La détresse des Harpagon

Part 7

Chapter 73,843 wordsPublic domain

Comme elle mettait la dernière main à ces apprêts, la voiture qui amenait l’hôte attendu se fit entendre, s’arrêta devant le perron, et M. Léon Meyer en descendit le premier, toujours enveloppé de sa somptueuse pelisse, tenant son petit sac à la main. Ce fut comme si le froid du dehors entrait avec lui dans le vestibule dallé en pierres de liais, décoré, depuis soixante ans, de massacres de chasse, têtes de cerfs et de sangliers, et d’où l’escalier à rampe de chêne s’en allait, tout droit, jusqu’à la moitié de l’étage. Son fils avait l’air, selon l’expression qu’employait fréquemment à son sujet M. d’Harpagon «de quelqu’un comme tout le monde». Il ne détonnait pas, il pouvait demeurer inaperçu, jusqu’au moment que sa conversation, qui était variée, adroite, intelligente, le distinguait de façon agréable. A tout prendre, il pouvait passer pour un Français semblable à tous les Français de bourgeoisie moyenne et d’un milieu cultivé. Le moins qu’on pût dire de lui, sans pécher par un excès de sympathie, est qu’il était supportable. Et, dans un monde soucieux des choses de l’esprit, le jugement eût été plus favorable... Dépouillé de ses lourdes fourrures, mais gardant toujours à la main son sac, dont il semblait que, par méfiance ou habitude, il ne pût se résoudre à se séparer, son père apparaissait fort correctement vêtu,--mieux que ce jeune homme qui descendait de lui, avec plus de recherche,--il était propre, décent; et toutefois, il émanait de lui on ne savait quoi de grossier, d’intolérable--de fétide. Il n’était pas «appareillable», il n’était pas assimilable, on ne savait qu’en faire, où le mettre, on ne savait en lui ce qui éloignait, repoussait davantage, de son audace naïve, étalée, pourtant inconsciente, ou de son obséquiosité. Il y avait son accent, il y avait ses plaisanteries mêmes, parfaitement déplaisantes, et où il se complaisait. Il y avait les caractères physiques de sa race, accusés, éclatants, exagérés--et voici que, contemplant son fils, on croyait retrouver en lui tout cela, qu’on n’y avait jamais vu! Élise en fut épouvantée, M. d’Harpagon interdit. Mme d’Harpagon ricana à son oreille: «Je l’avais bien dit! Je l’avais bien dit!»

Pour M. Léon Meyer, insoucieux de ce que l’on pouvait penser de lui, il les avait à son tour pesés tous trois, d’un regard froid et commercial. Le père? Un brave homme, mais comme il y en a tant. Le néant. Pas de volonté. Fatigué, ne souhaitant rien que son repos, ne voulant plus se soucier de rien que son repos. Mme d’Harpagon?... Rien que de petits calculs, de petites économies. Elle discuterait, mais sur des détails, et ne saurait se défendre utilement. Surtout son regard s’appesantit sur Élise, avec un si froid cynisme qu’elle eut l’impression d’en être déshabillée, violée: «Elle est belle, très belle. Et elle a une tête sur les épaules. Mais orgueilleuse, sensuelle. Ce n’est pas ça qu’il faut à Joseph, ni à moi. Surtout à moi! Je ne m’entendrai jamais avec cette belle-fille-là... Mon fils a perdu le sens!...»

Ce fut, des deux côtés, un moment de gêne presque physique, et qui ne se dissipa guère. On passa dans un des deux salons les quelques minutes qu’il fallait pour que le déjeuner fût annoncé. Tout le monde sait avec quelle impatience, qui ne vient point des exigences de l’estomac, les gens mal assortis par le hasard ou la nécessité attendent le moment d’un repas. Car manger, cet acte inévitable et quotidien qui s’appelle manger, leur donnera une occupation pareille dont,--comme un homme en train de se noyer prie pour rencontrer une branche, n’importe quel objet flottant, à quoi se raccrocher,--ils espèrent qu’elle leur inspirera un esprit commun, et aussi fera couler le temps plus vite. Élise n’osait regarder le jeune professeur; elle détournait les yeux, ne lui répondait point. Elle était dans un désordre mental inexprimable et désastreux, elle voulait se demander: «Est-ce possible? Est-il bien son fils? Et puisqu’il l’est, pourrai-je?...» Le malheureux ne concevait rien à cette froideur, à cet éloignement subits. Il était habitué à son père, ne le voyait plus tel qu’il était; il l’aimait, d’ailleurs, et, pour un certain ordre de qualités qu’il estimait méritoires, l’admirait. De plus, ainsi qu’il peut arriver, il était disposé à croire que tous les pères diffèrent de la sorte de leurs fils, et que cela n’a pas d’importance.

