Part 2
Parmi ses fonctions, la plus honorifique est de mettre en scène aux premières répétitions, quand le metteur en scène attitré n’est pas encore arrivé à son poste. On appelle cela débrouiller. C’est un travail très utile sans doute, mais dont rien ne subsistera aussitôt que le seigneur de ces lieux aura pris l’affaire à son compte. Tel personnage qui, selon les premières indications, entrait lentement au premier plan à gauche, fait maintenant irruption par la porte du fond. Le régisseur assiste avec une inconscience apparente à cette faillite de ses conceptions. Son emploi a changé maintenant: il consistera à remplacer, le manuscrit en mains, tous les artistes qui manquent à la répétition, à soupirer les plaintes de l’ingénue encore en déplacement sur la Côte d’Azur ou à hurler les grossièretés du hobereau, pour qui on n’a pas encore trouvé l’interprète idéal ou simplement convenable.
Il a encore d’autres fonctions délicates. Le matin, à 8 heures, il se met en campagne pour s’occuper de tous les meubles que le magasin du théâtre n’est pas en état de fournir. C’est lui également qui découvre les phénomènes: l’homme qui doit, en coulisse, imiter le rossignol, le montreur d’ours et son ours pour la fête villageoise du «un». Il s’occupe en général du recrutement des artistes de second plan.
Ce pouvoir souverain que, dans les premières répétitions, il avait à l’avant-scène, il le retrouvera quelques jours après le succès, quand il dirigera, cette fois en maître absolu, les répétitions des doubles.
Souvent, pas toujours, ces répétitions se font un peu à la flan, comme le maniement d’armes dans la cour du quartier, quand c’est un gradé modeste qui surveille l’exercice et que l’officier de semaine n’est pas en vue.
Les doubles, c’est un certain nombre de personnages secondaires qu’une angine subite des protagonistes appellera un soir à un rôle capital. Honneur éphémère et surtout obscur, car les notes de presse, pendant tout le temps que durera le remplacement, resteront singulièrement muettes sur cette substitution. C’est seulement quand le titulaire aura repris son rôle que l’on rendra un tardif hommage à «M. Troupanel qui, pendant la maladie de son camarade, etc.». L’important est que les spectateurs soient désormais assurés de trouver la vedette à son poste et ne soient plus exposés à y rencontrer M. Troupanel.
M. Troupanel sait tout cela et témoigne de peu d’ardeur à apprendre le rôle de son glorieux camarade. Parfois, pour doubler la _prima donna_, on est obligé d’engager une artiste en dehors du théâtre. Celle-là, si elle est jolie et si elle a une bonne réputation de talent, ne s’y met pas non plus avec beaucoup de fougue. Elle sait très bien que si le bruit se répand qu’elle fera de l’effet dans le grand rôle, la vedette la plus fragile de santé est capable de retrouver une robustesse à toute épreuve et ne manquera pas une représentation.
L’accessoiriste
L’accessoiriste, comme son nom l’indique, est chargé du service des accessoires. C’est lui qui s’occupe des verres, des assiettes, des filets de sole en banane, du blanc de poulet en biscuit, du champagne en eau gazeuse, du cognac en eau teintée, des lettres, des télégrammes, des poignards, des revolvers.
Il ne se manifeste pas dès les premières répétitions. Les artistes boivent encore dans des verres absents et savourent avec délices des mets impondérables. Le vicomte, au moment où il doit exhiber le document révélateur, a plongé la main dans une des poches intérieures de sa jaquette, en a sorti rien du tout, qu’il a tendu fièrement à la comtesse. Celle-ci a lu la lettre fatale dans la paume de sa main ouverte, comme une femme pour qui la chiromancie a des secrets imprévus.
Peu à peu des accessoires provisoires ont fait leur apparition. La table du souper, que doit recouvrir un jour une nappe somptueuse, est pour le moment un pauvre meuble en bois blanc. On sable un champagne invisible dans des gobelets cabossés.
L’accessoiriste a dans son tiroir des billets de la Sainte-Farce, auxquels il tient comme à des vrais billets. Quand, à la représentation, Serge tendra au vicomte une liasse des fausses banknotes, celui-ci les mettra à l’abri dans son pardessus boutonné. Mais il ne les possédera pas longtemps. Car, à peine sorti de scène, il verra se dresser devant lui l’accessoiriste, qui lui dira simplement: «Mes billets». Et le vicomte, sans piper, lui remettra le produit de son chantage.
