La conscience dans le mal: roman
Part 4
--Vous en avez déjà. On apprécie votre bonne camaraderie, votre simplicité.
--A fréquenter tout ce petit monde dans son décor, je m’instruis et m’amuse mieux qu’en traînant mes guêtres à Paris. Être simple et bon camarade, cela ne souffre, ici, pas de difficulté.
--Je le conçois; encore faut-il y mettre du sien, ce que vous faites avec aisance.»
Ils ne se regardaient pas; ils parlaient, en quelque sorte, devant eux. Ils ne ressentaient nul besoin de se communiquer leurs pensées autrement que par des phrases dites sur un ton banal.
Boucbélère se levait. Il chanta de nouveau, et ce fut une lamentable romance parfumée de roses, palpitante d’hirondelles. Des gloussements émus, des gestes pathétiques accentuaient les beaux passages amoureux.
«Oh! s’écria Rachel, quand mon Octave dit qu’il aime, moi, je l’adore!
--Elle montre de la vaillance, murmura Mme Randal.
--Comment pouvez-vous chanter ces choses, Boucbélère? demanda Leslie sur un ton de parfaite candeur.
--Plus tard, petit garçon, tu les chanteras aussi pour plaire aux femmes!
--Je ne pense pas, grogna Sam Harland.
--Mais... vous croyez à tout cela que vous racontez?»
Une explosion de gaîté bruyante fut la seule réponse du chanteur.
«Si vous ne le croyez pas, Boucbélère, alors, c’est vilain! déclara Leslie qui semblait souffrir.
--Une leçon? à moi! oh! mon petit, va danser sur ta corde!...
--Fichez donc la paix à cet enfant,» interrompit Mme Randal d’une voix nette.
Boucbélère, ayant pris le ciel à témoin de la pureté de ses intentions, se rassit, le visage marqué d’une grimace excessive d’ironie. Rachel, très nerveuse, mais qui n’osait intervenir, le flatta d’un long regard, comme elle eût déclaré: «Je suis de cœur avec toi, mon bel Octave!»
Et la fête continua, coupée d’intermèdes.
* * * * *
«Avez-vous repensé au discours de mon mari? demanda Mme Randal.
--Souvent, Madame, répondit Mathieu, mais je n’ai guère eu l’occasion de m’entretenir avec lui; une fois seulement, avant-hier, où il m’a défini et développé, avec beaucoup de bienveillance, la règle morale de sa troupe. Cela m’a paru, tout ensemble, très judicieux et très élevé.
--Oui... une police de protestant.
--Si vous voulez, mais qui explique son influence acceptée par chacun.
--Et dont certains ne se félicitent pas!
--La vôtre aussi est intéressante à étudier, Madame.
--La mienne?
--... Si manifeste: elle se retrouve partout et toujours.
--Je l’ignorais.
--Non, Madame, vous la sentez fort bien: votre entrée, il y a deux heures, dans cette salle où nous sommes, la montrait clairement et prouvait même que vous en aviez conscience! Il suffisait de suivre votre regard dominateur. Tous vos sujets tournaient les yeux vers vous, vers vous seule, et vous leur en saviez à peine gré...
--Sans doute écrivez-vous des romans psychologiques, cher Monsieur... des romans français!
--Je n’y ai jamais songé, je vous assure, mais il m’arrive de prendre des notes, de remarquer ceci ou cela, de me souvenir aussi, quand il faut.»
Ce fut à cet instant qu’il considéra le visage d’Ida Randal et s’aperçut que le beau visage était pâle.
Malgré lui, avec la maladresse que l’on met souvent à réparer, il ajouta:
«Pardon, Madame!»
Sans broncher, elle répondit:
«Je vous pardonne.»
XIV
Certaines paroles d’Ida Randal avaient dérouté Delannes. Il restait silencieux, prêtant l’oreille, vaguement, aux bruits de la fête finissante, regardant autour de lui les gestes exaltés ou comiques, mais déjà lassés, illustrant une joie à son déclin que bientôt le sommeil étouffera.
