La conscience dans le mal: roman

Part 6

Chapter 63,898 wordsPublic domain

«Par ce moyen, ma pauvre amie, vous supporterez l’épreuve si lourde, disait Mathieu; vous savez maintenant où venir; je serai là, toujours. Rien n’est changé, sauf que vous ne vous sentirez plus malheureuse, que la moindre blessure sera pansée aussitôt et la parole méchante effacée. Vous reviendrez souvent, tous les matins si vous le pouvez: un instant, une heure, plus longtemps... L’après-midi, nous monterons à cheval ensemble et, plus tard, nous tâcherons de nous retrouver aussi le soir... n’est-ce pas?

--Peut-être à pareille heure, demain, mon ami,» murmura-t-elle, quand elle lui prit et lui serra les mains, au départ, avec une sorte de ferveur reconnaissante.

Mathieu remontait dans sa chambre.

«Et, pour finir, se disait-il, j’y trouve du mécompte, car il est bien évident que je ne l’aime pas!»

XXIII

La corde oblique s’attachait à un anneau maçonné en terre et à la fourche d’un vieux chêne de l’orée du bois, dont le tronc ne risquait ni de plier ni de rompre. Un filet tendu écartait d’ailleurs la possibilité même de tout accident. Avery Leslie, profitant de l’absence de James Randal, parti en voyage d’affaires de huit jours à Londres, lui préparait pour son retour la surprise d’un numéro compliqué mais surprenant et très propre à exciter les bravos, où, glissant le long de la corde après en avoir fait l’ascension méthodique, il enfilerait des bagues dorées sur une lance, tandis que Plug, invisible, produirait, à l’aide de quel instrument, on l’ignorait encore, un bruit aigu, affreux, de déchirure, qui durerait autant que la glissade. Leslie devant fermer d’abord le parasol chinois qui lui servait de balancier et, par suite, être bien sûr de son équilibre au départ, ce beau travail exigeait une mise au point des plus minutieuses.

Une douzaine de spectateurs assistaient aux premiers essais. Cela passionnait Mathieu qui avait fourni le bois de la lance, un long bambou très léger, bien en main, que l’on dorerait plus tard.

«Ce sera joli au soleil et aux lumières, mais si l’on pouvait le faire au clair de lune, avec des anneaux et une lance d’argent, ou bien en crevant des bulles de savon! Et puis, songez donc! je porterais alors un maillot tout noir et une calotte noire sur la tête!

--Avery! interrompit Mme Randal, il faut attendre le jour où notre cirque se rendra au pays des contes de fées...

--Bientôt, Madame, bientôt! Déjà, vous, quand vous dansez...

--Ce gosse est charmant!» dit-elle à Mathieu.

La répétition fut peu satisfaisante et Leslie ne tarda pas à se sentir fatigué.

«Rentrons, dit-il. Monsieur Delannes, Harland, Plug, aidez-moi donc à plier le filet. Merci; la corde peut rester, on la retendra, mais, la nuit, le filet s’abîme.»

Quelques instants plus tard, Ida s’approcha de Mathieu:

«Au revoir,» dit-elle.

Puis elle ajouta secrètement:

«Rentrez dans une demi-heure: vous me trouverez chez vous.»

Le filet avait été mis en lieu sûr; Harland et Plug s’éloignaient.

«Venez-vous avec moi jusqu’au camp? dit Leslie à Mathieu.

--Bien volontiers, mon cher, et j’en profite pour vous féliciter... Très réussies, cette montée, cette descente... M. Randal sera content.

--La descente, oui, on applaudira, on aura l’impression d’étrangler, d’étouffer, ce qui ravit le public, mais moi, c’est la montée que je préfère: cela signifie quelque chose... Pendant la montée, je me répète la chanson dont nous parlions, l’autre soir, et je l’entends. Je quitte la terre, je m’élève à cause d’elle. Je deviens de plus en plus pur, je chante cette chanson pour moi-même, je sens que je m’éloigne du mal, que je monte vers ce qui est beau, vers ce qui est bon, vers ce que chante ma chanson, et un jour, ou peut-être cette nuit de lune où je serai vêtu de noir, la chanson m’entraînera plus haut encore, si haut! si haut que j’atteindrai le ciel, et alors je serai heureux.

--Vous deviendrez un grand danseur de corde, Avery...