Le vicomte, depuis les répétitions, a beaucoup changé. Il s’est vieilli, ou plutôt il a cru se vieillir. Il a étendu sur ses cheveux une sorte de confiserie argentée. Ainsi, il paraît à peine l’âge qu’il a vraiment dans la vie.
Pour garantir les personnages de la pièce contre un froid imaginaire, on a allumé une lampe à verre rouge dans la cheminée, derrière un solide feu de bois en tôle. C’est là que la comtesse jettera le paquet de lettres, que l’accessoiriste recueillera pieusement de l’autre côté du décor, pour la représentation suivante.
Il y a des accessoires qui ne peuvent resservir, tels que les enveloppes à cinq cachets rouges, que l’on décachète violemment. Ces enveloppes, c’est l’orgueil de l’accessoiriste, qui les prépare chaque soir avec amour. Et pourtant, il est bien rare qu’on le félicite de son zèle. Mais sa satisfaction intime lui suffit. Il aime son métier et serait très heureux s’il n’avait pas un souci cruel: les armes à feu, dont il a la garde et dont il doit assurer le bon fonctionnement.
Quand le revolver, qui devait abattre le traître, rate sinistrement, à la joie indécente du public, il y a quelqu’un, en coulisse, qui blêmit et qui chancelle, atteint au plus profond de son honneur.
Brec
Dans ce théâtre où l’on répétait ma pièce, Brec était depuis trente-cinq ans un employé minuscule, par la taille et par la fonction. Employé à quoi? Aux accessoires, peut-être; mais il n’était pas accessoiriste en pied. C’était lui qui faisait les commissions de tout le monde, quand le groom de la direction était absent ou trop nonchalant. Brec allait chercher une voiture pour l’auteur, un petit pain pour la comédienne affamée, ou, sur l’injonction du régisseur, apportait un crayon presque toujours sans mine. Cinq ou six fois dans sa vie, à des changements de directeur, on l’avait essayé comme souffleur aux répétitions, mais son registre vocal se composait de deux voix, une imperceptible et l’autre formidable, capable de couvrir l’artillerie d’une armée en pleine préparation d’attaque. Quand on l’avait entendue, cette voix étrange, on regardait Brec avec une telle stupeur qu’il n’osait plus la sortir.
Le groom de la direction, la femme de ménage du concierge, le chasseur de la poste étaient tous, et de très haut, les supérieurs de Brec sur qui, de tous les degrés de la hiérarchie, des injures tombaient sans relâche, mais elles ne lui arrachaient même pas un sourire. Il attendait la fin du chapelet, puis faisait un signe de tête, comme pour dire à l’insulteur: «Vous pouvez disposer».
Brec était le plus indifférent des martyrs. C’est à peine si parfois, de la plus petite de ses deux voix, il disait au chasseur: «Ferme!» ou: «Ça va!» au groom de la direction. Des artistes et des auteurs il recevait parfois un petit pourboire qu’il accueillait sans grâce et sans hostilité, d’un simple hochement de tête approbateur.
Les légendes les plus romanesques et les plus contradictoires circulaient sur sa vie privée. Personne ne les avait contrôlées, car il habitait dix minutes plus loin que le point terminus de son métro. On prétendait qu’il était de noble famille et d’autres racontaient qu’il avait une femme énorme et onze enfants perpétuellement en bas âge.
Les auteurs nouveaux de la maison ne manquaient pas, le soir de la générale, de demander à Brec: «C’est un succès?» De mémoire d’homme, il avait toujours répondu: «Pour sûr», ayant remarqué d’instinct qu’il n’y avait pas pour lui de réponse plus profitable.
Brec aimait-il le spectacle? On ne l’a jamais su. Entré dans la maison à l’âge de onze ans, Brec, qui avait entendu aux répétitions les bribes de cent vingt pièces inédites, vu périr ou prospérer douze directeurs, monter et décliner autant de gloires d’artistes, Brec n’était jamais allé au théâtre.