Ida s’était levée, elle se promenait de table en table, disait bonsoir à chacun, causait un peu, posait quelque question, donnait un encouragement, et, de nouveau, Mathieu fut frappé d’une expression commune à tous ces hommes réunis... Elle ne se retrouvait pas chez les femmes: miss Jones, la dactylographe, causait de ses affaires, la dame interprète précisait avec autorité la prononciation d’un vocable français, les trois écuyères échangeaient des potins à voix basse, seule Joy-for-ever gardait cette béatitude vivante dont témoignaient sa bouche ronde, ses joues roses et, sous le verre des lunettes, ses yeux bleus d’enfant.
«Dormez bien, ma chère. C’est un plaisir de vous voir ici; j’aime vous entendre rire. Je vous fais aussi mon compliment sur la façon remarquable dont votre caisse est tenue.»
C’en était trop pour Joy-for-ever, trop d’émotion:
«_An angel!_ s’écria-t-elle, _an angel from heaven!_»
Leslie avait entendu... Il se pencha vers Mathieu et murmura:
«Oh! oui! un ange, un ange du ciel!»
Mme Randal continuait sa promenade et Mathieu la regardait. Cette beauté, indéniable assurément, n’évoquait rien d’angélique ni de céleste. Mince, fine, Ida paraissait grande, bien qu’elle fût de taille moyenne. Ses mouvements avaient quelque chose d’élastique, d’aisé, de facile, d’entraînant aussi, que l’on retrouve chez les bêtes de chasse ou de course, et son visage aigu aux yeux jaunes rapprochés donnait une impression de dureté cruelle, à cause du petit nez courbe et fin, de la mâchoire obstinée et surtout d’une large bouche frémissante qui, semblait-il, devait sourire difficilement, méchamment peut-être. De légers cheveux noirs moussaient avec abondance sous le voile gris, et la robe de même teinte, très simple, au dessin net, accentuait l’allure de ce corps jeune, plein de santé, de vigueur. Mathieu avait déjà remarqué les mains intelligentes, la cambrure du pied, la cheville... Oui, mais que voyait-on là qui fût d’un ange ou vînt du ciel?
«Un ange du ciel, répétait Leslie à mi-voix, un ange descendu droit du ciel!... n’est-ce pas, monsieur Delannes?»
Comment répondre à pareil propos?
Heureusement, Ida, qui allait franchir la porte, se retourna sur le seuil même et fit signe à Mathieu. Il s’excusa auprès de ses voisins par quelques paroles amicales et se hâta de la rejoindre.
«Vos bois sont merveilleux, à cette heure, dit-elle, et la nuit semble très douce. J’ai envie de suivre jusqu’au bout le petit sentier, vous savez bien, celui qui passe sous les chênes et coupe le ruisseau. Accompagnez-moi.»
Sans dire mot, Delannes acquiesça par un salut, et ils sortirent.
XV
Douce, tiède, surprenante par sa tranquille pureté, après une telle atmosphère de tabagie, mais très obscure, la nuit ne portait à son front qu’un mince croissant mouillé. Ce trait courbe d’argent se découpait seul, à mi-hauteur du ciel noir, la brume offusquant les étoiles, au-dessus du rideau des arbres d’un noir plus mat.
Le bois lui-même était opaque et tiède; on y voyait à peine; peu importait aux deux promeneurs qui semblaient bien connaître le chemin. Saisis par cette ombre embuée, ils se turent, d’abord, écoutant le bruit de leurs pas. On n’entendait d’ailleurs que ce bruit mou et, parfois, au sein des feuilles, un frisson furtif: réveil d’oiseau? battement d’ailes? passage d’écureuil? Puis Mme Randal se mit à parler, sur un ton très simple, très posé; elle reprit au point où elle voulait reprendre:
«Un jour, dit-elle, il vous parlera de moi, sans préambule, à sa manière que je qualifiais de protestante: il me citera, comme il citerait un personnage quelconque de la Bible ou de l’histoire, pour servir d’exemple à ce qu’il raconte... Il vous expliquera que, moi aussi, j’ai été ramenée au bien, qu’il m’a trouvée sur une scène de music-hall, au Canada, où je dansais des danses singulières, de mon invention, qui lui plurent, dont il escomptait, je pense, le succès sur un de ses programmes... qu’il voulut me parler, après la représentation, et qu’aussitôt il comprit qu’il m’aimait, qu’il ne pouvait me laisser là, que je devais le suivre... Trois mois plus tard, je m’appelais Mme Randal... Et c’est toute mon histoire: une rencontre fortuite, à Toronto, une conversation dans un bar avec un directeur de cirque, un engagement signé sur le bord d’une table sale... un engagement pour la vie! Parfois, quand il me regarde, je sens que je suis sa proie, celle qu’il a sauvée du marécage. Il ne ment pas: il m’a sauvée du marécage... mais pourquoi le dire? et s’il ne vous l’a pas dit, hier, il vous le dira demain... pourquoi le dire à tout le monde, puisqu’il m’aime?»
