La faune des plateaux

Part 4

Chapter 43,854 wordsPublic domain

«--Non! dit Laure gravement. Jamais l’histoire du manteau. Ça leur apprend à ne pas faire attention à leurs vêtements.»

Le peintre de mœurs

Il y a trente-cinq ans, c’était un petit employé de ministère, un être exigu, orné d’une barbiche et d’un pince-nez. A cette époque, il écrivait des pièces et des romans mondains. On y voyait de jeunes ducs dissipés, qui faisaient sauter la banque, et les «cercleux» parlaient volontiers de tirage à cinq. A vrai dire, l’auteur, assez étranger au monde des jeunes ducs, n’avait jamais vu de sa vie une partie de baccara.

Maintenant il a cinquante-neuf ans et il est chef de bureau. Il n’a pas augmenté de taille, mais il s’est arrondi, et son importance sociale le fait paraître plus grand. D’ailleurs, à un certain âge, en dépit de ce que pourrait dire la toise, on cesse d’être un homme petit.

C’est le modèle des époux et des pères. Ses deux filles sont mariées confortablement. Il a passé de la petite bourgeoisie dans la bourgeoisie moyenne.

Il a cessé de s’intéresser au grand monde et, suivant la Mode avec autorité, il peint désormais, avec tant d’autres écrivains, les mœurs de la basse pègre. Les soirs où sa compagne et lui ne restent pas au coin du feu, ils vont dans un music-hall écouter une de leurs nouvelles chansons, que profère une femme en cheveux roux, résolument inquiétante. Elle parle sans modération des amours de sa vie, et du «beau môme» dont l’œil la possède.

Tous les descripteurs attitrés des bas-fonds ont été mis à contribution par le brave chef de bureau qui, dans la paix de son cabinet, a mêlé sur du papier les jargons de toutes les époques, l’argot d’Eugène Sue et celui des réalistes de 1875, en y ajoutant quelques expressions plus «à la page» prises dans des productions plus modernes.

Depuis le jour où un flatteur, le félicitant d’une nouvelle chanson d’apaches, lui a dit avec conviction: «Ah! vous les connaissez bien!» le peintre de mœurs s’imagine de bonne foi qu’il a vécu avec ses personnages, et que sa grande qualité est de «faire vrai».

Il a raison, d’ailleurs. La vérité, c’est ce que les bonnes gens croient être la vérité.

L’administrateur

Le secrétaire général est un homme de lettres. L’administrateur est un homme d’affaires. Parfois, mais c’est l’exception, c’est un ancien comédien qui n’a pas brillé sur la scène, peut-être parce que son esprit méthodique et précis le privait de la souplesse nécessaire pour interpréter la pensée d’autrui. Le plus souvent c’est un monsieur que les hasards de ses relations ont amené à son poste.

Cette dernière variété d’administrateurs--ceux qui ne sont pas du bâtiment--se reconnaît à ce fait qu’ils jugent les pièces avec autorité. Leur avis, qui renforce toujours celui du directeur, n’en est pas moins libre et spontané. Mais ils sont entrés dans la maison avec une foi aveugle dans la compétence artistique du patron.

On voit parfois l’administrateur, pendant les répétitions, sur le plateau, s’il a quelque chose à dire au directeur. Mais il n’apparaît officiellement dans la salle qu’à la dernière représentation de travail, celle qui précède les couturiers et qui est exactement ce qu’était il y a quarante ans l’ancienne répétition générale. Il y a là des amis et parents de l’auteur, la femme du directeur, l’ami du directeur, et, dans une ombre épaisse, quelques protecteurs d’héroïnes, de confidentes et de bonnes.

C’est la journée la plus dure pour le malheureux écrivain. Dans cette bande d’êtres féroces, le plus terrible n’est pas ce jour-là le patron et les moins sanguinaires ne sont pas les amis de l’auteur.

Après chaque acte, il va de groupe en groupe. Il lui semble toujours que son approche arrête les conversations. Un ami se détache des autres, prend l’auteur par le revers de son paletot et lui parle avec gravité, comme un tuteur à un pupille dissipé.

«--Mais enfin, dit l’auteur, est-ce que tu crois que ça marchera?

«--Je le crois... oui... je le crois...», dit l’ami sur un ton visiblement charitable.

