Part 15
--Monseigneur, répliqua Dick, je suis ici, dans un sanctuaire, n’est-il pas vrai? Eh bien! monseigneur, je vois à votre air que vous êtes haut placé et je lis sur votre figure les marques de la piété et de la justice. A vous, donc, je me rendrai prisonnier, et cela en toute confiance, abandonnant les avantages de ce saint lieu. Mais plutôt que d’être remis à la discrétion de cet homme que j’accuse ici à haute voix d’être le meurtrier de mon père naturel et le gardien injuste de mes terres et revenus... plutôt que cela, je vous prierai en grâce que votre noble main m’exécute sur l’heure... Vos propres oreilles ont entendu comment, avant que je sois prouvé coupable, il m’a menacé de torture. Il ne convient pas à votre honneur de me livrer à mon ennemi juré et ancien oppresseur, mais vous me jugerez loyalement, selon la loi, et, si je suis vraiment coupable, vous me tuerez sans haine.
--Monseigneur, cria Sir Daniel, vous n’écouterez pas ce loup? son poignard sanglant démasque sa face de menteur.
--Non, mais laissez-moi, bon chevalier, répliqua le grand étranger, votre violence parle plutôt contre vous.
Et alors la fiancée, qui était revenue à elle depuis quelques instants, et regardait cette scène d’un air égaré, s’échappa des mains de ceux qui la tenaient, et tomba à genoux devant celui qui venait de parler.
--Monseigneur Risingham, s’écria-t-elle, écoutez-moi en justice. C’est par force que je suis ici sous la garde de cet homme, arrachée aux miens. Depuis lors, je n’eus jamais pitié, appui ni confort, d’aucun homme que de celui-ci... Richard Shelton, qu’ils accusent à présent et travaillent à perdre. Monseigneur, s’il était hier soir dans l’hôtel de Sir Daniel, c’est moi qui l’y ai amené, il ne vint qu’à ma prière, et ne pensait pas à mal. Tant que Sir Daniel lui fut un bon maître, il combattit loyalement avec lui contre ceux de la Flèche-Noire; mais, quand son déloyal tuteur voulut lui prendre la vie par traîtrise, et qu’il se fut enfui, la nuit, pour le salut de son âme, hors de cette maison sanglante, où pouvait-il se tourner,--lui, sans appui, et sans argent? Ou s’il est tombé en mauvaise compagnie, qui est à blâmer... le jeune homme traité injustement, ou le tuteur qui a abusé de sa garde?
Et alors la petite dame se mit à genoux à côté de Joanna.
--Et moi, mon seigneur et oncle, ajouta-t-elle, je peux témoigner sur ma conscience, et à la face de tous que ce qu’a dit cette jeune fille est vrai. C’est moi, indigne, qui ai introduit le jeune homme.
Le comte Risingham avait écouté en silence, et, quand les voix se turent, il resta encore un moment silencieux. Puis il offrit la main à Joanna pour la relever, mais on put remarquer qu’il ne témoigna pas d’une semblable courtoisie envers celle qui s’était dite sa nièce.
--Sir Daniel, dit-il, voici une affaire très compliquée, que je me charge, avec votre agrément, d’examiner et de régler. Soyez donc satisfait; votre affaire est en bonnes mains; justice vous sera rendue! et, en attendant, rentrez de suite chez vous et faites soigner vos blessures. L’air est vif et je ne voudrais pas que vous preniez froid sur ces égratignures.
Il fit un signe de la main; ce signe fut transmis dans la nef par des serviteurs attentifs, qui suivaient ses moindres gestes. Aussitôt, hors de l’église, une trompette sonna une note aiguë, et, par le portique ouvert, des archers et des hommes d’armes, tous portant les couleurs et les insignes de Lord Risingham commencèrent à défiler dans l’église, prirent Dick et Lawless à ceux qui les retenaient encore, et, fermant leurs rangs sur les prisonniers, se remirent en marche et disparurent.
A leur passage, Joanna tendit les deux mains vers Dick et lui cria: Adieu; et la demoiselle d’honneur, nullement intimidée par le déplaisir évident de son oncle, lui envoya un baiser avec un: «Bon courage, chasseur de lions!» qui, pour la première fois depuis l’accident, amena un sourire sur les figures de la foule.