Le prix de Diane en matinée
_Le marquis de Hottebrède, ses cheveux noirs cachés sous d’épais cheveux blancs, le visage soigneusement ridé, est sur le point d’entrer en scène, pour sa grande scène du troisième acte. A ce moment le traître Fourval, qui vient de poser ses conditions à la marquise, sort de scène, laissant Claire de Hottebrède effondrée sur un beau canapé ancien, prêté au théâtre par un grand tapissier._
LE MARQUIS, _au traître_.--Ça doit être couru à cette heure-ci. Il est quatre heures dix... Puisque tu n’es pas de la fin du trois, tu devrais faire un saut jusque chez le bistro, où les résultats sont affichés...
LE TRAÎTRE, _timidement_.--Oh! mon vieux, maquillé comme ça...
LE MARQUIS.--Ça n’a aucune importance. Il n’y a personne dans les rues... Tout Paris est à Chantilly ou à la campagne. Non, mon vieux, vas-y. J’ai six louis d’engagés dans la course, tu donneras le résultat à Fauvel. Il me l’apportera avant mon agonie.
LE TRAÎTRE.--Oh! tu fais de moi ce que tu veux! (_Il sort, pendant que le marquis, après s’être fortement voûté, entre avec trente années de plus pour la grande scène qui a fait le succès de la pièce (déjà 234 représentations), et s’avance jusqu’au canapé._)
LA MARQUISE, _levant la tête, et suffoquée de surprise pour la deux cent trente-cinquième fois_.--Renaud!
LE MARQUIS.--Je vois que vous ne m’attendiez pas. (_Elle se lève. Il s’approche du canapé et s’y assied. Elle est en face de lui. Ils se regardent en silence._)
LA MARQUISE, _bas_.--T’as l’résultat?
LE MARQUIS, _entre ses dents_.--On va l’apporter. (_Haut._) Je ne suis pas seul, madame... Notre fils me suit à quelques pas. L’heure des explications a sonné.
LA MARQUISE.--Gérald, Gérald va m’être rendu!... Ah! quoi que vous fassiez de moi, je serai trop heureuse!... Il me semble entendre son pas... Ah! quelle émotion!
LE MARQUIS, _bas_.--Je comprends. (_Entre Gérald (Fauvel). Il se jette dans les bras de sa mère, qui l’embrasse avec frénésie._)
GÉRALD, _bas, dans le cou de sa mère_.--Pellsie première.
LA MARQUISE, _bas_.--Et Frisky?
GÉRALD, _de même_.--Nulle part.
LA MARQUISE, _de même_.--Crotte!
LE MARQUIS _a suivi anxieusement cette scène. Il est un peu loin d’eux. Il se lève et, changeant pour ce jour-là la mise en scène, s’avance jusqu’au couple. (Noblement.)_--Quels que soient vos torts et vos fautes, je n’ai pas voulu mourir sans vous avoir réunis. (_Il perd la respiration. Dans un souffle_)... Eh bien?
LA MARQUISE, _bas_.--Pellsie.
LE MARQUIS, _de même_.--Pellsie! (_Haut, mais faiblement._) Il y a des châtiments trop inhumains pour qu’une créature humaine les prononce... (_Bas._) Et je l’avais l’autre jour à Saint-Cloud. (_Haut._) Je suis soulagé parce que mes forces m’ont porté jusqu’ici. Mais... mais... (_Il s’abat lourdement et adroitement sur le sol. Gérald et la marquise se précipitent sur son corps._)
GÉRALD.--Mon père!
LA MARQUISE.--Pardonne-moi, Renaud!
GÉRALD.--Son cœur a cessé de battre.
LE MARQUIS, _bas_.--Où est Esmée?
GÉRALD.--Troisième.
LE MARQUIS.--Chouette. Je l’avais en couverture... Ça va faire du six contre un au moins... (_Il meurt heureux._)
Loisirs
J’ai reçu la lettre suivante que je tiens à transcrire fidèlement:
«Monsieur,
«Vous avez publié, il y a quelques semaines, un petit article, intitulé: _Le Prix de Diane en matinée_, où vous montriez des artistes dramatiques qui, pendant qu’ils interprétaient un drame des plus austères, demeuraient préoccupés par les paris qu’ils avaient faits aux courses. L’inconvénient de ces fantaisies est de laisser croire qu’il n’y a place dans l’esprit de certains comédiens que pour des soucis aussi frivoles. Je tiens à protester au nom de ceux qui, comme moi, ne parient jamais aux courses, et consacrent le meilleur de leur soirée à jouer au poker.