M. d’Harpagon essayait d’imaginer des sujets de conversation innocents et généraux. Sa femme, avec une implacable perfidie, découvrait dans cette scène des motifs d’amusement sans cesse renouvelés; son esprit pratique, avide, la portait aussi à vouloir qu’on commençât, le plus tôt qu’il se pouvait, l’expertise qui justifiait la présence de cet hôte incongru. M. Léon Meyer ne demandait pas mieux. Il ne songeait même qu’à cela, il inventoriait déjà du regard. C’était bien ce qu’il avait prévu: un mélange de pièces assez intéressantes et d’objets ridicules ou misérables. Pour un autre que lui, cela eût été touchant. C’est ce que nous avons tous vu, c’est dans ce disparate, légué par des siècles de bon goût, puis d’appauvrissement, d’ignorance, de fausses conceptions du confortable à bon marché, que tant de Français ont vécu. Pour M. Léon Meyer, il discernait là seulement ce qui valait quelque chose, et ce qui ne valait rien.

... Sur la cheminée en brèche rouge et blanche, sculptée largement, dans le milieu de son manteau, d’une belle et simple coquille, une pendule Louis XVI charmante, à colonnettes réunies par des chaînes minuscules, le cadran surplombé par une lyre en argent terni. Et, de chaque côté, des vases d’albâtre, rapportés d’Italie par un jeune ménage malencontreux, après un voyage de noces, sous Louis-Philippe ou le second Empire. Une somptueuse console Louis XIV, dorée, sculptée en plein bois, humiliée d’un buste de Napoléon Ier en biscuit de Sèvres, posé sur un socle en peluche rouge, hideux, blessant, entre deux lampes Carcel hors d’usage, en tôle peinte. Un miroir magnifique, en écaille et argent, auquel on avait suspendu des photographies de famille, aux cadres également d’écaille, mais de fausse écaille, et de plus en plus petits, comme une queue de cerf-volant. De beaux fauteuils, des chaises tapissées de «verdures» du XVIIIe siècle, dont les dossiers portaient chacun un antimacassar, au crochet... M. Léon Meyer s’exprima sur tout cela avec une franchise tranquille et qui, ce qu’il faut remarquer, ne parut point importune. Son expérience, son autorité lui donnaient à cet instant l’air d’un général qui passe une revue. Il n’était plus si pénible à entendre, à voir: un homme qui sait son métier, et le fait, sous vos yeux, si vulgaire qu’il soit, prend un autre aspect; il devient acceptable. L’atmosphère, quand on passa dans la salle à manger, semblait légèrement éclaircie, purifiée. On respirait plus à l’aise.

Les principes d’économie de Mme d’Harpagon ne se pouvaient par bonheur, au déjeuner, manifester de façon évidente qu’aux yeux d’une femme, et il n’y en avait point qu’Élise qui était de la famille. Ils se trouvaient assez proprement dissimulés. Il y avait, pour débuter, un de ces soufflés au fromage qui ne coûtent guère, et font leur petit effet; un poulet, assez maigre en vérité, comme toutes les volailles qui ne sont point artificiellement engraissées, n’ayant connu que le grain que lui avait chichement distribué Marie Larchant dans la basse-cour, et servi avec des pommes au beurre; enfin cette éternelle ressource des repas campagnards: un pâté de lièvre en terrine, et une salade de chicorée. M. d’Harpagon soupira: le lièvre de cette terrine était un des derniers qu’il eût tués sur ses terres, qu’il tuerait jamais. Cependant, il sut dissimuler ce sentiment amer. Le déjeuner se terminait par un riz au lait, entremets de tout repos, qui se conserve, et que maîtres et domestiques peuvent «finir» le lendemain. Il y avait les pommes, les poires du potager, fort honorables; et M. Léon Meyer, qui avait sans périphrases remis à sa place, autant dire à rien, la faïence de Tournai «à la mouche», loua généreusement, et sans restrictions, le service à café en Sèvres, la soupière en Rouen, les assiettes de vieux Marseille. D’ailleurs cette salle à manger, avec d’autres belles faïences anciennes de Moustiers de Nancy, suspendues au mur, son vieux mobilier Louis XIII un peu rustique, restait la pièce la plus harmonieuse de la maison, pour ce motif qu’elle était celle que les dernières générations des Harpagon avaient le moins modifiée; persuadés, par chance, qu’une salle à manger est toujours bien telle qu’elle est, pourvu qu’on y puisse manger! Les chaises seules, des chaises «Renaissance» achetées quarante ans auparavant à Dijon, la déparaient; mais, quand on s’y était assis, cela ne se voyait plus.

