La faune des plateaux

Part 1

Chapter 13,703 wordsPublic domain

TRISTAN BERNARD

La faune des plateaux

PARIS ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR 20, RUE RACINE, 20

Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays.

Il a été tiré de cet ouvrage: quinze exemplaires sur papier de Hollande numérotés de 1 à 15

et vingt exemplaires sur papier vergé pur fil Lafuma numérotés de 16 à 35

DU MÊME AUTEUR

Chez le même éditeur:

CORINNE ET CORENTIN, roman. LE JEU DE MASSACRE. L’ENFANT PRODIGUE DU VÉSINET, roman. LE POIL CIVIL (Gazette d’un immobilisé pendant la guerre). LE TAXI FANTÔME.

Chez d’autres éditeurs:

VOUS M’EN DIREZ TANT! nouvelles (avec Pierre Veber). CONTES DE PANTRUCHE ET D’AILLEURS, nouvelles. MÉMOIRES D’UN JEUNE HOMME RANGÉ, roman. UN MARI PACIFIQUE, roman. SOUS TOUTES RÉSERVES, nouvelles. DEUX AMATEURS DE FEMMES, roman. SECRETS D’ÉTAT, roman. NICOLAS BERGÈRE, roman. MATHILDE ET SES MITAINES, roman.

Essais et nouvelles:

AMANTS ET VOLEURS. CITOYENS, ANIMAUX, PHÉNOMÈNES. LES VEILLÉES DU CHAUFFEUR. SUR LES GRANDS CHEMINS. SOUVENIRS ÉPARS D’UN ANCIEN CAVALIER.

THÉATRE COMPLET (t. I, II et III parus).

Pièces éditées séparément:

LE FARDEAU DE LA LIBERTÉ. LES PIEDS NICKELÉS. ALLEZ, MESSIEURS. L’ANGLAIS TEL QU’ON LE PARLE. LE NÉGOCIANT DE BESANÇON. JE VAIS M’EN ALLER. LES COTEAUX DU MÉDOC. LE VRAI COURAGE. LE CAMBRIOLEUR. UNE AIMABLE LINGÈRE. LE CAPTIF. SILVÉRIE OU LES FONDS HOLLANDAIS (avec Alphonse Allais). LE PETIT CAFÉ. TRIPLEPATTE (avec André Godfernaux). LE PEINTRE EXIGEANT.

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.

Copyright 1923, by ERNEST FLAMMARION.

Une variété d’auteur

Le directeur est à l’avant-scène. Il a posé une chaise contre la rampe. A côté de lui, un homme tient le manuscrit et, stoïque sous mille invectives, souffle leur rôle aux acteurs. C’est un personnage aux cheveux bouclés, de vingt-cinq à soixante-dix ans, et dont on ne sait s’il est un noble ruiné ou un prolétaire non enrichi.

La répétition est commencée depuis une heure pour le quart. A deux heures et demie arrive un homme pesant, à qui le directeur tend une main distraite, sans le regarder, et qui prend place également à l’avant-scène sur une chaise avancée à la hâte par le deuxième régisseur. L’auteur--car c’est lui--a pris un air migraineux pour excuser son retard. Mais personne ne lui demande d’explication, cet incident n’ayant rien d’exceptionnel.

Il met un pince-nez pour suivre attentivement la répétition, darde un regard perçant sur les protagonistes, mais n’écoute pas un mot de ce qu’ils disent et se demande anxieusement quel prétexte de thérapeutique il va trouver pour s’en aller à quatre heures...

Non pas qu’il se désintéresse du sort de la pièce que l’on répète. Mais il sait qu’il y a encore trois semaines de répétitions, c’est-à-dire une éternité.

Il se lève et dit au directeur à voix basse:

«Je vous quitterai dans une heure, j’ai un rendez-vous chez mon notaire...» Le directeur lui fait un signe d’acquiescement qui ne veut rien dire, et attirant son attention sur la scène que l’on répète: «Regardez-moi ça. Il y a un trou... Il ne peut pas lui dire ce qu’il lui raconte, s’il n’est rassuré sur le sort de l’enfant.»

L’auteur réfléchit sans penser à rien, puis déclare: «Vous avez raison. J’arrangerai ça.

«--Il faudrait l’arranger tout de suite, dit le despotique directeur. Autrement, ils ne l’apprendront pas...

