La conscience dans le mal: roman
Part 1
LA CONSCIENCE DANS LE MAL
DU MÊME AUTEUR:
LA PETITE ANGOISSE, _roman_. POUR L’AMOUR DU LAURIER, _roman_. LE DÉMON SECRET, _roman_. SENTIMENTS, _critique_. LES MOMENTS PERDUS DE JOHN SHAG. LE BAR DE LA FOURCHE, _roman_. L’ENFANT QUI PRIT PEUR, _roman_. ÉCRIT EN CHINE. LE MIRAGE, _roman_. L’ESPRIT IMPUR, _roman_. FANTASQUES, _petits poèmes_.
_Prochainement_:
LE JOUR NAISSANT, _roman_.
_Copyright by_ LES EDITIONS G. CRÈS ET Cⁱᵉ, 1921.
GILBERT DE VOISINS
LA CONSCIENCE
DANS LE MAL
_ROMAN_
PARIS LES ÉDITIONS G. CRÈS & Cⁱᵉ 21, RUE HAUTEFEUILLE, 21
* * * * *
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: CINQ EXEMPLAIRES SUR CHINE HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 1 A 5, ET CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA, DONT DIX HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 6 A 45 ET DE 46 A 55.
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_A MON AMI_
PAUL ALFASSA
G. V.
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LA CONSCIENCE DANS LE MAL
I
Dans ses études, Mathieu Delannes tenait un rang très enviable; tout au plus pouvait-on lui reprocher de n’y pas prendre grand’peine. Il se distinguait de façon générale, continue, sans briller par aucun de ces mérites particuliers qui flattent le maître et engagent la réussite future du «sujet». Son humeur tranquille, son travail assidu ne laissaient jamais rien prévoir de surprenant: il ne se fût pas plus départi de son calme qu’il n’eût, par exemple, saboté une composition. Il demandait seulement qu’on le laissât libre. Les critiques du professeur n’arrivaient pas à l’émouvoir; elles l’intéressaient, par contre, venant d’un personnage commis à cet emploi. Il y réfléchissait, le temps qu’il faut, puis il pensait à autre chose. Très bon camarade, chacun en eût témoigné, Delannes participait peu, néanmoins, à la vie de ses pairs et n’appartenait que nominalement à cette maçonnerie diffuse, liée par tant de conventions secrètes, à peine avouées, qu’est une classe de rhétorique ou de philosophie. Il voulait se sentir libre avant tout. Son influence sur ses condisciples était due, en partie, à cette indépendance même et à certain respect qu’il ressentait obscurément de la liberté individuelle d’autrui. Pour peu qu’il fût avisé, le professeur trouvait en lui une aide puissante. Mathieu ne tirait d’ailleurs pas le moindre orgueil de cette collaboration qui lui paraissait toute naturelle: il s’étonnait qu’on l’en remerciât.
* * * * *
«Mais oui, répète M. Jauffrey dont la belle barbe de philosophe ne cache pas le sourire très doux, dépourvu d’ironie, j’ajouterai que l’un de mes collègues, votre professeur de l’an dernier, partage mon opinion; il sera heureux de savoir que je vous l’ai transmise. En somme, vous nous facilitez la tâche. Nous avons devant nous une société déjà un peu organisée; cela est précieux, croyez-moi, quand on s’adresse à un auditoire dont l’attention se désagrège si aisément. On se fait mieux entendre et les résultats sont meilleurs. Voilà pourquoi je tenais à vous serrer la main, aujourd’hui.»
D’abord Mathieu Delannes a paru gêné. Il réfléchit un moment avant de répondre, puis:
«Vous êtes bien bon, monsieur Jauffrey...» dit-il.
Dans sa longue main sèche, il prend la main tendue, la main lourde et grasse du brave psychologue et l’étreint vigoureusement.
«Tout de même, ça me fait plaisir.»
M. Jauffrey n’est pas un sot: il a vu le pincement triste des lèvres.
«Tout de même?... Je comprends mal, Delannes... Que voulez-vous dire?
--Oh! rien, monsieur Jauffrey, rien de spécial. Comment vous expliquer? Je tiens trop à ma liberté, peut-être, mais quand on me remercie... j’ai peur.»
M. Jauffrey serait-il ému? On le dirait: sa voix s’adoucit encore.
«Pourquoi, mon enfant? Dites-moi votre pensée.»
