La conscience dans le mal: roman

Part 5

Chapter 53,851 wordsPublic domain

«C’est donc une vocation! il faut que j’en prenne mon parti: je ne connaîtrai les hommes que pour me défendre d’eux! toujours, j’en serai entourée comme de bêtes... Non! les bêtes sont meilleures, les bêtes sont plus pures que les hommes; eux s’avancent vers moi avec un sourire; ils causent en toute franchise, sur un ton de camarade, à cœur ouvert, ainsi que des amis; ils plaisantent ou parlent sérieusement, ils m’intéressent, en passant ils me flattent, et puis je m’aperçois qu’ils font la roue; me voilà prévenue! je n’ai qu’à me tenir sur mes gardes: je sais ce qui va suivre... Ou bien, ils deviennent soudain moroses, ils ne desserrent plus les dents, ils me regardent sans oser rien dire, mais ils me montrent leur détresse autrement: je la vois dans leurs yeux, je l’entends, je l’écoute dans leur rire qui a perdu sa gaîté, je la remarque dans leurs gestes, dans leurs façons de marcher, de saluer, de se tourner vers moi subitement et de se détourner plus vite encore... Ils souffrent, je les aide à souffrir, ils souffrent à cause de moi. Ils n’ont pas le courage d’avouer ce qu’ils pensent et pas celui non plus de le cacher! C’est, à la longue, un spectacle lugubre qui brise les nerfs. L’un ou l’autre: la brute en folie ou le mendiant malheureux. Tous, vous vous montrez ainsi, dès que je vous connais un peu. Vous-même l’avez remarqué, lorsque vous parliez de mon influence sur les hommes du camp. Au lieu de vous taire, par décence, par charité, vous me l’avez dit, cruellement, pour me blesser, pour que je saigne!... Ah! je ne l’ignorais pas, cette influence! Moi qui n’aime que la liberté, qui ne cherche que la liberté, je ne me sens jamais libre, je rencontre partout des pièges tendus afin que je trébuche, que je me fasse mal, car vous êtes méchants! (Pas vous seul... tous!) Voilà qui ôte le goût de vivre! Ah! quand pourrai-je surprendre, dans les yeux d’un homme vivant près de moi, le regard clair qui ne sous-entend rien?... Les enfants ont ce regard, direz-vous? Non: les enfants voient bien vite que j’ai peur et, pour cela, s’éloignent de moi... C’est moi qui leur fais peur! En vous, j’avais presque confiance; je me disais: il sera peut-être l’ami. Je me montrais encore une fois stupide... Nous galopons à travers vos prés; je pense que vous jouez à la course; je me hâte, vous aussi... vous essayez donc de me dépasser? eh non! vous tâchez de m’atteindre, et déjà vous savez pourquoi!... Alors, maintenant, je vous déteste, monsieur Delannes, puisque vous ressemblez à tous les autres, et je vous prie... lâchez mon bras!... et je vous prie de me quitter à l’instant.

--Vous me pardonnerez, Madame, répondit Mathieu d’une voix sourde et confuse; votre colère vous aveugle; ne soyez pas injuste! Vous ne sentez ni la sincérité de mes paroles, ni celle de mon profond repentir! Ce sera pour demain: vous aurez oublié; vous verrez alors les choses telles qu’elles sont... Vous viendrez chez moi, un jour très proche; paisiblement, là-haut sur la terrasse, nous causerons de notre double erreur, en vrais amis, et je vous convaincrai de mon respect, de mon amour... Adieu, madame Randal, non!... à bientôt.»

Il s’éloigna, sans dire plus et sans se retourner. Comme il sortait du bois, il vit paraître Avery Leslie, à pied, vêtu seulement d’un pantalon bleu et qui lui dit:

«Oh! tout à l’heure, je vous voyais de la plage; il ne faut pas galoper si vite! Flea aura pris froid, et puis il ne faut pas faire semblant de chasser, monsieur Delannes... elle pourrait avoir peur.»

Mathieu n’était pas du tout en veine d’écouter les remontrances d’un adolescent américain...

«Viendra-t-elle?» se demandait-il...

«Viendra-t-elle? se demandait-il encore, un quart d’heure plus tard, en rentrant chez lui. Viendra-t-elle?»

