La conscience dans le mal: roman

Part 2

Chapter 23,813 wordsPublic domain

Bientôt, il leva la tête: quelqu’un s’installait à côté de lui, un grand et gros homme brun, moustachu, mal rasé, dont les cheveux passés à la pommade dessinaient sur le front bas une plaque en accroche-cœur. Il retenait au coin de sa bouche grasse un mégot éteint. Son costume, fait pour attirer l’œil, se composait d’un audacieux complet marron, d’une chemise de couleur que fermait une cravate à pois et, retournée sur le dossier de la chaise, d’une très ample, très sérieuse peau de bique.

Pour commander son absinthe, il parla fort; sa voix était cuivrée, retentissante; il prétendait à beaucoup d’importance, il prenait beaucoup de place et ses larges mains poilues aux ongles sales furent d’une abjecte majesté quand il les colla sur la table, les doigts ouverts, afin que l’on vît mieux le travail barbare de deux bagues d’or.

Et puis Mathieu s’aperçut que ce personnage n’était pas seul: une toute petite femme l’accompagnait, si petite qu’elle semblait moins femme que poupée. De beaux yeux sombres, un nez lourd, des lèvres sèches, marquées de fard, des cheveux roux, très abondants, dont la frisure bouffante débordait un chapeau modeste, sans garniture; une poitrine triste, plate, ornée d’un collier d’ambre, des bras maigres, à faire pitié, des mains aux ongles vernis, à la peau travaillée, amollie et poudrée, et beaucoup de bagues à ces mains. L’ensemble donnait une image surprenante que la robe noire, étriquée, ascétique, mal portée, accentuait encore. Elle parla, en réponse à un appel du gros homme, et ce fut, auprès d’un bruit généreux de fanfare, la mélodie dépouillée d’une clarinette.

Intrigué par ce couple étrange, Mathieu, sans bouger, l’observa, écouta.

«Tu n’as pas froid, Octave?

--Ici, pas trop, répondit l’homme, mais pour un sale pays, c’est un sale pays!

--Nous serons rentrés demain; il faudra écrire à Randal, ce soir, pour lui envoyer la liste et les renseignements.

--Les renseignements! comment veux-tu que je les trouve? C’est tout des jésuites dans le patelin: on demande quelque chose, le bonhomme répond à côté ou pas.

--Nous ne sommes plus à Toulouse!» dit la petite personne avec une mine dégoûtée.

Puis, à mi-voix:

«Qu’y a-t-il sur la liste? demanda-t-elle.

--Rien de très gras: le colosse, mais on l’a déjà vu; l’homme caoutchouc, une bonne affaire, celui-là; le cul-de-jatte casseur d’assiettes qui ne plaira pas à Randal (ces protestants, ça a des idées!) d’ailleurs, j’ai pas signé; et puis ceux de la foire de Hambourg que tu connais: le nabot est crevé, ils sont encore sept.

--C’est pas mal, Octave; c’est un joli groupe... Alors, tu reviendras pour les renseignements?

--Oui, dans six semaines. Je verrai le notaire. Il y a de belles prairies qui feraient tout à fait l’affaire. Tu m’accompagneras: j’aurai besoin de toi.

--Y penses-tu, Octave! Mme Salomon m’en voudra beaucoup si je la quitte si tôt. Elle n’a confiance qu’en moi... cette rougeur la défigure. Mme Salomon est une cliente merveilleuse.

--Ma bonne Rachel, il y a plus de galette à prendre chez Randal qu’en t’éreintant à graisser des vieilles dames.

--Tais-toi, Octave! tu me fais honte!... Et n’oublie pas de laisser notre adresse.

--T’as raison, ma poule!»

Il se tourna vers le tenancier du café:

«Brave homme! voici nos cartes. S’il venait des lettres pour ma femme ou pour moi, vous seriez bien obligeant de les faire suivre.»

Il posa deux cartons sur la table, y jeta une pièce de cent sous et se leva.

«Non, non, Rachel! dit-il à sa femme qui attendait la monnaie, il faut avoir la main large. Partons.»

Et, cueillant sa peau de bique, il s’en vêtit.

* * * * *

«Drôles de gens!» dit le tenancier, quand ils eurent quitté la salle.

Il y eut un murmure d’approbation chez les habitués du café.

«Qui est-ce? demanda Delannes.