Holà! Holà! M. Jauffrey exagère. Étrange manière de parler!... Delannes se tient sur la défensive: il déteste les effusions. Sa bouche se durcit, son regard se ferme. Donnera-t-il une réponse précise? Se laissera-t-il prendre au piège affectueux? Non: il bredouille quelques paroles de politesse, salue respectueusement et se retire.
«Tiens! murmure le professeur, quel singulier bonhomme!»
Mais il en a trop rencontré de ces jeunes gens qui l’étonnaient, un jour, par une phrase inattendue, maladroite, inopérante, faite de vocables courant... si obscure. C’est le langage secret de leurs dix-sept ans. M. Jauffrey ne l’a jamais parlé ni compris.
Cependant, Mathieu Delannes marche vite: il a déjà traversé la cour et franchi le seuil du collège.
II
Un vigoureux gaillard, très roux, très grand, les cheveux drus plantés bas sur le front très large... Et quelle carrure! A cette impression de force bien assise, trop sûre d’elle-même, le regard des yeux verts apporte un tempérament par quelque chose de franc, d’une franchise jeune, dont la physionomie est comme illuminée, par quelque chose de très clair et de très pur. Il y a de la pitié dans ce regard.
Pour l’instant, Mathieu Delannes, rencogné dans un compartiment poussiéreux de chemin de fer, s’ennuie fort. C’est une journée d’été, en Normandie, et les stores baissés, battant sur les fenêtres ouvertes, n’empêchent guère la chaleur de se manifester. Delannes suffoque et le roman policier qu’il s’oblige à lire ne l’intéresse pas. Il s’est tiré facilement, brillamment, paraît-il, de l’épreuve du baccalauréat et va rendre compte de ses lauriers à M. Jacques Mesnard, son oncle, son seul parent.
* * * * *
Depuis quelques moments, on aperçoit la mer. Voici que le train s’arrête. Mathieu confie sa valise à un employé de la petite gare et saute sur le quai. Bientôt après, une carriole l’emporte sur la route blanche.
«Belle journée, monsieur Mathieu, pour votre arrivée!
--Un peu chaude, Louis... Comment va mon oncle?
--Oh! Monsieur est toujours de même: sa goutte, ses douleurs... Il ne sort pas beaucoup. Rien de changé, comme vous voyez.
--Et mon ami Hourgues?
--M. Hourgues se porte bien, Madame et la petite aussi. Ah! des braves gens, ceux-là, on peut le dire, et qui n’embêtent pas le monde. Un gérant, voyez-vous, c’est tout bon ou tout mauvais. M. Hourgues, il me parle comme à un ami, et j’ai beau être cocher, il me serre la main. C’est pas monsieur votre oncle qui saluerait un domestique!»
* * * * *
Le trot vif du cheval, de légers tourbillons blancs, un ciel bleu pâle, envahi de lumière, les champs longuement étendus, des bêtes, des verdures légères, tout un paysage familier à Delannes et qu’il aime... Une heure durant, les cahots coupent sa causerie avec Louis. Il est heureux de retrouver le vieux cocher au parler franc qui, jadis, lui apprit à grimper aux arbres, à marcher sur les mains, à nager, à monter à cheval, à conduire, et sous la surveillance duquel il tua son premier lapin.
Là-bas, ce bosquet touffu de marronniers marque la fin de la course. Il jette de l’ombre sur un large gazon bordé de plates-bandes aux diverses teintes, devant une haute façade grise, sans style, d’aspect sérieux et bourgeois. C’est la maison natale de Mathieu. Les roues de la carriole grincent contre le gravier avec un bruit connu, en franchissant la grille, en contournant le bassin aux carpes, en s’arrêtant au seuil où deux grands vases ornés ont presque disparu sous les entrelacs, festons et guirlandes d’une somptueuse vigne vierge qui rougit déjà.
* * * * *
Delannes met pied à terre, sans se presser, tranquillement. Il a pourtant un cri de joie en voyant paraître, les bras tendus, cet homme grisonnant dont le regard bleu garde tant de jeunesse:
«Mon ami Hourgues!
--Mathieu, vous voilà dans une forme splendide! Vos succès ne vous ont pas fatigué.
--On parlera de ça plus tard; embrassons-nous d’abord.