XIX

Ida Randal essayait de se recueillir. Elle avait d’abord longuement songé à elle-même, mais ne parvenait qu’à brouiller un esprit déjà perdu et mettre plus encore d’agitation dans un cœur en désordre. Il lui fallait se rendre à l’évidence: non, elle ne pouvait échapper à sa joie. Sa joie la reprenait toujours; elle avait beau fuir, la joie aux lèvres chantantes savait la rattraper, et si, par ruse, elle se cachait au sein de quelque vieux souvenir, c’était en vain: elle se découvrait, elle se livrait bientôt elle-même, tant la joie chantait clair, tant cet appel semblait persuasif et tant le souvenir gardien la protégeait peu.

De quel bénéfice pouvait être une évocation austère et grave, noble, à coup sûr, mais glacée, au passage de ce glorieux fantôme à la démarche vivante et dansante, aux mains pleines de fleurs, et qui chantait!

Oui, Randal l’avait sauvée de la misère, de la honte, peut-être; ses attentions ne se comptaient plus, délicates et même tendres; sa bonté ne se lassait pas, mais la joie avait une autre bonté, moins voulue, et d’autres attentions, incessantes, que l’on ne pouvait dénombrer, qui toutes ravissaient le cœur: un geste, une parole, un sourire, une façon de dire, une façon de penser, un regard... et chaque fois on en ressentait ce même ineffable saisissement, ce même sursaut, et chaque fois, résonnait l’écho de cette voix qui chante, l’exaltant écho de la joie.

Que valaient, au juste, les discours de Randal, ses théories, ses préceptes, ses principes?... Oh! l’ennui qui s’en dégageait!... Randal disait toujours la vérité. Ce soir, Ida préfère le mensonge... Mais une piqûre aiguë lui perce la poitrine, soudain: le mensonge? la joie peut-elle donc mentir? mentir en souriant, en souriant ainsi? mentir en chantant, et de cette voix?

* * * * *

Ida est seule dans sa chambre où le crépuscule glisse des ombres grises. Randal, occupé par de longues besognes, ne viendra pas. Elle s’écoute vivre. Pourquoi cette révolution dans le cours égal de ses jours? Parfois, elle souffrait de leur règle exacte et scrupuleuse, elle s’indignait d’être soumise à un maître qu’elle n’avait pas choisi, qu’elle supportait, en somme, sans trop d’impatience: un bon maître. Elle l’accorde, il fut un bon maître; elle se le répète, mais l’affirmation est inutile: ce sont là des paroles vides, privées d’accent, dont elle saisit à peine le sens. Maintenant, elle revient à la raison, elle comprend: le bon maître est celui qu’on aime, celui qu’elle aime... ce dernier mot, elle l’a tout au plus balbutié du bout des lèvres, sans presque le dire. Eh! qu’importe! puisqu’elle l’a dit!--Le bon maître est celui qui vient vers elle malgré lui, qu’elle n’a pas appelé et qui l’a néanmoins entendue, qui ne la chargera pas de chaînes, mais simplement la prendra par la main et l’emmènera.--Celui-là sera le bon maître.

Une rumeur la distrait: d’abord un hennissement de cheval, puis des voix bourdonnantes; on se dispute à l’écurie. Tout ce monde qui l’entoure ne lui est-il pas cher d’une certaine façon? Ne ressent-elle pas de l’orgueil à connaître son influence sur ces hommes simples qui l’écoutent avec une attention dévote, comme des enfants sérieux et sages? Ne vont-ils pas souffrir, elle partie?

Un regret encore mal défini se présente... Partir! partir! l’idée de partir lui fait lâcher prise aussitôt; d’ailleurs, elle tenait le regret d’une bien faible main.

Elle voudrait penser aux jours qui viendront: non pas à mercredi prochain, par exemple, non pas à la fin de la semaine suivante (cela se devine trop aisément), mais plus loin, aux mois, à l’an d’après, et plus loin encore, aux jours qu’elle ne voit guère, qu’elle imagine peu.

Elle se martyrise en tâchant de se figurer vieille, auprès de lui, plus âgé; moins belle, auprès de lui, plus grave; moins souple en sa grâce vigoureuse, auprès de lui qui, tendrement, la soutient de son bras; toujours aimante, auprès de lui qui l’aime toujours. Ah! qu’elle désire évoquer en elle-même ce beau spectacle!--Non! non! c’est impossible! elle ne peut pas!--Ida ne pense qu’à aujourd’hui ou bien à cette heure qui dépend d’elle, qui, suivant son vœu, commencerait tout de suite, ou qui ne sera pas.

