Part 18
Déjà tout près de la limite des bois et à peu près dans la direction de Holywood, un groupe de cavaliers en fuite fixa particulièrement l’attention de la jeune sentinelle sur la tour. Ce corps était assez nombreux; nulle part sur le champ de bataille n’étaient groupés tant d’hommes de Lancastre; aussi ils avaient laissé sur la neige un large sillage décoloré, et Dick pouvait suivre leur trace pas à pas, depuis l’endroit où ils avaient quitté la ville.
Pendant que Dick les surveillait, ils avaient gagné sans opposition les premiers arbres de la forêt dépouillée, ils s’écartèrent un peu de leur direction, le soleil tomba un instant en plein sur leur troupe au moment où le bois sombre lui faisait fond.
--Rouge sombre et bleu, s’écria Dick, j’en jurerais... Rouge sombre et bleu!
L’instant d’après, il descendait l’escalier.
Il avait maintenant à chercher le duc de Gloucester, qui seul dans le désordre des troupes pouvait lui fournir assez d’hommes. Le combat dans la ville même était maintenant fini, et, pendant que Dick courait çà et là cherchant le chef, les rues étaient pleines de soldats errants, les uns chargés de plus de butin qu’il n’en fallait pour les faire chanceler, d’autres, ivres, criant.
Aucun d’eux, quand il le leur demandait, ne pouvait rien lui apprendre sur le duc, et enfin ce fut par pur hasard que Dick le trouva en selle dirigeant les opérations pour déloger les archers du côté du port.
--Sir Richard Shelton, bien rencontré, dit-il, je vous dois une chose que j’estime peu, ma vie; et une que je ne pourrai jamais vous payer: cette victoire. Catesby, si j’avais dix capitaines comme Sir Richard, je marcherais droit sur Londres. Et maintenant, monsieur, demandez votre récompense.
--Librement, monseigneur, dit Dick, librement et hautement. Un homme a échappé, contre qui j’ai quelque ressentiment, et il a pris avec lui quelqu’un, à qui je dois amour et service. Donnez-moi donc cinquante lances, que je puisse le poursuivre. Et, quelque obligation que votre gracieuseté se plaise à reconnaître, elle sera quitte.
--Comment l’appelez-vous? demanda le duc.
--Sir Daniel Brackley, répondit Richard.
--Sus à lui, le double traître, cria Gloucester. Ceci n’est pas une récompense, Sir Richard, c’est un nouveau service offert, et, si vous m’apportez, sa tête, une nouvelle dette sur ma conscience. Catesby, donnez-lui ses lances, et vous, monsieur, pensez en attendant au plaisir, honneur ou profit que je vous dois.
A ce moment, les derniers combattants d’York emportèrent une des tavernes près du rivage, l’envahirent de trois côtés, et en chassèrent les défenseurs ou les firent prisonniers.
Dick le bossu, heureux de ce fait d’armes, rapprocha son cheval et appela pour voir les prisonniers. Ils étaient quatre ou cinq, dans le nombre, deux hommes de Lord Shoreby, et un de Lord Risingham, et, en dernier, mais non le moindre aux yeux de Dick, un vieux marin grisonnant, grand, au pas traînant, un peu gris, avec un chien qui sautait en gémissant à ses talons.
Le jeune duc, pendant un moment, les passa en revue sévèrement.
--Bien, dit-il, qu’on les pende.
Et il se retourna de l’autre côté pour surveiller la suite du combat.
--Monseigneur, dit Dick, s’il vous plaît, j’ai trouvé ma récompense. Accordez-moi la vie et la liberté de ce vieux marin.
Gloucester se tourna, et regarda l’orateur en face.
--Sir Richard, dit-il, je ne fais pas la guerre avec des plumes de paon, mais des flèches d’acier. Mes ennemis, je les tue, sans excuse ni grâce. Car, pensez-y, dans ce royaume d’Angleterre, tellement bouleversé, il n’y a pas un de mes hommes qui n’ait frère ou ami dans l’autre parti. Si donc je commençais à accorder de tels pardons, il me faudrait bientôt rengainer.
--Possible, monseigneur; pourtant, j’aurai l’audace, au risque de votre disgrâce, de rappeler la promesse de Votre Seigneurie, répliqua Dick.
Richard de Gloucester rougit.
