Part 3
L’AUTEUR. LE DIRECTEUR. OMER, premier rôle.
SCÈNE PREMIÈRE
L’AUTEUR, LE DIRECTEUR
(_Dans le cabinet du directeur_)
L’AUTEUR.--Vous savez, je suis empoisonné depuis la répétition d’hier. Je trouve qu’Omer n’y est pas du tout.
LE DIRECTEUR.--Mon vieux, est-ce vous ou n’est-ce pas vous qui l’avez demandé? Ce n’est pas faute de vous avoir prévenu, au moins! Omer, c’est entendu, le public l’a à la bonne; ça durera ce que ça durera. Pour le moment, ça dure encore, et Omer, qui compte là-dessus, n’en fiche plus une secousse. Et ce n’est pas un monsieur à qui on peut dire quelque chose. Vous avez voulu l’avoir, vous l’avez: il n’y a qu’à l’encaisser maintenant... Dites donc, mon petit, j’ai quelqu’un à recevoir. Je vous rejoins sur le plateau.
SCÈNE DEUXIÈME
L’AUTEUR, OMER
(_Sur le plateau_)
L’AUTEUR.--Écoute, je n’aime pas beaucoup ce que le patron t’a demandé de faire hier...
OMER.--Il faut le lui dire, mon vieux! C’est à moi que tu dis ça? Tu as fait ta pièce. Tu as le droit de la faire jouer comme tu l’entends.
L’AUTEUR.--Il est tellement susceptible! Si c’était plutôt toi qui lui disais que tu ne sens pas la scène comme ça?...
OMER.--Alors, c’est à moi qu’il en voudra. Je ne marche pas.
L’AUTEUR, _résigné_.--Il changera peut-être d’avis tout seul...
OMER.--Plus sûrement, en tout cas, que si on lui fait la moindre observation.
SCÈNE TROISIÈME
OMER, LE DIRECTEUR
(_A l’avant-scène, pendant que l’auteur est en conversation avec une petite interprète, au fond du plateau._)
OMER.--C’est curieux, ni au un, ni au deux, ni au trois, je ne retrouve ma bonne impression de la lecture. C’est creux. C’est banal... On pourrait peut-être lui dire de retravailler son deux...
LE DIRECTEUR.--Il l’abîmera davantage. Je sais ce qu’il peut faire maintenant. Il est encore capable d’apporter un travail de premier jet qui ne soit pas trop débecquetant. Mais si on lui dit de modifier, il ne voit plus clair, et il fait des bêtises. On va jouer la pièce telle quelle: ça donnera ce que ça donnera.
OMER.--Et alors, les indications qu’il nous envoie! Dire qu’il faut avoir l’air d’écouter ça!
LE DIRECTEUR.--Il n’a jamais eu la moindre idée du travail d’avant-scène. Heureusement que, devant moi, il n’ose pas s’en mêler.
SCÈNE QUATRIÈME
L’AUTEUR, OMER, LE DIRECTEUR, PLUSIEURS AMIS
(_Après la répétition générale. Des applaudissements _assez_ copieux ont salué le nom de l’auteur. Il est venu du monde sur le plateau en _assez_ grand nombre, et les compliments, _assez_ abondants ont paru _assez_ sincères. Sur la scène, on croit _assez_ au succès. L’auteur y croit peut-être un peu trop._)
L’AUTEUR, _embrassant le directeur solennellement_.--Voilà le grand homme de théâtre à qui je dois mon succès! (_A Omer, qu’il embrasse._) Mon vieux, tu as été génial! Encore une belle bataille que tu m’as fait gagner!
OMER, _sincère_.--Avec une pièce pareille! Tu n’as rien fait de plus beau! Et je ne vois personne à l’heure actuelle...
LE DIRECTEUR, _sincère_.--Je ne m’y suis jamais trompé.
ÉPILOGUE
Le lendemain, la presse est tiède, la location un peu traînante. L’auteur, en les adjurant de ne pas divulguer ses paroles, confie successivement à vingt-quatre amis, et toujours avec sincérité, qu’il est trahi par l’interprétation et massacré par le metteur en scène.
Le chef d’orchestre
Il dirigeait, dans un théâtre de comédie, quatre musiciens, installés en coulisse, et chargés de créer l’atmosphère, pour la grande scène de séduction du trois.
