Part 8
M. Joseph Meyer fonça dans les cartons, les piétina, trébucha dans les malles en peau de vache, les lits de fer, s’embrouilla les pieds dans un ressort de sommier, se raccrocha comme il put à une autre malle en peau de vache, et cria, d’une haleine:
--Cherchez les six escabelles! Cherchez les trois mousquets, le pavillon à queue! Ils y sont, ils doivent y être. Cherchez tout!
--Il est fou! fit M. Léon Meyer, sérieusement inquiet.
--Écoutez, haleta son fils, écoutez! C’est la scène première de l’acte deux de _l’Avare_. Cléante, le fils d’Harpagon, a chargé son valet La Flèche d’emprunter quinze mille livres à un usurier nommé Simon--et La Flèche revient avec les propositions de ce M. Simon... Cléante paiera un intérêt de vingt-cinq pour cent...
--Bon! bon! dit son père, on sait ça...
--Oui, mais voilà la suite. Vous la savez aussi, la suite:
«Des quinze mille francs que l’on demande, le prêteur ne pourra compter en argent que douze mille livres; et, pour le reste, il faudra que l’emprunteur prenne les hardes, nippes, bijoux, dont s’ensuit le mémoire--et que le dit prêteur a mis de bonne foi au plus modique prix qu’il lui a été possible. Savoir: «Une peau de lézard de trois pieds et demi, remplie de foin, curiosité agréable pour pendre au plancher d’une chambre.
«Plus, un fourneau de briques avec deux cornues, et trois récipients fort utiles à ceux qui veulent distiller;
«Plus, une grande table en bois de noyer, à douze colonnes ou piliers tournés, qui se tire par les deux bouts, garnie par le dessous de ses six escabelles.
--... C’est celle-ci, constata M. d’Harpagon, il ne saurait y avoir de doute.
«... Un lit de quatre pieds, à bandes de point de Hongrie appliqué fort proprement sur un drap de couleur olive...
--... Je parie, dit M. Joseph Meyer, s’interrompant, que c’est celui que nous avons déjà inventorié, au premier étage. Il y manque le point de Hongrie, les six chaises, le pavillon à queue... Maintenant que nous avons retrouvé le reste, il nous les faut!... Cherchons! cria-t-il, avec une sorte de fureur, cherchons! Tout est ici! Je suis sûr que tout est ici! Cléante, en y arrivant, avait entassé dans ce grenier ces choses pour lui sans valeur, et dont le souvenir, la vue, l’importunaient. Nous devons les retrouver!
Ce fut une chasse acharnée, ardente--heureuse. M. d’Harpagon mit la main sur le luth de Bologne, garni de toutes ses cordes, ou peu s’en faut. Il l’allait délibérément jeter, négliger...
--Donnez! lui dit M. Simon Meyer d’un air singulier.
Mme d’Harpagon retrouva le trou-madame, le damier, le jeu d’oie renouvelé des Grecs, et fort propre à passer le temps lorsque l’on n’a que faire. C’étaient d’aimables objets, dignes de la vitrine d’un collectionneur tout autant que le fameux nécessaire de Napoléon Ier. Les trois mousquets garnis de nacre de perle, avec leurs fourchettes assortissantes, découvertes par M. Léon Meyer, eurent moins bon accueil. Mais tout à coup, le professeur, dépliant une étoffe guenilleuse qui semblait servir d’enveloppe à d’autres guenilles, annonça, d’une voix triomphale:
--La voilà! Je l’attendais, je l’espérais... La _Tapisserie des Amours de Gombaut et Macée_!
--Tu dis? fit brusquement son père.
--... _Les Amours de Gombaut et Macée_... Un des panneaux, du moins, le numéro trois. C’est la _Danse_... Car Molière, quand il dit «Tapisserie» entend l’ensemble de toutes les tentures se rapportant au même sujet: il y en avait huit.
--Est-ce que, demanda timidement M. d’Harpagon..., est-ce que ça a de la valeur.
--Le panneau numéro deux, répondit M. Léon Meyer, évasif, se trouve au musée des Gobelins. Il a été payé deux mille cinq cents francs à l’Hôtel Drouot.