--Pensez-y bien, dit-il durement, je n’aime pas la pitié ni ceux qui s’apitoient. Vous avez aujourd’hui jeté les fondations d’une grande fortune. Si vous exigez ma promesse, l’engagement est pris, je céderai. Mais, par la gloire de Dieu, ici meurt votre faveur.
--Je la perdrai donc, dit Dick.
--Donnez-lui son matelot, dit le duc; et, faisant faire volte-face à son cheval, il tourna le dos au jeune Shelton.
Dick n’était ni content ni affligé. Il avait déjà trop vu le jeune duc à l’œuvre pour faire grand fond sur son affection; l’origine de sa faveur était trop frivole et la croissance en avait été trop rapide pour lui inspirer grande confiance. Il ne craignait qu’une chose... que ce chef vindicatif révoquât l’offre des lances. Mais en cela il ne rendait pas justice à l’honneur de Gloucester (comme celui-ci le comprenait) ni, surtout, à sa fermeté. S’il avait une fois jugé que Dick était l’homme voulu pour poursuivre Sir Daniel, il n’était pas homme à changer; et il le prouva bientôt en disant à Catesby de se hâter, que le paladin attendait.
Dans l’intervalle, Dick se tourna vers le vieux marin, qui avait paru aussi indifférent à sa condamnation qu’à sa libération ultérieure.
--Arblaster, dit Dick, je vous ai fait du tort; mais maintenant, par la croix, je pense avoir payé ma dette.
Mais le vieux capitaine le regardait d’un air hébété et ne disait mot.
--Allons, continua Dick, une vie est une vie, vieux malin, ça vaut mieux que des bateaux et de la liqueur. Dites que vous me pardonnez; car si votre vie n’est rien pour vous, elle m’a coûté le commencement de ma fortune. Allons, je l’ai payée cher; ne soyez pas si têtu.
--Si j’avais eu mon bateau, dit Arblaster, je serais parti à l’abri en haute mer... moi et mon homme Tom, mais vous m’avez pris mon bateau, compère, et je suis un mendiant; et, quant à mon homme Tom, un gredin en rouge l’a abattu d’un coup: «Peste» il a dit, et il n’a plus parlé. «Peste», a été son dernier mot, et sa pauvre âme a passé. Il ne naviguera plus, mon Tom.
Dick fut saisi de vains remords et de pitié; il chercha à prendre la main du capitaine, mais Arblaster l’évita.
--Non, dit-il, laissez. Vous avez joué au diable avec moi, que cela vous suffise.
Les mots s’arrêtèrent dans la gorge de Richard, il vit à travers ses larmes, le pauvre vieux, hébété par la boisson et le chagrin, s’en aller en chancelant, tête baissée, par la neige, son chien, sans qu’il y prit garde, gémissant sur ses talons; et, pour la première fois, Dick commença à comprendre le jeu terrible que nous jouons dans la vie, et comment aucune réparation ne peut changer une chose une fois faite ni y remédier.
Mais il n’eut pas le temps de s’abandonner aux vains regrets. Catesby avait maintenant réuni les cavaliers, et, chevauchant vers Dick, il descendit de son cheval et le lui offrit.
--Ce matin, dit-il, j’étais un peu jaloux de votre faveur. Elle n’a pas eu une longue croissance. Et maintenant, Sir Richard, c’est tout à fait de bon cœur que je vous offre ce cheval... pour partir avec.
--Supportez-moi encore un instant, répliqua Dick. Cette faveur... sur quoi était-elle fondée?
--Sur votre nom, répliqua Catesby, c’est la principale superstition de monseigneur. Si je m’appelais Richard, je serais comte demain.
--Bien, monsieur, je vous remercie, répliqua Dick. Et, puisqu’il est invraisemblable que je suive de telles grandes fortunes, je vous dis adieu. Je ne prétendrai pas qu’il m’ait été désagréable de me croire sur le chemin de la fortune, mais je ne prétendrai pas non plus être trop chagrin d’en être quitte! Autorité et richesse sont de bonnes choses, certes; mais un mot tout bas... votre duc c’est un terrible gars.
Catesby rit.
--Oui, dit-il, il est vrai que celui qui marche derrière Dick le Bossu s’engagera loin. Eh bien, Dieu nous garde tous du mal! Faites vite.
Là-dessus, Dick se mit à la tête de ses hommes et donna l’ordre de partir.