--Si Dieu le veut... Mais vous voici arrivé. Vous verrai-je demain?

--Assurément.»

* * * * *

Mathieu se dirigea vers son logis où il savait trouver Ida. Il songeait en marchant.

«Pourquoi pas une amie, puisque je ne l’aime pas d’amour? Cet enfant est plus près du grand amour que je ne fus jamais... Je la vois souvent, je crois l’aimer quand je suis auprès d’elle, mais c’est tout autre chose, l’amour!»

Il poussa la grille.

«Connaîtrai-je l’amour où l’on se sent heureux et libre à la fois?»

Il entra sur la terrasse.

«Ida, mon amie!»

Mme Randal parut...

* * * * *

Et ce même jour, comme tombait le crépuscule, une forme fugitive s’échappa du jardin de Villedon, tandis qu’au fond de la pièce où, jadis, M. Jacques Mesnard fumait, ironisait et souffrait de la goutte, un jeune homme pleurait désespérément, la tête dans ses mains.

XXIV

Or, quelques jours plus tard, Sam Harland, assis dans un coin de son écurie, causait avec Avery Leslie, venu en visiteur.

«Je les surveille, disait-il, et je suis sûr qu’ils font le mal. Ça ne trompe pas, mon garçon: quand le ver est dans le fruit, le fruit perd ses belles couleurs; quand le mal est dans l’esprit, l’œil perd sa clarté. Ils n’ont plus le regard clair.

--Ne parle pas ainsi, répondit Leslie; tu ne sais pas: tu juges de choses que tu ignores. Tais-toi: tu me fais de la peine.

--Tu penses comme moi, seulement, tu as peur de le dire. Si notre maison tient debout, c’est à cause d’elle. Elle partie, les murs céderont de tous côtés, le toit tombera sur nos têtes, et ce sera la désolation.

--Elle ne partira pas, dit Avery: elle a la charge de nos âmes, elle le sait. Elle est comme la madone des églises où vont les catholiques: la madone ne s’en va pas, tant qu’il reste des âmes à sauver. La nôtre doit nous conduire doucement vers le ciel. Comment pourrait-elle partir? Nous serions trop malheureux...

--Oui, dit Harland, au fond du malheur, tout au fond... Mais lui est un méchant!

--Je ne crois pas; il me semble que son cœur est pur; il s’est toujours montré bon camarade; je l’aime beaucoup... Et puis, si une mauvaise pensée l’a touché, peut-être ne s’en rend-il pas compte: on n’a pas toujours de la lumière dans le cœur!... Oui, je l’aime beaucoup.

--Moi, je le déteste et voilà pourquoi je ne le perds pas de vue... Avery, écoute-moi. Devant Dieu, j’en suis certain: le ver est dans le fruit.»

Après quoi, Sam Harland sortit de l’écurie, s’installa sur un banc d’où il pouvait surveiller le petit domaine qui lui était confié et, refusant de parler davantage, fuma sa pipe d’un air rageur, tandis que Leslie, un peu désemparé, allait se promener tout droit devant lui, l’œil vague et les bras ballants.

* * * * *

Et, ce même jour, Joy-for-ever, la caissière, causait avec miss Jones, la dactylographe, dans le bureau de James Randal parti en voyages d’affaires.

«Tout ça, c’est des idées, ma chère! vous avez la tête tournée...»

Mais miss Jones ne se laissait pas convaincre:

«Non! non! moi, j’ai des yeux pour voir et des oreilles pour entendre; d’ailleurs, il suffit de n’être pas aveugle et d’écouter un peu. Ils ont l’air inquiet, ce qui pourrait s’expliquer autrement, et ils ont l’air joyeux, ce qui serait tout simple, mais ils ont l’air inquiet et joyeux à la fois, et voilà où je m’arrête pour réfléchir... Réfléchissez à votre tour, Joy-for-ever.

--Je ne sais pas réfléchir: ça fait du mal et ça rend triste.

--Enfin les autres parlent dans les coins, tout bas, comme s’ils se confiaient des secrets...

--Eh bien, moi, j’affirme qu’on ne parle pas dans les coins pour dire la vérité, parce que la vérité se dit tout haut: on parle dans les coins seulement lorsqu’on a honte ou que l’on invente un mensonge.

--Ma chère!... quel âge avez-vous?

--Cinquante et un ans, au jour de l’Indépendance.

--Quand vous parlez ainsi, je vous en donnerais douze!»