--Dieu sait, monsieur Mathieu! moi, je ne sais pas. J’en avais jamais vu comme ça. Je ne comprends même pas leur métier. Tenez...»

Il tendit les deux cartons où Mathieu put lire:

OCTAVE BOUCBÉLÈRE _Courtier en Singularités_

MADAME RACHEL _Masseuse-Manucure_

«Manucure! s’écriait le tenancier en riant de bon cœur, c’est pas un métier de chrétien, manucure! c’est quoi?»

VII

Rentré dans sa garçonnière, il arriva bien à Mathieu Delannes de penser quelquefois à ces deux personnages rencontrés par hasard, mais des réflexions plus personnelles, plus graves, l’occupaient, et bientôt M. et Mme Boucbélère s’en furent rejoindre au fond de son souvenir d’autres fantoches passagers qui l’avaient amusé un instant.

Six mois plus tard, il se décida... Durant ces six mois, Mathieu, sans parvenir à rien préciser, tritura des projets multiples. Tout cela restait confus, épais, quand une lettre de sa jeune amie encore absente lui annonça un prochain retour. L’enveloppe du mauve le plus galant, le papier trop parfumé, l’encre trop verte lui déplurent et aussi la façon fleurie dont l’épistolière, qui s’ennuyait sur la côte, l’assurait d’une tendresse renouvelée. Cette lettre joua le rôle de la goutte adventice dont la chute clarifie soudain un mélange obscur. Il imagina la vie qu’il serait forcé de mener: promenades au Bois, soirées au théâtre, soupers, et tout ce bavardage auquel on n’échappe pas! et tout le temps perdu!

Sa résolution était prise; l’exil, avec ses belles promesses, ne s’offrait plus à lui sous les mêmes couleurs; l’installation à Villedon, chez lui, paraissait plus simple, plus efficace, d’un rendement plus sûr; il trouverait à s’employer là, tout aussi bien qu’autre part. Hourgues lui avait souvent écrit, mais ne tâchait pas de le convaincre, et d’ailleurs Mathieu lisait ses lettres distraitement, voulant se décider seul. La chose était faite. Sans plus tarder, il envoya à Jérôme Hourgues un télégramme lui annonçant son arrivée immédiate et s’occupa des quelques problèmes ménagers que posait un si brusque départ.

Le dimanche soir, il trouva son ami qui l’attendait; sa joie était manifeste. Ils dînèrent ensemble et l’on dut avouer qu’à passer du service de l’oncle à celui du neveu, la cuisinière ne perdait rien de sa délectable maîtrise. Delannes ne tarda pas à monter dans sa chambre, plus fatigué peut-être que de raison, légèrement grisé par le choix qu’il venait de faire (le choix de sa vie, en somme), et par la subtile influence de certain sauterne réputé dont Jérôme Hourgues, pour fêter ce beau jour, était allé cueillir à la cave, de ses mains pieuses, deux des six bouteilles restantes.

Le lendemain, il se réveilla dans une vaste chambre grise où filtrait la lumière du petit matin, et, tout de suite, il n’eut aucune envie de se rendormir. D’abord, il resta immobile, charmé par un silence que seul, de temps à autre, trouait le chant des coqs. Il songea aux bruits de ce même petit matin à Paris; la comparaison l’amusa; puis il sauta du lit, voulant voir le paysage à la fois bien connu et nouveau que dominaient ses fenêtres. Il les ouvrit et s’assit dans une embrasure où, sommairement vêtu, il se livra, fumant une cigarette, au si doux plaisir de contempler.

La vaste prairie descendait vers une plage de galets ocre et jaune; plus loin, la marée, basse à cette heure, découvrait du sable, et, plus loin encore, c’était la mer, sous un voile de brumes épaisses à l’horizon, légères sur le bord. A droite, à gauche de la prairie, des bois s’étendaient, d’une verdure neuve et tendre. Tout se présentait ainsi en teintes délicates qu’un peu de vapeur unissait. Le soleil, enveloppé à l’orient, avait encore des lueurs assourdies, sans éclat, sans chaleur, qui paraissaient parfois, écartant la buée d’alentour, en reflets de nacre et d’opale. Un souffle de brise naissante animait l’air, faisait bruire la cime des arbres, effilochait une traîne de buée sur la prairie, apportait des parfums, des rumeurs, un oiseau.