«--Je ne peux pas improviser un texte. Ce n’est pas du travail sérieux...»

Sur l’ordre du directeur, on installe l’écrivain dans le bureau de la régie.

«Tâchez de me donner une plume qui marche», dit-il avec autorité au régisseur. Il sait que toutes les plumes du théâtre sont rétives. Mais ce jour-là, c’est un fait exprès, on lui donne une plume excellente.

«Surtout qu’on ne me dérange pas!»

On ferme la porte, mais elle est vitrée, et il faut changer un peu la position du fauteuil, de façon à tourner le dos à la vitre. Ainsi, la tête inclinée sur la poitrine par l’engourdissement d’une digestion un peu lourde donnera aux indiscrets du couloir l’impression d’une attitude méditative.

D’autres fois, l’auteur alléguera qu’il veut écouter la pièce de la salle, et il s’installera, pour méditer, au fond d’une baignoire obscure.

En somme, c’est un travailleur sérieux, qui ne veut travailler qu’à tête reposée. Mais il n’est pas sûr que, dans le théâtre, on ait cette opinion de lui. N’y a-t-il pas un peu d’ironie dans le respect que l’on témoigne à son labeur? Aurait-on l’irrévérence de le soupçonner de paresse? Ces gens-là ne le comprennent pas. C’est un artiste libre, et qui ne veut travailler qu’à ses heures. Ces heures sont-elles fréquentes? Voilà qui ne vous regarde pas.

Un numéro bien agréable

La générale n’aura lieu que le mois prochain, et ce n’est pas encore le moment du coup de feu. Il n’y a donc personne sur le plateau à une heure vingt, bien que la répétition soit à une heure pour le quart...

Si, tout de même, il y a quelqu’un, qui est là depuis dix minutes.

C’est l’auteur, qui s’abrite dans l’ombre. Il ne veut pas avoir l’air d’être arrivé trop tôt. Il n’ose pas s’emporter contre les retardataires. Il masque son énervement sous une politesse douloureuse.

Enfin, voici un accessoiriste. L’auteur a quelque chose à lui dire. Il a des observations prêtes pour tout le monde...

--Vous êtes-vous procuré le calepin pour le deux?... Il faut que Saint-Gaston joue avec dès maintenant, afin de l’avoir bien dans la main...

Mais déjà il s’est précipité vers une vieille personne qui semble aveugle et qui tâtonne pour trouver sa chaise. C’est la souffleuse, une femme distinguée, dont on aimerait avoir l’avis sur les pièces qu’elle souffle. Or, elle n’en parle jamais... (Peut-être les chefs-d’œuvre perdent-ils leur saveur à être ainsi émiettés mot par mot?)

--Madame, lui dit l’auteur, pensez bien à envoyer à Jenny le «Bien joué, Alfred!» du premier acte. Hier, elle l’a attendu. Et ça loupe le mouvement...

... Ah! le chef machiniste!

... Dites donc, Grosguillaume, le décor du deux que vous nous avez présenté hier, est-ce qu’il n’est pas un peu dur à équiper? Vous savez qu’il me faut des entr’actes de dix minutes, pas plus. Autrement tout fiche le camp!

Mais voici qu’Il apparaît sur le plateau, Lui, le Directeur, le Patron, le Capitaine, le Maître avant Dieu...

L’auteur lui parle de la date. Si le directeur est pressé et veut passer le plus tôt possible, l’auteur dit en gémissant que la pièce est difficile et qu’il faut avoir le texte bien dans la bouche une bonne semaine avant la première... Si le directeur a le temps d’attendre et déclare qu’il ne passera pas avant trois semaines, c’est à l’auteur d’être impatient, pour mille raisons: il faudrait passer pour le Salon de l’Aéro... la pièce ne doit pas être répétée trop longtemps, afin que les interprètes ne s’en fatiguent pas et gardent leur fraîcheur d’impression...

Ce n’est pas que l’auteur ait l’esprit de contradiction... Mais il est inquiet... Il suffit qu’on l’engage dans un parti très net pour qu’il en craigne les conséquences. Alors il fait contrepoids de toutes ses forces en faveur du parti contraire, jusqu’au moment où l’on se range à son avis: il n’en faut pas plus pour le faire passer dans l’autre camp.