A ses oreilles, la joie chante encore, et cependant Ida Randal reste écroulée au fond de ce fauteuil, dans un coin de sa chambre obscure, sans forces pour agir, éblouie dans l’ombre. De temps en temps, une image surgit, de délice ou de désolation, un doute inattendu, une question harcelante, la mémoire d’un instant échu qu’elle croyait effacé, si précis, si vivant en toutes ses nuances qu’il lui semble odieusement le revivre. Elle se souvient d’elle-même au point d’oublier que ce souvenir où elle joue un tel rôle appartient au passé... Saura-t-elle aimer?

Ceux-là qui la regardent d’un si beau regard fidèle, ses amis du camp, la rappelleraient en vain, elle le sait bien, mais ici, elle est reine d’un petit peuple aimant et sincère... Là-bas, saura-t-elle se faire aimer?

Il lui vient une grande honte, soudain. Si cette pensée le touchait de loin, s’il avait vent de cette incertitude, lui qui, à la même minute, pense à elle, rêve d’elle, la désire, offre sa vie... oh! comme elle rougirait!

Et l’effort paraît surhumain de se lever, de marcher jusqu’à la porte, de l’ouvrir, de franchir le seuil, de traverser toute la prairie en pente douce, puis de marcher encore, d’atteindre la terrasse et l’autre seuil... Enfin, pour souffrir davantage, elle se dit que peut-être ne l’aura-t-il pas attendue, qu’il ne sera pas là, debout, en expectative du bonheur, attentif au moindre bruit.

* * * * *

On n’y voit plus clair du tout.

Ida se lève, allume une bougie. Elle ignore maintenant ce qui se passe en elle, et même ce que peut révéler son image. Elle s’approche de sa glace, elle se regarde dans la glace, longuement, haussant et baissant la petite flamme pour mieux se voir.--Une figure immobile, très blanche, très pâle, une figure qui ne dit rien, mais, peu à peu, il semble que la bouche s’anime; un sourire naît sur les lèvres, dans les yeux; elle sourit, comme en extase, possédée par une trop haute, par une trop splendide joie... Alors Ida se détourne de son reflet, ferme la porte à double tour et, brusquement, souffle la petite flamme.

XX

Elle ne vint pas. Il l’attendit patiemment. Elle ne vint pas.

Mathieu ne sortait plus, sa patience s’usait, il n’allait plus au camp, ne sachant au juste à quelle heure viendrait Ida Randal; mais elle ne vint pas. Il tâcha de raisonner son aventure, de l’examiner de sang-froid. Pourquoi rester ainsi à l’affût de quelqu’un qui ne paraîtrait point?... Attente absurde!... et néanmoins, il l’attendait, mais elle ne vint pas.

Pourtant, il fallait qu’elle vînt; cela ne pouvait durer ainsi. Mathieu se sentait tout changé, d’humeur hargneuse. Il parlait à peine à son ami Hourgues et sans aménité: attendre tout un jour, tous les jours qui suivent, du matin jusqu’au soir, se réveiller, la nuit, pour attendre encore, cela aigrit, cela exaspère, cela rend agressif. Plus tard, quand elle serait venue, on verrait bien, on discuterait, on se rendrait compte, on retrouverait la liberté de penser et d’agir... Halluciné par cette attente, Mathieu était chez lui comme en prison. Il n’en pouvait plus! Il fallait que quelqu’un lui ouvrît la porte qu’il ne pousserait pas tout seul. Quand Ida se plaignait de n’être point libre, savait-elle tout le poids d’une contrainte, celle d’attendre?...

«Je prends des façons de neurasthénique, se disait Mathieu, car en somme, depuis plusieurs jours, je souffre simplement des suites de l’accès de fureur qui me prit quand cette proie que je poursuivais par jeu, d’abord, et sans passion, puis tout au plus par désir, voulut s’échapper et y parvint.»