Petit homme sans prestige extérieur, il s’efforçait d’être chevelu, compensant la rareté de ses crins par leur longueur. On voyait par place, sous le ramenage incomplet, des îlots de cuir jaune, stériles en poils, mais généreux en pellicules.
Je crois qu’il profitait de son emploi de chef d’orchestre pour faire entendre sournoisement des morceaux de sa composition.
J’avais amené à une répétition de travail un ami d’enfance avec qui j’avais déjeuné. Mais il eut beaucoup de peine à suivre ma pièce, constamment hachée d’interruptions par le directeur, qui avait décidé ce jour-là de s’occuper surtout des bruits des coulisses.
L’acte de la séduction se passait à Fiesole. Une toile de fond qui, dans une pièce précédente, avait représenté les environs d’Hyères, évoquait cette fois avec la même complaisance un paysage florentin. Serge, appuyé à une balustrade, glissait des paroles perverses dans la nuque troublée de Madame Alfonso. J’avais particulièrement soigné ce passage, et je guettais d’un œil oblique l’impression de mon ami d’enfance... A ce moment, le directeur, assis près de nous à l’orchestre, cria d’une voix formidable:
--Et la musique!
Tout le monde s’arrêta. Serge, abandonnant la séduction de Madame Alfonso, se tourna vers le patron:
--Mais elle joue, la musique... Nous l’entendons parfaitement d’ici...
--C’est moi qui dois l’entendre. Où est le chef d’orchestre?
Le chef d’orchestre apparut sur le plateau, et s’avança jusqu’au trou du souffleur. Il regarda dans le noir de l’orchestre: on eût dit un gros insecte apeuré... Une voix autoritaire précisa l’emplacement du patron.
--Où faites-vous votre musique? Je n’en entends pas une broque.
Le gros scarabée était peu habitué au langage humain. Nous perçûmes un bourdonnement vague. Le régisseur apparut à son tour et d’une voix qui passait bien la rampe:
--La musique est dans la régie.
--Il faudrait ouvrir la porte de fer.
--Elle est ouverte, patron. Mais la régie est peut-être un peu loin...
--Alors qu’il mette ses musiciens sur le palier.
Nous attendîmes sans trop de patience le déménagement, qui s’opérait dans le lointain. Les quatre musiciens étaient sans doute plus ou moins vieux ou infirmes, ou simplement pas pressés. Enfin le régisseur annonça que tout était installé. Serge adressa à Madame Alfonso des phrases alliciantes qui, pour avoir été entendues déjà, n’en émouvaient pas moins la brave jeune femme... Soudain les violons se firent entendre, et l’on n’entendit plus qu’eux.
--Assez! rugit le directeur.
Le régisseur et l’insecte envahirent à nouveau le plateau, troublant une fois de plus le tête-à-tête des amoureux.
--C’est un peu fort, cette fois? demanda le régisseur.
--C’est-à-dire que ça devient un concert sur de la pantomime... Laissez-les sur le palier, mais fermez à demi la porte de fer.
Cette fois le changement fut plus rapide, les exécutants n’ayant pas à bouger. Serge, qui avait de la suite dans les idées, repartit à la conquête de Madame Alfonso... Musique.
--Ça va maintenant, dit le tout-puissant.
La scène se poursuivait, Serge de plus en plus incliné sur sa proie palpitante... Mais il ne touchait pas encore au but. De nouveau la voix dictatoriale emplit le théâtre, scandant des mots:
--Qu’est-ce que c’est cet air d’enterrement?
Réapparition de la bestiole affolée... On finit par discerner une phrase:
--C’est bien l’air que vous m’avez demandé l’autre jour...
--Je ne vous ai jamais demandé ça!... dit le patron avec une mauvaise foi vigoureuse... C’est d’une tristesse épouvantable. Changez-moi ce morceau-là.
La scène reprit. Serge recommença son attaque perfide avec la même ardeur, jusqu’à l’intervention des musiciens, qui provoqua un hurlement du patron.
--Cette fois, ce n’est plus l’enterrement, c’est le bastringue...
