cruauté qu’il y lisait le remplissaient d’effroi pour l’avenir. Il fallait, certes, au jeune duc une belle vaillance pour se mettre ainsi au premier rang dans la bataille; mais après, dans les jours de paix et dans le cercle de ses amis éprouvés il était à craindre qu’il continuât à porter la mort.

CHAPITRE III

LA BATAILLE DE SHOREBY (_fin_)

Dick, encore une fois laissé à lui-même, se mit à regarder autour de lui. La grêle de flèches s’était un peu ralentie. De tous côtés l’ennemi reculait; et la plus grande partie de la place était maintenant vide; la neige piétinée était devenue une boue orangée, éclaboussée de sang, toute parsemée d’hommes et de chevaux morts, et hérissée dru de flèches ennemies.

De son côté, la perte avait été cruelle. Dans l’entrée de la petite rue et sur les ruines de la barricade s’amoncelaient morts et mourants; et, des cent hommes avec lesquels il avait commencé la bataille, il n’y en avait pas soixante-dix pouvant encore porter les armes.

Le temps s’écoulait. On pouvait penser que les renforts arriveraient d’un moment à l’autre; et ceux de Lancastre, déjà ébranlés par le mauvais résultat de leur assaut désespéré, n’étaient pas en état de supporter l’attaque de troupes fraîches.

Il y avait un cadran sur le mur d’une des maisons de côté; le froid soleil d’hiver y marquait dix heures du matin.

Dick se retourna vers l’homme qui était près de lui, un petit archer insignifiant qui liait une blessure à son bras.

--Ç’a été un beau combat, dit-il, et, par ma foi, ils ne nous chargeront plus.

--Sir, dit le petit archer, vous avez très bien combattu pour York, et encore mieux pour vous-même. Jamais, en si peu de temps, un homme n’a tant avancé en grâce auprès du duc. Qu’il ait confié un tel poste à quelqu’un qu’il ne connaissait pas est merveilleux. Mais, gare à votre tête, Sir Richard! Si vous vous laissez vaincre... Si vous reculez seulement d’une semelle... la hache ou la corde seront le châtiment; et je suis ici, si vous faisiez quelque chose de douteux, je vous le dis honnêtement, pour vous poignarder par derrière.

Dick ébahi regardait le petit homme.

--Vous! cria-t-il. Et par derrière!

--C’est ainsi, répliqua le petit homme. Et, parce que je n’aime pas la chose, je vous le dis. Il vous faut maintenir le poste, Sir Richard, à vos risques. Oh! notre bossu est une bonne lame et un brave guerrier; mais qu’il soit de sang-froid ou dans l’action, il veut toujours que tout se passe exactement selon ses ordres. Si quelqu’un y manque ou le gêne, il faut mourir.

--Vraiment, s’écria Richard, est-ce ainsi? Et les hommes suivent un tel chef?

--Oh, ils le suivent avec joie, répliqua l’autre, car s’il est exact à punir, sa main est très ouverte pour récompenser. Et s’il n’épargne pas le sang et la peine des autres, il ne se ménage pas non plus, toujours en tête dans les combats, et le dernier au sommeil. Il ira loin, le bossu, Dick de Gloucester!

Le jeune chevalier, s’il avait jusqu’ici été brave et vigilant, était maintenant d’autant plus prêt à exercer sa surveillance et son courage. Sa faveur soudaine, il commençait à s’en apercevoir, avait apporté des dangers à sa suite. Et il s’éloigna de l’archer, et une fois de plus examina anxieusement la place. Elle était vide, comme avant.

--Je n’aime pas cette tranquillité, dit-il. Sûrement ils nous préparent quelque surprise.

Et, comme en réponse à sa remarque, les archers se portèrent de nouveau vers la barricade, et les flèches tombèrent dru. Mais il y avait quelque hésitation dans l’attaque. Ils ne s’avançaient pas franchement et semblaient plutôt attendre un nouveau signal.

