La faune des plateaux

Part 5

Chapter 53,740 wordsPublic domain

Le directeur répondit: «Très content, mais tu as quelques amis dans la salle, qui sont venus te complimenter et qui sont de fameux salauds.»

--Qui ça? qui ça?

Le directeur battit en retraite.

--Je ne sais pas leurs noms, mais je sais que ce sont des amis à toi.

Le lendemain, à trois heures, l’auteur était au théâtre. La dame de la location travaillait à un très joli ouvrage de broderie.

--Comment ça va-t-il, madame Bouvet?

--Moi, je vais bien... Ma feuille de location, c’est tout doux.

--Vous n’êtes pas contente?

--On ne peut rien dire avant le premier samedi.

A quatre heures, le premier samedi, on avait cinq mille francs. Le directeur déclara que le soir on jouerait à bureaux fermés.

L’auteur vint de bonne heure pour jouir de ce spectacle. Mais il constata que les arrivants trouvaient tout de même des places. La recette se montait à 9.322 francs.

--C’est le plein? demanda-t-il à l’administrateur.

--C’est le gros maximum... à peu de chose près.

--C’est le plein? demanda-t-il un peu plus tard au secrétaire général.

--Oui, c’est tout ce qu’on peut faire.

Une demi-heure après, il rencontra le contrôleur-chef. Il se fit répéter le chiffre de la recette.

--C’est le plein?

--Pas tout à fait. Nous pouvons faire onze mille.

... Quelle rage de poursuivre ainsi les enquêtes, et de ne pas se contenter de la première affirmation!

La recette était belle, mais l’indication n’était pas entièrement satisfaisante. En cas de succès, le directeur l’avait déclaré, on atteignait toujours le maximum le premier samedi.

La matinée, le lendemain, fut médiocre. Mais allez donc lutter contre Auteuil et ce match de rugby à Colombes!

Le dimanche soir, ce fut assez maigre; ce n’était pas un théâtre populaire.

--Nous n’avons pas de location pour demain lundi, dit le directeur, on louera dans la journée. C’est le genre du théâtre. Nous ne ferons pas plus de 6.000.

On fit 2.400. Le directeur déclara que c’était très beau, étant donné le temps désagréable. Il était tombé du grésil. D’autre part, à la Bourse du commerce, il y avait un petit krach... Les gens se réservaient.

Ils montrèrent la même réserve les jours suivants. On garnissait les salles avec des faveurs, mais le théâtre était décidément un peu grand. L’auteur souriait vaillamment. Quelques compensations lui arrivaient, des louanges bien filtrées: la sœur d’une habilleuse avait déclaré que c’était la plus jolie soirée qu’elle eût passée au théâtre depuis trente ans...

Le samedi, la recette fut assez bonne... dans les neuf mille... huit mille quatre cents exactement. Et, pourtant, un boxeur poids moyen anglais de grande valeur rencontrait ce soir-là le champion de France au Cirque de Paris... «Ils ont fait deux cent mille francs de recette, dit le directeur. C’est de l’argent pris aux théâtres comme avec la main.»

Le dimanche fut un petit peu supérieur au dimanche précédent. L’auteur arriva le lundi après-midi dans le cabinet du directeur. Il le trouva en conférence avec un autre auteur. La conversation s’arrêta brusquement à son entrée. Tous deux lui serrèrent la main avec effusion.

--Croyez-vous que sa pièce est exquise? dit le directeur à l’autre auteur. Quel talent il a cet animal-là! Mais ce n’est pas tout à fait la pièce d’ici...

Le confrère joignit sa voix louangeuse à celle du directeur. Puis la conversation s’arrêta à nouveau. L’auteur du _Désir d’Henriette_ prit congé, et s’en alla vers des arbres, au bois de Boulogne. C’était la première journée de printemps; avec un léger effort et de la littérature, il lui trouva un certain charme.

Le spectateur de la “Générale”

Faut-il donner des répétitions générales? Ne vaut-il pas mieux entrer tout de suite en contact avec le grand public, sans passer au préalable devant un aréopage un peu dur?

Les jeunes auteurs sont et ont raison d’être partisans de ces représentations préliminaires. C’est le public des générales qui fait les gloires.