Sans violence encore, sans éclats, sa voix s’était cependant réchauffée. Ida, marchant à côté de Mathieu, ne le voyait pas. Eût-elle osé parler ainsi à une autre heure, en d’autres lieux? Ses mots, sitôt prononcés, se perdaient dans la nuit; elle n’en pouvait noter l’effet, elle n’en devinait pas l’action; elle laissait tomber son aveu comme en un puits sourd.
Sur un ton presque timide, un peu hésitant, Mathieu demanda:
«Du moins, êtes-vous heureuse, Madame?
--Je n’en sais rien, répondit-elle. Je ne suis pas libre!
--Comment l’entendez-vous?»
Elle répéta:
«Je ne suis pas libre! Vous ne sentez donc pas ce que cela veut dire? Oh! j’ai toute liberté d’agir à ma guise, d’aller à droite, à gauche, où il me plaît, mais puis-je penser et sentir à ma guise?... Ma tête n’est pas libre! En ce cas, il vaut mieux être enchaîné pour de bon, comme les forçats.
--Chacun de nous est retenu par quelque lien, Madame...»
Il rougit d’avoir proféré une banalité si plate.
«Oui, oui, mais la contrainte a des moments trop insupportables! James est un maître d’une bonté terrible: il force ceux qui dépendent de lui à se rendre compte de tout... il veut que l’on vive ainsi, pas autrement. Tout, à ses yeux, se dessine en blanc et noir, clairement, tout devient évident. Il faut avoir conscience de tout pour vivre bien. Ah! que de fois ai-je entendu cette phrase! Vraiment, elle donne envie de vivre mal! Elle enlève à l’existence tout son imprévu, tout son hasard, tout ce qui intéresse et qui amuse, tout ce qui a du goût: la surprise qui fait sourire. Vous concevez bien que, parfois, l’on veuille ignorer un peu le menu de son repas? Ici, chaque jour apporte un devoir annoncé, une peine inscrite, comme à la table d’hôte en province, où le vendredi apporte le plat de morue et de pommes de terre... Cela me fait perdre l’appétit, même du plaisir!... Et maintenant, dites que je suis folle, si vous voulez!»
Mathieu ne dit rien d’approchant. La dernière plainte de Mme Randal le touchait: il s’en fallait de peu qu’il ne sympathisât.
«Non, Madame... Sachez seulement que vous avez, à Villedon, un compatriote. Je parle votre langue et la gêne que vous ressentez n’a pour moi rien de mystérieux. La liberté de l’esprit et du cœur me semble un bien suprême; je conçois que l’on tâche d’y atteindre. A l’occasion, nous reviendrons sur ce pénible sujet... Oui, reine d’une tribu d’étrangers, astreinte à suivre les usages de la cour, vous ne cessez d’être en exil. En somme, vous restez trop française.»
Elle ajouta d’une voix plus gaie:
«Et je vous ai bien dit, n’est-ce pas, que je me trouvais au Canada par le hasard d’un engagement? Je suis née française, de parents français, à Château-Thierry (Aisne). Plus tard, j’ai beaucoup, j’ai trop voyagé. Parfois, je me sens un peu américaine.»
Elle conclut en riant:
«N’importe! le fond demeure, le fond... théodoricien!»
Mais ce rire sonnait faux.
* * * * *
On sortait du bois, l’ombre était moins épaisse, sur la prairie flottait comme un reste de clarté confuse, des étoiles étincelaient au ciel dégagé de brume. Alors Mme Randal revit la figure réelle de cet homme qui, par occasion, avait reçu sa confidence, tandis qu’elle s’appuyait à son bras, et de nouveau Mathieu aperçut le souple contour d’une femme auprès de lui... Ils n’étaient plus seulement deux voix, sous les arbres obscurs. Ils ne pouvaient parler ainsi davantage, ils se séparèrent, ils reprirent leurs distances.