Il traversa la ville, suivant tout droit le chemin qu’il croyait être celui de Sir Daniel, guettant tout signe qui pouvait lui indiquer s’il ne se trompait pas.
Les rues étaient jonchées des morts et des blessés, dont le sort, dans l’âpre gelée, était de beaucoup le plus digne de pitié. Les vainqueurs allaient et venaient de maison en maison, pillaient et massacraient, parfois chantaient en chœur.
De différents quartiers, sur sa route, des bruits de violences furieuses arrivaient aux oreilles du jeune Shelton; tantôt des coups de marteau de forgeron sur une porte barricadée, tantôt de lamentables cris de femmes.
Le cœur de Dick venait de s’éveiller. Il venait de voir les cruelles conséquences de sa propre conduite; et la pensée de toute la somme de misères qui était en ce moment créée dans la ville de Shoreby le remplissait de désespoir.
Enfin il atteignit les faubourgs, et là, en effet, il vit droit devant lui, le même large sentier battu sur la neige qu’il avait remarqué du haut de l’église. Il alla donc plus vite; mais tout en chevauchant, son œil attentif examinait les hommes tombés et les chevaux couchés au bord du chemin. Beaucoup de ceux-ci, cela le rassurait, portaient les couleurs de Sir Daniel et il reconnut même la figure de quelques-uns qui étaient couchés sur le dos.
Environ à mi-chemin entre la ville et la forêt, ceux qu’il poursuivait avaient visiblement été attaqués par des archers, car les cadavres se rapprochaient beaucoup, chacun traversé d’une flèche. Et là, Dick découvrit parmi les autres le corps d’un très jeune homme, dont les traits lui rappelaient une ressemblance familière.
Il arrêta sa troupe, descendit de cheval et souleva la tête du garçon. Ce faisant, le chapeau tomba et une masse de longs cheveux bruns se déroula. En même temps les yeux s’ouvrirent.
--Ah! le chasseur de lions! dit une voix faible. Elle est plus loin. Courez... Courez vite.
Et la jeune dame s’évanouit de nouveau.
Un des hommes de Dick apporta un flacon d’un fort cordial, avec lequel Dick réussit à lui faire reprendre connaissance. Alors il prit l’amie de Joanna sur l’arçon de sa selle et continua son chemin vers la forêt.
--Pourquoi me prenez-vous? dit la jeune fille, vous retardez votre marche.
--Non, Mistress Risingham, répliqua Dick, Shoreby est plein de sang, d’ivresse et de désordre, ici vous êtes en sûreté. Calmez-vous.
--Je ne veux pas être obligée par quelqu’un de votre faction, cria-t-elle, mettez-moi à terre.
--Madame, vous ne savez ce que vous dites, répliqua Dick, vous êtes blessée.
--Je ne le suis pas, dit-elle, c’est mon cheval qui a été tué.
--Peu importe, répliqua Richard, vous êtes ici au milieu d’une plaine de neige et entourée d’ennemis: que vous le vouliez ou non, je vous emporte avec moi. Je suis heureux d’avoir cette occasion, car ainsi je paierai un peu de notre dette.
Pendant un moment, elle ne dit rien, puis brusquement elle demanda:
--Mon oncle?
--Lord Risingham? répliqua Dick, je voudrais avoir de bonnes nouvelles à vous en donner, madame; mais je n’en ai pas. Je l’ai vu une fois dans la bataille, une seule fois. Ayons bon espoir.
CHAPITRE V
NUIT DANS LES BOIS: ALICIA RISINGHAM
Il était presque certain que Sir Daniel s’était dirigé vers Moat-House; mais à cause de la neige épaisse, de l’heure tardive et de la nécessité d’éviter les routes et de passer par le bois, il était non moins certain qu’il ne pouvait espérer arriver avant le lendemain.
Deux voies s’ouvraient à Dick; soit continuer à suivre la trace du chevalier et, s’il pouvait, tomber sur son camp cette nuit même, ou chercher un autre chemin et tâcher de se placer entre Sir Daniel et son but.
Chacun de ces plans rencontrait de sérieuses objections, et Dick, qui craignait d’exposer Joanna aux hasards d’une bataille, ne s’était encore décidé pour aucun lorsqu’il atteignit la lisière de la forêt.