Par la suite, il se prononça durement sur la valeur musicale des morceaux, sans savoir de qui ils étaient, et peut-être en s’en doutant. J’étais navré, parce que mon ami allait mal juger ma pièce. Mais il était heureux et flatté d’assister à une répétition de travail. Et puis, que mon œuvre fût bonne ou mauvaise, s’en souciait-il tellement? Le directeur, lui, était heureux aussi, car il se sentait omnipotent et infaillible. Quant au chef d’orchestre secoué, il sentait grandir à chaque bourrade son orgueil intérieur et son mépris pour ces gens qui ne comprenaient rien à son génie.
L’ami de la maison
L’ami de la maison est la plus considérable des personnalités sans mandat.
Il n’a pas une apparence physique bien déterminée, mais je le vois plutôt entre deux âges, et assez grand. Oui, il est mieux quand il est grand. Un oisif semble encore plus oisif quand il est de haute taille.
On le voit arriver pendant la répétition, à n’importe quelle heure de l’après-midi. Alors que les amis de ces dames osent à peine s’aventurer au fond obscur du plateau, l’ami de la maison vient parfois jusqu’à la rampe. Sans arrogance et sans déférence, il tend la main à l’auteur, qui la serre distraitement. Sa présence est si naturellement admise que personne ne la remarque plus, et qu’elle ne trouble en rien le travail de la scène.
Il est si intime avec le directeur qu’ils ne se disent jamais bonjour. D’ailleurs, quand ils sortent ensemble après la répétition, ils ne s’adressent pas la parole. Le véritable ami est celui à qui on n’a rien à dire. Il contente à la fois notre sauvagerie et notre besoin de sociabilité.
L’ami de la maison a peut-être dans la vie d’autres occupations. Il est à la Bourse, ou au Palais, ou dans l’industrie: il n’est pas question de cela dans les conversations.
La plupart du temps, ce n’est pas un amateur de théâtre. S’il vient dans la maison, c’est que son ami en est le maître. Il eût fréquenté de la même façon un restaurant ou un journal.
Il arrive que, devant l’auteur, le directeur pose une question à l’ami de la maison. Mais ce n’est pas du tout pour causer. Il lui demande: «Tu aimes ce deux, toi?» ce qui veut dire: «Déclare nettement qui tu n’aimes pas ce deuxième acte.» Et l’ami obéit, avec la plus grande docilité. Il est évident que le directeur ne tient pas à cette opinion, et qu’il ne l’a sollicitée que pour fortifier, aux yeux de l’auteur, la sienne propre, à qui elle donnera tout de même un petit supplément de poids.
Si l’auteur, loin du directeur, coince dans un couloir l’ami de la maison, il faut qu’il s’y prenne avec adresse pour obtenir de lui un avis indépendant.
--Franchement, la scène du trois vous a-t-elle choqué?
L’auteur est un être ingénu qui s’imagine encore qu’avec ce simple adverbe: franchement, il va faire naître de la franchise...
--Le patron veut que je coupe cette scène? Ne trouvez-vous pas que cela enlèverait tout intérêt à la scène finale?
Ces trois mots imprudents: «Le patron veut...» permettent à l’ami de la maison de prendre position.
--S’il vous dit de la couper, vous savez, n’hésitez pas!
L’important, pour l’ami de la maison, est de rester solide dans la maison.
Ajoutons, pour achever de le décrire, qu’il est célibataire d’aspect. Mais il n’est pas rare, le soir de la générale, de le voir au troisième rang d’orchestre, à ses places attitrées, à côté d’une dame encore jeune, assez forte, la plupart du temps, et qui montre sans voile des épaules charnues, visiblement conjugales.
Elle apparaîtra sur le plateau, à la fin du spectacle, au moment des compliments enthousiastes ou dévoués. Elle sera du souper intime, offert par le directeur et sa femme.
L’ami de la maison s’est promené dans les couloirs, et a recueilli les opinions défavorables à la pièce. Mais il ne les rapportera que lorsque la soirée a été indécise, et pour faire croire à la cabale, la bienheureuse cabale qui sauve l’amour-propre des auteurs.
L’ami de la maison a quelquefois, très rarement, une maîtresse dans la maison. Mais il faut pour cela que le directeur en ait une aussi. Alors, il semble que ce soit pour faire comme le patron, et ne pas le désobliger par l’exemple d’une vertu intempestive.