Après avoir conseillé au jeune premier, à la répétition de la veille, d’insister sur un sourire ironique, il se dit tout à coup que cette indication peut être dangereuse et il essaie maintenant de ramener son interprète à plus de naïveté... Hier, il a dit à l’ingénue qu’elle pleurait trop. Maintenant, il craint qu’elle ne soit un peu sèche.

Le secrétaire du théâtre traverse le fond de la scène. Ce n’est pas encore le moment de faire le service de générale. Mais l’auteur lui rappelle pour la septième fois qu’il lui faudra deux avant-scènes... Et puis cette recommandation qu’il oubliait pour les notes de publicité...

Tout ce qu’il fait là, ce n’est pas pour embêter le monde. Mais il a beaucoup de soucis et veut les faire partager à son prochain. Et puis, vraiment, on est à la veille d’un grand événement qui doit révolutionner le globe, la première de son œuvre! Il ne peut supporter que l’on soit calme... Car s’il est doux de ne pas s’en faire quand tout s’agite autour de vous, il est révoltant de voir des gens qui ne s’en font pas, autour de votre âme agitée...

Le Maître

C’est un auteur célèbre.

On l’appelle maître et il mérite magnifiquement ce titre, car il est désormais incapable de s’instruire.

Depuis trente ans, ses qualités sont toujours les mêmes et de plus en plus perfectionnées et pures... mais il n’a plus de défauts... Il ne commet, hélas! plus d’erreurs.

Quand il commence une pièce, il sait où il va. Presque tous les spectateurs le savent aussi.

Le vieux Louis XIV disait: «On n’est plus heureux à notre âge.» Le secours de la vénérable expérience a remplacé la collaboration du jeune Hasard. Jadis, un poète eût comparé notre dramaturge à une auto vagabonde, trop rapide, d’allure trop saccadée, aux freins insuffisants et qui capotait parfois dans les fossés.

Maintenant le même poète le regarderait comme un tramway somptueux qui accomplit implacablement son itinéraire sur des rails solides.

Le maître n’écrirait plus un ouvrage dont il ne serait pas entièrement satisfait. Il est sûr de ce qu’il écrit. L’équilibre de son œuvre lui donne une satisfaction intérieure qui peut-être n’est pas fatalement partagée par les personnes du dehors.

Sur le plateau, il est entouré d’une admiration universelle, un peu goguenarde chez le petit personnel qui le regarde comme un personnage surnaturel, mais légèrement infirme et gâteux.

Les jeunes femmes du théâtre le considèrent avec respect. Il lui est difficile de frayer avec elles comme il en a sans doute le secret désir... Comment descendrait-il de son pavois?

Il n’a pas, comme jadis Jupiter, la ressource de l’incognito et ne peut adopter, pour rassurer ses partenaires, le dandysme onduleux du cygne ou la franche simplicité du taureau campagnard.

Quand il a lu sa pièce aux artistes, ils l’ont écoutée en silence et des applaudissements résolus ont salué la fin de chaque acte; c’est qu’on est tranquille et que le jugement de chacun est à l’abri; on est certain que la pièce est belle, étant signée de lui.

Puis, les répétitions se prolongent. A force de vivre avec le chef-d’œuvre monstrueux, on s’est familiarisé et la terreur admirative décroît à vue d’œil.

Le jour de la générale, il peut arriver que le public médusé acclame la pièce du bon maître. Alors tout le personnel du théâtre retrouvera son admiration. Ou bien la salle sera consternée. Alors on décidera que le maître est en déclin.

Dans ce cas, il aura toujours la ressource de se dire que la générale rend des jugements de première instance et que l’appel n’interviendra que des années après.

Il pourrait se dire cela aussi, et peut-être plus justement, s’il obtient un triomphe, car l’acclamation, en présence d’une œuvre nouvelle, est encore plus sujette à caution que le dénigrement. Mais, dans ce cas, comment ne pas encaisser le jugement et ne pas l’estimer définitif?

Le Criminel

--Vous comprenez, monsieur l’inspecteur, si je vous ai demandé au commissariat, c’est que je ne veux pas être exposée à des ennuis. Il y a deux ans, l’on m’a fait des reproches qui m’ont joliment tourmentée, la fois que je n’ai pas averti pour l’assassin de la rue Pigalle, qui était venu ici dans la maison, comme on l’a su après par l’enquête. Il avait des manières qui pouvaient donner la suspicion, je le veux bien, mais de là à se figurer ce qu’il était!... Celui d’aujourd’hui est assurément bien plus bizarre... J’ai lu encore ce matin, sur le journal, un forfait de vol dans une bijouterie... Ça m’a saisie, quand la personne qu’est avec lui est sortie un instant de la chambre pour me raconter ce qu’elle avait été à même de remarquer...