Mathieu laissait errer son regard. Ce spectacle le ravissait secrètement, l’enchantait peu à peu. Un grand repos se répandait en lui, de cette sorte qui permet le rêve. Il sourit, pensant aux tons crus, aux ardeurs, aux violences des pays qu’il avait voulu visiter, de l’autre côté de la terre. Là-bas, durant ses heures de loisir, il aurait admiré mille choses brillantes, étincelantes, inattendues, mais, ici même, ne pouvait-il imaginer mieux? Les fruits à portée de sa main ne valaient-ils pas la mangue ou le letchi?

«Mes beaux projets, se dit Delannes, malgré toutes leurs précisions, étaient encore gâtés par trop de littérature... Romantisme déplorable! Au panier! Je crois que je finirai par me plaire à Villedon, par m’y faire une vie, et vraiment, ce matin, j’ai ouvert mes fenêtres sur un bien aimable décor.»

Mathieu contemple les nuées grises, lentement mouvantes, les verdures claires au léger friselis, le ciel où naissent des teintes roses, cette prairie... Soudain, une touche de couleur vive sollicite son regard; il prend une lorgnette pour mieux l’examiner: à la plus haute branche d’un arbre du bois de droite, flotte une flamme triangulaire, mi-partie verte et jaune.

Pourquoi cette flamme? il ne devine pas et, bientôt, pense à autre chose, car le soleil se révèle, frappant la rosée de l’herbe d’un rayon d’or éblouissant. L’impression est saisissante, magique; Mathieu ne quitte plus des yeux ce tapis de lumière tendu sur la prairie... Oui, tout à fait magique...

Et voici qu’il entend un cri joyeux, une clameur simple et forte, l’appel, dirait-on, d’une jeune voix humaine... D’où vient cet appel et qui le lance? Du seuil de la maison jusqu’à la mer, personne. Mathieu reprend sa lorgnette. Rien entre les deux bois, rien sur l’herbe au précieux tapis et cependant...

Un second appel, plus formé... Celui-là jaillit à coup sûr du bois de droite, mais Mathieu s’étonne encore davantage, s’étonne éperdument, quand, de ce bois, il voit sortir, image effarante, par trop imprévisible, un grand cheval, blanc de neige, qu’enfourche un enfant nu. La bête à la robe sans tache, baignée de soleil, s’encapuchonne en galopant; son mince cavalier qui semble monté à cru la conduit au bridon. Maintenant, elle s’éloigne, elle tourne, elle revient, elle s’éloigne encore, foulant lourdement l’herbe lumineuse, et Mathieu, transporté d’il ne sait quelle curiosité dont déborde son cœur, possédé d’une étrange jubilation, a tout juste le temps de chausser des sandales pour se précipiter comme un fou, vêtu de son seul pyjama de toile, dans l’escalier, puis au dehors.

Il n’a pas interrogé le vieux domestique tôt levé qui balayait l’antichambre et s’émeut de ce brusque passage: il veut voir, il veut savoir... Il se rappelle qu’il était bon coureur, jadis; il retrouve son élan, son allure, son haleine; il descend la prairie en pente douce, comme par jeu, sans nul effort. Voilà le cheval blanc! Mathieu se hâte. C’est bien un cheval blanc; c’est bien un enfant nu qui le monte. Mathieu se rapproche, bondissant sur l’herbe humide. Le voici tout près; le voici tout contre. Il touche le cheval blanc; il fait halte... Le jeune cavalier saute à terre, d’un geste souple et facile, salue de la tête, et souriant, riant plutôt, s’écrie:

«Vous avez du souffle, Monsieur!»

VIII

«Mon cher Mathieu, je vous l’ai répété vingt fois: votre mémoire se gâte, se perd. Est-ce en souvenir de votre oncle que vous fumez trop?...»

Quelques semaines auparavant, par une lettre fort explicite, Hourgues, semblait-il, avait correctement demandé à Delannes l’autorisation de louer une partie de la propriété (le bois Martin et les deux prairies attenantes) à un certain James Randal au sujet duquel il avait obtenu les meilleurs renseignements. Que le papier fût parvenu entre les mains de Mathieu, une réponse le certifiait; qu’il en eût pris connaissance autrement que d’un œil distrait, on pouvait en douter puisqu’il ignorait tout de cette affaire. Elle paraissait bonne. Hourgues avait signé. Il hésitait d’abord, l’intermédiaire lui ayant déplu, mais il reprit confiance dès qu’il put traiter avec Randal lui-même.