--Ah!... fit M. d’Harpagon, un peu déçu.
--Mais c’était en 1872! protesta M. Joseph Meyer, enflammé et scandalisé. Depuis, les prix ont décuplé, vingtuplé! Et ce n’était qu’un panneau isolé. La série complète n’existe--et elle n’est pas d’une fabrication excellente; celle-ci, de Tours ou peut-être même des Gobelins, lui est très supérieure--qu’au musée de Saint-Lô, provenant du château de Lanne, et on la considère pourtant comme d’une valeur presque inestimable... Nous devons la trouver dans le grenier, la série! Il n’y a pas de raison pour qu’elle n’y soit pas, puisque nous avons découvert ici tout le reste!
Ce fut une recherche, un pourchas passionné. Parfois, on était déçu. On croyait découvrir une de ces tapisseries, et c’était autre chose. M. Simon Meyer ne s’en plaignait pas. On lui dénicha la tenture en point de Hongrie de la chambre à coucher, au moment que nul n’y songeait plus. Il la mit de côté, avec soin. Parfois aussi quelqu’un disait: «Je crois qu’en voilà une!» et ne se trompait pas.
--Il nous en faut huit! disait fiévreusement M. Joseph Meyer. Où en sommes-nous?
Élise s’était distinguée. Elle en avait apporté trois. Longtemps le cinquième panneau, celui des _Fiançailles_, fit défaut. La nuit tombait. «Nous continuerons demain,» proposa M. d’Harpagon, fatigué... Mais dans l’un de ces étranges recoins, où l’on accédait par une échelle, le professeur finit par mettre la main sur ce panneau: il servait à fermer l’un des jours du toit, au nord-ouest, où la pluie et le vent pénétraient. Mais il était dans un état de conservation à peine inférieur aux autres.
--C’est inusable, disait son père, d’une voix pieuse, inusable! Quand les vers ne s’y mettent pas, et qu’on ne s’en sert pas comme tapis de pieds...
La nuit était tout à fait tombée quand ils redescendirent avec leur butin. Ils étaient harassés, leurs mains étaient noires, leurs visages maculés, leurs vêtements avaient pris une apparence ignoble. D’un commun accord, ils résolurent de remettre au lendemain l’examen des tapisseries.
Les deux Meyer rentrèrent ensemble à l’auberge des Vergeais.
--C’est une trouvaille, tout de même, ne put s’empêcher de dire le vieux, une trouvaille! Qui aurait pu penser...
--Combien crois-tu que ça peut valoir? demanda son fils.
M. Léon Meyer ne répondit pas...
* * * * *
Le lendemain matin, au grand jour, tout le monde se rassembla au château. Une à une, dans leur ordre, on étala les tentures dans le plus grand des salons, dont on avait écarté les meubles. C’étaient des scènes champêtres d’une fraîcheur délicate dans les demi-teintes pour les personnages, sur un fond de verdure. Les encadrements variaient pour chaque panneau; parfois des brebis paissantes et des instruments aratoires, des vases d’où s’épanchaient des fleurs et des fruits; deux beaux chiens assis, qui semblaient soutenir le reste de la bordure. Des vers ingénus tissés à même la composition, en illustraient le sens. En huit tableaux, c’était toute la vie d’un couple d’amants rustiques, depuis ses premières années--un petit roman, une _Astrée_ réaliste. Des jeux d’enfants, la chasse aux papillons, le dénichage des oiseaux avec ce tercet sournoisement gaillard:
_Robin, avant que dénicher Fais dedans mon giron cacher Ce bel oiselet au bec rouge..._
Puis, le jeu de boules qui, tout innocent qu’il paraît, est pourtant bien dangereux. Les vieux seuls y jouent sérieusement, les jeunes gens s’embrassent, même font mieux ou pire...
