La détresse des Harpagon

Part 6

Chapter 63,790 wordsPublic domain

Il ne lui fallait pas grand temps pour rendre le jeune Joseph Meyer amoureux fou; il avait de l’ingénuité, il avait de la littérature, et des sens, de l’imagination. De l’imagination plus encore que de la sensibilité, à la différence d’Élise, en sorte qu’elle était toujours, avec lui, avertie, sur ses gardes, ferme dans son propos, lui jamais. Il éprouvait en même temps, de la conquête qu’il croyait faire, une idée avantageuse à l’égard de lui-même qu’elle sut cultiver. Persuadé qu’elle était mademoiselle de La Môle, il se vit Julien Sorel, et plus heureux, plus fier que lui d’un bonheur romantique et plus inattendu,--estimant que sa race, vis-à-vis d’une si orgueilleuse et magnifique personne, le rendait plus incroyable. Et c’était venu, il le croyait, dans sa fausse expérience, dans son imagination littéraire, qui l’abusait, de ce que, tout de même que Julien Sorel mademoiselle de La Môle, il avait insulté, brutalisé moralement, cette admirable, cette sublime Élise! Jamais il ne se douta qu’elle l’y avait conduit volontairement par les détours les plus calculés,--en cette heure à présent inoubliable où, voulant être outrageant, il n’avait été que ridicule. Car c’était ridicule et vil, dans les angoisses où se débattaient les siens, de lui avoir dit: «Je le sais bien, que vous vous servirez de moi et vous en tirerez avec un grand merci. Je m’y attends! Comme il arrive à toutes les castes inutiles et condamnées à disparaître, il ne reste plus rien à la vôtre que de tristes préjugés. Mais que m’importe! Je les vois, je les connais, ces préjugés dont meurent les vôtres: ils ne m’indignent même pas. Vous mourez de ne pas comprendre, de ne pas vouloir vous adapter: c’est un spectacle affreux et pitoyable. Et puis ceux qui vous remplacent deviendront sans doute pareils aux vôtres, sans acquérir ce qu’ils avaient encore d’élégance et de dignité morales. Je ne dis pas de culture, qu’en aviez-vous gardé? En quoi vos soucis intellectuels diffèrent-ils de ceux de cette classe de paysans enrichis et avides qui vous remplaceront?» Et il avait discouru sur ce thème longuement, sottement. Il ne s’était pas contenté d’être violent, grossier, il avait été bête, ennuyeux! Élise s’était levée. Il avait couru à elle, plein de remords: «Pardonnez-moi!» «Vous avez peut-être raison, monsieur Meyer...» Elle s’en allait... Et comme il l’osait arrêter, saisissant son bras, suppliant, furieux et désolé de sa propre stupidité, elle avait ployé tout le haut du corps sur son épaule, et dans ses yeux, ainsi tout près des siens, il avait vu des larmes,--une adorable faiblesse!

C’était depuis ce moment-là, depuis ce moment-là! Ils n’avaient échangé aucune promesse, elle n’avait point prononcé un mot qui la pût engager. Il n’en était pas besoin, il savait. Il se rencontrait rarement avec elle, on ne l’invitait même pas à la table des Vergeais, ils devaient s’échapper, courir dans le parc, le vieux parc abandonné, glacé. Mais comme alors elle le faisait parler de lui! Comme elle s’intéressait à lui, à ses idées! Et quand elle lui demandait: «Expliquez-moi pourquoi ce qui a été ne peut plus être?» c’était comme si elle lui disait déjà: «Puisque cela n’est plus, comment allons-nous faire, nous deux, dans un monde nouveau?» Élise, d’ailleurs, ne le décevait qu’à moitié, ou pas même: elle haïssait ce monde en ruines, ce squelette de monde tout desséché où elle avait vécu jusqu’à ce jour. Elle le haïssait de toute son âme, elle était prête à s’en aller vers tout autre où elle aurait une place,--sa place, qu’elle voulait grande et heureuse. Mais elle s’amusait aussi, elle jouissait de voir combien la vanité, jusqu’au pédantisme, peut se mêler chez un homme à la passion la plus vraie. Et c’était quand cet amant impétueux proclamait le plus haut que ce monde nouveau était celui de la femme affranchie, non plus subordonnée, inférieure à l’homme, qu’il s’affichait sans le savoir, naïvement, le plus dominateur--apôtre devenu pontife! Élise décidait: «Il est à moi! Il sera à moi quand je voudrai, comme je voudrai!» Elle était radieuse. La joie de connaître leur empire tient aux femmes presque lieu de la véritable possession; c’est en soi une sorte de possession qui les garde, jusqu’au moment qu’elle les fait tomber, alanguies et sans défense, prises déjà, alors qu’elles croyaient avoir pris, sans rien risquer.