«Ma protestation, si vous le voulez bien, restera anonyme... Aussi bien, hélas! garderait-elle ce caractère, vis-à-vis de vos lecteurs, même si je signais de mon nom... Je suis peu connu, mon rôle se bornant la plupart du temps à faire part à des personnages de la pièce, titrés ou riches, de l’arrivée, dans une antichambre supposée, d’autres personnages importants, et de quitter la scène sur la réplique: «Faites entrer.»
«Je suis parfois en habit noir, d’autres fois en livrée à boutons de cuivre. Depuis quelques semaines, sans doute parce que mes maîtres sont de nouveaux riches (je ne connais pas exactement la pièce) ou bien parce que mon auteur a des idées un peu conventionnelles sur la tenue des domestiques du grand monde, je porte une culotte et une chaude perruque blanche, qui ne reste heureusement sur ma tête que pendant les courts instants de ma présence en scène.
«Le reste du temps--et il en reste--je suis installé dans la loge somptueuse d’une jeune fille ruinée et persécutée, en compagnie d’un vieux duc qui, lui non plus, n’est ni du «deux» ni du «trois». Nous jouons au poker.
«Là, les différences de classe, établies arbitrairement par l’auteur, disparaissent tout à fait, et chacun reprend le rang qu’il mérite... L’humble serviteur que je suis domine de cent coudées le vieux duc (qui n’a d’ailleurs que 22 ans). J’ai l’habit d’un valet, mais j’ai l’âme d’un bluffeur de premier ordre...
«Ci-joint mon nom et celui de mon théâtre, que vous voudrez bien ne pas publier. Mais venez nous voir un soir, vers 9 h. 1/2. Vous ferez le quatrième.
«Mes sentiments les meilleurs. X...»
Oui, monsieur X..., j’irai certainement vous voir un soir. Et je vous rappellerai le souvenir glorieux de Joliet, de la Comédie-Française, qui, lorsqu’il n’était pas d’un acte, n’hésitait pas à quitter rapidement son costume, à reprendre pour une demi-heure ses habits de ville pour aller continuer une partie d’échecs au café de la Régence. Les vrais joueurs ont ainsi de ces traits magnifiques, dont les âmes mesquines de ceux qui ne jouent pas ne peuvent comprendre la beauté.
Le feu sacré
Ce grand garçon est toujours bien habillé. Donnons-lui vingt-cinq, trente ou trente-cinq ans, sans préciser, car il n’est pas seul de son espèce.
Il a certainement la vocation du théâtre, et c’est d’autant plus méritoire qu’il n’a aucune espèce de dons... Il est en bois et met une voix sourde et monotone au service d’une intelligence médiocre.
Mais sa taille avantageuse, l’élégance de ses costumes permettent de l’utiliser et de lui confier le rôle de monsieur en smoking qui, au début d’un acte, écoute, le cigare à la bouche, un autre fumeur visiblement plus important. Ou bien encore, il est le jeune homme, en pantalon et chemise blancs, qui passe au fond du théâtre, une raquette à la main. Parfois il a la gloire d’être censé faire la cour, à la cantonade, à l’héroïne, et sera même honoré, dans la pièce, des soupçons d’un jeune premier à 10.000 francs par mois.
Mais, d’une façon générale, ce qui lui arrive se passe en coulisse. Il case donc assez vite son rôle dans sa mémoire et peut employer ses loisirs à écrire des lettres sans nombre aux auteurs qui, bien entendu, sont toujours des «maîtres».
Au nouvel an, la première carte que ces écrivains reçoivent est celle de ce fidèle.
Il s’éloigne passablement de l’ancienne conception des acteurs errants, compagnons sans souci, méprisés par les marchands drapiers. C’est un garçon sobre, réservé d’allures, mesuré dans ses propos. Il n’aime ni l’aventure, ni la fantaisie, ni même le théâtre. Il lui plaît seulement d’exercer la profession d’artiste dramatique. Voilà en quoi consiste son feu sacré.
Flamme point négligeable, certes, puisqu’elle le stimule sans cesse et le pousse à écrire ses lettres inlassables aux auteurs, à leur faire, à des intervalles courts et réguliers, de persévérantes visites.
«Maître, ce n’est pas mon genre de me mettre en avant et de venir parler de moi. Il faut que je me force...»
C’est qu’il est sincère. Il faut qu’il se force. Mais il se force bien.