Dick regarda avec inquiétude autour de lui, guettant quelque danger caché. Et, en effet, environ à mi-hauteur de la petite rue, tout à coup une porte fut ouverte du dedans, et la maison ne cessa, pendant quelques instants de laisser passer, à la fois par la porte et la fenêtre, un torrent d’archers de Lancastre. Ceux-ci, à mesure qu’ils sautaient, se mettaient vite en rang, courbaient leurs arcs, et lançaient une pluie de flèches sur les derrières de Dick.

En même temps, les assaillants de la place redoublèrent leur jet et se mirent vigoureusement à envelopper la barricade.

Dick rappela tous ses hommes partis dans les maisons, et fit face des deux côtés. Excitant leur courage de la voix et du geste, il répondit du mieux qu’il put à la double grêle de flèches qui tombait sur lui.

Cependant, dans la rue, les maisons s’ouvraient les unes après les autres, et ceux de Lancastre continuaient à sortir des portes et à sauter des fenêtres, criant victoire, si bien que le nombre des ennemis sur les derrières de Dick fut presque égal au nombre en front. Il devenait clair qu’il ne pouvait plus tenir la position; le pis était que, même s’il eût pu la tenir, c’eût été maintenant sans profit; et l’armée d’York tout entière était dans une situation désespérée, menacée d’un désastre total.

Les hommes derrière lui formaient l’organe essentiel de la défense générale; et ce fut contre eux que Dick se tourna, chargeant à la tête de ses hommes. L’attaque fut si vigoureuse que les archers de Lancastre reculèrent et faiblirent, et enfin, rompant leurs rangs, rentrèrent en désordre dans les maisons d’où ils étaient sortis si vains le moment d’avant.

Cependant, les hommes de la place avaient traversé en foule la barricade sans défense, et commençaient chaudement l’attaque de l’autre côté; et Dick dut encore faire front et les repousser. Une fois de plus le courage de ses hommes l’emporta; et ils nettoyèrent la rue merveilleusement, mais tandis qu’ils y réussissaient, les autres sortaient de nouveau des maisons, et, pour la troisième fois les prenaient par derrière.

Ceux d’York commençaient à être clairsemés; plusieurs fois Dick s’était trouvé seul au milieu des ennemis, défendant sa vie avec l’épée; plusieurs fois il avait senti une blessure. Et pourtant, la bataille était balancée dans la rue sans résultat décisif.

Tout à coup Dick entendit un grand bruit de trompettes venant des faubourgs de la ville. Le cri de guerre d’York monta au ciel, comme porté par de nombreuses voix triomphantes. Et, en même temps, les hommes sur son front se mirent à reculer rapidement, abandonnant la rue, et rentrant sur la place. Quelqu’un parla de fuir. On soufflait les trompettes au hasard, pour le ralliement, pour la charge. Évidemment, quelque grand coup avait été frappé, et ceux de Lancastre se trouvaient, au moins pour le moment, en complet désordre, et il y avait même un commencement de panique.

Et alors, comme un coup de théâtre, vint le dernier acte de la bataille de Shoreby. Les hommes sur le front de Richard, tournèrent le dos, comme des chiens qu’un coup de sifflet eût rappelés, et fuirent comme le vent. En même temps arriva sur la place une tempête de cavaliers, fuyards et poursuivants, ceux de Lancastre se retournaient pour frapper de l’épée, ceux d’York les culbutaient à la pointe de la lance.

Dick regardait le bossu, visible dans la mêlée. Il donnait déjà un avant-goût de son furieux courage, et de cette habileté à se tailler un chemin à travers les rangs de la bataille, qui, des années plus tard sur le champ de Bosworth, lorsqu’il était tout couvert de crimes, faillit presque changer le sort de la journée et l’avenir du trône d’Angleterre. Esquivant les coups, en donnant, descendant, il entraînait et manœuvrait son vigoureux cheval, se défendait si subtilement, et distribuait si libéralement la mort à ses adversaires, qu’il était maintenant loin en avant de ses premiers chevaliers, fauchant sa route avec le tronçon d’une épée sanglante vers l’endroit où Lord Risingham ralliait les plus braves. Un instant encore et ils allaient se rencontrer, le grand, splendide et fameux guerrier contre le garçon difforme et maladif.