Mais c’est aussi lui qui les défait. Alors il vaut mieux pour les vieux maîtres ne pas courir cette épreuve redoutable.

Moi qui écris ceci, je n’aurai d’avis sur ce sujet qu’après ma prochaine générale. Comme j’aurai eu une grande confiance dans mon nouvel ouvrage (dont je ne connais encore ni le thème ni le titre), je n’aurai pas hésité à affronter des juges, tant il m’aura semblé impossible qu’ils ne me donnent pas raison.

Si la générale est mauvaise, je dirai qu’ils sont odieux, et je prendrai la résolution de ne plus donner de générales. Cette résolution durera jusqu’au moment où j’aurai entrepris la pièce d’après, certaine celle-là d’enlever tous les suffrages.

Si vous voulez bien, passons dans la salle et tâchons de retrouver les sentiments qui nous ont agités, quand nous avons assisté comme spectateurs à la générale d’autrui.

Le rideau se lève. A moins d’être pris tout de suite par une sensationnelle entrée en action, le spectateur, aux premières scènes, éprouve un sentiment d’ennui à se trouver en présence de gens qu’il ne connaît pas. Ils racontent leurs histoires de famille et il se fait l’effet d’être un intrus.

Puis, dès la première réplique qui l’accroche, il se dépêche de prendre un parti, comme s’il avait le feu au derrière, et de se déclarer à lui-même que c’est très bien. Si, par contre, la scène lui déplaît, il désire que la pièce soit très mauvaise. Car il est là pour s’amuser, c’est-à-dire pour rendre des jugements bien catégoriques dans un sens ou dans un autre. Et s’il a décidé que la pièce ne vaut rien, il verra venir avec irritation d’autres passages qui ont l’air d’être bons et vont peut-être l’obliger à déranger et à bousculer son opinion.

L’acte est terminé. On a applaudi, trop ou trop peu à son gré. Il s’en va dans les couloirs.

S’il est jeune, il affirmera son opinion et supportera mal les contradicteurs. S’il est vieux, il se montrera plus réservé, non par manque de courage, mais parce qu’il n’est plus très sûr de son avis, comme au temps de sa triomphante jeunesse. Et il ne se figure plus désormais qu’il est investi d’une mission.

Mais voici deux juges qui discutent. L’un crie au chef-d’œuvre; l’autre déclare que c’est du chiqué médiocre. Ils ne rompent pas d’une semelle, mais s’influencent réciproquement sans s’en douter. Celui qui aimait la pièce aborde le second acte avec méfiance. Le détracteur, au contraire, se sent envahi par une bienveillance involontaire. Au deuxième entr’acte, ils se retrouvent en contradiction. Mais ils ont changé de camp. Ce n’est pas grave: au bar, ils finissent par transiger sur le dos de l’auteur.

A la fin de la pièce, ils se rencontrent encore, s’aident mutuellement à mettre leur pardessus. L’un résume son impression en un: oui, oui... indulgent qui ne veut pas dire grand’chose; l’autre en un: oui, oui... méprisant qui n’a pas une bien nette signification. Leur verdict, en fin de compte, est neutre, et le pauvre auteur n’aura même pas de juges à maudire.

Conseils aux jeunes auteurs

Il ne s’agit de rééditer ici ni Aristote, ni Lessing, mais d’offrir aux débutants quelques moyens pratiques pour se pousser dans la carrière.

Aujourd’hui, nous aborderons deux points également importants: le choix d’un pseudonyme, le choix d’un titre.

Il y a des années, à l’époque où nous traitions ces mêmes sujets dans la _Revue Blanche_, nous avons donné à nos confrères un conseil que nous jugions et nous jugeons encore excellent.

Choisir de préférence comme pseudonyme le nom d’une rue très passante. S’appeler, par exemple, Henri Poissonnière ou Gaston de Bonne-Nouvelle. Aussitôt que l’auteur aura acquis une certaine notoriété, la foule s’imaginera vaguement qu’il a reçu du Conseil municipal cet éclatant hommage: l’attribution de son nom à une des voies parisiennes les plus en vue.