Les Attributs du pouvoir
On s’illusionne souvent sur la puissance des gens, sous prétexte qu’ils semblent occuper un emploi d’une haute importance, et qu’ils sont vêtus d’un costume impressionnant.
Il y a une quinzaine d’années, un dimanche, je passais, vers deux heures, devant un grand théâtre du Boulevard. On y jouait _le Bossu_, une pièce que je ne me lasserai jamais de revoir... J’y retrouve, à chaque représentation, ma haine fidèle du tortueux Gonzague et mon éternelle sympathie pour Cocardasse et Passepoil... Je suis les péripéties du drame avec angoisse, comme si ce qui est écrit et que je sais par cœur n’était pas définitif, et comme si le traître allait échapper, ce jour-là, à la fatalité du texte.
J’entrai par l’escalier des artistes, salué par un geste amical du concierge qui me connaît très bien (pas sous mon nom d’ailleurs, car il m’a donné un jour le nom d’un de mes confrères; mais ceci n’est qu’un détail, et l’important est d’être connu).
La lumière du jour pénètre rarement dans les coulisses des théâtres, même en matinée. Je me dirigeai vers la Régie, où un artiste d’un certain âge était assis devant un petit bureau. Il jouait dans la pièce et se trouvait tout habillé et tout maquillé pour entrer en scène.
--Bonjour, comment ça va? Y a-t-il moyen d’assister à la matinée?
--Oh! monsieur... je suis désolé... J’ai les ordres les plus sévères. En l’absence du directeur et du secrétaire, on me défend de donner des entrées à qui que ce soit... Je vous prie de ne pas m’en vouloir. Mais je n’ai aucun pouvoir pour cela, et c’est une consigne formelle à laquelle je suis forcé d’obéir...
Celui qui parlait ainsi n’était autre que le Régent de France, vêtu d’un habit somptueux, magnifique, couvert de pierreries, orné par surcroît d’un large cordon bleu clair qui ne se donnait pas à tout le monde.
Le texte de Mme de Juxanges
La personne qui, dans la pièce précédente, avait répété--jusqu’au troisième jour avant la générale--le rôle de la concierge du deux avait reçu cette fois la mission d’incarner, dans la pièce nouvelle, une femme du grand monde, Mme de Juxanges.
La liste des personnages féminins comprenait d’abord l’héroïne, puis la mère de l’héroïne, puis la rivale d’amour de l’héroïne, puis toutes les bonnes, puis Mme de Livrac, puis Mme de Juxanges.
Il n’y avait pas, entre ces derniers noms, la petite conjonction «et» qui eût donné à l’interprète de Mme de Juxanges une apparence de «vedette américaine».
Mme de Livrac, elle, était chargée de deux phrases: «Je le crois galant homme», et, plus loin: «Vous verrez qu’il fera sa soumission.» Mme de Juxanges n’avait rien à dire. Le jour de la lecture, on lui remit une feuille de papier, qui portait dans le coin, en grosses lettres de ronde: Mme de Juxanges. On indiquait simplement sur quelles répliques de ses camarades elle devait entrer, puis sortir.
Le directeur avait dit à l’auteur: «Il faudra lui donner une petite phrase.» Puis il avait dit à sa pensionnaire: «On vous piquera quelques mots.»
Chaque jour, à midi trois quarts pour une heure, Mme de Juxanges arrivait la première à la répétition dans une longue six-cylindres, don de M. Roibourg, grand brasseur d’affaires, et commanditaire de la maison. L’automobile stationnait devant l’entrée des artistes jusqu’à cinq heures. Pendant ce temps, Mme de Juxanges, assise sur une chaise rustique dans l’ombre du plateau, entretenait une conversation un peu stagnante avec la cuisinière du trois et le facteur du deux.
D’ordinaire, M. Roibourg arrivait, ses affaires brassées, vers cinq heures, et prenait livraison de Mme de Juxanges.
Le directeur, à deux ou trois reprises au cours des répétitions, avait dit à l’auteur: «Lui avez-vous mis sa phrase?» L’auteur répondait toujours: «Demain.» A vrai dire, il éprouvait une difficulté singulière à prêter la moindre réflexion ou remarque à un personnage aussi peu défini.
