Part 16
Dick n’était pas très inventif, et ce qu’il leur raconta ressemblait assez à l’histoire d’Ali Baba, avec Shoreby et la forêt de Tunstall substitués à l’Orient, et les trésors de la caverne plutôt exagérés que diminués. Comme le lecteur sait, c’est un conte excellent, qui n’a qu’un défaut... c’est de n’être pas vrai; mais comme ces trois simples marins l’entendaient pour la première fois, les yeux leurs sortaient de la tête, et ils ouvraient la bouche comme une morue à l’étal d’un marchand de poisson.
Bientôt une seconde cruche d’ale épicée fut demandée, et, pendant que Dick continuait à raconter avec art les incidents de son histoire, une troisième suivit.
Voici quelle était vers la fin leur situation respective:
Arblaster aux trois quarts gris et à moitié endormi, flottait impuissant sur son escabeau. Tom lui-même avait été ravi par l’histoire, et sa vigilance en était diminuée. Pendant ce temps, Dick avait peu à peu dégagé son bras droit de ses liens, et était prêt à risquer le tout.
--Et ainsi, dit Pirret, vous êtes sûr d’eux.
--On m’a pris, répliqua Dick, malgré moi, mais si je pouvais avoir un sac d’or ou deux pour ma part, je serais vraiment bien bête de continuer à vivre dans une cave fangeuse, et à recevoir des décharges et des coups comme un soldat. Nous voici quatre bons! Allons donc dans la forêt demain, avant le lever du soleil. Si nous pouvions nous procurer honnêtement un âne, cela vaudrait mieux, mais si nous ne pouvons pas, nous avons quatre bons dos et je vous garantis que nous reviendrons en chancelant sous le poids.
Pirret se léchait les lèvres.
--Et cette magie, dit-il... ce mot de passe qui fait ouvrir la cave... quel est-il, ami?
--Personne ne le sait que les trois chefs, répliqua Dick; mais voyez votre grande bonne fortune, ce soir même j’étais porteur d’un charme pour l’ouvrir. C’est une chose qui ne sort pas deux fois par an de l’escarcelle du capitaine.
--Un charme! dit Arblaster, s’éveillant à demi et louchant d’un œil sur Dick. Arrière! pas de charmes! Je suis un bon chrétien. Demandez plutôt à mon matelot Tom.
--Mais ce n’est que de la magie blanche, dit Dick. Cela n’a rien à faire avec le diable, c’est seulement la puissance des nombres, des herbes et des planètes.
--Oui, oui, dit Pirret, c’est seulement de la magie blanche, compère. Il n’y a pas là de péché, je vous l’assure. Mais continuez, brave homme. Ce charme... en quoi consiste-t-il?
--Je vais vous le montrer immédiatement, répondit Dick. Avez-vous là la bague que vous avez prise à mon doigt? Bien! A présent tenez-la devant vous par l’extrémité des doigts à bras tendu à la lumière de ces tisons. C’est cela exactement. Voici le charme.
D’un regard égaré, Dick vit que le chemin était libre entre lui et la porte, il fit mentalement une prière. Alors, avançant vivement le bras, il arracha la bague, et, en même temps, souleva la table, et la renversa sur le matelot Tom. Celui-ci, le pauvre, tomba dessous, hurlant sous les ruines, et avant qu’Arblaster eût compris que quelque chose allait mal, ou que Pirret eût repris ses esprits éblouis, Dick avait couru à la porte et s’était échappé dans la nuit, au clair de lune.
La lune, qui était alors au milieu du ciel, et l’extrême blancheur de la neige, rendaient le terrain dégagé aux abords du port, aussi clair que le jour, et le jeune Shelton, sautant, sa robe aux genoux, parmi les décombres, était nettement visible, même de loin.
Tom et Pirret le suivirent en criant, de chaque cabaret ils furent rejoints par d’autres, que leurs cris attirèrent; et bientôt, toute une flotte de marins furent à sa poursuite. Mais le matelot à terre était un mauvais coureur, déjà au XVe siècle, et Dick, de plus, avait une avance, qu’il augmenta rapidement, jusqu’à ce que, près de l’entrée d’une ruelle étroite, il s’arrêta pour regarder en riant derrière lui.