CHAPITRE V
LE COMTE RISINGHAM
Le comte Risingham, quoique de beaucoup le plus important personnage alors à Shoreby, était pauvrement logé dans la maison d’un simple gentilhomme, à la limite extrême de la ville. Rien, si ce n’est les hommes armés aux portes, et les messagers à cheval, qui ne faisaient qu’arriver et repartir, n’annonçait la résidence temporaire d’un grand seigneur.
Il en résulta que, faute de place, Dick et Lawless furent enfermés dans la même pièce.
--Bien parlé, maître Richard, dit l’outlaw, c’était extrêmement bien parlé, et, pour ma part, je vous remercie cordialement. Ici nous sommes en bonnes mains, nous serons justement jugés et, dans le courant de la soirée, très décemment pendus sur le même arbre.
--Oui, mon pauvre ami, je le crois, répondit Dick.
--Nous avons pourtant encore une corde à notre arc, dit Lawless. Ellis Duckworth est un homme comme on n’en trouverait pas un sur dix mille; il vous porte dans son cœur, à la fois pour vous et en souvenir de votre père; et, vous sachant innocent de ce fait, il remuera ciel et terre pour vous tirer de là.
--Impossible, dit Dick. Que peut-il faire? Il n’a qu’une poignée d’hommes. Hélas! si nous étions à demain... Si je pouvais seulement être à un rendez-vous une heure avant midi, demain... tout irait, je pense, autrement. Mais, à présent, il n’y a rien à faire.
--Bien, conclut Lawless, si vous voulez soutenir mon innocence, je soutiendrai la vôtre, et fermement. Cela ne nous servira à rien; mais, si je dois être pendu, cela ne sera pas faute de serments.
Et alors, pendant que Dick se livrait à ses réflexions, le vieux coquin se pelotonna dans un coin, tira son capuchon de moine sur sa figure et se mit en mesure de dormir.
Bientôt il ronflait bruyamment, tant sa longue vie de dangers et d’aventures avait émoussé le sens de la crainte.
Ce fut longtemps après midi, le jour baissant déjà, que la porte s’ouvrit, et que Dick fut conduit à l’étage où, dans un cabinet bien chauffé, le comte Risingham était assis, méditant au coin du feu.
A l’entrée de son captif, il leva les yeux.
--Monsieur, dit-il, je connaissais votre père, qui était un homme d’honneur, et cela me dispose à être d’autant plus bienveillant; mais je ne puis vous cacher que de lourdes charges pèsent sur vous. Vous fréquentez des meurtriers et des voleurs; il y a preuve certaine que vous avez troublé par actes belliqueux la paix du roi; vous êtes soupçonné de vous être emparé d’un vaisseau comme un pirate; vous avez été trouvé caché, dissimulé sous un déguisement, dans la maison de votre ennemi; un homme a été tué le soir même...
--Ne vous déplaise, monseigneur, interrompit Dick, je vais tout de suite avouer mon crime, tel qu’il est. J’ai tué ce Rutter, et comme preuve... cherchant dans sa poitrine... voici une lettre prise dans son aumônière.
Lord Risingham prit la lettre, l’ouvrit et la lut deux fois.
--Vous l’avez lue? demanda-t-il.
--Je l’ai lue, répondit Dick.
--Êtes-vous pour York ou pour Lancastre? demanda le comte.
--Monseigneur, il n’y a que peu de temps, cette question m’a été posée et je ne savais comment répondre, dit Dick; mais, ayant répondu une fois, je ne changerai pas. Monseigneur, je suis pour York.
Le comte fit un signe approbatif.
--Honnêtement répondu, dit-il; mais pourquoi alors me livrez-vous cette lettre?
--Mais contre les traîtres, monseigneur, tous les partis ne sont-ils pas d’accord? s’écria Dick.
--Je voudrais qu’ils le soient, jeune homme, répliqua le comte, et, du moins, j’approuve votre parole; il y a plus de jeunesse que de crime en vous, je le vois; et si Sir Daniel n’était un homme puissant dans notre parti, je serais presque tenté d’épouser votre querelle, car j’ai fait une enquête et il en résulte que vous avez été durement traité, et cela vous excuse grandement. Mais, voyez-vous, monsieur, je suis avant tout un chef au service de la reine; et, bien que, par nature, homme juste, je crois, et porté à l’indulgence, même à l’excès, cependant, je dois diriger mes actes dans l’intérêt de mon parti, et, pour garder Sir Daniel, je ferais beaucoup.