_Bergères font tour de souplesse, En se jouant montrent leurs fesses; Tels sont les plaisirs de nature!_
Mais les vers, devenus presque illisibles, sont plus gaillards que l’image, qui demeure aimable et décente. Voici la gaîté du bal champêtre. Cornemuses, rebecs, hautbois. Une fille rattache son bas. Un beau garçon bondit vers sa danseuse: «Margot, Margot, plus haut la jambe!»... Le repas après la danse, et ses galanteries primitives:
_Alizon, c’est plaisant butin De tenir ton ferme tétin, Et baiser ta bouche vermeille. ... Ah! Dieu! retire ta main. Garde que Robin ne s’éveille!_
Pauvres vers naïfs, où sonne pourtant un écho, grec et français, de Ronsard et d’Anacréon. Et cela finira bien. Après de si grands désirs, si candidement montrés, Gombaut et Macée se fianceront, se marieront. Ils seront un jeune ménage de paysans, puis un vieux. Ils auront leur part de peines, comme de plaisirs--et la Mort viendra, avec sa faux...
Les deux Meyer et tous les Harpagon restèrent longtemps en contemplation devant leur découverte. A la fin le vieux Meyer soupira. On le regardait. Il alla s’asseoir, et se tut encore, méditant:
--Je suis un honnête homme... dit-il.
--Oui, monsieur Meyer, oui... confirma M. d’Harpagon, doucement.
--J’ai causé avec mon fils hier soir. Le prix d’une série comme ça, on ne sait pas... Ça dépend de l’amateur... Et puis, c’est trop gros, trop important pour moi; je vous volerais, ou je me volerais. Je ne veux être qu’un intermédiaire. Je la vendrai pour votre compte et je prendrai dix pour cent... Oui, dix pour cent!... Seulement comme je me chargerai de la publicité, de l’établissement du marché, pour cette tapisserie, que j’aurai des frais, nous compterons encore dix pour cent en plus... Vous voyez, ajouta-t-il en souriant, que les choses n’ont pas changé: c’est le commerce, ça, c’est le commerce! On fera toujours comme ça!
--Mais enfin, qu’est-ce que vous croyez qu’elle atteindra, cette tapisserie, interrogea Mme d’Harpagon, les yeux ardents.
--Je vous dis que ça dépend de l’amateur... Les devises sont un peu gênantes: mais il faut y regarder de près pour les lire. A distance, sur un mur, on ne les verra pas... Ça peut aller entre huit cent et douze cent mille...
M. d’Harpagon crut qu’il en allait mourir--et puis qu’il avait mal entendu! Il se fit répéter la somme. Sa femme se la fit répéter. Élise, à elle-même, se la répéta. Mais quand M. Joseph Meyer, se précipitant vers elle, lui voulut prendre la main, elle n’eut point l’air seulement de le reconnaître. Cependant l’on s’embrassait, on pleurait.
--Oh! fit M. d’Harpagon, qui étouffait. Et dire que nous avons eu cette fortune sous notre toit, toute notre vie, et nos aïeux avant nous!
--Ils n’en auraient point tiré mille écus, répondit paisiblement M. Léon Meyer, et c’est bien pour ça qu’elle avait été cédée pour cette somme. Vous-même, il y a trente ans, n’auriez pas eu le dixième du prix actuel. Vous l’avez retrouvée au bon moment... Ça arrive... moins souvent que le contraire, mais ça arrive. Et, au bout de compte, c’est en croyant rouler l’un de vos aïeux que quelqu’un, qui appartenait presque à ma profession, a fait cadeau d’un trésor aux arrière-petits-fils... Ça peut arriver aussi!
* * * * *
M. Léon Meyer partit le jour même. Il emportait les huit panneaux, après en avoir donné reçu bien en règle, énumératif et circonstancié--mais de plus ayant signé, avec M. d’Harpagon, un petit contrat fort clair, et dont les deux parties, du reste, semblaient également satisfaites. On ne songeait plus à le trouver antipathique et vulgaire: il était l’homme sur qui reposaient tous les espoirs, il était le chirurgien qui a promis de sauver le malade, qui le sauvera; l’ogre qui possède la clef de la chambre aux trésors, mais qui laisse entrer. M. d’Harpagon sut trouver des termes fort dignes pour lui témoigner sa gratitude, et la conviction qu’il ne décevrait point la confiance qu’on avait mise en lui.
--Je fais une affaire, répliqua le vieux avec son terrible accent, je fais une affaire, voilà tout... Et savez-vous ce que ça prouve? Ça prouve que tout chrétien devrait avoir son juif!