Il le décrivait de façon intéressante. Le premier abord ne laissait pas de surprendre: une figure de cinquantenaire que l’austérité ravage, des traits taillés à coups de serpe, un regard fermé, une bouche close, aux lèvres dures, nulle bonhomie, mais de la bonté s’exprimant par des actes, jamais par des phrases.

«Il me tarde que vous le voyiez; vous l’apprécierez, j’en suis sûr. Son entourage le respecte, le vénère. A moi, il me fait presque peur et Lucie va plus loin: elle avoue naïvement qu’il l’épouvante. Certes, on l’imagine mieux à la tête d’une troupe de moines guerriers que dirigeant un cirque, mais il y a des vocations inattendues, d’étranges rencontres et, somme toute, James Randal est bien à sa place.»

Cela réveillait en Mathieu un vague souvenir: le cirque Randal, une troupe organisée à l’américaine avec de puissants capitaux. Elle parcourait le monde de bout en bout, se faisant précéder par des fanfares sonores et une escouade de colleurs d’affiches qui recouvraient les murs des villes et des villages de placards annonciateurs devant lesquels le passant interdit, bientôt émerveillé, stationnait longtemps. Mais pourquoi le cirque Randal se trouvait-il à Villedon?

Hourgues le lui expliqua.

«Randal vient d’accomplir en Europe une magnifique tournée dont les résultats furent excellents. Il a dû s’arrêter, beaucoup de chevaux ayant eu la morve. D’autres viendront d’Amérique, dans quelques semaines; encore faudra-t-il les dresser, ce qui n’est pas une besogne facile. Pour le moment, on se repose ou l’on fait en Bretagne, en Normandie, de petites expéditions à frais réduits, sans importance... Et voilà pourquoi, cher ami, vos terres sont occupées, présentement, par cette horde nomade.»

Il rassura Mathieu sur les inconvénients possibles.

«L’affaire est bonne, je vous l’ai dit: ils paient bien. J’ai obtenu, dans notre bail, qu’ils ne mettent aucune affiche dans les villages d’alentour, aucun placard en pleins champs; ce sont d’effroyables choses qui offensent le regard. Vous en avez vu, n’est-ce pas, de ces rectangles flamboyants, verts et rouges, coupés d’une croix blanche et portant le nom du cirque en lettres démesurées? Je n’ai permis aucun signe extérieur, chez vous, certain que vous en seriez horripilé, sauf une flamme bien modeste sur un des arbres du bois Martin. Elle ne vous gênera guère.»

Hourgues donna ensuite de la troupe une description détaillée. Il commençait à la connaître et, chaque jour, y découvrait un aspect nouveau, un trait de mœurs surprenant. S’il n’avait fait qu’entrevoir Mme Randal, la femme du chef, du moins causait-il souvent avec le jeune cavalier dont l’apparition subite fut si fantastique, le matin même, et cela l’amusait de penser qu’une scène des mille et une nuits s’offrait tout de suite, dès l’aube, en Normandie, à Mathieu qui, récemment, songeait à la chercher, cette scène, au cours de voyages difficiles, en quelque pays lointain.

Avery Leslie n’était d’ailleurs pas écuyer de son métier, mais, pour se distraire, il menait parfois les bêtes à l’eau. Il lui plaisait de se baigner comme un centaure. Sa profession? danseur de corde; un vrai artiste dans sa partie. Il donnait le vertige à Hourgues et à Lucie par ses audaces d’équilibre. Lui aussi valait la peine qu’on le fréquentât, n’étant point de qualité ordinaire ni de commerce banal.

Du bruyant Boucbélère qu’il avait vu de près, lors des premières tractations avec Randal, il parlait sans estime.

«Heureusement, ni ce monsieur, ni l’ineffable Mme Rachel, sa compagne, ne sont souvent avec nous. Son métier de courtier oblige Boucbélère à de fréquents voyages: il va chercher à Vienne, à Constantinople, à Anvers, à Hambourg, partout où l’on en trouve, des monstres, des _singularités_, comme il dit, _monstre_ étant, à son avis, un vocable vulgaire... Ah! les pauvres gens! ce sont pourtant bien des monstres! Ils forment ici une classe à part, qui dort à part, qui mange à part. Si jamais vous tenez à vous assurer une mauvaise nuit, Mathieu, passez quelques instants en leur compagnie.»