Cependant l’auteur s’est approché de l’administrateur qui, n’ayant pas encore pris le vent, sourit avec politesse et ne dit rien.

«Ça vous a plu?» demande l’auteur avec un grand effort de courage.

Même quand il n’est pas du bâtiment, l’administrateur sait déjà que la réponse non compromettante en cette circonstance est: «Il y a de bonnes choses...»

«--Enfin, croyez-vous que ça marchera?

«--Eh bien, il faudra voir ça devant du public...

«--Enfin, dit l’auteur d’un ton faussement dégagé, vous ne croyez pas... à un insuccès?»

Dire qu’après la lecture on avait prévu mille représentations! Et le misérable ne songe maintenant qu’à sauver l’honneur...

«Non, dit l’administrateur, non; je ne pense pas que ça puisse être un insuccès... Vous êtes aimé du public.»

L’auteur eût préféré que sa cote d’amour n’eût pas l’occasion de jouer. D’ailleurs, comme disait Capus, la faveur qui s’attache au nom d’un écrivain n’opère que pendant les dix premières minutes après le lever du rideau.

Passé ce délai de grâce, l’auditoire devient anonyme, sans affection, dénaturé, barbare, c’est-à-dire juste.

La concierge du théâtre

A vrai dire, la concierge que j’ai en vue ne faisait pas exactement partie de la faune des plateaux. Mais, en thèse générale, il ne faut pas exclure du plateau les concierges de théâtre. Il y en a qui s’y égarent, quand elles sont chargées d’un message pressé pour une artiste.

Mme Mageon était une femme de haute taille et de la plus grande épaisseur. Elle ne donnait pas l’impression d’être mobile, mais, comme on la retrouvait dans sa loge à des endroits différents, il fallait admettre tout de même qu’elle s’était déplacée.

Elle était mariée à un vieux petit écureuil, employé en ville l’après-midi, et que l’on voyait le soir monter et remonter sans relâche l’escalier des loges. On l’appelait Mageon, parce qu’il fallait bien lui donner le même nom qu’à sa femme, mais ils appartenaient à des classes sociales bien différentes, sinon comme éducation et comme langage, du moins comme aspect extérieur. Lui n’était qu’un simple petit commissionnaire de Paris. Mme Mageon rappelait certaines sculptures majestueuses d’Égypte ou d’Asie Mineure, dont je ne préciserai pas aujourd’hui l’époque, faute de compétence et d’ouvrages spéciaux sous la main.

Mme Mageon, énorme et surmontée d’une très ancienne torsade de cheveux, avait, au moins pendant une heure du jour, l’occasion d’exercer une fonction à peu près digne de sa majesté: c’était le moment où les quémandeurs de places venaient chercher les réponses.

Un règlement, en vigueur dans presque tous les théâtres, spécifie que les réponses non réclamées à 6 heures au bureau du secrétaire général, seront descendues chez le concierge.

Parmi ces enveloppes, il y en a qui renferment un coupon, et d’autres la lettre même du quémandeur, sur laquelle un crayon bleu a tracé la formule de regrets traditionnelle.

Rien qu’en palpant l’enveloppe, une concierge exercée sait bien si elle renferme la bonne ou la mauvaise réponse. Elle connaît, d’autre part, la tête de la plupart des solliciteurs: cette troupe avide contient toujours le même noyau patient et tenace, rompu à ce dur métier de l’assaut au secrétaire. Mme Mageon les reconnaît donc bien, eux ou leurs délégués, car beaucoup d’entre eux envoient leur petite amie ou le chasseur du café où ils sont installés pour le bridge quotidien. C’est avec tout l’empressement dont elle est capable que la concierge tend à ces personnes l’enveloppe qui contient l’avis de refus.

Car Mme Mageon n’aime pas remettre des réponses favorables. Elle souffre, autant que le directeur, de voir des gens venir à l’œil au théâtre. Le plaisir royal de dispenser des faveurs s’émousse rapidement, autant chez le directeur et le secrétaire que chez la concierge. J’ai connu un directeur qui faisait de belles affaires et dont la joie était gâtée par l’obligation où il se trouvait parfois de donner une loge ou deux fauteuils. Il ne haïssait pas le genre humain; il était généreux en d’autres occasions: il détestait donner des places.