L’entente d’Élise et du professeur était trop manifeste pour n’éclater pas, même à des yeux aussi mal ouverts que ceux de M. d’Harpagon; et, s’il ne s’en fût douté, sa femme était là pour l’en éclaircir. Les femmes reçoivent là-dessus, de fort bonne heure, des lumières que l’âge ne parvient point à éteindre. Au surplus, Mme d’Harpagon avait été une jeune fille et une femme amoureuse, bien que fort honnêtement, et ne l’avait pas oublié. Au point où il en était, son mari ne se souciait plus de grand’chose. C’était maintenant un pauvre vieil homme qui s’abandonnait. Toute décision l’épouvantait, les discussions lui faisaient mal, et il ne les pouvait éviter! Il n’avait pas su dissimuler à sa femme la criminelle indélicatesse de leur fils. Cléante, pour qui Pellegrin avait obtenu la promesse d’une situation en Indo-Chine, faisait des objections, paraissait sur le point de refuser. Il continuait de vivre à Paris, on ne savait de quelles ressources, avec la même femme, dangereuse, pour laquelle il avait commis sa faute. «C’est un homme à l’eau,» concluait Pellegrin, qui communiquait ces regrettables nouvelles.

Ç’avait été la cause, entre M. et Mme d’Harpagon, de scènes humiliantes et détestables, Mme d’Harpagon voulant faire revenir Cléante aux Vergeais, son mari s’y refusant: détermination où la paresse morale, la répugnance à dire tout haut, devant le coupable, ce qu’il en disait devant sa mère, tenaient autant de place qu’une indignation légitime. Brisé, M. d’Harpagon laissait aller les événements, comme joignant les mains pour demander grâce. Il n’en pouvait plus, il en avait assez, assez! Parfois il lui arrivait de murmurer, errant, désœuvré, à travers la maison, dans les communs déserts, dans les allées du parc que nul ne se souciait plus d’entretenir, cette phrase absurde, qu’il se répétait indéfiniment: «La paix du cloître! la paix du cloître!» Cela n’avait aucun sens, même pour lui. Sans doute il avait lu ces mots, longtemps, bien longtemps auparavant, et ils lui revenaient, peut-être du fond de ses premières lectures, de ses livres d’enfant... Cela voulait dire seulement: «Qu’on me laisse tranquille! qu’on me laisse tranquille! Vous n’avez donc pas de pitié!»

Averti par Mme d’Harpagon de l’intimité qui commençait d’apparaître entre leur fille et le professeur, le pauvre homme répliqua doucement:

--Tu dis?... Eh bien, c’est encore la moins mauvaise nouvelle que j’apprends depuis trois mois!

--Avez-vous perdu l’esprit! Élise, votre fille Élise, se laissant courtiser par ce petit monsieur! Le fils d’un marchand de biens, et qui a été usurier! Car vous savez ce que c’est qu’un marchand de biens, je suppose, vous êtes payé pour le savoir! Et juif, par-dessus le marché, juif!

--Ne penses-tu pas, demanda son mari, que ses intentions sont honnêtes? J’avais cru comprendre...

--Mais c’est bien le pire! cria-t-elle. J’aimerais mieux, oui, j’aimerais mieux que ce fût... que ce fût... comme à Cannes, enfin! Mais ce garçon est trop bête pour ça,--et elle, trop intelligente! Elle sait où elle le mène!

--Eh bien, s’il l’épouse, n’est-ce pas ce qui peut arriver de mieux?

--Le fils d’un usurier, monsieur, et juif!

--Ma chère amie, soupira M. d’Harpagon, s’il est fils d’un usurier, comme il vous plaît de qualifier son père, c’est sans doute que notre sang, notre vieux sang, et la fatalité héréditaire appellent ce sang-là... Nous n’avons rien à dire!