--Monseigneur, répliqua Dick, vous me trouverez bien hardi de vous donner un avis: mais comptez-vous sur la foi de Sir Daniel? il me semble qu’il a changé de parti bien souvent.
--Eh! c’est la manière d’Angleterre. Que voulez-vous? demanda le comte. Mais vous êtes injuste pour le chevalier de Tunstall, et telle que va la foi dans cette génération sans foi, il s’est montré naguère honorablement loyal envers nous autres de Lancastre. Même dans nos derniers revers, il a tenu ferme.
--Veuillez, alors, dit Dick, jeter les yeux sur cette lettre, elle pourra changer votre opinion sur lui, et il tendit au comte la lettre de sir Daniel à lord Wensleydale.
L’effet sur la physionomie du comte fut instantané; il rugit comme un lion furieux et sa main d’un mouvement brusque saisit son poignard.
--Vous avez aussi lu cela? demanda-t-il.
--Parfaitement, dit Dick, c’est le propre domaine de Votre Seigneurie qu’il offre à lord Wensleydale.
--C’est mon propre domaine, comme vous dites, répliqua le comte, je suis votre très obligé pour cette lettre. Cela m’a montré un repaire de renards. Ordonnez, maître Shelton, je ne serai pas en reste de reconnaissance, et pour commencer, York ou Lancastre, homme loyal ou voleur, je vous mets maintenant en liberté. Allez, au nom de Marie! Mais trouvez juste que je retienne votre compagnon Lawless et le pende. Le crime a été public, et il convient que quelque punition suive.
--Monseigneur, ce sera ma première prière que vous l’épargniez aussi, implora Dick.
--C’est un vieux coquin condamné, voleur et vagabond, maître Shelton, dit le comte. Il y a vingt ans qu’il est mûr pour le gibet et pour une chose ou pour l’autre, demain ou le jour suivant, il n’a pas grand choix.
--Pourtant, monseigneur, c’est par amour pour moi qu’il est venu là, répondit Dick, et je serais un vilain et un ingrat si je l’abandonnais.
--Maître Shelton, vous êtes ennuyeux, répliqua le comte sévèrement. C’est un mauvais moyen pour réussir en ce monde. Quoi qu’il en soit, et pour me débarrasser de votre insistance, je vais encore une fois vous satisfaire. Allez donc tous deux; mais de la prudence, et sortez vite de la ville de Shoreby; car ce Sir Daniel (que les saints confondent) a une soif terrible de votre sang.
--Monseigneur, je vous présente maintenant ma reconnaissance en paroles, comptant quelque jour prochain vous en payer quelque chose en actes, répliqua Dick en quittant la chambre.
CHAPITRE VI
ENCORE ARBLASTER
Lorsqu’on laissa Dick et Lawless sortir par une porte de derrière de la maison où Lord Risingham tenait garnison, le soir était déjà venu.
Ils s’arrêtèrent à l’abri du mur du jardin pour se consulter. Le danger était très grand. Si quelqu’un des hommes de Sir Daniel les apercevait et donnait l’alarme, on leur courrait sus et ils seraient immédiatement massacrés, et, non seulement la ville de Shoreby était un véritable filet tendu pour les prendre, mais sortir dans la campagne ouverte était courir le risque de rencontrer des patrouilles.
Un peu plus loin, sur un sol découvert, ils aperçurent un moulin au repos; et, tout auprès, un très grand grenier, les portes ouvertes.
--Que dites-vous de nous tenir là, jusqu’à la tombée de la nuit? proposa Dick.
Et Lawless n’ayant pas de meilleure idée à suggérer, ils coururent droit au grenier, et se couchèrent derrière la porte dans la paille. Le jour déclina rapidement; et bientôt la lune argentait la neige gelée. Maintenant ou jamais, ils avaient l’occasion de gagner «La Chèvre et la Musette» sans être vus, et de changer leurs vêtements dénonciateurs. Pourtant il était encore prudent de faire le tour par les faubourgs et d’éviter la place du Marché, où, dans la foule, ils auraient couru le plus grand danger d’être reconnus et massacrés.