Les autres, les normaux ayant un rôle actif, formaient une réunion peu commune de cent cinquante individus: pour la plupart des Américains du Nord; cependant Boucbélère avait vu le jour à Toulouse, et la troupe comptait aussi un Portugais, une famille japonaise, deux Italiens, un Chinois, d’autres encore. Leurs emplois étaient strictement délimités, avec une rigueur qui donnait à rêver. Randal jouait le rôle du grand chef, du grand maître; cela se comprenait qu’une troupe de ce genre eût besoin d’être dirigée sans faiblesse. Randal ne plaisantait pas, mettant une pareille conscience, la même application sérieuse, à régler les détails d’une parade comique de trois clowns, qu’à décider, étape par étape, un itinéraire à travers l’Europe, ou à s’engager dans une affaire de plusieurs centaines de mille francs. Il s’occupait aussi de l’éducation morale de ses hommes et leur faisait des conférences qui, souvent, prenaient tournure de prêche.

«Vous trouverez chez ces gens plus d’un sujet d’étude et beaucoup de délassement; ils ne sont point ennuyeux: vous vous divertirez en leur compagnie, je le gage, car ils vous paraîtront vivants et c’est une qualité que vous prisez. Leurs chevaux sont à notre disposition, bien entendu; ils ne furent pas tous contaminés. Je vous signale mon ami Sam Harland, merveilleux écuyer et brave homme. Il connaît à fond les écuries et saura choisir un poney qui vous convienne. Tout ce petit monde forme un ensemble qui, d’abord, surprend un peu, mais que j’ai fini par aimer. Vous ferez de même et votre science de l’anglais vous servira. Pour ma part, j’ai dû perdre toute pudeur et baragouiner honteusement, afin de me faire entendre. Les Boucbélère sont français, hélas! mais de quoi parler avec Mme Rachel sinon de massage, d’onguents, de pâtes et de crèmes, tous sujets où je ne brille pas? et que dire à Boucbélère?... l’écouter, parfois, suffit à soulever le cœur! Mme Randal aussi est française, m’a-t-on dit, mais le hasard a fait que je n’ai presque jamais causé avec cette belle personne d’expression bizarre. Randal a quelque teinture de notre langue, Avery Leslie se perfectionne chaque jour, mais le reste de la troupe sait tout juste les mots _cidre_ et _tabac_. Il m’a donc fallu me procurer un précis de grammaire anglaise avec son vocabulaire; je l’étudie tous les soirs et vous aurez beau jeu à vous moquer de mes honnêtes efforts.

--J’admire tout au contraire, mon cher Hourgues, le scrupule que vous mettez dans vos moindres actions! Pour mieux gérer la propriété d’un ami, occupée par une horde barbare, devenir polyglotte, cela touche au sublime!

--A propos de barbares, dit Hourgues afin de couper court, je ne vous ai pas encore parlé de nos peaux-rouges, car nous avons ici des Indiens peaux-rouges. Ils n’ont pas rang de citoyens; comme les nègres, ils vivent ensemble et, comme les monstres, on les fréquente peu. Ils se saoulent, ils sentent mauvais, ils chapardent, mais la police est bien faite; nous n’avons pas encore eu le moindre ennui. Je les voyais selon l’image que m’en donnait jadis Fenimore Cooper: vaillance, noblesse de cœur, loyauté... Il faut en rabattre: des sauvages de décadence; c’est à pleurer! et même le type se perd, s’avilit.

«Voilà de quoi vous occuper, Mathieu, quand vous sentirez l’ennui venir et que les travaux campagnards vous rebuteront. Un cirque... peut-on même l’appeler un cirque? On y joint un music-hall démontable et un cinéma... Le music-hall réunira sur son programme des numéros rigoureusement inédits ou très célèbres (croyez bien que Randal ne me paye pas pour faire de la réclame!) quant au cinéma, il nous réserve des surprises: ses films feront courir le monde! Tout cela, mon ami! tout cela pour distraire Monsieur!...

--Hourgues, je vous rends grâces de m’avoir assuré tant de plaisirs. J’y goûterai.»