En cet endroit, sir Daniel avait incliné un peu vers la gauche, puis s’était enfoncé tout droit vers une futaie de hauts troncs. La troupe avait été formée sur un front plus étroit pour pouvoir passer entre les arbres, et la trace était piétinée d’autant plus profonde dans la neige. L’œil la suivait sous l’enfilade dépouillée des chênes, droite et étroite; les arbres la couvraient avec leurs nœuds énormes et la grande forêt élevée de leurs branches; aucun bruit, ni d’hommes ni de bêtes... pas même un vol de rouge-gorge; et, sur la plaine de neige, le soleil d’hiver dessinait un réseau d’ombres.
--Qu’en pensez-vous, demanda Dick à l’un de ses hommes, suivre tout droit où gagner Tunstall?
--Sir Richard, répliqua l’homme d’armes, je suivrais leur trace jusqu’où ils se séparent.
--Vous avez raison, il n’y a pas de doute, répliqua Dick. Mais nous sommes partis très vite parce que le temps nous pressait. Ici il n’y a pas de maisons, ni pour manger ni pour s’abriter, et, demain dès l’aube, nous aurons froid aux doigts et le ventre vide. Qu’en dites-vous, amis? voulez-vous braver le froid pour le succès de l’expédition ou bien passerons-nous par Holywood pour souper chez notre mère l’Église? L’affaire étant quelque peu incertaine, je ne forcerai personne, mais, si vous m’en croyez, vous choisirez le premier plan.
Les hommes répondirent presque d’une voix qu’ils suivraient Sir Richard où il voudrait.
Et Dick, éperonnant son cheval, se remit en marche.
La neige dans la piste avait été fort piétinée, et les poursuivants avaient ainsi un grand avantage sur les poursuivis. Ils s’avançaient vraiment d’un trot vif, deux cents sabots frappant alternativement le sourd pavage de neige, le cliquetis des armes, le hennissement des chevaux faisaient retentir d’un bruit guerrier les arches du bois silencieux.
Maintenant la large piste des poursuivis arrivait sur la grand-route de Holywood; là elle devenait un moment indistincte; puis, à l’endroit où elle s’enfonçait de nouveau dans la neige vierge de l’autre côté, Dick fut surpris de la trouver plus étroite et moins piétinée. Évidemment, Sir Daniel, profitant de la route, avait déjà commencé à séparer sa troupe.
A tout hasard, une chance valant l’autre, Dick continua à poursuivre la ligne droite, et celle-ci, après une heure de chevauchée, conduisit dans les profondeurs de la forêt, où, soudain, elle se dispersa comme une coquille qui éclate, en une douzaine d’autres dans toutes les directions.
Dick tira sur la bride avec désespoir. La courte journée d’hiver était près de sa fin, le soleil, comme une orange rouge pâle, dépouillé de rayons, nageait bas dans les fourrés sans feuilles. Les ombres étaient longues d’un mille sur la neige, la gelée mordait cruellement les ongles, et l’haleine et la vapeur des chevaux montait en nuages.
--Eh bien, nous sommes floués, confessa Dick. Dirigeons-nous sur Holywood, quand même. C’est encore plus près de nous que Tunstall:--si j’en juge par la position du soleil.
Ainsi ils inclinèrent à gauche, tournant le dos au disque rouge, allant vers l’abbaye à travers bois. Mais ce n’était plus comme avant. Ils ne pouvaient plus conserver leur vive allure sur un sentier affermi par le passage de leurs ennemis vers le but auquel ce sentier les conduisait. Il leur fallait maintenant enfoncer d’un pas lourd dans la neige encombrante, s’arrêter constamment pour chercher leur direction, patauger dans des amas de neige. Bientôt le soleil les abandonna; la lueur à l’ouest s’évanouit; et, maintenant, ils erraient dans une ombre noire, sous les étoiles glaciales.
La lune, il est vrai, devait, à ce moment, éclairer le sommet des collines, et ils pourraient reprendre leur marche. Mais, en attendant, toute erreur pouvait les éloigner de leur route. Il n’y avait rien à faire, qu’à camper et attendre.
On plaça des sentinelles; un espace fut déblayé de neige, et, après quelques essais, un bon feu flamba au milieu. Les hommes d’armes s’assirent serrés autour de ce foyer, partagèrent les provisions qu’ils avaient, et se passèrent la bouteille; et Dick ayant réuni le plus fin de cette grossière et maigre nourriture, l’apporta à la nièce de Lord Risingham; elle était appuyée contre un arbre, séparée de la soldatesque.