Madame la couturière
Elle apparaît un jour ou deux avant la répétition des couturières. La première fois, elle est suivie de deux employées qui portent d’énormes cartons remplis de robes encore incomplètes, ou bien de robes achevées, qui soulèvent le plus souvent une désapprobation générale. Mais madame la couturière ne s’émeut pas et rapporte le lendemain, miraculeusement, des toilettes toutes différentes.
L’auteur est toujours consulté, bien entendu... Il pense à sa pièce et regarde sans voir. Il dit d’abord que c’est très bien, puis, si l’on dit le contraire, il déclare que la robe est impossible.
... Pendant les deux dernières répétitions qui précédèrent la répétition des couturières, j’avais rencontré plusieurs fois, dans les coulisses et les couloirs, la forte dame extrêmement distinguée à qui incombait le soin d’habiller ma principale interprète. Le jour où l’on répéta la pièce d’affilée, devant une vingtaine de personnes qui, pour la plupart, avaient de petits rôles et des loisirs pour écouter leurs camarades, la dame était derrière moi, à deux ou trois rangs de distance. On avait ri dans les parages où elle se trouvait. J’espérais que c’était elle, mais c’était peut-être deux petits acteurs complaisants qui avaient ri à la lecture et riaient encore par tradition chaque fois qu’ils entendaient les mêmes répliques.
Au premier entr’acte, au deuxième et à la fin de la pièce, la dame ne m’avait rien dit, et pourtant je m’étais arrangé pour passer tout près d’elle; on ne nous avait pas encore présentés; mais j’espérais qu’un élan d’enthousiasme allait la précipiter dans ma direction.
Il me sembla, à cause de son silence, que cette dame avait un goût sévère et qu’elle ne se laissait prendre ni aux plaisanteries des passages gais, ni à l’émotion des scènes tristes. Et cette émotion me parut pour la première fois un peu chiquée... Toute la pièce, décidément, était factice et puérile... Il fallait d’autre pâture intellectuelle à cette personne sérieuse, directrice d’une grande maison parisienne.
Le soir de la générale, j’écoutai courageusement la pièce dans la salle et je supportai comme un stoïcien une déception sans cesse grandissante. Le premier acte avait passé. Le deuxième acte fut plus pénible. Et il me sembla que le troisième eût été parfait si on l’eût placé après les deux premiers actes d’une tout autre pièce.
J’étais à mon poste à tous les baisser de rideau pour attendre les amis. Mais un vent de plus en plus âpre dépeuplait, d’entr’acte en entr’acte, le morne plateau.
A la fin de la pièce, trois héros vinrent me serrer la main...
En somme, ce n’était pas le four... Non, très probablement, ce n’était pas le four...
Comme je me dirigeais vers la loge de mon interprète principale, je trouvai brusquement devant moi madame la couturière.
--Mes compliments, monsieur le triomphateur!
... Je la regardai... Elle avait l’air si absolument sincère que je n’osai dissimuler mes sentiments...
--Ça n’a pas été tout à fait comme j’aurais voulu...
Je m’attendais, après l’ampleur de son apostrophe, à ce qu’elle protestât incontinent.
Mais elle se borna à dire, à ma triste surprise:
--Que voulez-vous! Ça ira mieux une autre fois...
Alors, pourquoi cette dame m’appelait-elle triomphateur? Le triomphe, pour elle, ne représentait-il donc pas des chars, des fanfares, des rois vaincus enchaînés?
Ou bien «triomphateur» désignerait-il simplement un auteur qui venait d’être joué?
Après tout, étant données les difficultés dont on triomphe pour arriver à ce résultat, le mot n’était peut-être pas aussi impropre qu’il en avait l’air.
Le tapissier
A la suite d’accords mystérieux avec l’administrateur, c’était la maison Gradis qui nous prêterait les meubles, pour le premier et le troisième actes de ma pièce nouvelle.
La maison Gradis, jusque-là, s’était peu occupée de meubles de théâtre, avant que son récent directeur, M. Aurélius, lui donnât cette orientation. M. Aurélius était un jeune dieu, imberbe et bouclé. Je fis sa connaissance dans le bureau de notre patron, et il me parut d’une grâce infinie. Il me pria, me supplia de lui prêter un manuscrit, pour établir «l’ambiance» de ma pièce. Il me déclara qu’il lui était impossible de travailler autrement, qu’il était choqué de voir à quel point les tapissiers se souciaient peu d’ordinaire de l’esprit de «l’œuvre» qu’ils avaient à meubler. J’étais charmé d’avoir trouvé un tel collaborateur, d’autant qu’il me parla de tous mes ouvrages, qu’à l’entendre il connaissait par cœur (les titres, semblait-il, exceptés). Il avait découvert dans mes livres des qualités singulières (inaperçues de l’auteur lui-même).