IX

«Je voudrais parler à M. Randal,» dit Mathieu.

Il s’adressait à un nègre géant qui faisait les cent pas, un cigare à la bouche, devant une grille de fortune, peinte en vert. Le nègre émit un grognement, poussa la grille et indiqua du doigt une tente auprès de laquelle deux autres colosses noirs montaient la garde.

«Je voudrais parler à M. Randal.»

Mathieu donna son nom et fut introduit.

* * * * *

«Soyez bienvenu, dit M. Randal; prenez un siège et parlons... Je dois établir beaucoup de questions avec vous.»

Cela fut dit lentement, par un homme de belle allure dont le visage sévère semblait, en effet, taillé dans du bois. Les joues, les lèvres étaient rasées; une mince et longue barbiche grise apportait quelque chose de caricatural à cette noble face, mais les yeux très clairs émouvaient aussitôt; ce n’était point là le regard fermé dont parlait Hourgues, il se trompait: ces yeux bleus, ces yeux liquides, ne cachaient rien. La bouche, d’un dessin sévère, se courbait en un sourire sans ironie, quelque peu désabusé. Cet homme osseux, à la peau tannée par le grand air, donnait une impression de force réservée, de calme voulu. L’ensemble imposait. Comme il cherchait évidemment ses mots, Mathieu l’interrompit et le pria de poursuivre en anglais. Ce fut donc en anglais que se fit le reste de la conversation.

«Merci: pour discuter de façon claire, je me sens plus à l’aise, mais mon ignorance est néanmoins trop honteuse; il convient que j’apprenne votre langue; croyez que je n’y manquerai pas, car un interprète trahit toujours: il ne sait pas être précis ou bien il fausse l’expression d’un sentiment... J’espère que notre présence dans vos bois et vos champs ne vous incommode pas exagérément. Jusqu’à présent j’ai traité toutes ces affaires avec votre gérant, M. Hourgues, un homme de premier ordre; il faut cependant que je vous les résume et vous demande quelques signatures indispensables. Comptez-vous faire à Villedon un séjour prolongé?»

Ils causèrent pendant près d’une heure.

* * * * *

«Enfin, dit James Randal, pour présenter le sujet dans sa vraie lumière, qui me vient d’en haut, et pour vous permettre de bien comprendre, je dois expliquer le caractère de mon entreprise.»

Il regardait au delà de son interlocuteur; ses yeux si clairs, si purs, se fixaient sur un point très lointain et sa parole se ralentit...

«Je sais... directeur de cirque, ce n’est pas un très beau métier, et vous jugez durement, je pense, l’homme qui gagne de l’argent en montrant à ses semblables des acrobates, des clowns, des malheureux que Dieu a mis sur terre défigurés, des cavaliers qui poussent des cris en maîtrisant leurs chevaux difficiles, et qui tirent des coups de revolver ou lancent le lasso, des équilibristes et des danseurs de corde, et d’autres danseurs sur une scène, et des histoires sur un écran... (non, monsieur Delannes, laissez-moi parler: ne soyez pas poli, puisque je suis sincère)... tout ce monde que je traîne à ma suite, d’Amérique en Europe, que je traînerai plus loin encore. Et puis, vous ne devez pas aimer les moyens pratiques de l’entreprise: je veux dire les affiches de toutes les couleurs; les drapeaux agités, les fanfares, les discours qui servent à retenir, à rassembler, et les annonces qui occupent une page entière des journaux, comme pour célébrer une eau purgative, des pilules hépatiques ou un cirage nouveau, tous les procédés de propagande, de diffusion, d’écriture dans la mémoire de la troupe James Randal, du «Randal Circus», avec ses deux initiales qui se retrouvent dans les villes, dans les champs, le long des chemins de fer, dans les gares, les omnibus, les tramways et le métropolitain de Paris: R. C., en rouge, en vert, en bleu, en noir, sur tous les murs... R. C. pour qu’on nous attende impatiemment... R. C. pour qu’on se souvienne de nous, pour qu’on nous regrette, R. C. partout! Oui, cela ne peut que vous déplaire, et quand vous songez, ensuite, que le long de cette voie, j’amasse une fortune, vous protestez en votre cœur.

--Si je protestais comme vous le dites, interjeta Mathieu, vous aurais-je loué mes terres?