--On n’en rira que davantage!

--Hélas, laissez rire... Songez à notre situation, songez à tout ce dont Élise nous a menacés? Si cela arrivait, rirait-on? Peut-être plus encore, en ayant l’air de nous plaindre: ce serait plus affreux! S’il vient sauver Élise,--et c’est la sauver, dans ces circonstances,--bénissons le ciel. Il est juif, c’est vrai... et c’est ennuyeux. Oui, oui, ça m’ennuie! J’aurais préféré autre chose. C’est inattendu, c’est désagréable... Mais il ne croit à rien, ce jeune homme, et il est plein de bonne volonté, ça se voit. On le mariera à l’église, il fera de petits chrétiens... Et il est si peu juif! En vérité, c’est à ne pas s’en apercevoir...

--La caque, répondit Mme d’Harpagon, sent toujours le hareng. Vous verrez, vous verrez!

--Je ne veux pas me mêler de cette affaire, conclut plaintivement son mari. Ah! qu’on me laisse donc la paix! qu’on me laisse la paix!... Et vous-même, vous ne vous en mêlerez pas non plus.

--Je ne m’en mêlerai pas!

--Non! fit-il, avec un sursaut d’énergie et presque de malice: parce que vous avez peur de votre fille,--il reprenait le «vous» avec sa femme quand il était véritablement excédé--vous avez peur de ce qu’elle vous dirait, et de ce qu’elle est capable de faire!

Il ne se trompait point. Mme d’Harpagon n’osa intervenir. Elle aussi, à la fin, semblait domptée par les coups acharnés du sort. Elle se laissait aller...

* * * * *

Le jour échut, à la fin, que le père de M. Joseph Meyer avait annoncé pour sa visite. L’heure en fut accueillie par son fils, par tous les habitants des Vergeais, dans un sentiment d’espoir pareil, quoique les causes en fussent, pour chacun, différentes. Dans l’esprit débile, mais droit, de M. d’Harpagon, il ne subsistait plus guère qu’un seul désir susceptible de le jeter à l’action; il devait quinze mille francs à Pellegrin, qui s’était généreusement comporté envers lui, avait évité à Cléante un déshonneur public et irrémissible: et sans doute l’expertise de M. Léon Meyer allait-elle lui procurer les moyens d’acquitter cette dette dans un court délai. Son cœur honnête et délicat s’en félicitait. Il se disait aussi: «Il restera peut-être ensuite quelque chose, un peu d’argent qui me permettra durant quelques jours ou quelques mois de ne pas songer au lendemain. Un répit, mon Dieu, un répit! Je n’en demande pas plus à la Providence. Je suis vieux: après moi le déluge!» Ainsi l’égoïsme du vieillard se mêlait à la noblesse de son souci. Mme d’Harpagon, de son côté, s’applaudissait, plus terre à terre, et cédant à ses anciennes habitudes, d’avoir à posséder, à serrer une somme, quelle qu’elle fût, mais la plus importante possible. Ses instincts de fourmi lui prêtaient presque de l’imagination. Elle se sentait renaître, elle était plus active encore que de coutume, et bousculait Marie Larchant. Il y eut, sous sa direction, avec sa participation, nettoyage particulier et général. Il fallait que les choses fussent présentées dans tout leur mérite, dans l’éclat d’une propreté sans tache. On passa sur le bois des sièges, et sur tous les meubles, un linge humecté d’eau de potasse, on épousseta le fond des fauteuils, les coussins une fois enlevés et battus, on lava les housses, on les remit. Tous les cuivres furent nettoyés,--même ceux qui eussent dû conserver la dignité de leur patine! Louis, le métayer fut prié,--Mme d’Harpagon elle-même prit l’engagement de lui payer ses journées,--«d’écruauder» et de ratisser les allées du parc, de tailler les buis. Marie Larchant disait: «Si c’était qu’on va recevoir le roi, on n’en ferait pas davantage!» Élise contemplait avec détachement ces préparatifs. L’avenir des siens ne la concernait plus, elle était résolue à les livrer à leur destin et à s’en séparer. Mais ne doutant point que le professeur n’entreprît M. Léon Meyer sur les espérances qu’elle lui avait permis de nourrir, et qu’il avait la joie immense de pouvoir envisager comme ambitieuses jusqu’au sublime, à l’impossible, elle frémissait d’impatience: ce jour aussi, pour elle, pouvait être décisif.