Joy-for-ever s’agitait sur sa chaise.

«Mais regardez donc ses yeux! s’écria-t-elle. On n’a pas des yeux pareils si l’on fait ce que vous dites!... Et lui, ce bon sourire!... aurait-il ce bon sourire? Je ne savais pas qu’un Français pût sourire comme ça!... Oh! vilaine! qui pensez à des choses abominables!... Vilaine!... j’ai tort de vous écouter!»

Et Joy-for-ever, frappée, moins par l’odieux de tels soupçons que par leur absurdité bien évidente, fut prise d’un accès de gaîté, fut saisie, soudain, d’un rire de délivrance qui la secoua tout entière.

«Maintenant, je vais revoir les comptes de ce mois, dit-elle en se levant, car il me manque deux francs soixante-quinze.

--J’ai encore plusieurs lettres à écrire, répliqua miss Jones; adieu, ma chère... ma chère enfant.»

* * * * *

A la même heure, dans le cirque désert, bâtisse de fortune dressée au fond du camp, John Plug errait, vêtu d’un large pantalon de clown, très ridicule, et du veston fort convenable qu’il mettait pour se rendre au village. Il tenait à la main et balançait un sac de toile. Ayant fait d’abord le tour des gradins, il inspecta soigneusement les issues, regarda de tous côtés et ne descendit dans la piste que bien certain de n’être pas dérangé. Alors, sur le tapis couleur de crottin clair, il vida son sac d’où tombèrent cinq boules de bois doré.

«Cinq, dit-il... Pas plus, pas moins: le jeu de quatre est trop facile et jamais je ne réussis le jeu de six. Il faut que j’en prenne cinq, pour l’équité... Quand on doute, qu’on hésite, qu’on se sent malheureux, voilà le bon moyen. Je vais essayer.»

Il cueillit les cinq boules, successivement, et les jeta en l’air pour juger de leur poids, puis il les regarda, tombées à ses pieds.

«Je commence!»

John Plug parle à voix haute... à qui donc s’adresse-t-il?

«Si je dure le temps d’un numéro ordinaire, cela prouvera que nous avons tous dans notre bouche une langue venimeuse et que nous méritons le fouet et le cachot... Mais alors, rien ne change pour elle. Si je rate, eh bien, je souffrirai plus à mon aise... Oh! l’éclairage est vraiment mauvais... Tant pis! A d’autres heures, je ne serais pas seul... Oui, je commence.»

Et John Plug, debout au centre de la piste, se met à jongler de façon burlesque avec les cinq boules de bois doré, se retournant par de brusques secousses, et sans cesse dansant. Les cinq boules montent, s’envolent, redescendent; elles ne touchent les mains expertes que pour en rejaillir; elles ne se choquent pas: elles dessinent au-dessus de la tête de Plug une arcade feinte, en mouvement, et Plug sourit, se tortille, esquisse des ronds de jambe comiques et de monstrueuses grimaces, tout en ne quittant pas des yeux ses boules bondissantes, mais il n’ose simuler, comme il fait en public, aux soirs de gala, un geste maladroit, si drôle!... Il ne joue que le jeu seul, il ne risque pas de fantaisie superflue.

Voici que la durée d’un numéro est presque atteinte. Jusqu’à présent, nul accident, nulle bavure, travail parfait. Il ne reste qu’à relancer, d’un tour de poignet plus vif, cinq fois répété, les cinq boules, quand elles passeront, et à les recevoir toutes cinq dans le sac vite saisi... La première part, et la seconde... voici la troisième; déjà l’arcade mouvante se surhausse; la quatrième boule jaillit... et soudain, en se baissant pour prendre le sac de toile, Plug trébuche, il va tomber... pourtant il poche la première boule, sitôt la cinquième partie; les trois autres qui volaient sont au fond du sac; tout en cherchant à retrouver son équilibre, car maintenant il tombe, ses bras se tendent, puis il lâche d’une main le rebord de toile et de l’autre il quête la chute attendue... il est tombé... n’importe! cette cinquième boule qui vient de signer en l’air le paraphe de son ouvrage, il la touche, il la tient, il l’a... mais, dans le même instant, elle lui échappe, elle glisse entre ses doigts!

Assis sur le tapis du cirque désert, les jambes croisées, Plug, devant le sac où reposent quatre boules seulement, Plug, la tête basse, le souffle court, se livre à une méditation douloureuse.