Cette course était longue; ils devaient passer non loin de la maison sur la grève, maintenant sombre et silencieuse, pour arriver enfin par l’entrée du port. De nombreux navires, comme ils pouvaient le voir par le clair de lune, avaient levé l’ancre, et, profitant du ciel calme, étaient partis. Par suite, les tavernes malfamées le long du port (bien qu’en dépit de la loi du couvre-feu on y vît encore briller des feux et des chandelles), n’étaient plus remplies d’habitués, et ne résonnaient plus de chansons de matelots.
En hâte, courant presque, leurs robes de moines retroussées jusqu’aux genoux, ils s’enfonçaient dans la neige profonde et traversaient le labyrinthe de décombres marins; ils avaient déjà fait plus de la moitié du tour du port, lorsqu’en passant près d’une taverne, la porte s’ouvrit brusquement et fit jaillir sur eux un flot de lumière.
Ils s’arrêtèrent aussitôt et firent semblant d’être engagés dans une sérieuse conversation.
Trois hommes, l’un après l’autre, sortirent de la taverne, et le dernier ferma la porte derrière lui. Tous trois étaient peu d’aplomb sur leurs jambes, comme s’ils avaient passé la journée en fortes libations, et ils restaient chancelants au clair de lune comme des hommes qui ne savent pas ce qu’ils veulent faire. Le plus grand des trois parlait d’une voix forte et lamentable:
--Sept pièces d’un vin de Gascogne aussi bon que jamais cabaretier en a mis en perce, disait-il, le meilleur bateau du port de Dartmouth, une Vierge Marie en partie dorée, et treize livres de bon or monnayé...
--J’ai éprouvé de dures pertes aussi, interrompit l’un des autres. J’ai éprouvé des pertes, moi aussi, compère Arblaster. J’ai été volé à la Saint-Martin de cinq shillings et une aumônière de cuir qui valait bien neuf pence.
Le cœur manqua à Dick en entendant ces paroles. Jusqu’alors il n’avait peut-être pas pensé deux fois au pauvre capitaine ruiné par la perte de _la Bonne Espérance_; si insoucieux, dans ce temps-là, étaient les hommes qui portaient des armes, des biens et intérêts de leurs inférieurs. Mais cette rencontre subite lui rappela vivement le sans-gêne et le triste résultat de son entreprise, et lui et Lawless tournèrent la tête d’un autre côté pour éviter d’être reconnus.
Le chien du navire avait cependant échappé au naufrage et trouvé son chemin vers Shoreby. Il était alors sur les talons d’Arblaster, et soudain, flairant et dressant les oreilles, il s’élança et se mit à aboyer furieusement aux deux faux moines. Son maître le suivit en titubant:
--Hé! camarades! cria-t-il. Avez-vous une pièce d’un penny pour un pauvre vieux matelot, complètement dépouillé par des pirates? J’aurais pu payer pour vous deux jeudi matin, et, à présent, ce samedi soir, voilà que je mendie pour une bouteille d’ale! Demandez à mon matelot, si vous ne me croyez pas. Sept pièces de bon vin de Gascogne, un bateau qui était à moi et qui avait été à mon père avant moi, une sainte Marie en bois de platane et en partie dorée; et treize livres en or et argent: Hein! qu’est-ce que vous dites? Un homme qui s’est battu contre les Français, aussi; car j’ai combattu les Français, j’ai coupé plus de gorges françaises en pleine mer que jamais homme parti de Dartmouth. Allons! une pièce d’un penny.
Ni Dick, ni Lawless n’osèrent lui répondre un mot, de crainte qu’il ne reconnût leurs voix, et ils restaient là désemparés comme un navire à terre, ne sachant ni où regarder, ni qu’espérer.
--Êtes-vous muet, garçon? demanda le capitaine. Camarades, ajouta-t-il avec un hoquet, ils sont morts. Je n’aime pas ces manières mal polies, car un homme muet, s’il est poli, parlera tout de même, quand on lui parle, je pense.
A ce moment le matelot, Tom, qui était un homme d’une grande vigueur physique, parut concevoir quelque méfiance contre ces deux formes silencieuses, et, étant plus sobre que son capitaine, il s’avança brusquement devant lui, saisit rudement Lawless par l’épaule, et lui demanda avec un juron ce qu’il avait à se taire. Alors l’outlaw, pensant que tout était perdu, répondit par une feinte de lutteur qui étendit le matelot sur le sable, et criant à Dick de le suivre, prit sa course à travers les décombres.