Son fils le suivait partout, comme son ombre, et ne paraissait plus guère, en effet, qu’une ombre. Nul ne faisait attention à lui. Élise continua de lui marquer une froideur inconcevable. C’est en vain qu’il chercha l’occasion de lui parler: elle sut éviter de le voir seule à seul, jusqu’au moment qu’il partit. Car le vieux Meyer, prétendant avoir absolument besoin de sa littérature et de son érudition pour cette affaire, avait exigé qu’il l’accompagnât jusqu’à Paris. Élise, à l’heure des adieux, accepta seulement, de bonne grâce, mais comme un acte sans portée, allant de soi, la main qu’il lui tendait avec timidité.
--Je sais, dit-elle avec une aimable condescendance, les obligations que nous vous avons...
Il balbutiait, cherchant des mots pour exprimer son indignation, et ne les trouvant point.
--Allons, monte! fit son père déjà installé derrière Perronneau. Il est temps!
Quand la voiture eut dépassé la sapinière, il dit à son fils:
--Tout ça, de ta part, c’était de l’imagination. Rien que de l’imagination! Elle t’avait monté le coup, la demoiselle... Je comprends ça! A sa place, dans sa situation, j’en aurais fait autant. Chacun son jeu, c’est naturel, c’est permis... Garde-toi, je me garde!... Et tu étais un beau parti, tu étais le salut, pour elle, il y a trois jours. Sans ça, penses-tu qu’une chrétienne puisse songer à épouser un juif! Mais maintenant qu’elle a de l’argent, et qu’elle le sait!... Du reste, si ça vaut mieux pour elle qu’elle ne t’épouse pas, ça vaut encore mieux pour toi: le chrétien qui se l’offrira..., je demande à repasser pour voir ça... En attendant, c’est comme je t’avais dit, Joseph: prends ta commission, mon garçon, prends ta commission!... Et ne t’occupe plus de ces bêtises!
LE MARÉCHAL BUTLER
Je m’en souviens encore! J’aurais pleuré devant la première fille que j’ai séduite, si elle ne s’était mise à rire...
Alfred DE MUSSET: _Lorenzaccio_.
A M. PAUL BOURGET
--... Il y a encore quelqu’un, dans le salon d’attente?
--Oui, Mylord maréchal, répondit l’officier de service: une dame... Je dis que c’est une dame parce que c’est une femme, mais ce n’est pas une _Lady_... Je puis lui dire que Votre Grâce ne reçoit plus, qu’elle a été obligée de partir...
--Elle reviendrait, dit le maréchal, d’un air d’ennui. Vous le savez bien! Ceux ou celles qui ont attendu si longtemps, si on les renvoie, reviennent toujours... Faites entrer...
Il était, pour l’Angleterre, le grand vainqueur de la grande guerre. Cinq ans auparavant il s’appelait Butler, le colonel Butler, un colonel comme tous les autres, assez bien né,--tous les officiers de l’armée régulière anglaise sont des _gentlemen_,--d’une bonne famille du nord de l’Irlande, mais presque pauvre, sans éclat, sans relations; aujourd’hui il se nommait Lord Butler, «Monseigneur» Butler, field-marshal, comte de Roulers, duc de Denain, illustré par ces noms de victoires remportées sur une terre alliée, comme Wellington, cent ans auparavant, fait marquis de Torrès-Védras par l’Espagne, prince de Waterloo par la Hollande; membre du Conseil Privé; titulaire d’une dotation de deux cent mille livres, pair d’Angleterre; cependant toujours resté pour le peuple, pour «l’homme dans la rue», qui le vénérait, se sentant sur le front un reflet de sa gloire, «notre Butler», un Anglais comme tous les Anglais, mais qui incarnait les qualités de la race, son énergie, sa ténacité.