M. Léon Meyer avait encore en main son petit verre de marc, brûlé dans la propriété, et d’une antiquité respectable, que Mme d’Harpagon, à qui sa passion prêtait de l’intrépidité, lui suggérait de commencer son estimation. Le vieux, plus lent tout à coup dans ses mouvements, sa voix moins délibérée, cligna de l’œil. Il fallait d’abord lui laisser voir, bien voir! Il dirait son opinion après... Mais il tira son calepin, y inscrivit les Rouens, les Moustiers, les Marseilles, retourna dans le salon où on l’avait reçu, fit la récapitulation de ce qu’il y avait déjà remarqué, passa dans les autres pièces, suivi de son fils, de toute la famille Harpagon, d’Élise elle-même. Et c’était toujours la même chose... Les inévitables turqueries de bazar, en satin commun, brodées en faux or, rapportées d’Orient par un parent voyageur comme des choses sans prix. Mais tout près, sous les pieds, ou sous des tabourets en tapisserie,--on ne saurait croire combien il y a de tabourets dans les maisons de province!--des tapis de pied, carrés pour la plupart, pas bien grands, mais si sûrs de dessin, si frais et riches encore de teintes!... Contre un papier de muraille peint à la main, de façon ingénue et rare, comme on en fit sous le Directoire, mais décollé par l’humidité, tombant en lambeaux, un Harpagon-Cléante, qui aimait les chevaux, qui avait dépensé une fortune en chevaux, avait par surcroît planté des clous par douzaines, pour accrocher des lithographies de chevaux; chevaux de sang en pleine course, chevaux tenus par leur groom, chevaux attelés, chevaux à l’écurie. Un imposant et pourtant minutieux cartel de Boule, Louis XIV, couronné d’un héraut soufflant dans une conque d’or, tout en écaille et cuivres ciselés, entre deux gravures: _Après l’orage_, et _le Départ du conscrit_. Un beau lit Louis XIII, à colonnes, mais sans son baldaquin; et, tout près, un paravent décoré de gravures de modes qu’on avait, les soirs d’hiver, patiemment découpées à coups de ciseaux. Une table à ouvrage Directoire au pied en forme de lyre, dont le tiroir abritait comme un trésor le tapis où la mère de M. d’Harpagon avait coutume de broder la signature des amis et des visiteurs, avec leurs armes et leurs devises. Des vases en vieux Paris, ridicules et attendrissants, qui contenaient, jalousement gardés sous globe, des fleurs et des fruits artificiels. Et partout, dans toutes les chambres, jusque dans les antichambres, des tables de nuit, chacune d’un modèle et d’un style différents, à glissière, à vantaux, en manière de colonnes antiques, d’encoignures, de tables à ouvrage, comme si en province, durant des siècles, le génie des ébénistes se fût consacré uniquement à fabriquer des tables de nuit et à en dissimuler, par pudeur, la destination!

Et la famille d’Harpagon suivait toujours, de pièce en pièce, M. Léon Meyer qui prenait des notes, insensible, imperturbable; elle-même de plus en plus glacée par ce long piétinement dans des chambres désertes et sans feu; le cœur serré, aussi, car elle voyait ce qu’elle n’avait jamais vu: dans quelle inharmonie, quelles erreurs, elle avait vécu sans jamais s’en apercevoir, et combien peu de choses, parmi tant de choses, méritaient qu’on les considérât.

Il y avait aussi, dans une de ces chambres, un tableau représentant un paysage romantique et fabuleux, avec des cascades, des monts, des rochers, un monsieur et une dame échangeant leurs serments; tout cela par un clair de lune--et, à la place de la lune une horloge à poids.