--C’est après déjeuner qu’il est venu?

--Un peu avant trois heures. Il y a une heure de cela... Il a demandé une de ces dames sans trop choisir, et commandé du champagne... Il paraît qu’il ne tient pas en place dans la chambre, parlant, parlant, sans finir ses phrases, posant des questions et n’écoutant pas les réponses. «Y a-t-il longtemps que t’es ici?» ou bien: «Raconte-moi comment t’as commencé?» Tout ça pour causer, comme pour s’étourdir... Mais on voit bien que ça ne lui change pas les idées...

L’inspecteur dit qu’il n’y avait pas de présomptions suffisantes pour arrêter un homme, mais qu’on pouvait toujours le prendre en filature. Il avait d’ailleurs amené un camarade, qui l’attendait en bas. Lui-même descendit aussi, et alla flâner sur le trottoir. On convint d’un signal de rideau à une fenêtre, quand le type descendrait à son tour.

Vers cinq heures moins le quart, le type sortit. C’était un homme assez élégant, entre deux âges, ni grand ni petit. Il ne donnait pas de signes d’agitation. Mais les hommes de police ne s’y trompèrent pas: son allure était saccadée, et il serrait les dents. Il marcha pendant dix minutes, assez vite, puis, arrivé à un coin de rue, il s’arrêta, parut hésiter, s’engagea dans une petite ruelle, bordée de vieilles et sordides maisons. Les inspecteurs ne le suivirent pas tout de suite, pour ne pas se faire repérer... Mais, à trois maisons de là, l’individu entra dans une allée.

Au-dessus de la porte, un écriteau: _Entrée des artistes._ Les inspecteurs montèrent carrément l’escalier. Le palier était envahi par des gens. Le type était au milieu de cette foule. On l’entourait, on lui pressait les mains, on l’embrassait...

--Mon vieux, tu n’as jamais rien fait d’aussi beau.--Quelle conception et quelle exécution!--C’est la plus belle générale depuis la guerre! Ça se jouera deux ans!--Mais qu’est-ce que tu fichais pendant les entr’actes? On t’a cherché partout...

Le Secrétaire Général

Le secrétaire général apparaît sur le plateau pendant la répétition, pour dire un mot au directeur. Si celui-ci est occupé à régler une scène, il attend que le patron ait fini et semble suivre pendant quelques instants le travail... C’est encore un sujet de déception pour l’auteur, car il est rare que cet auditeur lui dise: «Ah! que c’est beau!» Évidemment aussi, il est difficile d’apprécier une pièce sur quelques répliques... Mais l’auteur comprend mal qu’on puisse approcher de son chef-d’œuvre sans en être ébloui. Sa pièce est une pièce de drap d’or, dont chaque échantillon doit susciter une admiration impossible à taire.

Au fond, bien que le secrétaire général soit un homme de lettres, les pièces jouées sur ce théâtre ne l’intéressent pas. Il dit bien à l’auteur: «Je n’ai pu assister à la lecture, mais je vous applaudirai à la générale.» Ce n’est pas vrai. Il sera encore au contrôle une demi-heure après le lever du rideau, d’abord parce que c’est dans ses attributions et ensuite parce qu’il aime mieux ça.

Quelques jours avant le grand jour, il a déclaré qu’il était accablé de demandes de places et que le théâtre était trop petit de moitié. «Ah! vous pouvez dire que votre pièce est attendue!», telle est la phrase qu’il sert invariablement à tous les auteurs, cependant que ceux-ci se lamentent parce que les annonces ont été mal faites et que le grand événement leur semble rester inaperçu... Tout à l’heure encore, en venant à pied au théâtre, l’auteur a croisé des passants uniquement occupés de leurs affaires, et des boutiquiers qui causaient sur le pas de leur porte de toute autre chose que du fait historique en préparation.

Le secrétaire a remis à l’auteur un paquet considérable pour son service de première et de générale... L’auteur dit à peine merci, car il sait ce que contient cet énorme pli: quelques rares fauteuils d’orchestre, des balcons de troisième rang de côté, pour des personnes presbytes qui n’ont pas peur du torticolis, et des places de foyer et de troisième galerie pour ceux des amis d’enfance, fournisseurs et petits créanciers qui ne sont pas sujets au vertige.

L’auteur aborde le secrétaire dans son bureau et, selon son tempérament, hurle ou gémit... Le secrétaire, pour toute réponse, lui montre la feuille de générale toute noircie de noms. Il énumère les servitudes du théâtre, les bailleurs de fonds, la vieille propriétaire de quatre-vingt-onze ans, la longue (et lourde) chaîne des sous-locataires, les avocats, avoués, marchands d’autos de la maison... Le secrétaire répète une fois de plus que son métier est infernal... Pourquoi n’en change-t-il pas? L’attrait du pouvoir compenserait-il ce dur martyre?

L’auteur reverra le secrétaire général quelques semaines plus tard, le jour où, les recettes flanchant, on a mis une autre pièce en lecture. L’auteur voudrait que personne ne se doutât de ce cataclysme qui le déshonore... Mais, fatalement, dans la semaine, les journaux insèrent une petite note, louant la prévoyance de ce directeur, qui, malgré les formidables recettes de la pièce en cours, pense à monter un autre ouvrage... pour un avenir très éloigné... L’auteur est arrivé au théâtre, écumant ou lamentable, toujours selon son tempérament... Mais personne ne sait qui a fait passer cette note. Tous ceux que le malheureux interroge répondent avec de délicieux visages de fillettes innocentes.

Si l’auteur est navré et humilié, c’est à cause de ses amis qui croyaient, s’imagine-t-il, que son œuvre était partie pour une longue carrière. Il a tort de s’en faire sur ce point. Depuis la générale, les amis ont une idée bien arrêtée, et leur seule surprise est que la pièce ait pu aller jusque-là.

Édouard Audoir, rédacteur à l’“Espoir”

_C’est la veille de la générale, on répète le deux dans le décor du un. Omer, le grand premier rôle, est agité. Sur une observation de l’auteur, il s’asseoit et boude._

LE DIRECTEUR.--Omer, allons! pas de nervosité...

OMER.--On s’énerverait à moins. Voilà trois semaines que nous répétons la scène dans un sentiment qu’on n’a pas changé. La veille de la répétition, il faut tout chambarder.

L’AUTEUR.--Il ne s’agit pas de tout chambarder; c’est une nuance que j’indique. C’est trois fois rien...

LE DIRECTEUR.--Alors si ce n’est rien, laissez-le tranquille.

L’AUTEUR, _se montant_.--J’ai le droit de parler ici autant et plus que n’importe qui.

LE DIRECTEUR.--Eh bien! parlez, mon vieux, parlez tant qu’il vous plaira! _Il quitte le devant de la scène et va s’entretenir avec l’administrateur qui est au fond du plateau. Il affecte une grande indifférence. L’auteur s’en va d’un autre côté. Il voit tout à coup devant lui un gros petit jeune homme blond._

ÉDOUARD AUDOIR.--Maître, je suis M. Édouard Audoir, rédacteur à l’_Espoir_. M. Carbignac, notre directeur, tient particulièrement à vous être agréable et m’a recommandé de vous faire un long article d’avant-première.

L’AUTEUR.--Excusez-moi, je suis en pleine répétition.

ÉDOUARD AUDOIR.--J’attendrai, maître, j’attendrai.

L’AUTEUR, _revenu à l’avant-scène, aux artistes, d’une voix un peu étranglée_.--Alors reprenons. (_A Omer._) Joue la scène comme tu la sens.

OMER.--Ah! maintenant, je ne la sens plus du tout. (_Sans s’adresser à l’auteur._) C’est vrai qu’on a besoin de tout son sang-froid. C’est tout de même nous qui paraissons en scène et qui payons de notre personne. On devrait bien ne pas nous troubler quelques heures avant la générale.

L’AUTEUR, _avec un grand effort de bonhomie_.--Allons, allons, que tout soit oublié, reprenons.

_Omer et sa partenaire reprennent la scène, d’abord avec une fatigue volontaire; peu à peu, ils se laissent gagner par le jeu et ils recommencent à «en mettre». Tout a l’air de s’arranger quand le directeur revient brusquement à l’avant-scène._

LE DIRECTEUR, _vif_.--Tout ça n’est pas du travail. Nous perdons notre temps. (_Autoritaire._) On ne répétera plus. La pièce passera demain telle qu’elle est.

L’AUTEUR.--Il faut pourtant revoir cette scène qui n’est pas sue.

LE DIRECTEUR.--J’ai dit qu’on ne répétait plus.

L’AUTEUR, _sentant la nécessité d’un sacrifice humain_.--Je m’en vais. Travaillez tout seul. On ne me reprochera plus de gêner le travail. (_Il va dans le fond et tombe sur Édouard Audoir qu’il ne reconnaît pas._)

ÉDOUARD AUDOIR.--Édouard Audoir, rédacteur à l’_Espoir_. Maître, pourrais-je vous interroger?

L’AUTEUR.--Je vous en prie, après la répétition.

ÉDOUARD AUDOIR.--C’est que la copie du courrier doit être donnée avant sept heures à l’imprimerie...

(_L’Auteur se résigne et Édouard Audoir tire son carnet._)

LE DIRECTEUR, _à l’Auteur_.--Est-ce que vous leur avez donné le mot de sortie pour Claire?

L’AUTEUR, _redescendant à l’avant-scène en essayant de mettre le plus de dignité possible dans son oubli des injures_.--Je l’ai donné hier à Madorec.

MADOREC, _le régisseur, apportant le manuscrit_.--Voilà.

LE DIRECTEUR.--C’est ça le mot de sortie?

L’AUTEUR.--Eh bien! il est suffisant. Et je crois que ce sera un effet.

LE DIRECTEUR.--Bon, bon, si vous le croyez c’est déjà quelque chose. Et d’ailleurs nous n’avons plus le temps d’en trouver un autre pour demain. Enchaînons pour la sortie et dites votre mot.

(_Claire dit son mot de sortie. L’auteur fait entendre un petit grognement d’approbation._)

LE DIRECTEUR, _d’une voix profonde_.--Il vaut mieux qu’elle sorte sans rien dire.

L’AUTEUR.--C’est vous qui avez demandé un mot de sortie?

LE DIRECTEUR.--Je n’ai pas demandé celui-là. Mes enfants, répétons, répétons. La scène des deux hommes... Est-ce qu’on a fait des coupures?

L’AUTEUR.--J’ai pensé, je crois qu’il serait dangereux de faire des coupures franches.

LE DIRECTEUR, _avec une résignation bien ostensible_.--Bon, bon, disons tout le texte, tout le texte.

L’AUTEUR.--Il vaut mieux qu’il y ait une petite longueur et ne pas risquer d’être obscur.

LE DIRECTEUR.--Voulez-vous être bien gentil, laissez-nous donc travailler.

L’AUTEUR, _se rebiffant_.--Que je vous laisse travailler!

LE DIRECTEUR.--Eh bien! oui, nous passons demain. Vas-y Omer, vas-y Sénéchal. Toute votre scène, toute votre scène, sans en perdre un mot...

L’AUTEUR.--C’est intolérable, je m’en vais...

LE DIRECTEUR.--Adieu.

_L’auteur irrité passe dans la salle sans savoir exactement où il veut aller. Il suit un couloir, monte un étage, puis deux étages, puis arrive dans le foyer des deuxièmes galeries, et, en se retournant, aperçoit Édouard Audoir._

L’AUTEUR, _au sortir d’un rêve_.--Qu’est-ce que c’est?

ÉDOUARD AUDOIR.--Édouard Audoir, rédacteur à l’_Espoir_. Maître, si vous avez un moment...

L’AUTEUR, _de guerre lasse_.--Asseyez-vous là, sur cette banquette... Qu’est-ce que vous voulez savoir?

_Il commence à dicter, les yeux clos, d’une voix de revenant. Il faut parler de sa pièce mais il ne veut pas en déflorer le sujet. Alors il insiste sur ses intentions et sur ses principes de théâtre qu’il découvre d’ailleurs au fur et à mesure qu’il dicte. Il dit aussi que la pièce a été reçue d’enthousiasme et que tout s’est bien passé aux répétitions, dans la cordialité et la belle humeur._

Le régisseur et les doubles

Le régisseur est d’ordinaire un acteur, remarquable surtout par ses qualités d’ordre et de sérieux et qui manque peut-être de la séduction frivole que les brillantes vedettes exercent sur le public.