Elle ne se trompait pas. M. Joseph Meyer voulait brûler ses vaisseaux. Il partit à pied, de bonne heure, pour Mailly, afin d’y retenir la voiture de Perronneau, qui devait ramener son père.

Il avait plu la veille et une partie de la nuit. Mais le vent avait changé, un aigre vent de nord-est, qui avait durci la terre et glacé les flaques des ornières. Les innombrables gouttes d’eau suspendues aux aiguilles des sapins, dans le petit bois, luisaient toutes pâles, gelées, telles de petites lampes électriques en plein jour; ou bien, dans la pénombre, plus loin sous les arbres, traversées d’un rayon de soleil, c’étaient des pierres précieuses, des diamants, des milliers et des milliers de diamants pour un collier de noces. Les routes étaient glissantes, verglassées. Joseph Meyer, à chaque embardée où le jetaient ses pas mal assurés, souriait, parfois levant les bras. «Je danse, s’affirmait-il, je danse! Je fais le bal à moi tout seul!» Il se trouvait dans un de ces heureux états d’esprit où tout ce qui vous arrive est une cause de volupté. A la fin, fatigué, il s’engagea dans l’herbe rêche, rendue cassante par le gel, pour affermir sa marche. Un pic vert,--un bocque-bois, comme on dit dans le pays,--qui ne l’avait pas entendu, lui montra un instant l’éclat diapré, exotique, de son plumage, et s’envola, tout près de lui. «Sur ma droite, constata le jeune homme, sur ma droite! C’est bon signe! Et hier, sur le chemin, une charrette qui rentrait du foin m’a couvert de paillons mouillés, couleur d’or. Bon signe encore!» Cet incrédule, dans son exaltation, avait en ce moment besoin de croire aux présages--et son père, juif d’Alsace, superstitieux comme un Oriental, dans son enfance les lui avait tous fait connaître.

Ce fut donc dans des dispositions parfaitement heureuses, la conviction que tout s’allait arranger au mieux de ses désirs, qu’il parvint à la gare, après s’être arrêté chez Perronneau. Le double poney attelé à la voiture, qui était découverte--Perronneau ne possédait que celle-ci, qui servait hiver comme été, par tous les temps--avait l’air de s’amuser lui-même de ce beau froid, du beau soleil, de toute la gaîté du ciel et de la terre. Arrêté devant la gare, il frappait de ses quatre sabots, l’un après l’autre, il avait l’air de dire: «Est-ce qu’on ne va pas courir un peu? Dépêchez-vous!» Le train, par extraordinaire, arriva presque à l’heure, et M. Léon Meyer en descendit, sous une vaste pelisse de fourrure, largement confortable, et tenant un tout petit sac de voyage qui l’était beaucoup moins, du genre de ceux où les courtiers en bijoux portent leur précieuse marchandise. Cela fermait avec une serrure à secret, cela ne pouvait rien contenir, qu’une brosse à dents ou des diamants. Il baisa son fils sur les deux joues, devant le chef de gare, devant l’unique facteur et tous les voyageurs, ce qui embarrassa quelque peu le professeur; mais son père avait accoutumé de se livrer à ces effusions magnifiques, ostentatoires, avec les personnes de sa famille, et ses amis même. C’est un usage venu de loin, à travers les siècles, du fond des plaines de Chanaan ou de Mésopotamie, du plateau aride où Jérusalem attend sa résurrection. Salomon dut accoler de la sorte ses trois cents fils, et Hiram, roi de Tyr, sans compter la reine de Saba. Mais, dès que Perronneau, remonté sur son siège, eut ramassé les guides avec une indifférence professionnelle, claquant des lèvres et faisant mine de tirer le fouet de sa glissière, sans le sortir, pour exciter le petit cheval, M. Léon Meyer aborda les affaires incontinent et sans plus de cérémonies. Il avait un fort accent alsacien.

--J’ai bien compris tes lettres, dit-il, à son fils, je les ai relues, elles sont là...