«J’ai tenté l’épreuve, murmure-t-il, ai-je réussi? non, c’est raté... pas tout à fait, cependant. Mais je ne puis dire que j’ai réussi: on n’aurait pas applaudi, ou bien par charité... Alors... que fait-elle? que pense-t-elle?... A qui pense-t-elle?»

* * * * *

Pendant que John Plug interrogeait à sa manière le destin, M. et Mme Hourgues se promenaient sous bois et causaient en longeant le ruisseau.

«Sincèrement, Jérôme, je crois que nous nous inquiétons à tort. Notre ami a le cœur trop bien placé pour agir comme tu le supposes. Il a rencontré quelqu’un qui le séduit, qui l’étonné, qui l’amuse, dans ce pays un peu désert, et il passe beaucoup de son temps auprès d’elle. Nous ne pouvons rien dire de plus.

--C’est à cause de cette solitude dont tu parles que les façons de Mathieu me troublent et me gênent. Que signifie cette exaspération si vite tombée? Représente-toi son entourage parisien avant qu’il ne vînt à Villedon: la vie qu’il menait là-bas, et ce qui la remplace. Il n’a rien de l’anachorète... Qu’il eût fait une lourde sottise ne m’étonnerait guère.

--Plus qu’une lourde sottise: une lourde faute, une mauvaise action, et de cela notre ami est incapable.

--Ma petite Alice! parce que nous partageons une heureuse expérience conjugale, ne jugeons pas trop vite les autres à ce point de vue tout personnel. Mathieu connaît mal les femmes, il ne les connaît même pas: il a eu quelques aventures flatteuses... S’emballe-t-il aujourd’hui comme il faisait jadis, ou bien, est-ce l’amour? Les deux hypothèses seraient très regrettables assurément, mais la seconde m’épouvante.

--Jérôme, comment te permets-tu de parler ainsi!... Qu’elle me déplaise, je ne te l’ai pas caché, mais pourquoi en faire une personne frivole, pis encore? Singulière, bizarre même, peut-être a-t-elle des qualités profondes que nous ne soupçonnons pas et qu’il a découvertes... Jouerait-il avec une femme qu’il aime? non.

--L’aime-t-il?... voilà!

--Et il s’agit d’un ami intime! c’est de notre meilleur ami que nous disons ces choses affreuses!... Jérôme, j’ai vraiment honte, tout à fait.

--Le camp bourdonne de petits bruits incertains qui finissent par m’atteindre; on s’agite, on est anxieux; des rumeurs naissent chaque jour et se détruisent pour renaître le lendemain: il se montre si imprudent! Ces braves garçons du camp ne sont plus les mêmes: l’un a l’air embarrassé, l’autre paraît nerveux, tous semblent distraits de leur vie quotidienne par quelque chose que je ne sais pas, qui me consterne... Alice, je voudrais beaucoup me ranger à ton avis, mais j’ai peur que tu ne te trompes, j’ai peur que lui aussi ne se soit trompé, lui que nous aimons tant!»

* * * * *

Enfin, le soir de ce même jour, Octave Boucbélère et Rachel, son épouse, après un repas arrosé de vin rosé et d’un armagnac de qualité qui leur appartenait en propre et dont ils ne se vantaient pas, furent amenés à l’échange de quelques confidences. Cela dura peu et la causerie familière se muait, dès la sixième réplique, en scène de ménage.

«Je la comprends, avait dit Rachel: il est bien de sa personne.

--Oh! tu sais... les rouquins...

--Blond roux, tout au plus... Un joli garçon.

--Mais... je le félicite.»

Il baissa la voix.

«Une belle femme.

--Octave!...

--Et pas si maigre qu’on pourrait croire!»

La noise conjugale était amorcée.

XXV

C’est l’automne sur Villedon, un merveilleux après-midi d’automne. La vue que l’on a des fenêtres de sa chambre sur le bois jaunissant à peine plairait à Mathieu s’il pouvait s’intéresser aux spectacles du monde, mais en ce moment ses yeux ne regardent nulle part, ses yeux ouverts ne reçoivent rien de la beauté des choses, ils sont plus fermés que sous le poids du sommeil.

Un pas léger, la porte s’entre-bâille. Une voix douce s’excuse tendrement:

«Vous m’avez attendue?