Puis Mathieu dit encore:
«Nous avons fait le tour du bois et sommes à quelques pas de chez vous, Madame; permettez que je vous accompagne jusqu’au camp.
--Vous plaisantez! répliqua-t-elle. Je ne suis pas de ces personnes que l’on accompagne ou que l’on met en voiture: non, non! je rentre par mes propres moyens... Bonsoir, cher Monsieur; grâce à vous, j’ai fait une excellente promenade.»
Ils se serrèrent la main par une prise vigoureuse et franche. Un instant d’arrêt... peut-être pour se rendre bien compte du point où l’on se trouve...
«Amis?... tout de même? demanda-t-elle.
--Amis?... certes!»
Il était sincère.
XVI
Mathieu réfléchissait, assis devant la fenêtre ouverte de son bureau, mais le spectacle d’une mer nuancée sur laquelle passaient de grands nuages ne le touchait en rien: il s’occupait de lui-même.
Que ferait-il à Villedon, puisque son propos d’y rester était bien affermi? Quelle y serait sa vie?--Le cirque ne figurait qu’une distraction de quelques semaines et pourtant, seule, pensait-il, cette assemblée de gens étrangers par leur race, leur culture, leur morale et leurs travaux, l’empêchait de s’ennuyer. Demain, il s’ennuierait, à coup sûr, se sentant de nouveau maître de ses champs et de ses bois, maître aussi de ses loisirs; demain, il se trouverait en exil, chez lui.--Rentrer à Paris, il n’y songeait guère. Les gens qu’il y fréquentait, ceux qu’il s’était habitué à voir, lui faisaient l’effet de caricatures. Il ne pourrait plus supporter les papotages, les protestations et les plaintes au sujet d’une robe, d’un souper mal servi, d’une femme de chambre infidèle ou d’un vaudeville vraiment trop lugubre. Hélas! l’on ne change pas son entourage comme l’on change de veston. Il y a la rue où l’on se retrouve, le théâtre où l’on vous aperçoit, le restaurant où Nicole s’installe par hasard à une table toute proche... Et l’on ne peut cependant s’enfermer chez soi, se boucler, vivre comme en prison. La prison où l’on se croit libre est assez rigoureuse déjà!
Mathieu souffre de cette incertitude; des souvenirs lui rendent son mal plus cuisant. Eh quoi! une enfance orpheline, une jeunesse enfermée, une adolescence étroite, sans joie, où quelques visites à un vieil oncle singulier accentuaient encore sa détresse; quelques années de plaisir à Paris... qu’en avait-il retenu? des grimaces, de petits calculs d’intérêt, de fausses larmes, de faux serments qui ne prétendaient même pas à convaincre ni à toucher, étant de passage, comme tout le reste. Lui serait-il donc défendu de goûter au sel de la vie, à ce que la vie offre de grand et de sincère, à la belle amitié avec un être qui vous comprend et vous ennoblit, au bel amour qui vous élève toujours plus haut, qui dégage des nuées, qui rend limpide le ciel que l’on porte en soi, et dont l’âme s’illumine?
Pourquoi ne pouvait-il toucher à ces fruits spirituels, à ces fleurs secrètes? Pourquoi ne trouvait-il à portée de sa main que du rebut fait de grappes gâtées et de corolles fausses?
Mathieu se posait la question, mais ne savait y répondre. Quant à ses projets de voyage, il les avait écartés pour de bon: courir le monde deviendrait vite un amusement de touriste; le voyage mieux entendu qu’il rêvait naguère exigeait une préparation longue qu’il n’avait plus le courage d’entreprendre; il était envahi de paresse... de quelle paresse étrange, nouvelle, dont le goût lui semblait inconnu? Cela montait insidieusement, comme ferait une peur sourde, cela l’écartait de toute action immédiate, l’engageant à la remettre au lendemain, et surtout cela lui faisait un malaise, une langueur inquiète, la stupeur que les bêtes ressentent prostrées sous l’orage menaçant. Mais encore une fois, où trouver une raison à tout cela, un allégement, un remède? et que faire en attendant?... Continuer d’attendre?