--Je sens que vous crevez de soif. Venez boire dans mon bureau; Lucie et la petite nous y rejoindront; elles sont sur la plage; on ne vous attendait pas si tôt... Mais j’oublie de dire que votre oncle est dans sa bibliothèque, prêt à vous faire bon accueil.
--Quand je serai lavé, changé, j’irai le joindre. Maintenant, vous devinez juste, Hourgues: il me suffira de boire frais.»
III
Vêtu de blanc, l’œil vif et la mine dégagée, Mathieu s’en fut frapper, plus tard, à la porte de son oncle. M. Jacques Mesnard était assis dans un grand fauteuil, devant la fenêtre ouverte d’où l’on dominait une vaste prairie dévalant jusqu’à la plage entre deux bois qui, de droite et de gauche, étendaient leurs verdures. En face, c’était la mer, grise et marquée de taches violettes, sous le ciel lumineux plein de grandes nuées. Le vieil homme regardait ce paysage en fumant des cigarettes, inlassablement. A ses pieds, une bassine de cuivre servait à recueillir le rebut de son pétun. Sur ses genoux, un journal restait inutilisé; parfois il se le faisait lire par Hourgues ou Mme Hourgues qu’il interrompait, à chaque instant, pour placer des commentaires. Ils étaient sarcastiques, toujours, et souvent grossiers.
Une figure en lame de couteau, des cheveux jaune sale, tombant en mèches sur un front étroit; un long nez mince, une bouche dessinée pour émettre des railleries, peu de dents, et celles-là presque noires, un menton pointu, des mains, belles jadis, maintenant déformées par la goutte et dont les doigts étaient marqués d’une indélébile teinture de tabac... Il se présentait ainsi.
«Te voilà donc, dit-il sans bouger. Approche.
--Bonjour, mon oncle; comment vous portez-vous?
--A mon âge, cela ne change guère que pour de bon.
--Lucie Hourgues vient de me dire que votre dernière crise de goutte remonte à quinze jours et ne fut pas forte.
--Pas forte! j’aimerais qu’elle l’eût sentie!... Mais parlons de toi. Mathieu, tu fais grand honneur à la famille par tes succès universitaires. Une lettre de ton professeur me les a appris et je t’ai envoyé cinq cents francs, aussitôt, dont tu m’as d’ailleurs accusé réception. Il convient, de plus, que je te félicite sur un ton chaleureux.
--Ne vous donnez donc pas cette peine!
--Mais si! mais si!... Comptes-tu rester longtemps à Villedon?
--Le temps qu’il vous plaira de fixer, mon oncle.
--Mettons deux mois; tu ne me gêneras nullement et Jérôme, Lucie et la petite Alice ont fort envie de te voir. Tu pourras monter à cheval, chasser un peu, vers la fin de ton séjour, et me lire quelquefois les feuilles parisiennes. Tu dois lire avec élégance... Laisse-moi te regarder... Quelle santé! Cela aussi fait honneur à la famille.
--La famille?... où la prenez-vous, mon oncle? Je croyais n’avoir d’autre parent que vous? Mes succès, mon aspect physique, vous touchent-ils à ce point?
--Évidemment, j’exagérais pour te flatter et me concilier tes grâces; par contre j’avoue que ta culture morale, si je puis dire, ne me laisse pas indifférent... Fais-tu la noce?»
A cette question posée de façon brusque et sèche, Mathieu ne répondit rien, tout d’abord, puis:
«Mon oncle, dit-il avec douceur, il me semble que ce sont là mes affaires personnelles.
--Intransigeant! déjà!
--Je crois que le collège et, sans doute, une éducation peu surveillée m’ont donné le goût de la liberté, de toutes les libertés, spécialement celle de me réserver, en quelque sorte, au lieu de me répandre. C’est une tournure d’esprit qui me rend les confidences difficiles. Je ne me sens pas très sociable.
--Cela est fort bien dit. J’admets la réponse et sa critique incluse. En tout cas, tu te portes à merveille et ne parais pas tenté par le séminaire; si tu ne la fais déjà, tu feras donc la noce avant peu. En ma qualité d’oncle dévoué, j’ai l’agréable devoir de t’en faciliter la tâche. Après ton séjour ici, tu pourras t’installer à Paris dans un rez-de-chaussée bien situé que je conserve depuis ma lointaine jeunesse dont la période orageuse a été longue, très longue... tu le sais peut-être. Cela te donnera le loisir de songer à ta carrière, s’il te plaît d’en choisir une, fût-elle de rester les bras croisés, de t’y préparer, de t’amuser en attendant l’heure de ton service militaire et de goûter librement aux délices de la gastronomie nocturne et de l’amour...