Il quitta le bureau avec des saluts onduleux. J’étais encore émerveillé de tous ses dithyrambes, quand le patron, âme médiocre, prononça cette phrase, sans me regarder, et en rangeant mollement les papiers de son bureau:
«Eh ben! j’espère qu’en voilà de la pommade...»
Les meubles arrivèrent trois ou quatre jours avant la première, par détachements successifs. Ils précédaient largement les décors, car le décorateur, un vieux routier, avait la bonne tradition d’arriver toujours en retard.
Un jour, à l’heure de la répétition, j’aperçus sur la scène deux énormes lampadaires, au milieu de ce qui serait plus tard le modeste intérieur du «un», salon de petits employés gênés. C’était ainsi que M. Aurélius avait conçu l’ambiance de ma pièce. Il n’y avait qu’à s’incliner. Mais le patron ne s’inclina pas. Il signifia à M. Aurélius d’avoir à remplacer ces ornements imprévus par un machin beaucoup plus simple. Je fus stupéfait de voir avec quelle facilité l’artiste tapissier cédait sur ce point, et apportait peu d’intransigeance dans la défense de ses conceptions.
C’est ce qui m’encouragea, dès le lendemain, à protester contre un lit de repos, de dimensions inusitées, qui envahissait la scène, au milieu de ce qui devait être le boudoir du trois. Aucun meuble aussi évocateur n’était prévu dans les indications du manuscrit. Il promettait toutes sortes d’ébats, et serait une source de déceptions pour le spectateur frivole.
Je demandai qu’on enlevât ce meuble. M. Aurélius regarda le patron, qui fit un geste de neutralité. (J’avais sans doute eu tort de ne pas lui laisser l’initiative de cette proposition.)
Je mesurai en cette circonstance la limite de mon autorité. Le lendemain, le meuble était encore à sa place. Il semblait qu’il fût vissé au plancher.
J’élevai une voix où je m’efforçai de mettre le plus de courroux possible; mais elle restait moins menaçante que plaintive... M. Aurélius regarda le patron, qui ne dit mot.
Seulement, le lendemain, quand le décor fut posé, on s’aperçut que le lit de repos empêchait simplement trois portes de s’ouvrir. M. Aurélius dut faire enlever le meuble, perdant l’occasion de trouver dans la foule éventuelle des spectateurs un acheteur pour ce vaste laissé-pour-compte.
Il subsista entre le tapissier et moi un léger froid. Ma victoire, trop aidée par des événements extérieurs, ne me donna aucune satisfaction morale. Quant au tapissier, il sentait qu’il avait altéré sans compensation l’image d’esthète désintéressé qu’il avait voulu me fournir de lui-même.
Le jeune directeur
Le jeune directeur peut être, en certains cas, âgé de soixante-cinq ans. Mais, le plus souvent, il est jeune. C’est un monsieur qui a voulu avoir son théâtre. Il l’a maintenant, et il est installé dans un cabinet, dont la porte s’orne de cette inscription, fraîchement repeinte: DIRECTION.
Il est encore extrêmement poli avec les auteurs en vue. C’est avec déférence qu’il leur demande des manuscrits. Mais aussitôt que l’un d’eux lui apporte un gros cahier de papier à couverture orange, il devient subitement méfiant... Il se dit que certainement cette pièce a été refusée par des directeurs plus vieux.
Et, cependant, l’auteur a bien pris soin de se procurer une copie toute neuve.
Le directeur reçoit la pièce, jugeant à la réflexion qu’il est avantageux pour son théâtre de débuter avec un nom d’auteur connu.
Il a commencé par déclarer qu’aucune distribution ne serait trop brillante ou trop coûteuse... Malheureusement, les vedettes convoitées ne sont pas libres. De l’étoile à mille francs par jour, on glisse mollement à de pâles nébuleuses, ou à des astres déchus, passés de la première à la troisième grandeur.
Le directeur change alors d’idéal et déclare qu’il veut former une troupe d’ensemble.