Il allongea un petit coup, du bout des doigts, sur son sac.

--... Ces personnes, ces Harpagon, sont tes amis. Ça me fait plaisir. Il faut connaître des chrétiens autrement que dans le commerce, c’est une bonne chose, une très bonne chose. Il faut savoir obliger... Et ça sert toujours. Dans toutes les provinces, il y a encore des affaires, des tas d’affaires, dans ces vieilles maisons. Partout. Seulement on ne sait pas. Il faut avoir l’occasion de visiter, et, pour visiter, il faut être présenté! On pourra demander ça à tes amis...

Joseph eut un petit mouvement, qui n’était point de plaisir: il n’avait pas pensé à ce résultat du voyage de son père. Et pourtant, il connaissait cet homme pratique et entreprenant.

--... Je m’arrangerai, continua M. Léon Meyer. Ne t’occupe pas de ça. Il faut savoir demander. Ceux qui ne savent pas demander sont des imbéciles. Ils ne réussissent pas, c’est bien fait... Maintenant, tu me dis que ces amis sont de vrais amis, que tu t’intéresses à eux. C’est bien, c’est très bien! Ça prouve que tu as su gagner leur confiance, c’est une bonne note pour eux et pour toi. J’aime ça. Je leur estimerai leur mobilier au plus juste prix... Ça doit être comme partout, hein? Tu sais assez le métier pour t’être rendu compte? Quelques bonnes pièces, des pièces vendables, au milieu de rien, de rien du tout. Et ils ne savent pas, ils se font des idées. Des idées fausses! Ils exagèrent la valeur de certaines choses parce qu’un idiot d’amateur, ou quelqu’un de trop poli, leur a donné des illusions. Ou bien, c’est à cause du souvenir de ce qu’ils ont payé une machine qui ne vaut pas un clou. Il ne faut pas les contredire: ils se figureraient qu’on les vole... Il faut faire un prix moyen: plus cher, un peu plus cher, pour leurs saletés, moins cher, pour ce qui a de la valeur. Comme ça, on s’y retrouve. Honnêtement, je t’assure. Mais oui, honnêtement!

--Papa, répondit Simon, je t’ai demandé de prendre leurs intérêts. C’est moi qui y ai intérêt, un grand intérêt. Je ne t’ai pas expliqué...

--C’est entendu! C’est entendu!... L’expertise au plus juste prix, et un droit d’option pour nous si les pièces ne dépassent pas le prix indiqué... Et je te garderai ta commission!

--Ma commission?... interrogea le fils.

--Bien sûr, bien sûr, ta commission! Tu me fais faire une affaire, tu en profites. C’est dans l’ordre, c’est légitime. J’en tiendrai compte, de ta commission, pour évaluer...

--Papa, interrompit Joseph, je ne veux pas de commission! C’est plus sérieux que ça, je ne t’ai pas dit, mais c’est plus sérieux!...

--Tu refuses ta commission! Mais je serais déshonoré, si je ne la donnais pas à mon propre fils, si je profitais sur lui!

--Je te dis que c’est plus sérieux, je te dis que tu ne peux pas comprendre, coupa son fils, impatient, inquiet. Il faut que tu sois gentil, généreux, désintéressé. C’est pour moi, pour moi...

--Qu’est-ce que tu veux dire, interrogea le père Meyer, choqué. Pour toi? Je serai obligeant, très obligeant, c’est promis... Mais c’est une affaire, voyons, c’est quand même une affaire!

--Non, papa, protesta Joseph, ça ne peut pas être une affaire. Je t’aurais dit que ça ne devait pas être une affaire, même avant!... mais maintenant!...

Et il avoua--non, il proclama le beau secret, le beau mystère. Son grand amour, son ravissement, son espoir. Il ne regardait pas la figure du vieux, de peur qu’elle ne le glaçât, l’empêchât de parler:

--Tu la verras, tu la verras! Alors tu comprendras. Moi, Joseph Meyer, je puis épouser Mlle d’Harpagon, j’en suis sûr, sûr! Et je la veux! Et elle le voudra, j’en suis sûr!

M. Léon Meyer laissa passer entre ses lèvres un petit sifflement. Il introduisit frileusement ses deux mains dans les manches de sa pelisse parce qu’il avait froid sous ses gants. Le double poney trottait sur la route plate, et l’air cinglait.