--Je vous attends toujours...

--Comme d’habitude, des questions stupides, au dernier instant: il veut savoir ce que je pense du départ de la troupe, vers la fin de ce mois; il propose une saison d’hiver dans le Midi... Ah! que le cirque aille faire sa saison en Sicile ou en Finlande, que m’importe: je saurai toujours m’échapper! Le soleil, je le trouve ici, Mathieu, auprès de vous.»

Ils s’entretiennent d’eux-mêmes, d’abord; elle décrit son espoir, elle dit sa joie; il répond en souriant; elle lui prend les mains.

«Je veux que vous le compreniez: malgré les entraves, malgré tout ce qui m’enchaîne là-bas, tant d’heures chaque jour, je me sens libre! Votre seule présence me rend libre et le désir et la promesse d’une prochaine rencontre. C’est une autre femme qui agit, qui parle quand vous êtes ailleurs, mais c’est la même qui pense à vous. Parfois un peu d’agacement, un sursaut que je réprime... alors je me dis: quelques minutes encore, patientons encore quelques minutes, et je serai libre! je le trouverai dans sa chambre, je reverrai son bon sourire, son bon regard et j’entendrai sa voix! Pour ce bienfait, ce n’est rien que j’endure. Et j’accomplis ma besogne, scrupuleusement, je reçois des ordres, je discute avec Joy-for-ever, peut-être avec Boucbélère, sans dégoût, presque sans hâte, sachant ce que je sais.

--Ma précieuse amie, cela ne vous empêche pas de souffrir par ma faute! Lorsque j’y songe, et j’y songe sans cesse, je m’en désole. Je me dis que je suis allé vers vous pour vous faire souffrir encore: comment n’en aurais-je pas de la peine?

--Oh! mon libérateur!»

Ses yeux brillent, ses bras se tendent...

«Tu ne vois donc pas que je suis heureuse!»

Phrase jaillie du tréfonds d’elle-même, expression de tout son être, aveu de sa raison de vivre; le radieux visage, le regard transparent, l’accent pathétique de la voix, ce geste implorant qui promet, qui remercie et jusqu’au tremblement des lèvres humides l’affirment sincère, cette phrase, et Mathieu le comprend bien... et Mathieu tâche de détourner son esprit de l’évidence qui s’impose comme une lumière de plein jour, mais il ne trouve nulle ombre où se recueillir, aucun retrait obscur où se livrer au doute, nul refuge où se donner un délai: Ida Randal l’aime d’amour, aujourd’hui, à cette heure, à ce moment présent, ici, d’un grand amour qui la transfigure et qui, tant que son cœur saura battre, durera.

XXVI

On ne vit pas impunément avec des êtres faits autrement que soi, qui sentent, pensent, réagissent et s’expriment d’autre façon que soi. On finit par subir leur influence, on se pose des questions bizarres, au demeurant très ridicules, on est troublé, sans se l’avouer encore, et puis, surtout, on a un peu peur et l’on ne sait au juste de quoi, mais un homme perdu dans une foule étrangère n’a-t-il pas, loin de tout péril, ces mêmes mouvements de peur insidieuse et sourde?

Mathieu fréquentait toujours ses amis du cirque, assidûment. De chacune de ses visites, il revenait inquiet: ces gens n’étaient plus les mêmes, du moins en jugeait-il ainsi.

Sam Harland avait perdu ce ton de familiarité fruste et forte, si plaisant. Il mettait moins d’enthousiasme à discourir d’équitation savante et de voltige; il gardait ses secrets par devers lui, comme si l’enquête amicale de Mathieu fut devenue indiscrète.

Avery Leslie prenait depuis quelque temps une mine étrange: pâle, les yeux battus, le regard incertain, son expression semblait parfois égarée. Sa fièvre coutumière qui charmait Mathieu se doublait d’une fièvre nouvelle: on l’eût dit pénétré d’angoisse, bouillonnant de pensées obscures, et ses paroles ne suffisaient pas à rendre ce que, manifestement, il voulait expliquer, ce dont il voulait tant se délivrer!... De quelle étreinte presque douloureuse il serrait les mains de son ami, à l’arrivée, au départ!