--C’est un joli programme, dit Mathieu.
--Il est entendu que je double ta pension et te donnerai de quoi t’installer à ta guise dans ce pied-à-terre. Viens à Villedon vers la fin de l’été; le reste du temps, ne laisse pas ton vieil oncle sans nouvelles: envoie-lui des portraits commentés de tes petites amies, sur des cartes postales. Elles orneront sa table de nuit et leur vue lui réjouira le cœur... Maintenant, va te promener, laisse-moi seul. Tu dîneras avec les Hourgues. Je dîne seul, dans cette pièce; je fume ensuite un cigare, le second de la journée, et je me couche seul, comme bien tu penses: le sage doit coucher seul, doit dormir... Au revoir... Non, ne me serre pas la main, celle-là est encore douloureuse; l’intention suffit. Bonsoir... homme libre!
--Excusez-moi, mon oncle. Bonsoir.»
Mathieu sortit et M. Jacques Mesnard, seul de nouveau dans la vaste chambre qu’envahissait le crépuscule, jeta sa cigarette achevée, puis en alluma une autre.
IV
Durant les quelques années qui suivirent, Mathieu vécut à peu près comme le lui avait proposé son oncle. Installé à Paris, en garçon, dans un rez-de-chaussée qu’il orna d’accueillante manière, il fréquenta les lieux où l’on s’amuse, soupa en compagnie joyeuse et suivit la carrière de quelques demoiselles de music-hall. Sa figure d’un singulier attrait, son entrain, son humeur égale et d’enviables rentes expliquaient aisément le succès que ces jeunesses lui firent. Toutes, néanmoins, se plaignaient de l’impossibilité manifeste qu’elles voyaient à le garder longtemps. Non pas qu’il fût précisément volage: il souffrait mal une contrainte, la moindre le mettait en éveil, amenant bientôt la plus courtoise liquidation et la plus définitive.
«Ça va quelque temps, puis il rue dans les brancards.»
«On croit le tenir; un jour, il vous glisse entre les doigts.»
Deux formes données à la même pensée par deux de ses amies.
Pourtant Mlle Lily Bentham sut l’enchaîner pendant six mois, Mlle Gaby Lesurques, environ cinq. Le charme de May Read ne dura qu’une saison, mais la jeune Nicole du Théâtre Impérial l’enchanta de janvier à septembre. Ils tentèrent de conserve un voyage à Venise qui détermina leur rupture, Mathieu ayant montré, dans cette ville romantique, trop de goût pour des Vénitiennes de petite naissance et Nicole s’en étant plaint. D’autres aventures toutes pareilles menèrent avec douceur Mathieu Delannes à ses vingt et un ans.
* * * * *
Chaque été, quand Paris devenait insupportable, il se rendait à Villedon, sans jamais y prolonger son séjour. Aux premières feuilles rousses, Mathieu se sentait las des conversations de M. Jacques Mesnard, si sèches et piquées de trop de mots pointus. Celles de Jérôme Hourgues, de sa femme, voire de sa fillette lui agréaient mieux; avec la petite Alice, il s’oubliait à jouer des heures entières sur le sable de la plage, mais bientôt l’influence de l’oncle toujours goutteux, sarcastique et revêche se manifestait à nouveau. Déprimé, Mathieu ne jouissait plus de ce paysage de la mer et des bois qu’il aimait tant: d’un jour gris, il ne sentait que la tristesse, d’un jour lumineux et chaud, le seul accablement. Pour le réconforter, Villedon, sa maison natale, n’éveillait en lui que de trop lointains souvenirs.
Que savait-il de sa mère morte en couches, de son père qui n’avait survécu que trois ans à sa femme? Il se les imaginait par des photographies, par les bibelots de leurs chambres, par quelques anecdotes, quelques lettres retrouvées, mais cela était si peu de chose, et ce peu si peu vivant! Rentrant à Villedon, il ne rentrait pas chez lui.