Il y a parmi les clients de Mme Mageon, des personnes qu’elle voit arriver aux portes de sa loge avec une satisfaction toute particulière. Il s’agit de jeunes gens sans surface, attachés ou rattachés arbitrairement à un vague périodique, et qui ont lassé le secrétaire par leurs demandes réitérées, si bien qu’il a jeté au panier leur dernière lettre, sans même y répondre.

Ce sont les bons instants de Mme Mageon. A la question: «Avez-vous quelque chose pour M. N...?» elle répond avec une politesse glacée mais irréprochable: «Non, monsieur». «Voulez-vous avoir la complaisance de vérifier?» demande le jeune homme, les dents serrées. Mme Mageon prend, sans se fâcher, le petit tas des réponses, et, avec la lenteur savante d’une personne bien sûre qu’il n’y a rien, fait durer le plaisir en regardant les suscriptions une à une. Le jeune homme s’en va, la rage au cœur, se promettant bien, le jour où il sera célèbre, de tirer une cruelle vengeance du directeur, du secrétaire et de la concierge. Viennent la gloire et la puissance, il oubliera ses rancœurs et sympathisera, de l’autre côté de la barricade, avec ces autres forces mauvaises.

Une variété de commanditaire[1]

[1] Pour répondre à des demandes éventuelles, les personnages décrits ici ne correspondent pas à des individus définis, dont je puisse fournir le nom et l’adresse.

C’est un garçon de trente-huit ans, petit, maigre et bien mis. Dans un moment critique, il a apporté trois cents gros billets, prélevés sur une large fortune gagnée dans l’industrie.

L’affaire s’est conclue au restaurant, à la suite d’un déjeuner à trois. Personnages: le directeur, le futur commanditaire, un ami commun.

Au fond, le commanditaire avait fait son sacrifice avant de se mettre à table, et les vins somptueux qu’il goûta n’arrivèrent pas à affaiblir ses bonnes résolutions.

Il parut de manières aisées; ses paroles, rares, étaient choisies. Le directeur le prit pour un homme méfiant, alors qu’il était timide et simplement désireux de se rendre utile à une entreprise. Il n’affectait une grande prudence dans les affaires que par une peur bourgeoise d’être mal jugé et de passer pour un garçon irréfléchi.

Le soir d’une générale, qui n’avait pas très bien marché, on regardait le commanditaire avec un peu de gêne, mais il était plus gêné que tout le monde à l’idée qu’on pût le croire mécontent.

... Non, il n’a pas d’amie dans le théâtre. Quelques-unes des artistes pensent peut-être à lui mais n’osent le lui laisser voir. On imagine qu’il a une vie sentimentale mystérieuse et qu’il est l’amant d’une grande dame... Nos renseignements particuliers nous permettent de dire qu’il n’en est rien. On l’a vu dîner de temps en temps avec une petite amie de hasard et qui n’est chaque fois ni tout à fait la même ni tout à fait une autre. Il a peut-être songé, de son côté, à telle ou telle artiste, mais il ne veut pas avoir l’air d’être entré dans ce théâtre pour se procurer des femmes...

Il n’y est entré que pour rendre service. Or, cet ami sérieux, qui voudrait être considéré comme un amant de cœur, n’est compris par personne. Le patron ne se doute pas de cette gentillesse foncière et de ce dévouement désintéressé... Cela vaut mieux, car il en jouerait grossièrement et, avec sa lourde habileté, gâterait cette charmante petite nature.

Chabarre

On se demandait comment Chabarre, ce petit homme au visage inexpressif, pouvait exprimer les sentiments de ses rôles.

Il ne les exprimait pas, voilà tout.

Depuis vingt-cinq ans qu’il était au théâtre, il n’avait fait aucun progrès dans le métier d’acteur. Il appartenait toujours à la même maison, et cela se comprenait. On n’engageait pas Chabarre. On le gardait. Mais on le gardait bien, par exemple. Il était soudé. Il ne serait venu à l’idée de personne de remercier Chabarre, d’abord parce qu’il était impossible de lui dire merci, même en le renvoyant; mais surtout parce qu’une espèce de fatalité obligeait tout le monde à le subir.