Supposons que M. Henri Poissonnière ait franchi la première et la plus dure étape, et qu’il ait fait recevoir une pièce dans un théâtre (nous verrons dans une prochaine causerie les procédés à employer pour y parvenir). Il s’agit d’attirer l’attention sur l’ouvrage. Voici un système qui nous a donné souvent d’assez bons résultats:

Vous feuilletez la collection d’un grand quotidien. Aux abords de juin ou de juillet, vous y lisez le résultat d’une enquête: les auteurs, sollicités par les courriéristes, exposent leurs projets pour la saison qui vient, et donnent les titres de leurs pièces futures.

Vous choisissez un de ces titres, vous le donnez à votre pièce, et vous faites passer une note aux journaux.

Vous vous attirez dans les deux jours qui suivent une lettre de protestation. On réclame la priorité du titre.

Vous vous inclinez. Vous envoyez à l’auteur une lettre pleine de déférence admirative, et vous donnez publiquement à votre pièce un des titres retenus par un autre auteur.

Il faut s’arrêter au bout de trois fois. Les auteurs, c’est entendu, ne manqueront jamais de bonne volonté pour protester. Tout de même, à la longue, le procédé risquerait d’être mis à jour.

* * * * *

Mais le plus difficile n’est pas d’«allumer» le public sur une pièce; il est autrement plus malaisé d’y intéresser un directeur.

Devant ce souverain juge, quelle est la situation la plus favorable? Etre un peu connu ou tout à fait ignoré?

La plupart des directeurs aiment bien le véritable auteur inconnu. Car, même lorsqu’ils ne sont pas des directrices, ils ont l’âme très féminine. Ils aiment mieux supposer et imaginer que connaître. Ils préfèrent l’espoir confus et illimité à la réalité trop strictement évaluée et définie.

C’est pour cette raison qu’une pièce non encore écrite les intéresse beaucoup plus qu’un manuscrit achevé. Nous avons maintes fois recommandé aux jeunes auteurs, s’ils arrivent à obtenir une entrevue, de ne jamais apporter au directeur le manuscrit de leur pièce. Il vaut mieux raconter le sujet avec entrain et ne remettre le manuscrit que beaucoup plus tard, au moment où le directeur, pressé par les circonstances, n’a plus le temps matériel de refuser votre ouvrage.

Mais partez bien de cette idée qu’il est extrêmement dangereux de laisser un directeur en tête-à-tête avec un manuscrit.

Même s’il ne le lit pas, c’est très grave.

La seule présence sur son bureau d’un gros cahier à couverture orange ou bleue suffit à le dégoûter de la pièce et de l’auteur.

* * * * *

Faites toujours dactylographier votre œuvre en plusieurs copies, de façon à pouvoir remettre à chaque directeur nouveau un manuscrit tout frais. Il ne faut pas que l’ouvrage semble avoir été profané par d’autres regards.

Je ne vous proposerai pas du tout en exemple ce jeune confrère qui parsema son manuscrit d’annotations au crayon anonyme: _excellent_, _saisissant_, _gros effet certain_. Même si le directeur eût pu être dupe de cette roublardise un peu grosse, c’était d’une mauvaise psychologie. Car un directeur est l’être le plus jaloux du monde. S’il lui plaît d’aimer une pièce, il veut être le premier à l’aimer.

* * * * *

Il n’est pas mauvais, pour avoir plus facilement ses entrées auprès des directeurs, de se faire «une situation dans le journalisme».

Mais comment y arriver?

Voici l’histoire instructive de notre confrère Joseph Lembaumé.

Il était professeur de première dans un petit collège de province. Passionné des «choses de théâtre», il ne trouvait, dans la ville de H..., personne avec qui s’entretenir agréablement de ses préoccupations favorites.

Pour se distraire, Joseph Lembaumé proposait à ses élèves des dissertations françaises sur les sujets qui lui tenaient à cœur.

«Que pensez-vous de cette loi d’Aristote, etc.?»

«Comment interpréter cette remarque de Diderot?...»

Les réponses malheureusement manquaient d’intérêt... La génération de cette année de première, dans cette petite sous-préfecture, n’avait rien donné d’éblouissant.

Aussi, après six mois d’ennui, Joseph Lembaumé se décida-t-il à gagner Paris, où un de ses parents occupait un emploi d’administrateur dans un grand quotidien.