Pour la première fois, M. Léon Meyer se dérida.

--Ça aurait de la valeur, ça... Ça aurait de la valeur, si la peinture était du douanier Rousseau!

Ils étaient si découragés qu’ils acceptèrent de rire, lâchement.

Par degrés insensibles et rapides leurs sentiments, au cours de cet examen, avaient changé. Pour tous ces objets, dont un si grand nombre évoquait pour eux un souvenir, ils n’avaient plus de souvenirs. Ils ne se souciaient, en ce moment, que de ce qu’ils pourraient en obtenir. Ils étaient comme le joueur à qui l’on a prêté de l’argent sur un bijou, et qui le regarde courir, avec la petite bille d’ivoire, sur la roulette d’une ville d’eaux.

M. Léon Meyer redescendit dans le salon. Sans enlever sa pelisse, qu’il avait endossée pour affronter la température glacée de l’étage, qui n’était pas chauffé, il fit un calcul rapide.

--Je vais vous faire bien plaisir, dit-il, je vais vous faire bien plaisir!...

Avec sa mine basse, son accent de juif alsacien, plus fort que jamais, il n’était agréable ni à voir, ni à entendre, et cependant on demeura suspendu à ses lèvres, on lui sourit:

--Votre vaisselle... Toutes ces petites machines, dans la salle à manger, dans les armoires, sur les murs... Il y a des choses qui ne valent rien, mais les Marseilles, les Moustiers, les Rouens!... C’est très joli, très joli!... J’en donnerai bien cinq mille francs!

L’espoir gonfla les poitrines. Si ces petites choses valaient tant d’argent, tout le reste, alors...

--Oui, oui, les faïences, les porcelaines, c’est de bonne vente, c’est recherché, on s’en débarrasse facilement... Maintenant, il y a ce meuble Louis XVI en tapisserie, avec le canapé, les fauteuils. C’est gentil, c’est gentil... deux mille cinq cents!

La déception, l’angoisse, se glissa dans leur cœur. M. Léon Meyer les avait amorcés. Il jouait avec eux maintenant comme un vieux chat avec de pauvres petites souris.

--Il y a aussi les tapis. Trois tapis. Les autres... s’ils étaient de la Savonnerie... Mais ce sont quand même de bons petits tapis français, anciens, pas trop abîmés... trois mille!

... Il arrivait à un total de vingt mille cent francs. Vingt mille francs pour tout le mobilier de cette maison qui avait abrité les Harpagon, les avait vus naître et mourir depuis trois siècles et demi! Il ajouta:

--C’est le prix! C’est le prix que je paierais tout ça, à l’Hôtel! A l’Hôtel je n’irais pas plus loin. Vous pouvez passer par l’Hôtel, y envoyer ce mobilier, vous êtes libres. Ici, par le notaire faisant office de commissaire-priseur, ça descendrait plus bas... Mais vous êtes les amis de mon fils. Je veux qu’il soit content de moi, mon fils, content!... Vous aussi. Je vais majorer, le plus que je peux: vingt-cinq mille!

--Vingt-cinq mille francs! cria Mme d’Harpagon, irritée. Mais j’ai vu, monsieur, un meuble de salon, comme celui où vous êtes assis, vendu huit mille!

--C’était de l’aubusson, madame, et ces verdures ne sont pas de l’aubusson... Et on n’achète pas le prix qu’on vend. Je fais mon commerce, je sais mon commerce. Je paie comptant, je vends quand je peux, j’ai tous les risques. Je vous fais une offre honnête--et, c’est entendu, vous n’êtes pas forcés de l’accepter. Elle vaut pour trois mois: si vous trouvez mieux avant...

--Mais le portrait de Largillière!

--Ça, un Largillière!... Bon petit tableau d’un élève... second choix... troisième, même...

--Mais le nécessaire de toilette de Napoléon Ier, l’armoire de la buanderie!

--Le nécessaire? Une curiosité; mais pas de valeur réelle... L’armoire, vous pouvez vous procurer la même, chez tous mes confrères, pour quarante francs...

Mme d’Harpagon entraîna son mari dans la salle à manger.

--C’est un voleur! c’est un voleur!

--Tu crois?... répondit le pauvre homme.

--Un voleur! Et sa canaille de fils est son associé, son complice!

--D’autres, répliqua tristement M. d’Harpagon, seraient-ils plus honnêtes, ou plus généreux?