Paris lui donnait d’autres plaisirs très appréciables, mais Paris ne le contentait guère. S’il avait jeté sa gourme avec toute l’ardeur d’un jeune cheval échappé, Mathieu se doutait bien que cela ne durerait pas. Ses compagnons de noce, ses camarades, les demoiselles de music-hall et les dames trop poudrées, témoins de son plaisir, lui paraissaient former une troupe d’esclaves évoquée autour de lui à seule fin de le satisfaire. Il en arrivait presque à les plaindre.
«Moi seul, je m’amuse librement. Les autres, vous par exemple, ma chère, travaillez à m’amuser.»
Ainsi parla-t-il à Gaby Lesurques (charmant visage, intelligence bornée) qui, pour toute réponse, murmura d’une pauvre voix mince:
«Ben vrai, Mathieu, tu en dis des choses!»
Et vida d’un trait son cocktail.
Quelques incursions dans d’autres mondes lui donnèrent de l’ennui; la préparation de deux examens utiles l’absorba insuffisamment. Pourtant, son année de service militaire lui fut d’un réel bénéfice. Il acceptait une discipline aussi ouvertement affichée; sa liberté n’en souffrait pas. Il se plut à cette tâche qui l’occupait d’une façon nouvelle et la ville de province qui l’accueillit faisait un bien joli cadre. Mais ces haltes n’ont qu’un temps... Un jour, on s’en va... Dès lors, il semble que les belles heures soient passées où l’on se sentait l’âme libre et légère.
«D’ailleurs, expliquait-il, cela eût duré un mois de plus que je me serais ennuyé à périr... ou jusqu’à tout casser.»
Mathieu a-t-il si peu changé depuis le collège?
* * * * *
Rentré à Paris, il s’aperçoit que les sorties nocturnes le tentent moins. Des projets d’avenir se précisent en lui. Bientôt, il partira; il s’installera pour quelques années dans une colonie lointaine... laquelle? il ne sait encore, mais de ce choix il s’occupe avec application.
Un soir d’hiver où la pluie tombe dru et que Mathieu étudie, dans un gros livre, l’agrément et les inconvénients de vivre en Indo-Chine, on sonne à sa porte. Il ouvre et reçoit des mains du télégraphiste ruisselant un papier bleu. Persuadé que ce sont là des nouvelles de sa jeune amie du jour qui soigne au soleil de Nice un rhume de cerveau, il déchire la feuille sans hâte, mais ce papier bleu lui vaut une surprise, car il lit:
_Votre oncle succombé ce matin à une attaque de goutte. Funérailles lundi midi. Sincères condoléances, affections. Jérôme Hourgues._
«Il convient donc que je parte au plus tôt,» se dit Mathieu.
Ayant consulté l’indicateur, il sonna la femme de chambre et lui annonça qu’il prendrait le train de 8 h. 12, le lendemain, dimanche.
«L’oncle est mort...»
Nulle émotion ne naissait. Il se fût étonné d’en ressentir une très vive, mais ce vieillard qu’il n’aimait pas, qu’il n’admirait pas, dont il estimait peu la vie d’égoïste brutal, cynique, parfois cruel, vivant seul et sans amis, depuis que sa santé l’obligeait au repos des champs, ce vieillard ne représentait pas moins quelque chose: tout ce qui restait de famille à Mathieu Delannes... Mathieu serait plus seul encore.
«Et, se disait-il en regardant la cheminée où s’alignaient des photographies souriantes, je ne lui ai même pas fait tenir les portraits de petites femmes qu’il me réclamait un jour. Pourtant, c’eût été charitable et l’eût amusé... Tant pis... Trop tard!»
Il se coucha peu après et prit, le lendemain, à 8 h. 12, le train pour Villedon.
V
M. Jacques Mesnard dormait son dernier sommeil, sous une plaque de marbre gris, dans un cimetière qui n’avait rien de la grâce du cimetière de village, tel qu’on se l’imagine volontiers. Monsieur le Maire le déclarait hygiénique et moderne; c’est tout dire en deux mots. D’ailleurs, Mathieu n’avait pu s’empêcher de penser que ce petit enclos, sec, propret, fermé de murs blancs dont le faîte se défendait de l’escalade par des tessons agressifs, convenait fort bien au vieillard défunt.