Elle était assise sur une couverture de cheval, enveloppée dans une autre, et regardait droit devant elle cette scène éclairée par le feu. A l’offre de la nourriture, elle tressaillit, comme quelqu’un qui s’éveille d’un rêve, puis refusa en silence.
--Madame, dit Dick, je vous en supplie, ne me punissez pas si cruellement. En quoi je vous ai offensée, je ne sais; il est vrai que je vous ai emportée, mais avec une violence amicale; il est vrai que je vous ai exposée à l’inclémence de la nuit, mais la hâte à laquelle je suis obligé a pour but de sauver une autre, qui n’est pas moins délicate, ni moins dépourvue d’amis que vous; ainsi, madame, ne vous punissez pas vous-même, mangez, sinon par faim; du moins pour conserver vos forces.
--Je ne veux rien prendre des mains qui ont tué mon cousin, répliqua-t-elle.
--Chère madame, s’écria Dick, je vous jure sur la croix que je ne l’ai pas touché.
--Jurez-moi qu’il vit encore, répliqua-t-elle.
--Je ne veux pas jouer avec vous, répondit Dick. La pitié m’ordonne de vous blesser. En mon cœur, je crois qu’il est mort.
--Et vous voulez que je mange! cria-t-elle. Oh! et ils vous appellent «Sir»! Vous avez gagné vos éperons par le meurtre de mon bon cousin. Et si je n’avais été sotte et traître à la fois, si je ne vous avais sauvé dans la maison de votre ennemi, c’est vous qui seriez mort, et lui--lui qui en valait douze comme vous--serait vivant.
--J’ai fait de mon mieux, comme a fait votre cousin de l’autre côté, répondit Dick. S’il vivait encore--comme j’atteste le ciel que je le souhaite!--il me louerait, loin de me blâmer.
--Sir Daniel me l’a dit, répliqua-t-elle. Il vous a remarqué à la barricade. Contre vous, dit-il, leurs troupes ont échoué; c’est vous qui avez gagné la bataille. Eh bien, alors, c’est vous qui avez tué mon bon Lord Risingham, aussi bien que si vous l’aviez étranglé de vos mains. Et vous voudriez que je mange avec vous... et vos mains ne sont pas même lavées de vos meurtres? Mais Sir Daniel a juré votre perte. C’est lui qui me vengera.
L’infortuné Dick était plongé dans la tristesse. Le vieil Arblaster revint à son esprit, et il poussa un gémissement.
--Me jugez-vous si coupable? dit-il; vous qui m’avez défendue, vous qui êtes l’amie de Joanna?
--Que faisiez-vous dans la bataille? répliqua-t-elle. Vous n’êtes d’aucun parti; vous n’êtes qu’un garçon, des jambes et un corps, sans gouvernement de l’esprit et sans raison! Pourquoi vous êtes-vous battu? Pour l’amour des coups, parbleu!
--Hé, s’écria Dick, je ne sais pas. Mais tel que va le royaume d’Angleterre, si un pauvre gentilhomme ne se bat pas d’un côté, il faut bien qu’il se batte de l’autre. Il ne peut pas rester seul; la nature ne le veut pas.
--Ceux qui n’ont pas de jugement ne devraient pas tirer l’épée, répliqua la jeune femme. Vous qui vous battez au hasard, qu’êtes-vous, sinon un boucher? La guerre n’est noble que par la cause défendue, et vous l’avez déshonorée.
--Madame, dit le pauvre Dick, je vois en partie mon erreur. Je me suis trop pressé; je me suis lancé trop tôt dans l’action. Déjà j’ai volé un bateau--croyant, je le jure, bien faire--et par là j’ai causé la mort de bien des innocents, et le malheur et la ruine d’un pauvre vieux, dont la figure aujourd’hui même m’a frappé comme un coup de poignard. Et ce matin je n’avais pas d’autre but que de me faire valoir et de gagner un renom pour me marier, et voyez! j’ai causé la mort de votre cher parent qui avait été bon pour moi. Et quoi encore, je ne sais. Car, hélas! peut-être j’ai mis York sur le trône, et, peut-être c’est le pire parti, et peut-être j’ai fait du mal à l’Angleterre. O madame, je vois ma faute, je ne suis pas fait pour la vie. Pour ma pénitence et pour éviter des maux plus grands, lorsque j’aurai fini cette aventure je me retirerai dans un cloître. Je renoncerai à Joanna et au métier des armes. Je serai moine et prierai pour l’âme de votre bon oncle toute ma vie.