Il songeait: «J’aurai de quoi payer Pellegrin, et encore dix mille francs... Et ce sera fini, fini!...»

Le vieux pendant ce temps disait à son fils:

--Ils réfléchissent. Ils accepteront. Ils auront raison... Je ne les ai pas mal traités. J’ai offert tout de suite ce que j’aurais pu faire après marchandage, je t’assure.

--Mais tu en tireras le double?

--Eh bien? fit-il, tranquillement. Oui... Et au bout de combien de temps... Non, c’est bien comme ça. Réellement, c’est bien comme ça!

--Mais, puisque je ne veux pas de commission!

M. Léon Meyer haussa les épaules.

* * * * *

Mme d’Harpagon revenait, avec son mari.

--Monsieur, dit-elle, il y a tout ce dont vous n’avez point parlé!...

--Si je n’en ai point parlé, répondit M. Meyer, c’est que je n’en veux pas... Oui, oui, ajouta-t-il, d’un air consolant, ça peut avoir une valeur. Ici. En faisant une vente ici, vous en obtiendrez davantage.

--Et puis, continua Mme d’Harpagon, vous n’avez pas tout vu. Il y a le grenier. On a mis tant de choses, au grenier, depuis que les Harpagon habitent cette maison, depuis qu’ils l’ont fait bâtir. Des choses qui peuvent vous intéresser...

Elle avait décidé: «C’est un moyen de continuer la conversation... Si l’on pouvait tirer de lui quelque chose de plus!»

Car tel était le caractère de Mme d’Harpagon; celui de beaucoup de femmes de toutes les classes, encore aujourd’hui, chez nous. Obtenir, en sus du marché offert, quelques sous, quelques centaines de francs, lui eût semblé une victoire, et elle eût affirmé: «C’est moi qui ai gagné cela!...»

M. Meyer acquiesça. Il voyait bien son jeu, ça lui coûterait un peu plus; pour ne pas marchander, ne point céder quelque chose, il faut s’en aller tout de suite. Mais il se résigna, voulant montrer à son fils la meilleure volonté. Il avait aussi l’insatiable curiosité du métier, il aimait tout voir, il faisait sa part à la chance, au jeu: «Tout est possible, rien n’arrive jamais!» Mais l’on agit comme si tout pouvait arriver.

Ce grenier amusa son fils. Avec sa haute charpente en incorruptible châtaignier, ogivée comme la nef d’une cathédrale, il était tout en coins et en recoins; et parfois, gravissant une échelle dont il se fallait méfier, on découvrait d’autres coins, d’autres recoins, des étages perdus, dissimulés, au-dessus de ce suprême étage. Certaines parties en semblaient vides, nues, presque trop propres. On y respirait une odeur vivante, des moineaux, surpris, battaient des ailes contre les solives. Alors, baissant les yeux, on distinguait sur le plancher balayé des monceaux d’orge et d’avoine; suspendues aux solives, des guirlandes d’oignons, des gerbes de fenouil. Il y avait des galetas, où jadis, sur le foin, avaient couché les moissonneurs, les aoûteux, aux jours de grande presse, en été. Il y avait enfin ce que Mme d’Harpagon nommait «le capharnaüm». C’était, à l’aile gauche de cette vieille demeure qui, sous le chapeau de ses toits abrupts, paraissait immense, un grenier presque aussi vaste que tous les autres, et fermé, traditionnellement, sans qu’on sût pourquoi, car nul jamais ne devait avoir envie d’y entrer, d’une lourde porte fixée à l’un des chambranles en torchis par un cadenas imposant, mais si rouillé que, sans se soucier d’en demander la clef, M. d’Harpagon en fit céder la serrure d’une seule pesée de ses faibles mains. Sifflements furieux de rats qu’on dérangeait. Chauves-souris réveillées, aveuglées par la lumière des jours pratiqués dans la toiture. Poussière grise, sur le sol, si épaisse que les pas ne s’entendaient plus. Et, entassé plus haut que la taille d’un homme, de tout, de tout!