Aujourd’hui, Joseph Lembaumé s’est fait une place en vue. Sa culture ne le dessert pas pour le métier de journaliste. Elle l’empêche en tout cas de faire parade, à tout bout de phrase, de ses connaissances grammaticales, et lui permet d’éviter les imparfaits du subjonctif que les primaires parvenus étalent avec tant d’ostentation.

D’ailleurs, son travail de rédaction est extrêmement réduit. Chaque quinzaine, il fait faire une composition de français aux plus notoires de nos auteurs, directeurs et acteurs.

«Quelle sera l’influence du ciné sur le théâtre? Vous paraît-elle salutaire ou néfaste? Justifiez votre opinion.»

«Que pensez-vous du théâtre social?»

«Que pensez-vous de l’alternance des spectacles?»

Son questionnaire envoyé, Joseph Lembaumé se rend au cercle et, pendant que ses vénérables élèves rédigent leurs copies, ou les font rédiger par des secrétaires, le professeur se livre à d’émouvantes parties de bridge.

Le signataire de ces lignes--il l’avoue avec un certain orgueil--fut admis plusieurs fois à «composer». Il lui arrive de décliner tacitement cet honneur, et de s’abstenir d’envoyer sa contribution à ces enquêtes.

Il y a une douzaine d’années, je reçus un petit bleu urgent. Il émanait d’un de mes confrères attaché à un grand magazine. On me demandait mon avis sur «l’Au-Delà», rien de plus. On ajoutait que le périodique était sous presse et que l’on attendait ma réponse dans les vingt-quatre heures.

Je répondis par un autre pneu, en m’excusant de n’avoir aucune opinion toute prête sur l’Au-Delà. Je m’étais, alléguai-je, spécialisé dans «l’en deçà», qui suffisait largement à absorber mon activité intellectuelle.

C’était une réponse. Elle ne fut pas publiée, non plus d’ailleurs que l’enquête, qui n’avait probablement pas rendu ce que l’on avait espéré.

Deux ans après, nouveau petit bleu du même confrère. Il me posait cette question plutôt indiscrète:

«Quel a été le souvenir le plus désagréable de votre vie?»

Je répondis, faisant les frais d’un nouveau pneu:

«C’est, il y a deux ans, après avoir été sommé par vous de répondre à une enquête, d’avoir constaté que cette enquête n’avait jamais été publiée.»

Depuis cette dernière réponse, le magazine en question me considère comme un élève indiscipliné et me dispense de toute composition. Dans un sens, c’est plutôt agréable pour un étudiant qui n’est plus de la première jeunesse, et qui demande à travailler, pendant quelques années encore, sur des sujets de son choix.

* * * * *

Vaut-il mieux connaître personnellement les critiques?

Oui, certainement.

Un critique que vous connaissez pourra, c’est entendu, vous faire un mauvais article. Mais il l’aurait peut-être fait tel s’il ne vous eût pas connu.

Quand on vous présente à un critique, faut-il être discret et réservé dans les compliments qu’on lui fait? Mais non, jeune homme! Allez-y carrément, et pas avec le dos de la cuiller.

Émile Berr a fait cette juste remarque que les gens qui s’offensent de recevoir un pourboire sont beaucoup moins nombreux que nous nous plaisons à l’imaginer.

Les louanges les plus outrées, la plupart des critiques les acceptent à guichet ouvert.

On vous racontera l’histoire du critique légendaire qui, par amour du paradoxe, écrit un article enthousiaste sur un auteur qu’il ne connaît pas. Mais qui vous dit que ce sera sur vous que tombera cette aubaine hasardeuse?

Seconde étape. Les articles ont paru. Faut-il remercier les critiques? Mais oui, jeune homme, mais oui. Je connais un auteur dont c’était aussi l’avis, mais qui n’arrivait pas à écrire toutes ses actions de grâces, parce qu’il voulait envoyer à chacun un remerciement spécial, approprié, sur mesure!... Quels soins superflus! De la louange de confection, en choisissant la plus grande taille. Quelque chose de ce goût: «Aucun éloge ne pouvait autant m’émouvoir et m’enorgueillir.»

C’est un peu servile? N’ayez pas peur. Avec la crise actuelle du change, le verbe s’est fait de moins en moins cher, et l’épithète est tombée au taux de la couronne.