Mais que lui servait de faire preuve de bon sens, puisqu’il attendait encore? Jamais il ne songea même à lui écrire, à lui faire tenir quelque message: c’eût été si facile! Non, elle devait venir chez lui, elle, femme libre qui forçait un homme libre à l’attendre. Afin de s’apaiser, sans doute, il imaginait cette visite, en construisait, en détruisait les incidents et la péripétie, ajoutait, effaçait un détail, remettait tout en scène, recommençait.

* * * * *

Or, un matin, assis sur la terrasse de Villedon, Mathieu rongeait son frein et tâchait d’user le temps, de s’occuper, une heure encore, à lire les feuilles de Paris et à fumer des cigarettes. Ce matin-là, il se sentait plus calme, même il considérait son cas avec une certaine ironie. En somme, cette retraite lui pesait, l’ennuyait. Hourgues se montrait inquiet de sa méchante humeur, ce qui l’ennuyait aussi. L’ironie de son point de vue s’accentua: il se moqua durement de lui-même et sa contrainte en fut allégée... Il résolut de reprendre sa vie normale où il l’avait laissée, comme l’on se rassied après s’être, un instant, levé de table.

«Oui, se dit-il, mais le plat s’est refroidi... Mes sentiments ont dû faire de même.»

Il eut un sourire de mauvais aloi, de mauvais goût.

«Allons! je ne suis qu’un imbécile, et je le prouve abondamment. Voilà-t-il pas des histoires, pour peu de chose! Je rencontre une femme d’un genre assez particulier que je ne connais pas, auquel, jadis, Gaby, Lily, Nicole ni May Read ne m’avaient habitué, une femme qui ne leur ressemble guère, oh! non! mais qui, peut-être... de fait, je n’en sais rien... et je m’emballe! et je me rends malheureux! Quelle tête de turc j’aurais présentée à mon vieil oncle!»

Mathieu rabattit sur ses genoux le journal qu’il ne lisait plus et regarda devant lui. Villedon n’avait pas changé, le paysage ne perdait rien de son attrait, le charmait comme à l’ordinaire, offrait, pour l’après-midi, une délicieuse promenade et, au retour, en compagnie de certains membres du cirque, un bain de mer tonifiant où «l’ami français» ferait les pires farces à Sam Harland, nageur médiocre.

«On s’amusera!»

Alors seulement, Mathieu entendit quelqu’un pousser à petit bruit la grille du jardin. Il sut tout de suite qui lui rendait visite. Il ne s’étonna point. Il se leva, jeta sa cigarette et s’avança d’un pas tranquille de propriétaire bien appris qui sait vivre.

Elle était venue.

XXI

Ida Randal parlait avec modération, sur un ton de froideur calculée, cependant sa bouche était instable, son regard un peu fixe; ses mains aussi obéissaient mal, tremblaient. Elle ne contrôlait parfaitement que sa voix.

«La dernière scène, je devrais dire la dernière réprimande, car James ordonne et punit mais jamais ne se fâche, fut au sujet de cette danse de music-hall que j’invente et qu’il déclare «indigne d’une chrétienne». Comme si un sketch devait avoir les qualités d’un sermon!».

Que James Randal fût un honnête homme, méritant l’estime et certaine admiration, un homme d’élite à sa manière, cela ne se discutait pas, étant reconnu d’avance; néanmoins, on peut juger diversement un prophète, directeur de cirque, suivant qu’on l’étudie au sein de sa tribu et de sa troupe, dans l’exercice de ses fonctions, ou qu’on l’envisage en chemise.--Ida Randal ne disait rien d’autre.

Pour ce qui était de cette danse «indigne d’une chrétienne», la description terne et brève qu’elle en donna ne permettait guère de l’imaginer. En vérité, l’incident s’était produit dans des circonstances moins sommaires.

On réservait d’habitude certain hangar, meublé d’un piano et de quelques banquettes, à des répétitions de music-hall qui n’exigeaient ni décor ni figuration; une estrade dressée au fond suffisait amplement à tous les besoins. Dans ce hangar dénommé «salle d’études», Ida était entrée, la veille, suivie d’un nègre qui posa sur le piano des musiques diverses.

«Vous jouerez, dit-elle, les numéros 7, 14 et 57, à la suite.»