L’affaire dura une seconde. Avant que Dick pût se mettre à courir, Arblaster l’avait pris dans ses bras, Tom, relevant la tête, l’avait pris par un pied, et le troisième brandissait au-dessus de lui un coutelas dégainé.
Ce n’était pas tant le danger, ce n’était pas tant l’inquiétude, qui, à ce moment, abattait le courage du jeune Shelton, c’était la profonde humiliation d’avoir échappé à Sir Daniel, d’avoir convaincu Lord Risingham, et de tomber maintenant sans défense dans les mains de ce vieux matelot ivrogne, et non seulement sans défense, mais, comme sa conscience le lui disait bien haut, trop tard, réellement criminel... réellement le débiteur insolvable de l’homme dont il avait volé et perdu le bateau.
--Emportez-le-moi dans la taverne que je voie sa figure, dit Arblaster.
--Non, non, répliqua Tom, vidons d’abord son escarcelle de peur que les autres gars demandent à partager.
Mais bien qu’il fût fouillé de la tête aux pieds, pas un penny ne fut trouvé sur lui, rien que le cachet de Lord Foxham qu’ils arrachèrent brutalement de son doigt:
--Tournez-le-moi vers la lune, dit le capitaine, et prenant Dick par le menton, il lui releva brusquement la tête. Sainte Vierge, cria-t-il, c’est le pirate.
--Eh! cria Tom.
--Par la vierge de Bordeaux, c’est l’homme lui-même, répéta Arblaster. Eh bien! voleur de mer, je vous tiens! cria-t-il; où est mon vaisseau? où est mon vin? Hé! vous voilà entre mes mains; Tom, donne-moi un bout de corde ici, je m’en vais vous attacher ce voleur de mer pieds et mains ensemble, comme un dindon à rôtir. Pardi! je vais vous le lier si bien... et ensuite je vais le battre... le battre!
Ainsi il continuait à parler, tournant en même temps la corde autour des membres de Dick avec la dextérité propre aux marins, et, à chaque tour et chaque croisement, il faisait un nœud, et serrait tout l’ouvrage d’une secousse violente.
Quand il eut fini, le garçon était un vrai paquet entre ses mains, impuissant comme la mort. Le capitaine le tint à bout de bras et éclata de rire. Puis il lui asséna un étourdissant coup de poing sur l’oreille, puis le fit tourner, et lui donna de furieux coups de pieds. La colère monta au cœur de Dick comme une tempête; la colère l’étouffa et il crut mourir, mais lorsque le marin, fatigué de ce jeu cruel, le laissa tomber de tout son long sur le sable et se retourna vers ses compagnons pour se consulter avec eux, il reprit instantanément son sang-froid. Ce fut un moment de répit. Avant qu’ils recommencent à le torturer, il pourrait trouver quelque moyen d’échapper à cette dégradante et fâcheuse mésaventure.
Bientôt, en effet, et pendant que les autres discutaient encore sur ce qu’ils devaient faire de lui, il reprit courage et d’une voix assez ferme leur adressa la parole:
--Mes maîtres, commença-t-il, êtes-vous devenus fous? Le ciel vous envoie une occasion de devenir riches, telle que jamais matelot n’en rencontra... telle que vous pourriez faire trente voyages de mer sans la retrouver... Me battre?... Non; ainsi ferait un enfant en colère, mais, pour des loups de mer à fortes têtes, qui ne craignent ni feu ni eau, et qui aiment l’or comme ils aiment le bœuf, il me semble que vous n’êtes guère sages.
--Hé, dit Tom, maintenant que vous êtes ficelé, vous voudriez nous attraper.
--Vous attraper! répéta Dick. Si vous étiez des sots ce serait facile. Mais si vous êtes malins, comme je le crois, vous pouvez voir clairement quel est votre intérêt. Quand je vous ai pris votre bateau, nous étions bien habillés, et armés; mais maintenant, réfléchissez un peu, qui a rassemblé cette troupe? certainement quelqu’un qui avait beaucoup d’or. Et si celui-là, étant déjà riche, continue à courir après plus encore, même à travers les orages... réfléchissez bien... ne faut-il pas qu’il y ait un trésor caché quelque part?
--Qu’est-ce qu’il veut dire? demanda un des hommes.