Quand on arrêtait la distribution d’une pièce et que l’on arrivait aux rôles de comparses, le directeur disait: «Voyons, le second clerc de notaire... Chabarre?...» Le régisseur hochait la tête. «Il y a encore pas mal de texte, patron. Une dizaine de répliques... Je me demande s’il s’en sortira...»

On lui donnait donc le greffier (trois répliques). Le jour de la répétition, il arrivait avec son visage maigre, et lisait d’une voix sourde et totalement indistincte la première de ses phrases. Le régisseur lui faisait une observation, d’abord parce que c’était Chabarre, et qu’il était entendu depuis vingt-cinq ans que Chabarre ne donnait pas une réplique juste. Il recommençait à quatre reprises toujours sur le même ton, si toutefois on pouvait appeler cela un ton. De guerre lasse, on passait à d’autres exercices.

Chabarre avait depuis ses débuts touché comme appointements le minimum de ce que l’on pouvait donner. D’ailleurs, au point de vue matériel, il n’était pas à plaindre. Sa femme tenait à Charonne un petit commerce, qui les faisait vivre, pas trop étroitement.

Le samedi d’avant la générale, une scène avait un peu accroché. Elle n’était pas au point. C’était la scène où figurait Chabarre. Pourtant le mal ne venait pas de lui. Il disait ses trois répliques d’une façon aussi indistincte qu’au début, mais on avait renoncé à toute tentative d’amélioration.

Le lendemain, dimanche, c’était la dernière matinée de la pièce en cours. On ne pouvait donc pas répéter, le théâtre et les artistes étant pris. Or, la répétition des couturières était le lundi, et l’on allait jouer devant douze cents personnes. Il fallait absolument travailler, avant cette épreuve publique, la scène qui flanchait.

--Je ne vois qu’un moyen, dit l’auteur... Voulez-vous, demain dimanche, de dix heures à midi, venir répéter à la maison?

Les deux protagonistes et un autre comédien acceptèrent. Mais Chabarre s’approcha de l’auteur.

--Demain, je regrette... mais je ne pourrai pas...

--Vous ne pourrez pas, Chabarre?

--Non... parce que, le dimanche, j’ai mes élèves...

--Vos élèves?

--Oui, je fais un cours de diction chez moi, tous les dimanches matins...

Mme Cordelet

Mme Cordelet, duègne, habite depuis 35 ans la plus tranquille des maisons de la rue du Bac. Elle a dans son quartier de modestes, mais solides relations. M. Cordelet, son mari, est un ancien clerc d’avoué. Il est attaché au bureau de bienfaisance. Leur fils est employé de banque; il est marié et père de famille.

Mme Cordelet, jadis, a-t-elle eu des amants? C’est possible, ce n’est pas sûr.

Si elle en a eu, il y a si longtemps, que ça n’a jamais existé. D’ailleurs, le physique de Mme Cordelet, plus gai et accentué que séduisant, l’a beaucoup préservée...

Mme Cordelet est une fervente liseuse. Elle lit dans l’autobus qui l’amène à proximité du théâtre. Elle lit dans sa loge. Elle lira dans le métro passé minuit.

Le dernier métro... Qui dira la place qu’il tient dans les préoccupations des artistes? Si, par suite d’un entr’acte prolongé, la représentation a subi un retard de quelques minutes, toutes les pensées des personnages de la pièce sont concentrées sur ce point: aura-t-on le dernier métro? Le traître dont le châtiment est proche, le mari magnanime prêt à pardonner, la désenchantée qui va mourir, tous ne songent qu’à l’heure pressante, à la grille inexorable qui va murer la station.

Le démaquillage sera rapide, incomplet, et la dernière rame du métro emportera des individus au teint ocreux, à l’œil trop fatal. Mme Cordelet ne sera pas de ceux-là. Quitte à être obligée de s’en aller à pied, elle prendra tout son temps pour défaire sa figure, pour enlever la robe et la perruque extravagantes d’une manucure, procureuse à ses heures, qui favorise de louches intrigues et vend de la coco.

Même à un âge plus tendre, Mme Cordelet n’eût pas été corrompue par ses rôles. Les bonnes influences, seules, agissent sur les interprètes. Tels artistes, tels auteurs aussi, acquièrent une vertu édifiante, à force de proposer au public de l’honnêteté et de grands sentiments.