Pourtant il dit de lui-même, quelques jours avant la générale, en voyant répéter Mme de Juxanges: «Il faut que je lui donne sa phrase.» Mais le directeur, par esprit de contradiction, avait dit à mi-voix: «Il y a des choses plus pressées. Établissez-moi d’abord votre baisser de rideau du deux, qui n’y est pas du tout.»
Ce qui ne l’avait pas empêché de demander sévèrement, le lendemain:
--Et la phrase de cette petite?
Enfin, visité par l’inspiration, l’auteur trouva: Mme de Juxanges dirait à Mme de Livrac:
--_Je ne suis pas très tranquille sur le destin de ce petit ménage._
Le jour de la générale, ce propos de mondaine avertie fut proféré très au-dessous du ton par une personne étranglée d’épouvante. On entendit cependant ceci:
--_Je ne suis pras tès tancrille sur le dessin de ce petit mén..._
La finale _age_, ce serait pour une autre fois.
Il y eut simplement aux fauteuils un petit: Oh! oh!... isolé, qui, si discret qu’il fût, fut perçu de la salle entière.
A l’entr’acte, dans un coin obscur du plateau, le directeur passait quelque chose de sérieux à M. Roibourg.
L’auteur, qui faisait ses visites aux loges, n’entra pas dans le 15, où Mme de Juxanges, en larmes, disait à sa compagne de loge, la miss institutrice du trois:
--Je n’ai eu... je n’ai eu... mon texte... qu’il y a sept jours...
Amateurs de théâtre
La tournée Espéron avait pris le train à la gare Saint-Lazare pour faire apprécier aux riverains des stations de la Manche un vaudeville un peu usé à Paris.
Deux compagnons bénévoles s’étaient joints à la troupe et profitaient des réductions de tarif accordées à l’impresario. C’étaient Jacques Bouzin, camarade sérieux de Mado Madolon, et Philippe Cru, qui s’intéressait à la jeune Pomonard.
Jacques et Philippe étaient des quinquagénaires bien confirmés, réparés avec soin, mis à neuf et repeints.
Mado Madolon avait joué plusieurs rôles de commère au music-hall. Cet emploi exige surtout de la beauté, aujourd’hui que les commérages de la commère sont réduits à leur plus simple expression. Il s’agit surtout, au moment où défilent les pierres précieuses ou les fourrures, de lancer au public des indications succinctes, d’une voix nette, sans passion.
Pomonard était la fille d’une femme de ménage, qui l’avait amenée avec elle un jour qu’elle travaillait en extra chez M. Cru. M. Cru avait reconnu tout de suite chez cette petite des dons sérieux pour le théâtre. Il l’avait fait engager par un de ses commandités, à d’honorables appointements qu’il avait élevés, sur sa propre cassette, à un chiffre moins honorable.
Pendant les représentations, Cru et Bouzin, qui connaissaient suffisamment la pièce, attendaient la fin du spectacle dans le hall du casino.
--De gentilles petites, dit Bouzin.
--Oui, dit Philippe, elles ont pour nous de la gratitude, et savent ne pas trop nous la montrer.
--Croyez-vous qu’elles nous voient aussi âgés que nous sommes?
--J’en ai peur, dit M. Cru.
Un silence...
--Sommes-nous si vieux que cela? dit M. Bouzin.
--Ça dépend de l’emploi qu’on nous donne. Pour figurer dans des conseils d’administration, nous avons l’âge qu’il faut, la «bouteille» nécessaire, une vigueur d’esprit encore appréciable. Mais pour d’autres ébats...
--La foi vous manque, dit M. Bouzin.
--Oui, dit M. Cru. Je me dis trop que, la petite et moi, on n’est pas très bien assortis. Ça me gêne. Quand je sors avec elle, je n’ai pas la satisfaction esthétique de former un groupe harmonieux.
--Ah! si l’on pouvait rajeunir! dit Jacques. Voyez-vous qu’un magicien surgisse, et qu’il exauce un vœu à notre choix? Mon souhait à moi serait d’apparaître aux yeux de Mado avec l’âge d’un garçon de trente ans...
--Moi, dit Philippe songeur, je souhaite autre chose. Je voudrais croire moi-même que j’ai trente ans...
--Vous avez peut-être raison, dit, après réflexion, M. Bouzin.
Il y avait devant eux, dans une glace vraiment mal placée, deux messieurs qui leur ressemblaient d’une façon frappante, en plus vieux. Ils allèrent s’asseoir ailleurs.
L’entente cordiale