Par son sketch de danse, «lever du jour», elle comptait rendre sensible l’attente anxieuse, l’exaltation et la joie d’un être devant l’aube et l’aurore. De semblables «chorégraphies décoratives» avaient fait un certain bruit, surtout dans les grandes villes, et lui attiraient force compliments. Des critiques réputés s’y intéressèrent au point de lui consacrer de longs articles, et l’affiche ne laissait pas ignorer qu’elle imaginait elle-même ces séduisantes créations.

Elle écouta les trois mélodies correspondant aux trois moments de la danse, fit des recommandations précises à l’accompagnateur et monta sur les planches.

Quelqu’un poussait la porte du hangar.

«Nous ne vous gênerons pas en assistant?» demanda Sam Harland que suivait Avery Leslie.

Après une courte hésitation, elle se décida. Peu importait: comme elle le danserait plus tard en public, pourquoi ne pas juger tout de suite de l’effet produit par son «lever du jour»?

«Entrez, entrez! vous me direz votre opinion à la fin seulement.

--Le Maître viendra dans quelques minutes.»

Elle ne put réprimer un geste de mauvaise humeur: James la surveillerait donc toujours! Tant pis! elle tâcherait d’oublier sa présence.

«Personne d’autre, en tout cas; après lui, vous donnerez un coup de clef.»

Et, s’adressant au nègre:

«Commencez.»

La trame de ses pas était fixée, déjà; il lui restait à trouver la broderie et les couleurs: la mimique expressive qui animerait l’ensemble. Elle ne chercherait pas à se vêtir de façon rare ou surprenante: n’importe quelle robe très ample, de tissu léger, de teinte grise, comme elle en portait une, ferait l’affaire. Maintenant, alerte, le pied sûr dans le chausson serré, il lui venait une vague curiosité de ce qu’elle allait entreprendre.

Elle dansa.

Elle errait, en pleine nuit, sur le tapis de mousses d’une clairière; de hautes ombres immobiles l’entouraient de tous côtés mais ne la protégeaient point: elle était prise dans le cercle noir de ces gardiennes tressant leurs longs bras. A quoi servait d’invoquer le ciel? rien ne répondait jamais à son geste de supplication. Il ne lui restait que de danser suivant la rumeur du feuillage, de danser pour se distraire de la nuit, de danser pour fuir un peu, sans nul espoir de s’échapper.

«Oui, c’est cela: diminuez le vent sans brusquerie et reprenez ensuite doucement.»

Affreux silence! instant saisissant qui la tient immobile, toute droite, les mains basses, grandes ouvertes, et lorsque le bruissement se fait entendre de nouveau, elle en a peur: elle s’accroupit sur la mousse, elle tremble, puis se relève, se jette à droite, se jette à gauche, toujours en vain, car toujours un arbre noir se dresse devant elle, l’oblige à reculer, la repousse, alors quelle voudrait bondir, tenter le grand saut libérateur dans l’ombre.

Et bientôt, elle renonce: vaincue par l’effroi, elle perd courage, elle s’abandonne; chacun de ses gestes est une plainte; elle appelle la nuit pour s’y ensevelir, elle livre à la nuit son pauvre corps brisé, elle s’étend par terre, elle s’étire mollement, en attendant la nuit qui va venir; exténuée, elle s’offre à la nuit.

Soudain, elle se redresse un peu sur ses deux bras raidis--Ce faible gazouillis... où donc?... elle écoute,--et le gazouillis devient un chant d’oiseau. Ah! quel relâche en sa dure angoisse! l’oiseau chante: divine charité! Elle est debout et l’oiseau chante; alors elle danse, elle danse en reconnaissance de ce chant, elle dessine des méandres, en imitant le labyrinthe de ce chant.

Mais que voit-elle, pour s’étonner ainsi, pour paraître à ce point stupéfaite, si peu rassurée encore et comme incrédule? Là-haut, ne dirait-on pas que le ciel s’éclaire, que la nuit supérieure est moins sombre? Elle se blottit, peureusement, contre le tronc d’un grand chêne... Elle attend. Est-ce cela qu’annonçait l’oiseau? Oui, les murs de sa prison semblent s’ouvrir par féerique prodige; le rideau des arbres est moins opaque; serait-ce donc le jour, l’aube incertaine qui annonce le jour?