Sur le beau tapis de neige, tous les matelots de Shoreby venaient, essaim qui faisait tache d’encre, avec une queue en groupes isolés. Chacun criait ou braillait, chacun gesticulait, les deux bras en l’air; quelqu’un tombait à chaque instant, et, pour achever le tableau, quand un tombait, une douzaine tombaient sur lui.
Cette masse confuse de bruit qui s’élevait jusqu’à la lune était moitié comique, moitié effrayante pour le fugitif qu’elle poursuivait. En soi, elle était impuissante, car il était sûr qu’aucun matelot du port ne pourrait l’atteindre. Mais le seul bruit, rien qu’en réveillant tous les dormeurs de Shoreby, et en amenant dans la rue toutes les sentinelles cachées, le menaçait réellement d’un danger en avant. Aussi, ayant aperçu une entrée de porte sombre à un tournant, il s’y jeta violemment, et laissa passer la cohue bizarre de ses poursuivants, qui criaient toujours et gesticulaient, tous rouges de hâte et blancs de leurs chutes dans la neige.
Cela dura longtemps, avant que cette grande invasion de la ville par le port fût terminée; et longtemps encore, avant que le silence fût restauré. Longtemps on entendit des matelots perdus qui battaient la ville en criant dans toutes les directions et dans tous les quartiers. Il y eut des querelles quelquefois entre eux, quelquefois avec des patrouilles, les couteaux furent tirés, des coups donnés et reçus, et plus d’un cadavre resta sur la neige.
Quand, une grande heure plus tard, le dernier matelot retourna en grommelant vers le port et sa taverne favorite, on peut se demander s’il avait jamais su quelle espèce d’homme il avait poursuivi, mais ce qui était absolument sûr, c’est qu’il l’avait oublié. Le matin suivant, bien des histoires étranges circulèrent, et, un peu plus tard, après, la légende d’une visite nocturne du diable devint un article de foi pour tous les garçons de Shoreby.
Mais le retour du dernier matelot ne permit pas encore au jeune Shelton de quitter sa froide prison dans l’embrasure de la porte.
Pendant quelque temps, il y eut une grande activité de patrouilles, et des troupes furent spécialement envoyées pour faire le tour de la place, et rendre compte à l’un ou l’autre des grands seigneurs dont le sommeil avait été troublé d’une façon inusitée.
La nuit était déjà bien avancée quand Dick s’aventura hors de sa cachette et arriva, sain et sauf, mais endolori par le froid et les coups, à la porte de «La Chèvre et la Musette». Comme l’exigeait la loi, il n’y avait ni feu, ni lumière dans la maison; mais il trouva son chemin en tâtonnant jusqu’à un coin de la chambre glacée des voyageurs, attrapa un bout de couverture qu’il attacha autour de ses épaules, et, se glissant contre le plus proche dormeur, il fut bientôt profondément endormi.
LIVRE V
LE BOSSU
CHAPITRE PREMIER
LA TROMPETTE PERÇANTE
De très bonne heure le lendemain matin, avant la première pointe du jour, Dick se leva, changea de vêtements, s’arma de nouveau comme un gentilhomme, et se mit en route pour la caverne de Lawless dans la forêt. On se souvient que c’est là qu’il avait laissé les papiers de lord Foxham; aller les reprendre et être de retour à temps pour le rendez-vous avec le jeune duc de Gloucester ne pouvait se faire qu’en partant tôt et marchant bien. Le froid était plus rigoureux que jamais, l’air, sans vent et sec, vous pinçait les narines. La lune était couchée, mais les étoiles étaient toujours brillantes et nombreuses, et le reflet de la neige était clair et joyeux. Il n’était pas besoin de lanterne pour marcher, et, avec cet air tranquille et sonore, on n’avait pas la moindre tentation de flâner.
Dick avait traversé la plus grande partie du terrain découvert entre Shoreby et la forêt, et était arrivé au pied de la petite colline, à quelques centaines de mètres plus bas que la croix de Sainte-Bride, quand, à travers le calme du sombre matin, résonna le son d’une trompette, si aigu, si clair et perçant, qu’il pensa n’avoir jamais rien entendu de pareil. Elle résonna une fois, puis, très vite, une seconde, puis suivit le froissement de l’acier.