Il avait goûté d’abord la saveur vigoureuse de ce légendaire hommage, de cette admiration naïve, universelle. Hors de chez lui, des gens par milliers le saluaient, pour qu’il leur rendît ce salut et s’en pussent vanter. Sa maison s’encombrait de dons étranges, inutiles, émouvants: des pipes, des bourses de soie tressées par de pauvres femmes, des animaux, des poissons empaillés, des tabatières sculptées dans le bois des ruines de la France dévastée. On le venait voir pour s’illustrer de l’avoir vu, comme on tirait avantage de lui avoir, un matin, tiré son chapeau. Maintenant cette popularité le fatiguait; s’en trouvant excédé, il fermait sa porte à ses admirateurs inconnus. Cependant ils insistaient, découvraient des prétextes; et l’on ne peut refuser de serrer la main à l’humble enthousiaste, qui arrive du fond de l’Angleterre avec le modeste don de son cœur généreux.
--... Qu’est-ce qu’elle m’a apporté, celle-là? songeait-il, mâchonnant sa moustache courte avec un demi-sourire. Il était importuné, il avait l’impression qu’il perdait son temps; toutefois pourtant il éprouvait encore du plaisir. Ironique et flatté, il avait d’avance envie de dire à cette inconnue: «Eh bien oui, c’est moi, c’est bien moi! Regardez, si ça vous amuse...»
Elle entra, il leva les yeux. Sans grande curiosité: il avait l’habitude. L’officier d’ordonnance ne s’était pas trompé: ce n’était point une _Lady_. La femme qui se tenait devant lui, après une longue et maladroite révérence, et laissait s’échapper de sa bouche un petit souffle court, les mains sur sa poitrine émue, appartenait à la petite bourgeoisie londonienne. En Angleterre, les rangs sociaux s’accusent par des différences beaucoup plus tranchées qu’en France. Seules les femmes des classes supérieures savent s’habiller et porter leur toilette. Ce n’est pas tout; elles ont une démarche caractéristique, un port de taille qui n’est qu’à elles, une complexion nette, saine, faite à la fois, dirait-on, de bonne éducation et de bonne nourriture. Celle-ci, avec son chapeau de médiocre modiste, son alliance d’or sur sa main gauche intentionnellement dégantée, la pauvre broche trop voyante sur sa blouse confectionnée, c’était la femme d’un petit boutiquier ou d’un employé; le teint d’une femme qui prend trop de thé et de tartines beurrées; pour l’âge, une cinquantaine d’années, et ne les cachant pas; l’air honnête, scrupuleux, un peu borné, de celles qu’on voit le dimanche à la sortie des chapelles baptistes ou wesleyennes.
Quelque chose déçut les prévisions du maréchal. Visiblement, elle n’avait rien apporté. Et elle ne disait rien. Elle restait là, droite, muette, le dévorant des yeux, le visage ravagé par un sentiment formidable et complexe où il entrait une tristesse immense, puis une seconde à peine de fulgurant orgueil, puis encore un désespoir sec, comme devant la mort subite d’un être aimé--enfin de la haine ou de l’horreur.
--Eh bien?... fit le maréchal, impatienté de ce silence.
Il songeait en même temps:
--C’est une folle! Je vais sonner...
--Je suis venue pour vous voir, dit-elle, d’une voix extrêmement lointaine, presque imperceptible, et si timide--une voix de petite fille...
--_Egad!_ fit le maréchal d’un air gai, je m’en doute! Eh bien, vous m’avez vu...
--Vous ne vous rappelez pas...
--Que voulez-vous que je me rappelle?... Décidément, pensait-il, c’est une folle. Il est temps d’appeler Roberts...
--C’est vrai. Vous ne pouvez vous rappeler. C’est impossible. Vous ne m’avez jamais vue... Et moi non plus, avant ce jour, je ne vous avais jamais vu. Jamais! Jamais!
Elle criait ces mots comme s’ils contenaient un sens abominable, eussent été la proclamation d’un malheur pour elle démesuré.
--C’est mon frère que vous avez vu, il y a trente et un ans. Vous étiez subalterne (sous-lieutenant), au camp d’Aldershot. Vous aviez vos _rooms_ à Londres, Albemarle street.
--Votre frère?... répéta le maréchal.
--Il est venu vous voir, un dimanche matin. Il venait vous réclamer une lettre. C’était moi qui l’avais écrite, en réponse à une annonce que vous aviez mise dans _Ally Sloper’s_.