Il sembla à Dick dans l’extrême humiliation de ses remords que la jeune femme avait ri.
Levant les yeux, il vit qu’elle le regardait à la lumière du feu avec une expression particulière, mais non sans douceur.
--Madame, s’écria-t-il, pensant que le rire avait été une illusion de son ouïe, mais espérant, au changement de son regard, avoir touché son cœur... Madame, cela ne vous suffira-t-il pas? J’abandonne tout pour réparer le mal que j’ai fait; j’assure le ciel à Lord Risingham. Et tout cela le jour même où j’ai gagné mes éperons et où je me suis cru le plus heureux jeune gentilhomme de la terre.
--Oh! enfant! dit-elle... grand enfant!
Et alors, à la grande surprise de Dick, elle essuya très tendrement les larmes sur ses joues, puis comme cédant à une impulsion soudaine, jeta les deux bras autour de son cou, lui releva la tête et l’embrassa.
L’ahurissement remplit l’âme simple de Dick.
--Mais venez, dit-elle, très joyeuse, vous qui êtes capitaine, il faut que vous mangiez. Pourquoi ne soupez-vous pas?
--Chère mistress Risingham, répondit Dick. Je voulais d’abord servir ma prisonnière; mais à vrai dire la pénitence ne me permettra plus de supporter la vue de la nourriture. Je devrais plutôt jeûner, chère madame, et prier.
--Appelez-moi Alicia, dit-elle, ne sommes-nous pas de vieux amis? Et maintenant venez, je mangerai avec vous, bouchée par bouchée, à parts égales; si donc vous ne mangez pas, je ne mangerai pas non plus; mais, si vous mangez de bon cœur, je dînerai comme un paysan.
Et tout aussitôt, elle commença; et Dick qui avait un excellent estomac se mit en devoir de lui tenir compagnie, d’abord avec une grande répugnance, mais, peu à peu, la situation l’entraînant, avec une ardeur d’une conviction croissante; jusqu’à ce que, à la fin, il oublia même de surveiller son modèle et de bon cœur répara les dépenses de forces de sa laborieuse journée.
--Chasseur de lions... dit-elle enfin, vous n’admirez pas une fille en pourpoint d’homme?
La lune était levée maintenant; il n’attendait plus que pour le repas des chevaux. Au clair de lune, Richard, toujours pénitent, mais maintenant rassasié, la vit qui le regardait avec un peu de coquetterie.
--Madame... balbutia-t-il, surpris de cette nouvelle attitude.
--Non, interrompit-elle, il ne sert à rien de le nier; Joanna me l’a dit. Mais venez, chevalier, chasseur de lions, regardez-moi... suis-je si vilaine... allons!
Et ses yeux brillaient.
--Vous êtes un peu petite, vraiment... commença Dick. Et elle l’interrompit de nouveau, cette fois d’un sonore éclat de rire, qui acheva sa confusion.
--Petite! cria-t-elle. Eh bien, maintenant, soyez aussi honnête que brave; je suis une naine ou un peu mieux; mais malgré cela... voyons, dites-moi!... malgré cela assez jolie à regarder; n’est-ce pas?
--Oui, madame, extrêmement jolie, dit le chevalier en détresse, faisant de pitoyables efforts pour paraître à l’aise.
--Et un homme serait très content de m’épouser? poursuivit-elle.
--Oh! madame, très content! approuva Dick.
--Appelez-moi Alicia, dit-elle.
--Alicia! dit Sir Richard.
--Eh bien, alors, chasseur de lions, continua-telle, puisque vous avez tué mon cousin, et m’avez laissée sans soutien, vous me devez en honneur une réparation; ne la devez-vous pas?
--Oui, madame, dit Dick. Bien que, sur mon âme, je ne me tiens coupable qu’en partie de la mort de ce brave chevalier.
--Voulez-vous m’échapper? s’écria-t-elle.
--Non pas, madame. Je vous l’ai dit, sur votre ordre je me ferai même moine.
--Alors, en honneur, vous m’appartenez? conclut-elle.
--En honneur, madame, je suppose... commença le jeune homme.
--Allons! interrompit-elle, vous êtes trop rusé. En honneur, m’appartenez-vous jusqu’à ce que vous ayez réparé le mal?
--En honneur, oui, dit Dick.