XVII
Huit jours plus tard, Mathieu, monté sur Flea, le cheval étourneau de Sam Harland, galopait joyeusement à travers les prés. L’air était encore vif à cette heure matinale. On ne pouvait que se plaire à pareil exercice, sur une herbe si fraîche et sous un ciel si pur. Leslie venait de passer qui menait des bêtes à l’eau avec de grands gestes centauréens et des cris enthousiastes. Un pantalon de toile bleue pour tout vêtement représentait encore une concession absurde, à son avis, puisque l’on ne se sent soi-même que nu. Harland avait fait de beaux essais de saut de barrière, et Plug tâchait de tomber sans dommage, et le plus ridiculement possible, du dos de l’âne qu’il enfourchait. D’autres écuyers s’entraînaient au lasso devant un mannequin servant de but. Mathieu se contentait d’un galop modeste qui le ravissait; de plus, il remarquait avec satisfaction que Flea, dont l’humeur était ombrageuse, à l’ordinaire, et qui l’avait désarçonné plusieurs fois, lui obéissait, maintenant, le mieux du monde. Le front dans le vent, il buvait l’air, puis il fermait les yeux, un instant, pour goûter sa joie, et les rouvrait pour reconnaître, alentour, l’herbe, le ciel, les bois et, là-bas, scintillante, miroitante, déjà criblée de soleil, la mer.
Bientôt il aperçut Mme Randal coiffée d’un béret noir, culottée de noir, à califourchon sur Mouse, sa jument grise. Elle portait une rose rouge à son corsage: amazone habillée en adolescent, elle avait vraiment belle allure. Ils se croisèrent, ils se saluèrent du geste et de la voix. Tout à coup, Mathieu se ressouvint d’un vers lu jadis: «Contre le sein brûlé d’une antique amazone...» Il se représenta Mme Randal tenant au poing, en place de cette cravache inutile, un javelot, et le brandissant, mais l’image s’effaça vite pour se proposer d’autre façon: une valkyrie qui foulerait des nuées... et l’héroïque appel sonna à ses oreilles.
Mathieu s’arrêta net. Mme Randal faisait le tour de la prairie, au petit galop, puis elle la traversa d’une allure plus vive, sauta plusieurs fois le ruisseau, revint et frôla presque le cheval immobile. Mathieu en ressentit un léger agacement, car elle n’avait plus tourné la tête; elle semblait tout occupée de sa course et de cela seulement... Il admirait sa grâce, sa vigueur, plus manifestes que jamais: cette danseuse se révélait écuyère étonnante, et son costume peu féminin n’offrait pourtant, si crânement, si simplement porté, rien de théâtral, malgré la touche de romantisme, et surtout rien d’équivoque.
Flea piaffait, agacé lui aussi. Mme Randal acheva son tour. Que n’invitait-elle Mathieu à la rejoindre?... Elle s’éloignait déjà. Il en eut un surcroît de mauvaise humeur et, pour se justifier, inventa de mauvaises raisons: ils galoperaient si bien de conserve! à rester seule, ainsi, Mme Randal lui semblait faire de la parade, un numéro, un sketch d’équitation! Pourquoi? pour le charmer? pour l’éblouir? Il n’avait nulle envie de reprendre une promenade solitaire, de sentir la brise sur son front, sur ses yeux... Mme Randal repassa encore... Subitement, Mathieu ne put se tenir de toucher du talon le flanc jaune de Flea et de rendre la main.
Flea n’en demandait pas tant pour faire un beau partir en coupant la prairie, même il dépassa Mouse et, comme l’on se trouvait sur la pente qui menait à la mer, par prudence, Mathieu ne voulut pas l’arrêter trop court. Bientôt il s’aperçut que Mme Randal en profitait: elle avait changé de direction et remontait vers le village. Il la suivit, poussant Flea, l’excitant de son mieux. Quand l’amazone vit ce cavalier à ses trousses, elle aussi entra dans le jeu, et Mouse étant vaillante, Flea plus petit, moins robuste, moins bien monté, fut gagné de vitesse. Course folle... Soudain, Mme Randal tourna dans le bois et, le ruisseau franchi, disparut, entraînant Delannes après elle. Quelques instants plus tard, il la revit, bricolant savamment entre les arbres et les buissons. Mathieu se fatiguait, la tête perdue, les mains nerveuses, grisé, non plus de vent et de vitesse, mais de chaude colère à sentir que cette femme se moquait de lui. Il l’atteignit enfin. Elle avait sauté à terre, sans aide, et caressait le museau de Mouse qui encensait doucement.