Il modifie également ses vues en ce qui concerne la publicité. Il parlait d’abord de placards quotidiens dans tous les grands journaux, et les murs de Paris devaient disparaître sous les «quadruple colombier». Les couloirs, les stations et les tunnels du métro célébreraient sans trêve, de Dauphine à Nation, de Maillot à Vincennes, l’attrait de la pièce nouvelle et la gloire de la jeune direction...
Tous ces projets éclatants sont remis à plus tard. Il prétend, après avoir affirmé le contraire, qu’il ne faut pas de publicité préventive, mais un lancement énorme, aussitôt que l’on sera sûr, par l’accueil de la générale, de l’excellence du produit. Espérons qu’il ne changera pas d’avis une fois encore, et ne proclamera pas que le meilleur adjuvant pour une pièce, c’est la publicité parlée.
Son attitude avec l’auteur a évolué progressivement. Les premiers jours, il l’appelait maître, puis monsieur Untel, puis Untel tout court.
Et, pourtant, ce jeune directeur est, de sa nature, un bon petit garçon, très modeste. Mais, dès son avènement, l’administrateur, le secrétaire, le régisseur, les artistes l’ont hissé sur un pavois et ont allumé autour de lui tous les parfums de l’Arabie... Entretenue par les louanges, une foi considérable en lui-même lui a gonflé la poitrine et relevé le menton.
C’est maintenant un vrai directeur, assis sur un trône de certitude, isolé du reste du monde par le rideau de ses courtisans.
La mère de la petite Gazul
La petite Gazul a sept ans. Elle répète dans ma pièce le rôle d’un petit garçon qui réconcilie, par son charme angélique, son grand-père irrité et sa grande sœur coupable.
La petite Gazul arrive à la répétition sous la conduite de sa mère, une ancienne choriste, qui n’a fait qu’un court séjour au théâtre, le temps de connaître un électricien un peu bellâtre que le Destin avait marqué au front pour procréer la petite Gazul. Puis la mère de la petite Gazul avait épousé un placier en quincaillerie, qui s’imaginait sans doute être le père de l’enfant. «Quelle histoire si cela venait jamais ses oreilles!» disait à tout venant la mère de la petite Gazul.
La petite Gazul, qui joue le rôle du petit Armand avec une intelligence merveilleusement précoce, est dans la vie une petite fille plutôt arriérée pour son âge, et aussi, il faut le dire, très mal élevée, bien que--ou parce que--sa mère ne cesse de s’occuper de son éducation. Elle s’en occupe avec une autorité mêlée de ménagements, car c’est, en somme, la petite Gazul qui fait vivre la famille.
Pendant les répétitions, la mère a sa place marquée au fond du plateau. Elle est assise là toute la journée, ayant sur ses genoux le manteau, le béret et la toque en faux astrakan de la jeune artiste. Elle est entourée de deux ou trois dames qui attendent leur tour de répéter et qui écoutent avec intérêt toute la vie enfantine de la petite Gazul, la façon dont elle a été nourrie jusqu’à deux ans avec du lait de vache et de l’eau sucrée, son habitude de dormir le jour et de bavarder toute la nuit, son goût de la toilette, son refus absolu d’aller à l’école... «C’est moi qui la fais travailler», affirme très sérieusement sa mère.
Les dames artistes, quand la petite vient au fond du plateau, la prennent sur leurs genoux et la câlinent, car les artistes tiennent beaucoup à accuser leurs sentiments de famille, maternels ou filiaux. Elles aiment aussi à montrer leur instruction et l’on a du mal, aux répétitions, à les empêcher de dire: «Tu as-z-eu tort, ou deux heur-z-et demie.»
C’est donc l’occasion pour ces dames de parler de leurs enfants. La belle Laure a déjà bien du souci avec le sien, un garçon de treize ans, étonnamment haut et grand pour son âge. Le fils de Daisy Bertin n’a que dix ans. Daisy lui fait repasser son histoire sainte.
«Il vous pose des questions insupportables. Ainsi, l’autre jour, cette histoire de Joseph et de la femme de Putiphar... J’ai eu de la peine à m’en sortir.
«--Ah! celle-là, dit Laure, l’histoire du manteau! Je ne la raconterai jamais à un enfant.
«--Pourtant, il y a façon de s’en tirer, dit Daisy.