Pour les mauvais articles, laissez-nous vous soumettre, sans vous la préconiser, une réponse que nous avons écrite, et que nous avons, en fin de compte, jugé inutile d’envoyer à un critique assez jeune encore, de talent, ma foi! mais un peu serin, et dont l’air d’autorité nous avait paru exagérément précoce.

«Mon cher ami,

«Je voudrais bien être aussi sûr que ma pièce est bonne que vous êtes certain qu’elle est mauvaise.»

(Si le destinataire se reconnaît au signalement ci-dessus, il n’aura qu’à réclamer la lettre à l’Éditeur.)

* * * * *

Voici une petite histoire probablement vraie que nous soumettons aux méditations des jeunes auteurs et dont ils pourront tirer profit.

Un dramaturge débutant avait obtenu une lecture d’un directeur. Il faut dire qu’il était le neveu d’un gros marchand de grains, lequel avait mis des fonds dans le théâtre, ce qui avait créé, entre le directeur et lui, une de ces amitiés solides qui survivent parfois à l’épuisement de la commandite.

Il vaut mieux lire une pièce que de la donner à lire. Le directeur n’écoute pas constamment. Mais, tout de même, il connaît mieux votre ouvrage que s’il laissait le manuscrit ficelé à son chevet.

Ce directeur, après la lecture, demanda au jeune auteur qui «il voyait» dans le rôle de l’héroïne. L’auteur prononça avec assurance le nom d’une actrice assez en vue.

--Ça ne serait pas mal, dit le directeur. Ce n’est pas tout à fait son affaire, mais le nom est bon pour l’affiche. Et puis, c’est une bonne camarade à moi, pour qui j’ai beaucoup d’affection. Il faudrait aller lui lire votre pièce...

Un auteur ne refuse jamais de lire sa pièce. Il se déplacera jusqu’aux extrémités de la périphérie, de la banlieue ou même de la province pour aller provoquer de l’admiration chez la femme du directeur ou chez l’amant de la prima donna.

--Le rôle ne peut pas lui déplaire, dit-il timidement.

--Non, non, je ne crois pas. Mais il ne faut pas lui lire la pièce telle que vous me l’avez montrée...

--... Pourquoi?

--Attendez... Vous allez d’abord commander un autre manuscrit où vous écourterez considérablement le deuxième rôle de femme...

--Y pensez-vous? Ma pièce en sera démolie...

--Ne vous en faites pas. Ce n’est que provisoire...

... Il ne s’en fit pas. Il lut la pièce à la jeune comédienne qui accepta d’enthousiasme le rôle principal. On signa l’engagement et, aux répétitions, le second rôle de femme reprit sa première importance à l’aide des phrases un instant supprimées, et rétablies peu à peu sous forme de petits béquets sournois.

* * * * *

Inviterez-vous vos amis à vos répétitions générales?

C’est selon...

Votre ambition se borne-t-elle à obtenir un succès de hasard, créé par les bonnes dispositions fortuites de la foule?

Si vos prétentions sont aussi modestes, ne convoquez pas vos amis. Vous n’êtes pas digne d’eux.

Ce n’est pas le rôle d’un ami de favoriser, par une lâche complaisance, un succès qu’il juge immérité.

Il est bien pénétré de la grandeur de sa tâche, et il suffit qu’il soit invité à votre générale pour se sentir tout à coup une conscience de bronze. Il devient une sorte de vestale de l’Art.

Évidemment, sa fonction d’ami véritable et sévère ne va pas jusqu’à l’obliger à se mettre ouvertement en travers du succès.

Il ne découragera pas positivement les spectateurs enthousiastes.

Quand on le prendra à partie: «Croyez-vous que c’est bien?» il répondra avec modération: «Mais oui... mais oui... Vous pensez que ce n’est pas moi qui dirai le contraire...»

«Ça fera deux cents représentations!» dira l’un.

«Dieu vous entende!» répondra-t-il, laissant percer son angoisse fraternelle.

«C’est une œuvre bien intéressante!» s’exclamera un autre.

«Oui, dira-t-il, c’est un effort!»

«Vous ne trouvez pas que c’est sa meilleure pièce?»

«Il a tout de même fait mieux», corrigera-t-il avec une grande douceur.

Et il citera un autre ouvrage de vous, inconnu à peu près et inoffensif.