--Oui, si vous avez perdu un vieux bateau et quelques cruches de vin tourné, continua Dick, oubliez-les comme les bagatelles qu’ils étaient, et préparez-vous plutôt pour une aventure qui en vaut la peine, qui, en douze heures, fera votre fortune ou votre perte. Mais relevez-moi, et allons quelque part, près d’ici, causer devant une bouteille, car je suis endolori et gelé, et ma bouche est à moitié dans la neige.
--Il ne cherche qu’à nous attraper, dit Tom avec mépris.
--Attraper! Attraper! cria le troisième individu. Je voudrais voir celui qui pourrait m’attraper! Ce serait un bel attrapeur! Non, je ne suis pas né d’hier. Je peux voir une église quand elle a un clocher; et, pour ma part, compère Arblaster, je pense qu’il y a quelque bon sens dans ce jeune homme. Irons-nous l’entendre? Dites, irons-nous l’entendre?
--Je verrai avec plaisir un pot d’ale forte, brave maître Pirret, répliqua Arblaster. Que dites-vous, Tom? Mais l’escarcelle est vide.
--Je paierai, dit l’autre... Je paierai. Je voudrais voir ce qu’il en retourne, je crois sur ma conscience qu’il y a de l’or là-dedans.
--Non, si vous recommencez à boire, tout est perdu! cria Tom.
--Compère Arblaster, vous permettez trop de liberté à votre homme, répliqua maître Pirret. Vous laisserez-vous mener par un homme à gages? Fi! fi!
--Paix, garçon! dit Arblaster, s’adressant à Tom. Rengaine ton aviron. Une belle passe vraiment, quand l’équipage corrige le capitaine!
--Eh bien, allez votre chemin, dit Tom. Je m’en lave les mains.
--Alors, mettez-le sur pieds, dit maître Pirret. Je connais un endroit écarté, où nous pourrons boire et causer.
--Si je dois marcher, mes amis, il faut me détacher les pieds, dit Dick, quand il eut été de nouveau planté droit comme un piquet.
--Il a raison, dit Pirret en riant. Vraiment il ne pourrait pas marcher, arrangé comme le voilà. Coupez-moi ça... votre couteau, et coupez, compère.
Arblaster lui-même s’arrêta à cette proposition, mais comme son compagnon insistait toujours, et que Dick eut le bon sens d’affecter l’indifférence d’une souche, et se contenta de hausser les épaules devant cette hésitation, le capitaine consentit enfin, et coupa les cordes qui attachaient les pieds et les jambes de son prisonnier. Cela ne permit pas seulement à Dick de marcher, mais tout l’enlacement de ses attaches étant relâché d’autant, il sentit que le bras derrière son dos commençait à remuer plus librement, et il espéra pouvoir, avec du temps et de la patience, se dégager entièrement. Il devait déjà cela à la bêtise aveugle et à la convoitise de maître Pirret.
Ce digne personnage prit la tête et les conduisit à la même taverne grossière où Lawless avait conduit Arblaster la nuit de la tempête. Elle était alors complètement déserte, le feu était une pile de tisons ardents, et répandait une chaleur torride; et, quand ils eurent choisi leurs places, et que l’aubergiste eut posé devant eux une cruche d’ale chaude et épicée, Pirret et Arblaster étendirent leurs jambes et installèrent leurs coudes comme des gens disposés à passer un bon moment.
La table à laquelle ils étaient assis, comme toutes celles de la taverne, consistait en une forte planche carrée placée sur deux barriques; et chacun des quatre compères si bizarrement assortis s’assit d’un côté du carré, Pirret faisant face à Arblaster, et Dick opposé au matelot.
--Et à présent, jeune homme, dit Pirret, à votre histoire. Il paraît vraiment que vous avez quelque peu maltraité notre compère Arblaster; mais quoi? Dédommagez-le, montrez-lui cette chance de devenir riche... et je me porte garant qu’il vous pardonnera.
Jusque-là, Dick avait parlé à tort et à travers: mais il fallait maintenant, sous la surveillance de six yeux, inventer et raconter quelque histoire merveilleuse, et, s’il était possible, de reprendre le très précieux cachet. Gagner du temps était la première nécessité. Plus longtemps il resterait, plus ses geôliers boiraient, et il serait d’autant plus sûr de réussir, quand il tenterait son évasion.