Un contre vingt

Voici que se termine notre voyage dans la jungle. Nous avons montré toutes les puissances du plateau liguées contre l’intrus...

Le directeur, l’administrateur, le secrétaire général ont leur bureau, les artistes ont leur loge, le chasseur de la direction règne en maître dans l’antichambre, le chef machiniste est le souverain du plateau et fait trembler le patron lui-même, la buraliste s’abrite derrière un guichet inexpugnable.

L’auteur n’a pas un coin de la maison qui puisse lui servir d’asile.

Quel crime a-t-il commis, cet étranger? Il a apporté sa pièce, c’est-à-dire le germe de vie faute duquel toute cette ruche resterait inactive. Aussi est-il déconsidéré et méprisé comme le mâle des abeilles. Certes, on lui a fait fête, le jour où il est venu, et l’on a poussé des cris de joie. Mais, peu à peu, les travailleuses agiles l’éliminent et il devient une espèce de parasite.

Il ne proteste pas: il ne pense qu’à l’enfant qui se crée, et pour qui il est le seul à se sentir des entrailles de père. Que sera-t-il, ce produit de son génie? Sera-t-il viable et vigoureux? Le pauvre auteur promène sur le plateau sa sensibilité inquiète et incomprise.

Il y a des années, je suivais, aux côtés d’un vieux maître, les répétitions d’une de ses pièces, et je m’étonnais ingénument de la façon cavalière dont lui parlait le directeur...

«Cela vous surprend, me dit doucement l’auteur dramatique, parce que vous appartenez à la famille des écrivains, et que vous voulez bien avoir du respect pour un de vos aînés. Mais la plupart de ces gens-là sont d’un autre bord, d’un autre pays, et n’ont en somme pas de raison de reconnaître une autorité dont ils n’aperçoivent qu’obscurément les droits.

«Ils ne savent pas combien notre métier est difficile, et combien de chances les plus forts et les plus habiles ont de faire fausse route. Ils attribuent haineusement à la maladresse ce qui n’est souvent que de la malchance, car les auteurs dramatiques n’ont pas toujours le hasard avec eux...»

Il me disait cela après la dernière répétition de travail... Le directeur avait émis des pronostics agressifs... Le maître en était à peine remis que nous fûmes abordés par une femme d’une dimension considérable et qui n’était autre que l’épouse même du directeur.

Peut-être, dans l’intimité, contredisait-elle parfois son mari. Mais, sur le plateau, devant l’ennemi, un devoir impérieux la poussait à renforcer brutalement l’autorité de son homme. Elle était très sûre d’elle-même. Sa compétence n’avait pas de limites (peut-être parce qu’elle ne les apercevait pas).

«Vous allez à un four, mon cher, dit-elle à l’auteur. Et, vous entendez, la femme qui vous parle ne s’est jamais trompée...»

Comme elle s’éloignait:

«Moi, je me suis trompé bien souvent, murmura le vieux maître; c’est peut-être ce qui m’a permis d’arriver à la situation que j’occupe, que j’occupe du moins à vos yeux déférents.»

Souvenirs

A cette époque de ma jeunesse, j’étais attaché comme secrétaire de la direction au théâtre de la Porte-Saint-Martin.

Mes fonctions consistaient à lire les manuscrits que la direction ne voulait pas jouer et à fournir ensuite aux auteurs des explications dulcifiantes.

J’avais aussi le droit d’assister, comme spectateur strictement muet, aux pièces que l’on mettait en répétition.

C’est ainsi que je vis répéter _le Colonel Roquebrune_, de Georges Ohnet.

Je n’avais pas pour Georges Ohnet une admiration sans réserves, mais j’étais loin de le considérer comme le seul mauvais écrivain de sa génération. Sans parler de son caractère, qui était celui d’un fort brave homme, j’estimais en lui de remarquables dons d’invention, et une faculté peu ordinaire d’attacher son public par une intrigue captivante.

Chez lui, l’invention était toujours assez méritoire.

Au troisième acte, quelqu’un disait à Roquebrune (mandataire secret de Bonaparte):

«Vous le prenez de bien haut, colonel!»

A quoi Constant Coquelin répondait:

«Je le prends de la hauteur de celui au nom de qui je parle!»

Phrase très claire, en somme, où la noblesse de l’intention l’emportait sans doute sur l’élégance de l’expression.

Un jour, je perçus ces mots, qui s’appliquaient au comte de Moigneville (gentilhomme que les conjurés soupçonnaient de trahison):

«Il a un pied dans tous les partis.»

Je m’approchai de Jean Coquelin, et lui dis à voix basse:

«S’il n’y avait que deux partis, ça irait bien. Mais il y en a davantage; ne trouves-tu pas que ça fait beaucoup de pieds pour un seul homme?»

Jean Coquelin glissa à Georges Ohnet une observation discrète et respectueuse. L’auteur modifia le texte, et l’on dit dorénavant du comte de Moigneville:

«Il a des intelligences dans tous les partis.»

Le mot pied était remplacé par le mot intelligence. La langue française a de ces ressources inespérées.

Mais, après la première, Francisque Sarcey écrivit, en racontant la pièce:

«M. de Moigneville qui a un pied dans tous les partis...»

Retrouvant, recréant d’instinct, le texte primitif, le prince de la critique refusait à son tour la qualité de bipède à l’infortuné comte de Moigneville.

Est-ce bien un succès?

Les trois actes de la comédie _Le Désir d’Henriette_, lus au directeur, firent sur ce quadragénaire énorme un effet moyen. Il dit à l’auteur: «Bien entendu, je te reçois, mais c’est parce que j’ai confiance en toi. Pour la pièce, je ne sais pas... Je suis un vieux routier. Mais mon théâtre me paraît un peu grand. Ça peut faire un succès, ou ça peut se ramasser. On sera fixé à minuit, le soir de la générale...»

L’auteur pensa: «Il n’y connaît rien.»

La lecture aux artistes fit un effet considérable.

Le directeur dit à l’auteur: «J’ai entendu ta pièce aujourd’hui pour la première fois. L’autre jour, tu me l’as lue comme un cochon. Aujourd’hui, je l’ai vue. Nous jouerons ça trois cents fois et nous ferons le plein deux cents jours.»

Ils s’embrassèrent. L’auteur déclara--et il le pensait--que le directeur était le premier homme de théâtre de Paris.

Les répétitions marchèrent sans un accroc et sans une dispute, d’autant que l’auteur et le directeur s’y trouvaient rarement en même temps. Ils donnaient aux artistes des indications contradictoires. Mais, dès qu’ils se rencontraient sur le plateau, ils arrivaient à corriger merveilleusement ces divergences, au grand contentement des interprètes qui se bornaient à déclarer, une fois le directeur et l’auteur partis, que c’était insupportable de travailler dans ces conditions-là.

Le soir de la générale, le premier acte, qui inspirait quelques craintes, marcha admirablement. L’auteur, aux nombreux amis qui vinrent sur le plateau, se bornait à dire: «Ceci n’est qu’un acte d’exposition. Attendez mon deux.»

Après le deux, les admirateurs revinrent, mais en moins grand nombre. Ils dirent à l’auteur que ça marchait très bien, mais:

Qu’on avait eu tort d’allumer le calorifère,

Que la robe de l’héroïne était trop mauve,

Qu’il y avait dans une baignoire une bande de gens ivres qu’on aurait bien dû expulser.

L’auteur attendait d’autres constatations. Il vit venir à lui un parent complaisant, qui affirma que c’était un triomphe. Il oublia volontairement que ce cousin était un bénisseur invétéré.

D’ailleurs, il comptait beaucoup sur le trois, qui était très gai, très en dehors.

Cet acte fut écouté par le public avec une satisfaction plutôt intérieure. Ce calorifère abominable empêchait les grosses manifestations. Après la chute du rideau, il y eut une récolte suffisante d’applaudissements pour le nom de l’auteur. On ne le demanda pas sur la scène, et il n’eut pas à faire triompher sa ferme résolution de n’y venir à aucun prix.

Deux amis seulement apparurent sur le plateau. Le directeur regardait l’auteur, ma foi! très amicalement.

L’auteur lui dit: «Hé bien! je crois qu’on peut s’embrasser.»

Le directeur avança sa grosse joue piquante.

L’auteur lui dit: «Enfin, tu es content?»