--Tu veux épouser une fille des Goïm... Tu ne l’as pas subornée?...

--Oh! père! protesta Joseph.

--«Si quelqu’un suborne une vierge qui n’était point fiancée, cita le père Meyer, et couche avec elle, il faudra qu’il paie sa dot, et la prenne pour femme. Si le père de la fille refuse de la lui donner, il paiera l’argent qu’on donne pour une vierge»... Est-ce le cas?

--Père!...

--Joseph, continua le vieux, tu prendras une vierge d’entre ton peuple. Car tu ne dois pas faire offense à ton peuple! Ainsi a parlé l’Éternel, qui sanctifie. Un juif doit épouser une juive, il ne peut épouser qu’une juive! Es-tu fou?... Prends ta commission, Joseph, prends ta commission--et ne me parle plus de ces sottises!

Pour la première fois, M. Joseph Meyer devait s’asseoir à la table des Harpagon. Aux Vergeais, après avoir envisagé la situation mûrement et sous toutes ses faces, on n’avait cru pouvoir en agir autrement avec M. Léon Meyer, qui venait de Paris tout exprès pour dispenser les conseils de son expérience, et dont on attendait assez pour qu’il fût jugé nécessaire de le traiter avec courtoisie: si l’on accueillait le père, on ne pouvait éviter de recevoir le fils avec lui. Élise n’avait point pris part à ces débats, qui furent assez mystérieux: on se méfiait d’elle. D’ailleurs elle avait appris la nouvelle de cette décision avec une froideur apparente. Sa résolution, dès longtemps arrêtée, était de vivre auprès de ses parents comme si elle n’eût pas été présente; ou du moins de corps seulement, non point de volonté ni d’intelligence. Elle n’ouvrait la bouche, ne semblait s’éveiller que si M. Joseph se trouvait là. Alors son père malgré sa résignation, plus affaissée que stoïque, d’attendre les événements, quels qu’ils fussent, et de ne pas intervenir, la considérait avec inquiétude, sa mère avec une irritation qui paraissait toujours près d’éclater, et n’éclatait point. Puis Mme d’Harpagon se réfugiait dans le domaine où régnait, sous sa direction naturelle et légitime, Marie Larchant. Il y avait bien longtemps que les d’Harpagon n’avaient invité personne à un repas un peu prié. Leurs embarras, autant que les instincts d’économie de la maîtresse de la maison, en étaient la cause. Il avait donc fallu tirer des armoires, des dressoirs, une vaisselle, une argenterie, une verrerie dont on ne se servait jamais. On les tenait pour infiniment précieuses, et l’on n’avait point tout à fait tort. Il y a ainsi, dans presque toutes les maisons campagnardes, de petits trésors qui dorment, auxquels on n’ose toucher. Il y a aussi des choses médiocres, ou franchement laides, auxquelles on attache le même prix. Car ce n’est pas le goût qui suscite ce respect, mais une sorte de tradition, parfois des préjugés, presque des superstitions, héréditairement transmis. Il en allait de cette sorte sur la table dressée avec scrupule par Mme d’Harpagon. Des assiettes de Tournai «à la mouche», de cette espèce qui est le moins estimée, dominées par deux compotiers de verre fort commun, emplis de confitures,--abricots et groseilles framboisées,--heurtaient, en contraste peu fortuné, la belle soupière en vieux Rouen muée en surtout, garnie de ces affreux «plumets», qui, dans nos provinces, surtout en hiver, remplacent trop souvent les fleurs absentes. Les assiettes à dessert en vieux Marseille à dessins jaunes, d’un esprit, d’un fini presque introuvables, avaient de quoi réjouir l’œil d’un connaisseur. Enfin, Mme d’Harpagon avait préparé, sur une petite table Louis XIII à pieds tors, le service à café, en porcelaine de Sèvres Empire: ce beau Sèvres dur, sonore comme du cristal, de couleur d’or, qui fait pardonner à Brongniart le crime d’avoir banni de notre manufacture nationale les grasses pâtes tendres du XVIIIe siècle, dont la couverte s’accommodait si bien de toutes les fantaisies de la plus riche et harmonieuse palette.