Mais Shelton ne doutait pas du résultat; et, lorsque bientôt les rangs s’ouvrirent un instant, la figure du comte avait disparu; tandis que, au plus fort du danger, le bossu Dick lançait son gros cheval et jouait de l’épée.

Ainsi, par le courage de Shelton à tenir l’entrée de la rue contre la première attaque, et par l’heureuse arrivée des sept cents hommes de renfort, le jeune homme qui devait plus tard être voué à l’exécration de la postérité sous le nom de Richard III, avait gagné sa première grande bataille.

CHAPITRE IV

LE SAC DE SHOREBY

Il n’y avait plus un ennemi à portée de flèche, et Dick, jetant un coup d’œil attristé autour de lui sur ce qui restait de ses braves compagnons, commença à apprécier le prix de la victoire. Il était lui-même, à présent que le danger était passé, si raide et si meurtri, si contusionné, entaillé et brisé, et surtout si complètement éreinté par les fatigues désespérées et sans trêve du combat, qu’il semblait incapable d’un nouvel effort.

Mais ce n’était pas encore le moment du repos. Shoreby avait été prise d’assaut, et, quoique ville ouverte et nullement responsable de la résistance, il était évident que ces rudes combattants ne seraient pas moins rudes, le combat fini, et que le plus horrible aspect de la guerre allait se faire voir. Richard de Gloucester n’était pas un capitaine à protéger les citoyens contre sa soldatesque furieuse, et même en eût-il eu le désir, on pouvait se demander s’il en aurait eu le pouvoir.

Il fallait donc que Dick se mît en quête de Joanna pour la protéger; et, pour cela, il regarda autour de lui les figures de ses hommes. Il mit à part les trois ou quatre qui lui parurent devoir être les plus obéissants et les plus sobres, et, leur promettant une riche récompense et une recommandation spéciale pour le duc, il les conduisit par la place au marché, vide alors de cavaliers, dans les rues au delà. Partout de petits combats, en pleine rue, depuis deux hommes jusqu’à une douzaine; çà et là une maison était assiégée; les défenseurs jetaient les escabeaux et les tables sur la tête des assaillants. La neige était couverte d’armes et de corps, mais, sauf ces combats partiels, les rues étaient désertes, et les maisons, les unes grandes ouvertes, d’autres, fermées et barricadées, avaient, la plupart, cessé de répandre la fumée de leur foyer.

Dick, côtoyant ces escarmouches, conduisit vivement ses hommes dans la direction de l’église de l’abbaye; mais, quand il déboucha dans la rue principale, un cri d’horreur s’échappa de ses lèvres. La grande maison de Sir Daniel avait été prise d’assaut. Les portes pendaient en morceaux hors des gonds et une double poussée entrait et sortait continuellement, cherchant et emportant du butin. Pourtant, dans les étages supérieurs on résistait encore aux pillards; car, juste au moment où Dick arrivait en vue de la maison, une fenêtre fut brisée de l’intérieur, et un pauvre diable en rouge foncé et bleu, qui criait et se débattait, fut passé par l’ouverture et lancé dans la rue.

Une terreur épouvantable s’empara de Dick. Il courut en avant comme un possédé, et violemment dépassa tous les autres, monta sans s’arrêter à la chambre du troisième étage où il s’était naguère séparé de Joanna. C’était un vrai naufrage; les meubles avaient été renversés, les armoires forcées, et, à un endroit, un coin de la tenture traînait parmi la braise et la cendre.

Dick, presque sans y penser, piétina l’étoffe qui commençait à brûler, puis resta comme pétrifié. Sir Daniel, Sir Olivier, Joanna, tous étaient partis; mais massacrés dans la déroute ou échappés, vie sauve, de Shoreby, qui pouvait le dire?

Il arrêta par la tunique un archer qui passait.

--Camarade, demanda-t-il, étiez-vous ici quand la maison a été prise?

--Lâchez, dit l’archer. Lâchez, la peste! ou je frappe.

--Écoutez, répliqua Richard, ou bien, à nous deux. Arrêtez et répondez. Mais l’homme, enhardi par la boisson et la bataille, d’une main frappa Dick sur l’épaule, tandis que, de l’autre, il tirait sur son vêtement. Là-dessus, la colère du jeune homme éclata. Il saisit l’individu fortement dans ses bras et l’écrasa contre les plaques de sa poitrine de mailles comme un enfant; puis le tenant à bout de bras, il lui ordonna de parler s’il aimait la vie.

--Je vous demande grâce, soupira l’archer; si j’avais pu croire que vous étiez si en colère je me serais bien gardé de vous fâcher. Oui, j’étais ici.

--Connaissez-vous Sir Daniel? continua Dick.

--Oui, je le connais bien, répliqua l’homme.

--Était-il dans la maison?

--Oui, monsieur, il y était, répondit l’archer. Mais au moment même où nous entrions par la porte de la cour il sortit à cheval par le jardin.

--Seul? cria Dick.

--Il y avait peut-être une vingtaine de lances avec lui, dit l’homme.

--Des lances; pas de femmes alors? demanda Shelton.

--Ma foi, je n’en ai pas vu, dit l’archer. Mais il n’y en avait pas dans la maison, si c’est là ce que vous cherchez.

--Je vous remercie, dit Dick. Voici une pièce pour votre peine. Mais il eut beau chercher dans son escarcelle, Dick n’y trouva rien. Demandez après moi demain, ajouta-t-il, Richard Shelt... Sir Richard Shelton, corrigea-t-il, et je vous ferai donner une jolie récompense.

Et alors une idée vint à Dick. Il descendit rapidement dans la cour, traversa le jardin en courant de toutes ses forces, et arriva à la porte de l’église.

Elle était grande ouverte; à l’intérieur, il n’y avait pas une place qui ne fourmillât de bourgeois fugitifs entourés de leur famille et chargés de ce qu’ils avaient de plus précieux, et au grand autel les prêtres, en grand costume, imploraient la grâce de Dieu. Au moment même où Dick entra, le chœur se mit à tonner sous la voûte.

Il se hâta entre les groupes de réfugiés et arriva à la porte de l’escalier qui conduisait au clocher. Là un homme d’église de haute taille le devança et l’arrêta.

--Où allez-vous, mon fils? demanda-t-il sévèrement.

--Mon père, répondit Dick, je suis ici en mission de guerre; ne m’arrêtez pas, je commande ici pour monseigneur de Gloucester.

--Pour monseigneur de Gloucester? répéta le prêtre. La bataille a-t-elle donc si mal tourné?

--La bataille, Père, est finie, Lancastre en fuite, lord Risingham... Dieu ait son âme!... Et maintenant, avec votre permission, je continue mes affaires. Et, poussant de côté le prêtre qui parut stupéfait de ces nouvelles, Dick, d’un coup, ouvrit la porte et franchit les marches quatre à quatre sans arrêt et sans faux pas jusqu’à la plateforme.

La tour de l’église de Shoreby ne commandait pas seulement la ville, étendue comme un plan, mais dominait au loin, des deux côtés, la mer et la terre. Il était maintenant près de midi, le jour extrêmement brillant, la neige éblouissante. Et, en regardant autour de lui, Dick pouvait mesurer les conséquences de la bataille.

Le grondement confus d’un tumulte montait jusqu’à lui des rues, et de temps en temps, mais très rarement, le choc de l’acier. Pas un vaisseau, pas même une barque n’était restée au port; mais la mer était pointillée de voiles et de bateaux à rames chargés de fugitifs. A terre, aussi la surface des prairies neigeuses était rompue par des bandes de cavaliers, les uns se frayaient leur chemin vers la lisière de la forêt; les autres, ceux d’York sans aucun doute, s’interposaient vigoureusement, et les ramenaient vers la ville. Sur tout le terrain découvert gisait un nombre prodigieux d’hommes tombés et de chevaux nettement détachés sur la neige.

Pour achever le tableau, ceux des soldats à pied qui n’avaient pas encore trouvé place sur un bateau, livraient encore un combat à l’arc sur le port, couverts par les tavernes de la côte. Il y avait aussi dans ce quartier une ou deux maisons incendiées, et la fumée s’élevait haut dans la froide lumière du soleil, et s’éloignait vers la mer en replis énormes.