Nulle occupation pressante ne le rappelant, Mathieu ne rentra pas aussitôt à Paris. La lourde chute de neige de la veille et, sur ce linceul, un soleil radieux, le dessin net et nu des bois qu’il revoyait encore vêtus de vert ou de roux, la mer d’une teinte si fine et quelque chose de léger qui flottait dans l’air froid, donnaient au paysage un attrait nouveau qui faisait oublier Paris battu par les averses.
* * * * *
«Je ne l’aimais pas, vous le saviez, mon ami. Pour quelle raison l’aurais-je aimé? Cependant je perds avec lui tout ce que d’autres appellent leur famille. Me voilà tout seul. Ma famille, c’est vous qui me la ferez, vous et les vôtres... J’y compte.
--Avec raison, répondit Jérôme Hourgues, mais n’oubliez pas que lui vous aimait bien, à sa façon, sans doute, qui était contrainte et désagréable (comme il pouvait aimer), sincère néanmoins. Il tenait à vous savoir très entouré, chéri de tous, heureux de vivre, heureux par l’ambition et le succès, heureux par l’amour.»
Et comme Mathieu l’interrompait, Hourgues reprit:
«Pas explicitement, non; il ne se fût pas permis d’être explicite et il lui déplaisait de parler longtemps de quelqu’un qui lui était cher. Ses phrases confuses me semblaient parfois d’une insupportable amertume... Un homme dur, je l’accorde, mais si perspicace! Se rendant compte de son aridité, de sa solitude de vieil arbre tordu, de sa stérilité, il vous souhaitait une vie abondante et féconde.
--Voyons, Hourgues! répondit Mathieu, d’une voix assez coupante, il est mort: n’en profitez pas pour le glorifier tout de suite, comme font les bourgeois.
--Je vais croire, dit Hourgues, que vous le regrettez vraiment.»
Ils parlèrent d’autre chose.
* * * * *
«Et quels sont vos projets pour l’avenir? demandait Hourgues.
--Oh! je ne sais pas encore. Aller aux colonies, peut-être; y travailler. Là-bas, on trouve à s’occuper de tous côtés et de mille manières.
--C’est choisir une villégiature bien lointaine, lorsque, ici où nous sommes, vous en avez une sous la main.
--Vous voulez dire que mon oncle...
--Il m’en a fait part lui-même. Je me souviens de ses paroles: «Puisqu’il tient tant à être libre, ce gaillard, au moins que je lui en procure les moyens!» M. Mesnard vous a donc laissé Villedon et toute sa considérable fortune... Le bout du monde, c’est loin, mon cher Mathieu, le climat y fût-il incomparable... Installez-vous dans votre famille, car je n’oublie pas votre affectueux propos; installez-vous à Villedon.
--Afin d’y mener la vie de son dernier propriétaire? Ah! non, par exemple! Vous continuerez à gérer cette terre que vous aimez, n’est-ce pas, Hourgues? ainsi tout sera pour le mieux, et le Tonkin, le Tchad ou Tahiti sont des lieux d’exil d’où l’on revient sans peine.
--Je serai toujours votre gérant, Mathieu, puisque vous m’en priez. J’ai succédé à mon père dans cet emploi et vous remercie de m’y maintenir, mais je vous assure qu’il y a du travail, et de reste, du travail pour plus d’un, si l’on veut faire rendre à Villedon tout ce qu’il peut donner.
--Nous en recauserons,» dit Mathieu.
La dernière phrase de Hourgues l’avait surpris.
VI
A cette proposition toute simple, si particulière néanmoins, bien raisonnable, mais décevante en ce qu’elle détruisait un beau rêve d’exil, Mathieu songeait encore, le lendemain, après qu’il fut allé présenter au curé du village ses devoirs et remerciements. Le brave homme lui avait dit d’excellentes choses, de façon trop soutenue. L’ayant quitté sur la fin d’un résumé vraiment touchant des vertus de M. Jacques Mesnard et las de ce ronron louangeur, il entra dans un petit café où quelques habitués fumaient la pipe. Atmosphère moins pure mais plus chaude qu’au dehors; de temps en temps, contre le plancher, un bruit de souliers lourds: l’arrivée d’un client précédé d’une douche horizontale d’air glacé; des paroles d’accueil, sonores, bien timbrées. Tout cela, Mathieu le connaissait de longue date. Assis devant un verre de café noir, il s’occupait de lui-même, se répétant, examinant, pesant ce que Jérôme Hourgues lui disait, la veille.