Il n’est pas seulement le conservateur de la Vérité et de l’Art. C’est lui qui a la garde jalouse de votre personnalité, et qui l’empêche de sortir des limites qu’il lui a, une fois pour toutes, assignées. Comme on fait la part du feu, il a fait celle de votre talent.

Il sait mieux que vous ce que vous êtes, et ce que vous valez. Il veut pour vous des réussites de son choix, et qui soient dans votre ligne. Il est un tuteur sévère, qui a charge d’âme. Si vous vouliez être traité avec une lâche indulgence, ce n’est pas lui qu’il fallait inviter...

“Le Gendre”[2]

Tragédie-sketch en un acte et un épilogue

A Pierre Veber.

[2] L’Assemblée des Auteurs à laquelle il est fait allusion, se proposait de rétablir l’ancien article 17 de leurs statuts. Entre autres interdictions, cet article défendait aux directeurs de jouer sur leurs théâtres des pièces signées de leur nom, du nom de leur fils ou du nom de leurs parents.

PERSONNAGES:

ELLE, _fille du directeur_; LUI, _mari d’Elle_; L’HOMME DE PAILLE.

SCÈNE PREMIÈRE

LUI, ELLE

LUI

Madame, c’en est fait. Déjà l’on délibère...

ELLE

Pourquoi c’en est-il fait?

LUI

Que veut-on que j’espère? Cent ou deux cents auteurs là-bas sont réunis... Mes beaux jours glorieux, je le crains, sont finis!

ELLE

De grâce, expliquez-moi ces choses que j’ignore...

LUI

Le jour où votre père--Ah! je le vois encore!-- Mit solennellement votre main dans ma main, Ce fut pour moi, madame, un bonheur surhumain! Car si l’amant voyait sa flamme couronnée, L’auteur voyait aussi grandir sa destinée; Le directeur puissant qui comblait mon amour, Une fois par saison nous assurait un tour.

ELLE

Et quel événement vient causer vos alarmes?

LUI

Écoutez ces clameurs, entendez ces bruits d’armes: Contre le fier Quinson un complot s’est ourdi. Le choc est annoncé pour cet après-midi. Armont, venu d’Athène en passant par Phocée, Dit qu’entre les auteurs la justice est faussée; Timmory l’accompagne et, réclamant des lois, Decourcelle a dressé son beau profil gaulois. Leurs efforts combinés, hélas! font que je tremble... Cet orage qu’ils vont déchaîner tous ensemble, De Gustave en ce jour menace la maison... Je pourrais là-dessus me faire une raison... Mais ces faiseurs de lois, pour que Gustave tombe, Ont besoin, croyez-moi, d’élargir l’hécatombe. Un décret contre un seul ne peut être voté. Et votre époux sera, madame, exécuté!

ELLE

Pour triompher, ami, n’as-tu pas d’autres scènes?

LUI

Ce sera le retour des heures incertaines, De l’attente anxieuse où sombre notre espoir... Directeurs étrangers, devrai-je vous revoir? Ne connaîtrai-je plus ces façons familières D’un patron paternel qui se dit, aux premières, En couvrant de baisers son gendre triomphant, Que le douze pour cent retourne à son enfant!

ELLE

A ce malheur, hélas! n’est-il point de remède? Je ne puis cependant, pour te venir en aide, M’en aller dès ce soir seule sur le chemin Et, me jetant aux pieds du Pontife romain, Obtenir que son bras tout-puissant nous sépare...

LUI

N’augmente pas ainsi mes douleurs, ô barbare! Tu sais que rien n’atteint mon amour et ma foi, Jusqu’au dernier soupir je serai sous ta loi. Pourtant votre propos, tendre épouse que j’aime, Suscite en mon esprit un rare stratagème... Divorçons!

ELLE

Que dis-tu?

LUI

Qu’un divorce légal Déchire aux yeux de tous ce lien conjugal... Nous semblons nous quitter, mais, sitôt la sentence, Nous reprendrons tous deux la commune existence Et saurons retrouver, faussement désunis, Le doux et libre amour des oiseaux dans leurs nids... Que le seigneur de Flers croie à notre rupture, Et ses cruels statuts, dont se rit la Nature, Grâce à ce dol charmant resteront satisfaits!

ELLE