Le jour va paraître, elle le sait! Elle se prend la tête dans les mains, elle court, insoucieuse de l’obstacle; elle ne danse plus, elle se lance en avant, d’ici, de là, avec des soubresauts et des écarts, le visage toujours enseveli, puis, tout à coup, elle s’arrête, elle regarde: c’est lui!

Alors sa danse devient une danse de triomphe; elle a deviné le jour; la forêt autour d’elle s’approfondit, la clairière est toute grise, le feuillage revit, une brise murmure; voici enfin le jour! Elle danse pour le jour; la nuit n’est plus; elle danse pour le jour qui chante; elle se donne au jour, non plus comme elle se donnait aux ombres, mais d’un don libre et joyeux: elle offre au jour sa poitrine où le cœur prend un rythme nouveau; elle offre ses bras qui sauront étreindre, ses mains qui sauront caresser; elle offre ses jambes et son ventre, et, d’un coup de tête, elle défait toute sa chevelure, pour offrir au jour ses cheveux.

«Il faudra bien veiller à ce que le rideau tombe juste à cet instant. Je suis sûre de l’effet, car je retire mon peigne sans qu’on puisse le voir, mais je n’aurai aucun moyen de sortir de scène si le rideau est levé. Ce sera délicat.»

Elle s’explique sur un ton que l’essoufflement ne rend pas moins calme: elle parle de son métier.

«Nous allons nous en occuper, interjeta James Randal, assis dans un coin et qui n’avait rien perdu de la danse. Chaussez-vous, recoiffez-vous et, surtout, mettez un manteau. Je vous attendrai dehors.

--Je veux prendre l’air!» grogna Sam Harland à voix basse.

Il sortit, laissant Avery tout secoué d’émotion.

«Oh! madame Randal! que c’était beau! J’y songerai cette nuit, j’en rêverai chaque nuit!»

Elle agréa l’hommage par un bon sourire.

XXII

«Mais pourquoi ne m’avez-vous pas fait signe? demandait Mathieu. J’aurais tant aimé voir cela!»

Si vague que fût la description que cette femme donnait d’elle-même, si incertaine l’image qu’elle offrait de sa danse (elle employait les mots les plus secs, les plus froids et beaucoup de termes de métier qui ne rendaient rien), Mathieu n’en regrettait pas moins l’occasion manquée.

«Hier, à cinq heures, pendant que vous dansiez, moi, je m’ennuyais en fumant des cigarettes.

--Non, non... une esquisse, ça ne se montre pas. Plus tard, quand tout sera mis au point, on verra. D’ailleurs, j’aurais été inquiète de ce que vous dirait mon mari: quand il s’indigne, il parle trop... Il veut placer son homélie! Je vous parais injuste? Ah! mon ami, il arrive un moment où l’on n’en peut plus, où le ver lui-même se retourne!»

Elle s’exaspérait de ce que James fût toujours si autoritaire, si sûr de lui, qu’il édictât des lois plutôt que de donner des avis et que, chaque fois, implacablement, il eût raison. Elle s’était d’abord habituée, comme par lassitude, à cette vie coupée de commandements et de remontrances; elle haussait les épaules, elle n’écoutait pas.

«Aujourd’hui, ce moyen de défense m’échappe: il me semble que James cherche les occasions de conflit au lieu de les éviter ou de les prendre seulement quand elles se présentent. Il s’ingénie à me blesser par des phrases courtoises, à me contrecarrer en tout... alors je réagis, je me révolte... Et puis, ce matin, songeant qu’un ami était là qui m’offrait ses conseils, son aide, son affection peut-être, je suis sortie du camp, j’ai traversé la grande prairie et j’ai poussé la grille de votre jardin.»

Chez Mathieu, pas la moindre émotion du genre où le cœur se révèle: rien que le sentiment du joueur qui gagne une partie bien jouée, et qui s’en félicite... Chez Ida Randal, une angoisse visible, clairement lue sur le visage harassé d’inquiétude, tout à coup: quelle serait la réponse de Mathieu?

Elle fut habile encore, très cordiale, pleine de franchise, avec un accent de camaraderie tendre qui donnait confiance. Il installa Mme Randal près de lui, sur la terrasse, au grand air, et là, dans des fauteuils cannés, face à un charmant paysage, ils causèrent amicalement. Peu à peu, les traits d’Ida reprirent leur calme et ses yeux leur mobilité naturelle, tandis que ses mains se reposaient.