«Bonne course, n’est-ce pas?» dit-elle.
Et tout de suite elle ajouta sur un ton de reproche:
«Mais il ne faut pas trop demander à des chevaux délicats...»
Mathieu aurait voulu parler d’autre chose.
«Et «fort comme un cheval» est une expression absurde, indigne d’un cavalier.»
Allait-il entendre un cours d’équitation sentimentale? Il avait mis pied à terre aussi et se tenait près d’elle, encore essoufflé, toujours furieux. Il se reprit un peu, pour la complimenter sur son art d’amazone; il dut le faire habilement, car elle sourit, mais il se trouvait ridicule et en avait honte... Et puis, surtout, il eût voulu savoir ce que pensait Mme Randal.
«Si je monte à peu près bien, dit-elle, ce n’est pas venu tout seul, croyez-moi! les débuts furent pénibles; mais cela me plaisait et j’aime les chevaux... Tiens! voilà Sam Harland... Sam! ramenez donc Mouse et Flea à l’écurie; bouchonnez-les et mettez-leur des couvertures.»
Harland considéra d’un air scandalisé les deux bêtes en sueur.
«Oh!... c’est du joli! D’ailleurs, je le prévoyais: je venais pour cela, Madame.»
Il passa les brides à ses bras et, comme il s’en allait, son regard chargé de reproches s’appesantit sur Mathieu.
«Maintenant, regagnons chacun notre logis.
--Déjà, Madame! Vous n’attendrez pas un instant? Nous voilà seuls... Je désirais tant vous revoir, vous serrer la main! Tout à l’heure, j’avais l’impression que vous tentiez de m’échapper, quand vous galopiez devant moi, sur la prairie... et j’en souffrais; je vous admirais parce que vous me paraissiez si belle, et je vous détestais parce que vous tâchiez de me fuir... car c’est bien cela que vous faisiez, n’est-ce pas?
--Oh! monsieur Delannes!... répondit la voix triste d’Ida.
--Mais la course est finie: je retrouve mon amie d’il y a huit jours, à qui j’ai si souvent pensé depuis...»
Mathieu ressentit au même moment une gêne horrible qui dura juste le temps d’une fulguration, pas assez pour qu’il interrompît sa phrase: gêne d’avoir adressé maintes fois des paroles analogues, sur un ton très passionné, à de petites Parisiennes accueillantes.
«... Si souvent, reprit-il, et avec tant de sollicitude!»
En achevant, Mathieu se découvrait de nouveau une âme obscure.
«Non, c’est faux!
--Oh! je sais bien! vous ne croirez pas un mot de ce que je dis, et cela est tout naturel... Comment pourriez-vous me connaître?...»
Mathieu rendait la main au mensonge. Mieux encore que Flea traversant la prairie ensoleillée, le mensonge était lancé pour une longue course.
Et Mathieu parla.
Il parla avec ferveur, avec subtilité, sur un ton de franchise ouverte et parfois de supplication. Il ne parlait pas pour lui-même: il faisait parler un homme épris qui avoue enfin son beau désir; il parlait bien. Son inconsciente méthode fut retorse: trop évidente, trop simple, car on ne ment pas aussi simplement, elle valait par l’accent. Il se trouvait à ce tournant de la vie où un hasard vraiment divin fait apparaître cela même qu’on attendait, dont la venue est un éblouissement: l’amour. Il disait le premier soubresaut qui, devant la merveille, laisse interdit, et la peur que cette présence donne et la déroute où elle jette qui la brave... Mesure de la voix, sincérité, sobriété du geste, expressions de la face allant du pathétique au douloureux, rien n’y manquait! même pas l’aveu couvert de la mauvaise foi... (tant de brusque hardiesse était inconcevable, on ne pouvait admettre la plénitude d’un tel cœur!... sans doute... et cependant...), puis, ce fut une prière très humble, toute basse, qui se troublait, qui s’égarait, qui ne s’affermissait que par l’espérance lointaine d’être agréée enfin et qui, devant une chimère si folle, renonçait aussitôt, ou faisait semblant.
«Taisez-vous, monsieur Delannes!»
Cri de colère? non: de détresse tout au plus.
Et Mme Randal parla à son tour.
XVIII
«Vous aussi!... vous aussi!...»
Elle ne sut dire que cela, d’abord; ensuite ce fut le déchirement: