La conscience dans le mal: roman

Part 3

Chapter 33,835 wordsPublic domain

--Oui, quand même, je crois, car vous ne jugez pas mes manières d’agir déshonorantes, elles vous sont simplement désagréables. Pourquoi manquer une affaire, une bonne affaire, parce que l’homme qui vous la propose s’habille, se présente d’autre façon que vous?... Laissons cela. J’ai voulu me placer à votre point de vue; maintenant, permettez que je définisse le mien.

--Parlez, monsieur Randal.»

Mathieu, surpris par ce discours, le fut encore plus quand, pour achever ce qu’il avait à dire, James Randal se leva. Il marchait avec lenteur, de long en large de la tente, sa voix grave tremblait d’émotion... peu de gestes, mais ceux-là notifiaient bien sa pensée; une grande autorité, sûre d’elle-même, et toujours un regard obstinément perdu, éclairé peut-être par cette lumière venue d’en haut.

«Écoutez... Je suis un meneur d’hommes; ma mission, ici-bas, est de mener des hommes; ils m’écoutent de préférence à tout autre; ils me suivent, ils m’obéissent. En temps de guerre, j’aurais commandé des soldats... Dieu m’a épargné cet affreux devoir: je ne mène pas mes hommes à la mort, je les mène à la vie, à la vie complète; je les mène à se connaître... Une nuit, il y a très longtemps, un ami m’invita à l’accompagner dans un lieu public où l’on jouait, où l’on buvait, où des femmes dansaient impudiquement, sous le rayon des réflecteurs, où des acrobates faisaient frémir le peuple assemblé pour les voir, où des clowns leur succédaient afin de faire rire, et c’était le vice, alentour, l’ivresse, la luxure, et les hommes et les femmes semblaient des bêtes, et le mal régnait sur eux, mais aucun d’eux n’en avait conscience... Ils étaient perdus...

«Et alors, subitement, l’idée me vint de les sauver; l’idée, reçue ainsi par grâce, descendit en moi, s’approfondit en moi, me pénétra tout entier... Je me sentais devenu un être nouveau; ma vie se traçait devant moi comme un chemin difficile, très caillouteux, possible cependant, où il fallait être fortement chaussé, mais qui, je le savais, conduisait droit où je devais me rendre.

«Les malheureux!... ah! quelle pitié! voués à la mort de l’âme, plongés dans le vice et ne comprenant pas qu’ils s’y noyaient! Ils avaient presque disparu; l’eau sale où ils se plaisaient leur emplissait la bouche, leur fermait les yeux, pesait sur leurs oreilles. Comment auraient-ils crié, la bouche pleine? comment auraient-ils vu de leurs yeux aveugles, entendu de leurs oreilles sourdes?... Ils flottaient encore, pas pour longtemps, à coup sûr!... Je me penchai sur l’eau fétide dont la puanteur m’étouffait, je me penchai jusqu’à la limite extrême de mon équilibre, et, résolument, je les tirai par les cheveux!

«Ce premier geste, ce premier effort, non, il ne me sera pas compté: il était trop facile. On fait cela de tout son cœur, on y met toute sa vigueur... ensuite vient la tâche vraiment ardue. Ah! monsieur Delannes! réunir les éléments d’un music-hall modèle, d’un cirque gigantesque, original, bien ordonné, luxueux, qui fasse oublier les autres, qui forme le public, qui le blase, au besoin; entraîner cette tribu sur la vaste terre, la nettoyer de ses souillures dans le vent du voyage, la rajeunir, la maintenir au même point de haute moralité, de perfection technique, afin de décourager toute concurrence, cela figure un grand rêve, d’abord, puis un grand projet, mais qui suppose un robuste capital «argent» pour étayer le capital «volonté». J’étais pauvre, j’ai dû m’enrichir; le moyen, je l’ai cherché, je l’ai trouvé, enfin! dix ans de travail obstiné, assidu, régulier... Aujourd’hui, je touche au but, au seul but humain, car le but divin brille devant moi, très loin, comme une radieuse aurore. Je marche vers cette aurore, suivi de ceux-là qui me sont chers, qui sont les miens.

«Oui, nous passons par un monde où le vice règne en maître, or il ne faut jamais ignorer le maître, il faut l’avoir vu de près, à l’œuvre, dans son abjecte gloire. Puisque le mal se retrouve en tous lieux, pourquoi le fuir? où le fuirait-on? Résignons-nous plutôt à vivre avec lui, en gardant bien notre âme. Ainsi, ce temps d’épreuves, nous le vivrons, mêlés au mal, mais qu’importe à un cœur pur! Seul périra d’une mort honteuse celui qui eut le courage abominable d’avoir pleine conscience du mal et de s’y employer néanmoins; seul connaîtra l’enfer, sur terre et au delà, celui dont la conscience fut mise en éveil, et qui se jette dans le mal par plaisir diabolique et pour y chercher sa perdition...»

* * * * *

Il annonçait, il prophétisait; son dur visage exprimait une certitude sereine, incluse au tréfonds de l’être, et l’on comprenait, à cet instant, que Jérôme Hourgues eût parlé d’un regard fermé.

Des pas, au dehors, interrompirent le singulier discours, puis une voix impatiente cria:

«James! avez-vous bientôt fini?

--Entrez,» dit-il.

Comme se relevait le rideau de la tente, il ajouta, en français:

«Ceci, monsieur Delannes, est ma femme, une compatriote de vous.»

X

«Je crains qu’il ne vous ait infligé sa conférence de propagande, disait Mme Randal en sortant de la tente, une demi-heure plus tard. Il vous a rasé, monsieur Delannes, avouez-le!

--Mais, non, Madame, pas du tout. Il m’a étonné d’abord: je ne m’attendais guère à ce ton presque religieux, à tant de noblesse alliée à tant de précision. Cela n’a rien d’ennuyeux, au contraire.

--Voyez-vous, mon mari est un type, un brave homme aussi. Vous vous habituerez à lui. Ses discours, ses sermons... il n’y a qu’à le laisser dire, à ne pas l’écouter. Ça vient par crises. En affaires, il est remarquable. Oh! oui, un drôle de mélange et, je le répète, le brave homme reparaît toujours.

--Je n’en doute pas... Votre troupe m’intéresse déjà prodigieusement, Madame; je voudrais l’étudier de près.

--Vous y trouverez de quoi vous amuser. Tenez, promenons-nous un peu. Je vous servirai de guide. Saviez-vous que j’étais française?... C’est bon de se sentir en France, d’y rester quelques mois, sans bouger... Si longtemps que je n’y étais revenue! Ça console de l’Amérique.

--M. Randal semble doué d’un rare instinct d’organisation; mon gérant m’a donné certains détails vraiment surprenants.

--Une grosse boîte... Si James n’était pas là pour diriger, pour surveiller, elle crèverait de partout... J’ai entrevu M. Hourgues; sa fillette est bien gentille.

--Charmante; sa femme aussi.

--Attention! voilà un de nos courtiers: M. Boucbélère... Bonjour, Boucbélère! Vous désirez parler à mon mari? Je devine à votre figure que vous apportez du nouveau...»

Et, s’adressant à Mathieu:

«Quand Boucbélère fait une découverte, il prend l’expression accablée qui convient: son trésor est trop lourd. Comme dit James, sans rire: il arrive chargé des péchés du monde.

--Salut, Madame! ah!... bonjour, Monsieur! je crois vous avoir déjà rencontré au café. Du nouveau? non, Madame, rien de nouveau, mais je voudrais montrer à M. Randal l’intérêt qu’il aurait à changer d’avis à propos du cul-de-jatte de Bordeaux: le bonhomme est libre depuis hier, je me charge de l’engager à des conditions excellentes... un numéro inédit et qui rapportera. Que M. Randal se montre moins intransigeant, et je télégraphie à Bordeaux, ce soir.

--Faire changer James d’avis! ah! Boucbélère, vous y perdrez votre accent toulousain! Comment va Rachel?

--Elle n’est pas à prendre avec des pincettes: graissée jusqu’au bout des doigts et de très mauvaise humeur, elle invente une pommade extraordinaire que nous lancerons un jour: «la bélériane». Les boîtes porteront sur le couvercle un bouc qui, si j’ose dire, aura «bel air»... Des bêtises! Tout de même, je vais voir le patron.

--Comme il vous plaira.

--Mais je tiens à rectifier quelque chose: M. Randal dit que je rentre chargé de toute l’_horreur_ du monde et non pas de tous les _péchés_... C’est très différent.

--Évidemment! Pardon, Boucbélère; bonne chance.

--Au revoir, Madame; salut, Monsieur.»

Il rétablit du doigt l’ordonnance de ses cheveux luisants, s’inclina, sourit, boutonna son veston pour avantager sa taille et se dirigea vers la tente du chef.

«Je vous prie de croire que nous n’en comptons pas beaucoup de ce calibre, dit Mme Randal.

--Boucbélère est à tout le moins singulier.

--Oui, mais un, ça suffit. J’aurai mieux à vous montrer, plus tard. Celui-là, je le trouve abject. Vous savez, sans doute, qu’il nous procure nos monstres. J’avoue qu’il y met une habileté consommée: il a le flair du chien de chasse, dès qu’il s’agit de dénicher un être anormal, épouvantable, étonnant par sa taille, ou son poids, ou ses traits. Et comment expliquer?... il les aime d’un amour paternel et bizarre; il les soigne, il les protège avec une tendresse qui donne froid dans le dos. Au demeurant, cet affreux individu est honnête... Quant à sa femme, Rachel, on ne peut lui reprocher de gagner sa vie en confectionnant des pommades, des lotions, des crèmes et des poudres... Elle n’appartient pas officiellement à la troupe.

--Je l’ai vue.

--Je ne vous la décrirai donc pas... Mais voici Boucbélère qui revient; la séance n’a pas été longue; et voici James.»

M. Randal semblait indigné, tristement indigné. Il s’appliquait à garder un calme que démentait le trouble de sa voix.

«Boucbélère, dit-il d’abord, veuillez vous retirer.»

Puis, quand le délinquant fut parti, l’oreille basse:

«Ma chère Ida et vous, monsieur Delannes, je vous fais juges, tous deux, d’un cas infâme. Présenter au peuple les images les plus désolantes de la détresse humaine, cela ne se défend que par l’excellence du but que l’on veut atteindre. Un pareil spectacle force à réfléchir, à rentrer en soi-même; il apporte une leçon douloureuse et, par conséquent, un bienfait. On oublie si vite sa santé! Être normal, cela paraît tout naturel; on n’y songe pas... Je donne, ici, l’occasion d’y songer et j’incite à en rendre grâces, un jour, à qui de droit. C’est une prière qui monte, c’est une prière de plus. L’homme sain remercie Dieu de sa santé, au lieu de le supplier seulement au cours d’une maladie. Je pense que, pour sa rareté même, cette prière inattendue sera agréée, comme un don gratuit... Et que vient de me proposer Boucbélère, pour la seconde fois? un cul-de-jatte qui joue avec son infirmité, qui fait le singe, qui fait le clown! qui dessine la caricature de sa déchéance et provoque la gaieté par une parade sacrilège! A la façon de Ned Walkins, il casse des douzaines d’assiettes, sans arrêt, avec un sourire surpris et cette expression sottement ravie qui, chez Walkins, était une trouvaille... A-t-on jamais vu un forçat jongler avec ses chaînes?... A coup sûr, ce cas est infâme, et vous ne me contredirez pas!»

Il se tut, il s’éloigna d’un pas rapide, sentant qu’il ne se tenait plus en main.

Mme Randal ne paraissait nullement émue.

«Vous le retrouverez souvent dans cet état. J’avoue que j’ai peine à le comprendre, car, en somme... N’importe!... Au revoir, Monsieur.»

Il ne restait à Delannes que de prendre congé.

XI

Pendant le jour, Mathieu errait souvent aux abords du camp, et le soir, après la fermeture des grilles, s’attardait en de longues causeries, jusqu’à l’heure où un tintement de cloche annonçait pour tous la fin de la veillée.

«Je trouve là, disait-il à son ami Hourgues, des gens qui m’intéressent, avec qui je m’entends bien: Sam Harland me parle de ses chevaux; je les connais presque tous et plus d’un m’a déjà fait mordre la poussière. On se moque de moi qui prétendais être bon cavalier; on me donne des conseils pratiques; je les suis.

--Avery Leslie me plaît beaucoup: il me décrit ses premiers essais sur la corde, ses projets, ses tentatives, ses erreurs et ses réussites. Le ton sincère qu’il met à m’expliquer tout cela finit par me convaincre. Je partage bientôt ses peines et ses plaisirs... Il m’arrive de chercher avec lui quelque perfectionnement nouveau à la construction de son balancier, quelque façon inédite de mettre en valeur son périlleux passage aérien. J’y réussis parfois. D’autres me racontent de belles histoires, simples comme des images d’Épinal, mais un peu longues... d’autres me disent leur vie; tous, ils s’efforcent de se faire comprendre, ce qui attire la sympathie. Assurément, il y a Boucbélère qu’il faut subir de temps en temps, mais on finit par excuser sa bassesse: ses discours ont tant de naïveté comique! tant d’abandon! Cela désarme.

--Oh! s’écria Hourgues, le Boucbélère: un bouffon lugubre! Et que pensez-vous des patrons de la troupe, du couple Randal?

--Le vieux m’ahurit: il est tellement particulier, étranger... comment dire?... unique en son genre! Pas bête, certes, assez noble, et, tout de même, effarant! Quant à sa femme, elle paraît intelligente, mais, en quelque sorte, pas à sa place. Je la connais peu. Qu’en dites-vous?

--J’ai rarement causé avec elle... Une expression bizarre, n’est-ce pas? Elle a beaucoup déplu à Alice, tout de suite, parce qu’elle s’entend mal avec les enfants. Vous savez que ma femme a des opinions très particulières, certains préjugés: elle se méfiera volontiers de quelqu’un que les enfants ni les bêtes n’aiment.

--Alice a raison.

--D’ailleurs, Mme Randal est une curieuse figure. Elle exerce sur sa troupe une influence très forte, dont elle se doute à peine, dirait-on, ou dont elle a peur... On respecte Randal, on l’admire; elle, on ne la perd jamais de vue, on obéit à son moindre signe, on a l’air de la considérer comme un fétiche... le porte-bonheur... le porte-guigne du Randal Circus... Comment savoir?...

--Sa façon si brusque de s’exprimer me gêne, dit Mathieu, un mélange de réserve et de passion assez inquiétant: on ignore où l’on va...

--Parlez d’Ida Randal aux hommes de la troupe et vous jugerez de l’importance de son rôle.

--Que faites-vous, ce soir, Hourgues?

--Des écritures indispensables, puisqu’il nous faut cette machine agricole dont je vous parlais hier... et vous?

--Je vais me promener un peu, regarder la lune... Elle s’arrondit délicieusement.

--Rendez donc visite à vos amis du camp. C’est je ne sais quelle fête d’anniversaire, en Amérique. Ici, l’on veillera jusqu’à minuit, pour commémorer.

--Excellente idée. Vous ne m’accompagnez pas?

--Non: cette lettre, quelques papiers à classer, et je me couche.

--Tant pis; dormez bien, mon ami.

--Belle promenade, Mathieu!»

Ils se quittent.

Le paysage vaut, en effet, d’être contemplé longuement. Immobiles, sans un frisson de feuilles, les arbres se dressent, tout argentés, devant leurs ombres bleues, et le gazon prend d’étranges teintes mauves. Enfin, sur la mer, c’est une vaste scintillation de féerie, une piste éblouissante, poudrée de diamants pour quelque divine chevauchée.

Le camp, moins silencieux que d’habitude, ne dort pas encore. Des feux brillent de-ci, de-là, on entend parfois sonner des rires... Un peu de musique passe, poussive ou grêle, qui n’offre rien d’émouvant mais qui n’inquiète pas trop l’oreille.--Sans doute, Sam Harland joue-t-il de l’accordéon, sa pipe à la bouche, l’œil malin, l’air bonhomme et satisfait, puis ce sera John Plug, palefrenier de son état, acrobate à ses heures et connu par sa virtuosité sur un instrument soufflé en figure obèse de citrouille, dont il se sert à merveille au cours d’un numéro de clowneries fantasques. De ce fruit démesuré qu’il lui faut saisir à pleins bras, il tire une toute petite mélodie dessinée en fil de fer, qui monte et se tortille, anormale et falote, presque plaisante.

On chante aussi: chansons populaires, sentimentales, souvenirs du pays natal, évocations d’images lointaines... près du foyer, là-bas, une mère tricote, elle attend; penchée à sa fenêtre, une fiancée rêve; sujets de cartes postales. Aucun hymne: la fête gardera, ce soir, un ton laïque, un ton très moral aussi, car personne, bien entendu, ne boit de vin, à l’intérieur du camp, et toute joie grossière est interdite par un règlement signé James Randal, dûment affiché, qui, en paragraphes précis, loue ou réprouve, conseille ou blâme les formes diverses du plaisir. On s’y conforme; on ne s’amuse pas moins.

Mathieu reste debout devant une barrière de bois, non loin du hangar illuminé, ruche de chants et de rires. On l’aperçoit, on crie aussitôt à l’ami «français» d’entrer au plus vite; il est reçu avec des paroles bruyantes de bon accueil où le «_welcome!_» domine.

XII

Plus tard, Mathieu se rappela souvent cette nuit et son croissant de lune et cette longue veillée.

Une trentaine de convives sont installés autour de quelques tréteaux, devant de hautes cruches pleines de limonade. Chacun a son gobelet; certains l’accrochent à leur ceinture et, souffrant de rester immobiles, marchent de long en large, la pipe à la bouche, puis reviennent boire; certains jouent aux dominos, aux dames, d’autres au bilboquet, le plus sérieusement du monde, en comptant les coups, sauf un maladroit qui s’excuse de ses ratés par des contorsions burlesques.--Peu de femmes: miss Jones, la dactylographe du chef, trois écuyères mariées, la caissière, personne mûre dont les lunettes n’attristent pas le visage souriant et joufflu; celle-ci tricote des bas et cause avec tout le monde; qui donc l’a surnommée «Joy-for-ever», à cause de sa constante et facile gaîté? on ne l’appelle pas autrement. Sous la visière de sa casquette, une maigre, très maigre dame interprète, qui sait mal toutes les langues parlées, discourt de mille choses, sur quel ton d’assurance! enfin Rachel Boucbélère, minuscule, vêtue de noir, fripée, l’air mécontent et boudeur, fait sans trêve des patiences sur le coin d’un tréteau, manie nerveusement ses cartes crasseuses, puis son collier d’ambre, quand «ça ne vient pas», et prend, en désespoir de cause, une expression sournoise du plus haut comique pour tricher inaperçue. Boucbélère la surveille de loin, gras, sale, des bagues aux doigts.

Mathieu s’assit entre Sam Harland et Avery Leslie.

«Vous auriez dû arriver plus tôt, dit Harland, notre camarade Boucbélère vient de chanter une chanson que je n’ai pas très bien comprise, mais qui...

--Ah! c’est qu’il y avait de l’argot de Paris, s’écria Boucbélère d’une voix alliacée, si vous voulez...

--Merci, je dois la connaître, interrompit Mathieu, craignant qu’il ne recommençât.

--Un de ces soirs, fit Avery Leslie, moi aussi, je vous chanterai une chanson. Je l’ai entendue, d’abord, en me promenant sur les quais du Havre, la nuit, devant les bateaux, et je n’ai pas été long à l’apprendre... Je ne sais pas qui la chantait. C’est une chanson pour monter le long de la corde oblique, avec le balancier ou le parasol. Elle exprime le danger, la joie, l’espoir d’arriver et la prudence qu’il faut garder jusqu’au bout, et l’impatience qui me travaille à mi-chemin... Je la chanterai en moi-même, pour moi-même; elle sera mon guide... Non, je ne vous la chanterai pas ici, car vous n’entendriez rien du tout; c’est une chanson pour le cœur.

--Et comment avez-vous senti que cette chanson vous était destinée?

--Je vais vous le dire, monsieur Mathieu, mais il ne faudra pas vous moquer... Tous ces cordages, n’est-ce pas, tendus devant la mer, éclairés par la lune et les feux, et qui s’entre-croisaient, cela me faisait tourner la tête; je souffrais de ce vertige dont j’ai peur quand je travaille... Mais la chanson montait si droit, malgré les ficelles et les lumières, qu’elle me rendait toute ma confiance, tout mon équilibre; le malaise disparut et j’appris la chanson.

--Mon cher Leslie, répondit Mathieu, chacun de nous a besoin d’une chanson pareille pour les passages difficiles de sa vie, mais certains ne la trouvent jamais; il faut, je crois, la mériter d’abord, à votre façon.

--Tu vois, Avery, dit Sam Harland, que M. Mathieu n’avait pas envie de se moquer de toi.»

Auprès des autres causeries, plus bruyantes, celle-ci, à voix presque basse, se perpétuait entre Mathieu, le danseur de corde et l’écuyer.

«Déjà, dit Mathieu, quand vous montez le long de la corde, vous avez soin de fixer votre regard à son extrémité. Vous ne faites pas autre chose, quand vous chantez en vous-même: vous fixez votre pensée...

--Oh! oui!...

--Moi aussi, monsieur Mathieu, dit Sam Harland, je fixe ma pensée. Le métier d’écuyer, ce n’est pas une route unie. Il faut prendre garde à la bouteille de gin sur la droite, à la bouteille de whisky sur la gauche, qui vous font signe, toutes deux, de descendre et de goûter, et puis il y a des fossés et des caniveaux que l’on ne voit pas d’abord, où le cheval s’embronche, et surtout, il y a la fatigue de rester en selle si longtemps, quand on pourrait être mieux assis dans un bar, avec des camarades et des compagnes, ce qui ne servirait qu’à mener ces hommes et ces femmes dans la même prison... Alors, moi, pour ne pas trop pécher, je fixe ma pensée, comme vous dites, je fixe ma pensée sur une belle image, et, tout de suite, je n’ai plus envie de boire ni de toucher au vice.»

Il parlait simplement, tranquillement, semblant avoir peur de faire des phrases ou de paraître trop sérieux. Afin de s’excuser un peu, il accompagna ses dernières paroles d’un sourire...

* * * * *

Mais un incident sut distraire tout le monde. La porte du fond s’ouvrit, chacun se leva. On se mit à chanter de nouveau, un chœur cette fois, que l’on eût dit entonné par ordre ou pour faire honneur.

Quelqu’un entrait.

Le chant montait, unanime, véritable hymne de salutation. Les amateurs de bilboquet haussèrent leurs boules à bout de bras et John Plug, étreignant passionnément sa citrouille, la délivra d’un cri de petit pourceau...

«Ratée! pour la septième fois!» gémit Rachel Boucbélère en brouillant ses cartes...

Alors, on vit s’avancer, coiffée d’un voile gris qui serrait ses cheveux, vêtue d’un tailleur gris de coupe nette, une badine à la main, souriante, élégante, élancée, le regard posé devant elle comme sur des sujets de sa dépendance, la reine de la troupe, son idole peut-être: Ida Randal.

XIII

Cette entrée fit sensation. Mathieu songeait à des scènes de cinéma où l’héroïne, impatiemment attendue, paraît enfin; et pourtant, quoi de plus naturel? Ida Randal se joignait aux réjouissances de sa troupe réunie, un soir de fête.

«Plug! s’écria-t-elle en riant clair, n’oubliez surtout pas ce que vous avez inventé, à l’instant: ce cri nouveau, sorti de votre citrouille! Je vous promets un beau succès si vous le retrouvez au cirque, dans un sketch!

--On inventerait bien autre chose pour l’amuser, dit Avery Leslie à mi-voix.

--Ah! pour sûr! affirma Sam Harland, en passant sa pipe dans le coin gauche de sa bouche.

--Et tous, mes amis, je vous remercie de cet accueil... Bonsoir, Boucbélère, Leslie, Harland; bonsoir, Joy-for-ever.»

Ravie, les yeux au ciel, la caissière soupira:

«_Dear lady!_

--Bonsoir, Rachel! Ah! monsieur Delannes, c’est gentil de nous rendre visite.

--Madame, je passe une soirée excellente...»

* * * * *

En somme, Mathieu se sentait content de la revoir. Leur première rencontre, leur seule conversation, devant la tente de Randal, lui laissait un souvenir trouble, et il disait vrai en affirmant à Hourgues qu’il ne connaissait pas cette femme dont certains propos l’avaient gêné, l’avaient surpris... Elle l’intriguait: qui était-elle?

Poussant sa chaise, il fit à Ida Randal une place auprès de lui.

«Votre mari viendra-t-il, Madame?

--Non,» dit-elle...

Et, tout de suite après, mais plus bas:

«Il suffit de moi pour tuer l’entrain d’une réunion comme celle-ci.»

* * * * *

Sans avoir disparu, la joie de cette fête n’était cependant plus la même: on s’entendait mieux, le bavardage sonore s’assourdissait, et il semblait aussi que chacun, tout en parlant, chantant ou riant, ne perdait pas de vue celle qui venait de s’asseoir et qui causait avec Mathieu, tantôt en anglais, tantôt en français, mais toujours d’une façon rapide, impersonnelle et dégagée, qui passait inaperçue.

«Il faudra revenir souvent, monsieur Delannes. On vous aime bien dans la troupe.

--J’en suis heureux, Madame, et je compte me faire, au Cirque Randal, des amis.