Une infinité, un encombrement déconcertant, décourageant, de boîtes en carton. Des cartons à chapeaux, des cartons à toilettes. Et de tout encore, dans ces cartons. Des guenilles et des vêtements, assez bien conservés, de toutes les époques; depuis des costumes de chasse en lambeaux, des jupes dont n’eussent pas voulu les pauvresses d’un asile, jusqu’à des gilets, des vestes, des coiffures paysannes, discrets et charmants. Des jouets d’enfants, brisés. Des boutons de redingote, de pantalon, des agrafes dépareillées, par centaines. Puis des coffres en bois, en fer-blanc, en peau de vache avec ses poils, emplis de livres, de papiers mangés aux vers. Des tables de nuit--encore des tables de nuit. Quelques-unes avec ce qu’on pouvait s’attendre à y trouver, fêlé, cassé. Des lits de fer, au fond crevé. Des ressorts de sommier. Une coiffeuse Empire, exquise, une bibliothèque Louis XVI, en bois de rose, en mauvais état, mais dont M. Léon Meyer dit pensivement: «Il faudra aussi me la faire descendre!» D’un air d’ennui et de dégoût profonds, M. d’Harpagon suivait, sans toucher à rien.

Cependant, par désœuvrement, de sa canne, qui ne le quittait jamais, il frappa il ne savait quoi de grisâtre et d’écailleux qu’il aperçut, jeté sur ce qui devait avoir été, semblait-il, un fourneau de briques, hors d’usage.

--Tiens, dit-il, un caïman!

Mme d’Harpagon, dont l’imagination n’est point dévergondée, du regard mesura la bête.

--Oui, dit-elle, un petit crocodile... ou plutôt un gros lézard empaillé.

Jusqu’alors, au cours de cette exploration, M. Joseph Meyer s’était laissé traîner. Il ne prêtait attention à rien, s’égarait dans une rêverie confuse et fort noire. L’indifférence, la sécheresse de l’accueil qu’Élise lui avait réservé, depuis l’arrivée de son père, avait été pour lui une déconvenue mortifiante. La plus qu’exacte rigueur des évaluations de son père, qu’il attendait plus généreuses, l’avait achevé. Jugeant qu’il faisait ici mauvaise figure, il aurait voulu fuir, il ne savait où, mais bien loin, le plus loin possible... A peine, cependant, Mme d’Harpagon eut-elle prononcé ces paroles très ordinaires qu’il montra une agitation inattendue:

--Un lézard, cria-t-il, vous dites que c’est un lézard?...

--Un lézard ou un crocodile, répliqua insoucieusement Mme d’Harpagon. Pour un lézard il est bien grand, pour un crocodile, assez petit...

Elle repoussa du pied cet objet méprisable.

--Oh! attendez, supplia-t-il, attendez! Je voudrais le voir, le mesurer...

Dressant l’animal à l’envers, sur sa tête, qui s’appuyait mieux au plancher que la queue trop faible, et qui pliait, il le maintenait contre sa poitrine.

--Vous allez vous salir! protesta le bon monsieur d’Harpagon.

--Laissez! laissez!... Il me va un peu plus haut que la moitié du corps... Ça doit faire trois pieds et demi, n’est-ce pas?...

--Oui, accorda M. d’Harpagon; ça doit faire à peu près ça... Mais qu’est-ce que ça vous fait?

--Rien! rien!... C’est un souvenir... Il est absurde, absurde!... Je vous demande pardon!

Mais ses yeux fulguraient. Il murmura:

--Et ce fourneau, ce fourneau!

--Oui, dit M. d’Harpagon, il ressemble à ceux dont se servent les demoiselles qui peignent sur porcelaine... Et, si je ne me trompe, c’est à cela qu’il a servi dans ma jeunesse. Mais on avait été le chercher ici... Il y a longtemps qu’il y était--avec des alambics, des cornues, je crois... Tenez, voilà encore une de ces cornues, dans un coin!

M. Joseph Meyer, qui était myope, s’agenouilla dans la poussière, pour contempler la cornue. Il semblait hors de lui-même. Pendant ce temps, son père, ayant dispersé des cartons et des cartons encore,--il y en avait partout,--disait:

--Ma foi, voilà une belle table! Vous avez bien fait de me conduire ici... Une bien belle table d’un bon, d’un très bon Louis XIII!

Son fils bondit jusqu’à lui. Et, sans même regarder:

--Elle est en noyer! Elle a douze pieds, en forme de colonnes torses, et peut se tirer par les deux bouts! N’est-ce pas? N’est-ce pas?

--Oui, reconnut son père, oui... C’est une table à rallonges et à douze colonnes torses, une belle pièce...