* * * * *
--_Good God!_ cria le maréchal.
Il sentait monter à ses joues une assez pénible chaleur. C’était un souvenir presque complètement aboli qui revenait brusquement à sa mémoire. Le souvenir d’une aventure désagréable, vulgaire pour commencer, humiliante pour finir. A cette époque, la mode des «petites correspondances» par les journaux, des annonces où des jeunes femmes solitaires ou intéressées, des jeunes gens timides ou sans scrupules offraient leur affection, du continent, où elle fleurissait comme une nouveauté, avait reflué sur l’Angleterre. La grande presse, toujours austère, n’y avait point cédé, mais _Ally Sloper’s_, petite publication humoristique et populaire assez mal famée, lui avait ouvert ses colonnes. Le «subalterne» Butler en avait profité. Il n’était point un don Juan ni un homme vicieux. S’il avait choisi ce moyen de se procurer une amourette, c’est que, pareil en cela à beaucoup de jeunes Anglais, il se sentait dépourvu auprès des femmes de l’esprit d’entreprise, et que sa bourse de sous-lieutenant était légère.
Il avait reçu d’assez nombreuses réponses, parmi lesquelles une seule avait retenu son attention, sa curiosité. Elle venait évidemment d’une toute jeune fille, naïve, de condition modeste et d’esprit simple. Elle disait à peu près ceci: «Vous êtes officier? Que cela est beau! Que j’aimerais me promener avec vous! Je suis arrivée de Canterbury pour entrer dans une maison de couture. Je suis si seule, et je m’ennuie tant, le dimanche. Toutes les jeunes filles de l’atelier ont leur amoureux... Moi seule n’en ai point. Mais ce sera vous: elles seront bien jalouses; je serai bien heureuse.»
Celui qui devait plus tard emporter la ligne Hindenburg n’avait pas plus l’expérience, à cette époque, de la stratégie amoureuse que d’aucune autre. Il fut cependant assez adroit pour ne point effaroucher la colombe qui ne demandait visiblement qu’à palpiter entre ses mains. Toujours par lettre, de la même orthographe hésitante et de style ingénu, on lui fit savoir qu’on acceptait, pour le dimanche suivant, une promenade sentimentale en canot, sur la haute Tamise, et qu’on le viendrait chercher. On était si désireuse de savoir comment c’était, les _rooms_ d’un officier! On ajoutait: «Je crois que je ne suis pas laide: mais vous me trouverez si mal habillée, et peu digne de vous!»
La veille de ce dimanche-là, le sous-lieutenant Butler reçut un télégramme: «Je suis souffrante, dans mon lit. Quel malheur!» Le sous-lieutenant répliqua par un autre télégramme annonçant sa visite. Bien qu’il ne fût point des plus hardis, il se demandait si ce contretemps apparent n’avancerait point ses affaires au lieu de leur nuire. Il demeurait en tout cas bien convaincu, et selon toute vraisemblance n’avait point tort, que celles-ci aboutiraient au mieux, dans le plus court délai. Tout lui faisait penser que cette petite fille, instinctivement voluptueuse et tendre, ne se défendrait guère. Lui-même se sentait fort animé. Les correspondances amoureuses, entre personnes qui ne se connaissent point, ou ne se voient que rarement, ont un charme infini pour l’imagination. La réalité ne vient point mettre de bornes au déchaînement d’une rêverie volontiers sensuelle.
Le matin de ce dimanche, de ce beau dimanche enfin survenu, et dont il se promettait il ne savait encore quoi, mais qui ne pouvait aller que du joli au délicieux, il achevait de s’habiller, avec ce soin précieux et discret des jeunes Anglais qui en fait véritablement, dans leur race, le sexe supérieur, le sexe qui sait ce qui convient, tandis que la plupart des jeunes femmes l’ignorent, quand on sonna à sa porte. Il l’ouvrit lui-même. Selon la coutume dans ces sortes d’appartements, il n’avait point de domestique, sinon «le gardien» de la maison, qui lui apportait son premier repas, entretenait dans les deux pièces, et leur vestibule exigu, l’ordre et la propreté, selon des conceptions personnelles, assez rudimentaires.