A ce bruit, le jeune Shelton dressa l’oreille, et, tirant son épée, courut vers le haut de la colline.
Bientôt il aperçut la croix, et là, sur la route, il fut témoin d’une rencontre acharnée. Il y avait sept ou huit assaillants, et un seul homme pour leur tenir tête; mais si actif et si habile, chargeant et dispersant ses ennemis si désespérément, gardant si adroitement son équilibre sur la glace, que déjà, avant que Dick pût intervenir, il en avait tué un, blessé un autre et tenu tous en respect.
Cependant c’était un miracle qu’il continuât à se défendre, car à tout instant, quelque accident, le moindre faux pas ou une déviation de la main, pouvait lui faire perdre la vie.
--Tenez bon, monsieur! Voici du secours! cria Richard; et oubliant qu’il était seul et que ce cri était plutôt hors de saison: Aux flèches! Aux flèches! s’écria-t-il en tombant sur le derrière des assaillants.
Ceux-ci étaient également de solides gaillards, car ils ne faiblirent pas à cette surprise, mais se retournèrent et tombèrent sur Dick avec une furie étonnante. Quatre contre un, l’acier flamboyait autour de lui à la lueur des étoiles, les étincelles jaillissaient; un homme devant lui tomba... dans le feu du combat, il sut à peine comment; il fut alors frappé lui-même; frappé sur la tête, et, quoique le bonnet d’acier sous son capuchon le protégeât, le coup le fit tomber sur un genou, et la tête lui tourna comme une aile de moulin à vent.
Cependant, l’homme au secours duquel il était venu, au lieu de se joindre au combat, au premier signal d’une intervention avait sauté en arrière et sonné de nouveau, d’une manière plus pressante, et plus forte, de cette même trompette aiguë qui avait commencé le combat. La minute suivante ses ennemis l’attaquaient, et lui, de nouveau, chargea et se déroba, sauta, frappa, tomba sur les genoux, se servant indifféremment de l’épée et de la dague, du pied et de la main, avec le même courage indompté, la même énergie fiévreuse et la même soudaineté.
Mais cet appel perçant avait enfin été entendu. Il y eut une charge étouffée par la neige; et, à un moment heureux pour Dick qui voyait déjà les pointes des épées briller près de sa gorge, il sortit de chaque côté du bois un torrent désordonné d’hommes d’armes montés, vêtus de fer, et la visière baissée, tous la lance en arrêt ou l’épée nue levée, et tous portant, pour ainsi dire un passager, sous forme d’archers ou de pages, qui sautèrent l’un après l’autre de leurs perchoirs et doublèrent ainsi la troupe.
Les premiers assaillants se voyant entourés par un plus grand nombre, jetèrent leurs armes sans mot dire.
--Emparez-vous de ces gens! dit le héros à la trompette; et quand son ordre eût été obéi, il s’avança vers Dick et le fixa. Dick, l’examinant à son tour, fut surpris de trouver en quelqu’un qui avait déployé tant de force, d’habileté et d’énergie, un jeune homme, pas plus âgé que lui... légèrement déformé, avec une épaule plus haute que l’autre, et à la physionomie pâle, triste et grimaçante[2]. Les yeux cependant étaient clairs et hardis.
[2] Richard Crookback (le Bossu) aurait été en réalité plus jeune à cette époque. (_Note de l’auteur._)
--Monsieur, dit ce jeune homme, vous êtes venu à temps pour moi et pas trop tôt.
--Monseigneur, répliqua Dick avec une légère idée qu’il était en présence d’un grand personnage, vous êtes vous-même si étonnamment habile à l’épée, que je crois que vous en seriez venu à bout tout seul. Cependant, ç’a été certainement heureux pour moi que vos hommes ne se soient pas fait attendre plus longtemps.
--Comment avez-vous su qui j’étais? demanda l’étranger.
--Encore maintenant, monseigneur, j’ignore à qui je parle.
--Vraiment? demanda l’autre. Et pourtant vous vous êtes jeté ainsi tête baissée dans ce combat inégal.
--J’ai vu un homme qui se battait vaillamment contre plusieurs, répliqua Dick, et je me serais cru déshonoré, si je ne lui avais porté secours.
Un sourire railleur parut sur les lèvres du jeune seigneur, quand il répondit:
--Voilà de braves paroles. Mais venons au plus important... êtes-vous York ou Lancastre?
--Monseigneur, je n’en fais pas un secret. Je suis tout à fait pour York.
--Par la messe! répliqua l’autre, c’est heureux pour vous.
Et, à ces mots, il se tourna vers un de ses suivants.
--Qu’on en finisse, continua-t-il du même ton moqueur et cruel... qu’on en finisse proprement avec ces braves messieurs. Qu’on me les pende.
Des assaillants, cinq seulement restaient. Les archers les saisirent par les bras, et les menèrent rapidement à la lisière du bois, chacun fut placé sous un arbre de hauteur convenable; la corde fut ajustée; un archer, portant le bout, vivement grimpa au dessus, et en moins d’une minute, sans un mot de part ni d’autre, les cinq hommes se balançaient, attachés par le cou.
--Et maintenant, s’écria le chef difforme, retournez à vos postes, et la première fois que je vous appellerai, soyez plus prompts à répondre.
--Seigneur duc, dit un homme, je vous en supplie, ne restez pas ici seul. Gardez une poignée de lances à portée.
--Garçon, dit le duc, j’ai négligé de vous reprocher votre lenteur. Ne me contredites donc pas. J’ai confiance en mon bras et en ma main, quoique je sois bossu. Vous étiez en arrière quand la trompette a sonné; et vous êtes à présent trop en avant avec vos conseils. Mais il en est toujours ainsi; le dernier avec la lance et, le premier avec la langue. Que ce soit le contraire!
Et d’un geste qui ne manquait pas d’une sorte d’inquiétante noblesse, il les éloigna.
Les piétons regrimpèrent sur leurs sièges, derrière les hommes d’armes, et toute la troupe s’éloigna lentement et disparut en vingt directions différentes, sous le couvert de la forêt.
Le jour commençait alors à poindre et les étoiles à disparaître. La première teinte grise de l’aurore brillait sur les deux jeunes gens qui, de nouveau, se regardèrent.
--Eh bien, dit le duc, vous avez vu ma vengeance, qui est, comme ma lame, prompte et bonne. Mais je ne voudrais pas, pour toute la chrétienté, que vous me croyiez ingrat. Vous qui êtes venu à mon aide avec une bonne épée et un meilleur courage... à moins que ma forme ne vous rebute... venez sur mon cœur.
Et, ce disant, le jeune chef ouvrit les bras.
Au fond du cœur, Dick éprouvait déjà une grande terreur et quelque haine pour l’homme qu’il avait secouru, mais l’invitation était formulée de telle sorte que ce n’eût pas été simplement impoli, mais cruel, de refuser ou d’hésiter, et il se hâta de s’y rendre.
--Et maintenant, Seigneur duc, dit-il, quand il eut repris sa liberté, ma supposition est-elle juste? Êtes-vous monseigneur le duc de Gloucester?
--Je suis Richard de Gloucester, répliqua l’autre, et vous, comment vous appelle-t-on?
Dick lui dit son nom et présenta le sceau de Lord Foxham, que le duc reconnut immédiatement.
--Vous êtes venu trop tôt, mais je ne m’en plaindrai pas, vous êtes comme moi, qui veillais ici deux heures avant le jour. Mais ce sont mes premières armes: sur cette bataille, maître Shelton, s’établira ma renommée, bonne ou mauvaise. Là sont mes ennemis, sous deux vieux et habiles capitaines, Risingham et Brackley, dans une forte position, je crois, mais sans retraite de deux côtés, serrés qu’ils sont entre la mer, le port et la rivière. Il me semble, Shelton, qu’il y aurait là un grand coup à frapper: si nous pouvions le frapper en silence et soudainement.
--Il me le semble, en effet, s’écria Dick, s’échauffant.
--Avez-vous les notes de Lord Foxham? demanda le duc.
Et alors, Dick ayant expliqué comment il ne les avait pas pour le moment, se fit fort de donner de lui-même tous les renseignements aussi exacts.
--Et, pour ma part, Seigneur duc, ajouta-t-il, si vous avez assez d’hommes, je voudrais tomber dessus tout de suite. Car, voyez-vous, au point du jour, les gardes de la nuit sont finies: mais, dans le jour, ils ne conservent ni gardes, ni sentinelles... ils font parcourir seulement les faubourgs par des cavaliers. Eh bien donc, maintenant que la garde de nuit est déjà désarmée et que les autres sont en train de boire le coup du matin... Ce serait le moment de les enfoncer.
--Combien pensez-vous qu’ils sont? demanda Gloucester.
--Ils n’atteignent pas deux mille, répliqua Dick.
--J’en ai sept cents dans le bois derrière nous, dit le duc; sept cents suivent, venant de Kettley, et seront ici bientôt; derrière ceux-ci et plus loin, il y en a encore quatre cents, et Lord Foxham en a cinq cents à une demi-journée d’ici à Holywood. Faut-il attendre leur arrivée ou marcher?
--Monseigneur, dit Dick, lorsque vous avez pendu ces cinq pauvres diables, vous avez tranché la question. Bien qu’ils fussent des manants, par ces temps difficiles, ils manqueront, on les cherchera, et l’alarme sera donnée. Aussi, monseigneur, si vous comptez sur l’avantage d’une surprise, vous n’avez pas à mon humble avis, une heure devant vous.
--Je le pense aussi, répliqua le bossu. Eh bien! avant une heure, vous serez dans la mêlée et gagnerez vos éperons. Un courrier rapide à Holywood pour porter le sceau de Lord Foxham; un autre sur la route pour hâter mes traînards! Hé, Shelton! par la croix, cela peut se faire!
Là-dessus, il porta encore la trompette à ses lèvres et sonna. Cette fois, il n’attendit pas longtemps. En un instant, l’espace découvert autour de la croix fut rempli de chevaux et de piétons. Richard de Gloucester prit place sur les marches et dépêcha messager sur messager, pour hâter la concentration des sept cents hommes cachés dans le voisinage immédiat, sous le bois, et, en moins d’un quart d’heure, toutes ses dispositions prises, il se mit à leur tête et commença à descendre la colline vers Shoreby.
Son plan était simple. Il allait s’emparer d’un quartier de la ville de Shoreby, à droite de la grand-route, et y prendre une forte position dans les ruelles étroites, jusqu’à l’arrivée de ses renforts.
Si Lord Risingham choisissait la retraite, Richard le suivrait sur ses derrières et le prendrait entre deux feux; ou, s’il préférait tenir la ville, il serait pris dans un piège où, peu à peu, la force du nombre l’écraserait.
Il n’y avait qu’un danger, mais il était grand et menaçant... les sept cents hommes de Gloucester pouvaient être enveloppés et taillés en pièces à la première rencontre, et, pour l’éviter, il était nécessaire que la surprise de leur arrivée fût aussi complète que possible.
Aussi les piétons furent tous de nouveau pris en croupe par les cavaliers, et Dick eut le très grand honneur de monter derrière Gloucester lui-même. Tant qu’on fut sous le couvert des bois, les troupes marchèrent lentement, et lorsqu’elles approchèrent des derniers arbres qui bordaient la grande route, elles s’arrêtèrent pour prendre haleine et faire une reconnaissance.
Le soleil maintenant était levé, brillant d’un éclat gelé dans un halo jaune, et, à l’opposé de l’astre, Shoreby, champ de toit neigeux et de pignons rougeâtres, roulait ses colonnes de fumée du matin.
Gloucester se tourna vers Dick.
--Dans ce pauvre endroit, dit-il, où les gens sont en train de cuire le déjeuner, ou bien vous gagnerez vos éperons et je commencerai une vie d’honneur, de puissance et de gloire aux yeux du monde, ou bien tous deux, je pense, tomberons morts et l’on n’en dira rien. Nous sommes deux Richards. Eh bien! Richard Shelton, on en parlera de ces deux-là! Leurs épées ne sonneront pas plus fort sur les cimiers des hommes que leurs noms ne sonneront aux oreilles des gens.
Dick était étonné d’une si grande soif de renommée exprimée avec une si grande force dans les mots et dans l’accent; et il répondit très sensément et très tranquillement que, pour sa part, il promettait de faire son devoir et ne doutait pas de la victoire si chacun faisait le sien.
Cependant, les chevaux étaient reposés, et le chef levant l’épée et donnant des rênes, la troupe entière des chevaux se mit au galop, et dans un fracas de tonnerre, avec sa double charge de combattants, descendit le bas de la colline et la plaine couverte de neige qui les séparaient encore de Shoreby.
CHAPITRE II
LA BATAILLE DE SHOREBY
La distance à traverser ne dépassait pas un quart de mille. Mais ils n’avaient pas plutôt débouché de la forêt, qu’ils aperçurent des gens qui s’enfuirent en criant dans les prairies couvertes de neige, de chaque côté. Presque en même temps une grande rumeur se leva, s’étendit et grandit de plus en plus dans la ville; et ils n’étaient pas à mi-chemin de la maison la plus proche, que les cloches commencèrent à sonner.
Le jeune duc grinça des dents, en entendant déjà ces signes d’alarme, et craignit de trouver ses ennemis préparés, et, s’il ne réussissait pas à prendre pied dans la ville, il savait que sa petite armée serait bientôt dispersée et exterminée dans la plaine.
Dans la ville, cependant, ceux de Lancastre étaient loin de se trouver en si bonne posture. C’était comme Dick l’avait dit. La garde de nuit avait déjà ôté les harnais; les autres étaient encore à flâner,... débraillés, sans brassières; nullement prêts à la bataille... dans leurs quartiers; et dans tout Shoreby il n’y avait pas peut-être cinquante hommes complètement armés et cinquante chevaux prêts à être montés.
Le son des cloches, les appels effrayants des hommes qui couraient çà et là dans les rues, criant et frappant aux portes, firent sortir en un temps étonnamment court au moins une quarantaine de ces cinquante. Ils furent vite en selle, et, l’alarme se propageant en désordre de tous côtés, ils se mirent à galoper dans différentes directions.
Aussi, quand Richard de Gloucester atteignit la première maison de Shoreby, il ne rencontra à l’entrée de la rue qu’une poignée de lances, que son attaque balaya comme la tempête chasse la barque.
Au bout d’une centaine de pas dans la ville, Dick Shelton toucha le bras du duc; celui-ci en réponse, réunit les rênes, porta la trompette perçante à sa bouche, et en tira une note caverneuse, puis tourna vers sa droite. Comme un seul homme, sa troupe entière tourna après lui, et toujours au galop, balaya l’étroite rue latérale. Les vingt derniers cavaliers seulement tirèrent les rênes et firent face à l’entrée; les piétons qu’ils portaient en croupe sautèrent à terre au même instant et se mirent les uns à brandir leurs arcs, les autres à prendre possession des maisons de chaque côté.
Surpris par ce changement subit de direction, et intimidés par le front solide de l’arrière-garde, les quelques Lancastriens, après s’être rapidement consultés, se retournèrent et s’éloignèrent pour aller chercher du renfort en ville.
Le quartier de la ville dont Richard de Gloucester, sur l’avis de Dick, s’était emparé, consistait en cinq petites rues composées de maisons pauvres et mal habitées, occupant une légère éminence et ouvertes par derrière.
Chacune des cinq rues étant protégée par une bonne garde, la réserve devait ainsi occuper le centre, à l’abri des traits, mais prête à porter secours où il faudrait.
La pauvreté du voisinage était telle, qu’aucun des seigneurs Lancastriens n’y avait été logé et fort peu de leur suite; et les habitants, d’un commun accord, abandonnèrent leurs maisons et s’enfuirent en braillant par les rues ou par-dessus les murs de jardin.
Au centre, où les cinq voies aboutissaient, une espèce de mauvaise taverne déployait son enseigne: «Aux échiquiers»; ce fut là que le duc de Gloucester établit pour la journée son quartier général.
Il assigna à Dick la garde d’une des cinq rues.
--Allez, dit-il, gagner vos éperons; gagnez de la gloire à mon service; un Richard pour un autre. Je vous le dis, si je monte, vous monterez par la même échelle. Allez, dit-il en lui serrant la main.
Mais aussitôt que Dick fut parti, il se tourna vers un petit archer mal vêtu à ses côtés.
--Allez, Dutton, et vivement, ajouta-t-il. Suivez ce jeune homme. S’il est fidèle, vous répondez de sa sécurité, tête pour tête. Malheur à vous si vous revenez sans lui! Mais s’il est déloyal... ou si un seul instant, vous doutez de lui... frappez-le par derrière.