Et, sur un plan tout autre, que signifiait aussi ce détail absurde: chaque fois que Mathieu rencontrait Joy-for-ever, elle faisait d’abord une grimace, celle de quelqu’un qui retient avec peine sa gaîté. Le visage rond en était tout bouleversé, des lèvres à ce point pincées ne convenant pas à de telles joues; et tout à coup, n’en pouvant plus, Joy-for-ever éclatait de rire, d’un joli rire frais, puéril, plein d’évidence, d’ailleurs inexplicable, qui n’avait rien d’un rire de moquerie et qu’elle interrompait, le plus souvent, par une fuite précipitée, en balbutiant de vagues excuses.

Boucbélère affectait maintenant des manières goguenardes qui frisaient l’insolence, et Rachel, une retenue dédaigneuse de femme très «comme il faut».

Plug non plus n’était pareil: il se répétait, contant éternellement la même histoire de numéro raté qu’il ne réussirait jamais plus, et se plaignant du sort avec amertume, sur un mode lassant de vieillard diminué qui rabâche.

Seul James Randal n’avait point changé.

Mathieu s’était vu forcé de causer deux fois avec lui, longuement, depuis son retour de Londres, Randal l’ayant rencontré par hasard et retenu. Conversations singulières d’où se dégageait une gêne affreuse, car il s’agissait de la bonne influence que Mathieu pouvait prendre sur les hommes de la troupe, étant donnée la sympathie évidente qu’il leur inspirait, et le chef l’en remerciait déjà.

Même calme, même fermeté grave dans ses propos, lorsqu’il décrivait sa lourde tâche, la dépendance de tant d’âmes guettées par le péché, par toutes les formes du mal. Il fallait instruire ces êtres, souvent si jeunes et que le spectacle du monde ravissait, il fallait leur montrer Satan sous mille déguisements et travestissements, quelques-uns même comiques, afin qu’ils pussent toujours le reconnaître.

«Faire le mal, cela se pardonne quand on ne vous a pas explicitement interdit de toucher au fruit de cet arbre, quand on ne vous a pas bien montré l’arbre et son fruit. La faute irrémissible est celle où l’on est amené par désir, les yeux ouverts et la conscience avertie. Pour ce péché-là, l’homme connaîtra les peines éternelles, les hautes flammes que rien ne rabat, que rien n’assouvit.»

* * * * *

De retour chez lui, Mathieu s’aperçoit que le souvenir de ces heures passées au camp ne s’écarte ni par un geste, ni par une plaisanterie. Parler de morale protestante pour s’en moquer, fût-ce avec des mots d’esprit, cela est vraiment trop facile et tout à fait insuffisant.

En quoi ses camarades montraient-ils de la raideur, cette austérité sinistre que la caricature habille de noir et d’un col blanc? N’a-t-il pas ri, en leur compagnie, aisément, librement? Ses rapports avec eux ne gardaient-ils pas, jusqu’à ces derniers jours, une parfaite désinvolture, et leur ouverture de cœur, fallait-il la compter pour rien? Morale protestante: morale ridicule... cela se dit; cela ne se sent plus, maintenant.

Et Mathieu repensait à ces hommes qui lui paraissaient avoir changé de figure. Que savaient-ils? que pouvaient-ils soupçonner? Au fond de leurs yeux, il lisait un reproche, non pas ce reproche hautain du sage qui détient la vérité et s’en croit le gardien officiel, mais plutôt celui de la bête fidèle à qui l’on a fait une injustice, à qui l’on a refusé son dû, et qui n’a qu’un regard pour exprimer sa douloureuse surprise à l’être qu’elle estimait de vertu peu commune.

* * * * *

Gêne, gêne insupportable à quoi se mêlent de la colère, par instants, un agacement cruel et, surtout, pour mieux préciser, de la mauvaise humeur vulgaire dont la qualité basse rappelle les sentiments de quelqu’un qui a commis une lourde gaffe et s’en mord les doigts jusqu’au sang.

Les paroles de Randal venaient encore augmenter son désarroi. Le péché... une idée pour gens pieux, pas pour lui. Et cependant, cette idée rôdait alentour, imprécise mais présente. A peine Ida était-elle partie, le laissant seul, que cette figure surprenante la remplaçait, s’installait, se mettait à son aise. Elle ne l’obsédait pas trop, en somme: elle ne se manifestait que de temps à autre, par un tiraillement de cœur, une rougeur subite, une impatience de l’esprit qui se détourne. Elle s’occupait à sa besogne de façon discrète; elle se contentait d’être là, de rester là.

XXVII