La Comédie humaine - Volume 18

Part 9

Chapter 93,848 wordsPublic domain

—Nous pouvons réintégrer le drôle au bagne immédiatement... à Rochefort, il y sera mort dans six mois! Oh! sans crimes! dit-il en répondant à un geste du duc de Grandlieu. Que voulez-vous? un forçat ne tient pas plus de six mois à un été chaud quand on l’oblige à travailler réellement au milieu des miasmes de la Charente. Mais ceci n’est bon que si notre homme n’a pas pris des précautions pour ces lettres. Si le drôle s’est méfié de ses adversaires, et c’est probable, il faut découvrir quelles sont ses précautions. Si le détenteur des lettres est pauvre, il est corruptible... Il s’agit donc de faire jaser Jacques Collin! Quel duel! j’y serai vaincu. Ce qui vaudrait mieux, ce serait d’acheter ces lettres par d’autres lettres!... des lettres de grâce, et me donner cet homme dans ma boutique. Jacques Collin est le seul homme assez capable pour me succéder, ce pauvre Contenson et ce cher Peyrade étant morts. Jacques Collin m’a tué ces deux incomparables espions comme pour se faire une place. Il faut, vous le voyez, messieurs, me donner carte blanche. Jacques Collin est à la Conciergerie. Je vais aller voir monsieur de Grandville à son parquet. Envoyez donc là quelque personne de confiance qui me rejoigne; car il me faut, soit une lettre à montrer à monsieur de Grandville, qui ne sait rien de moi, lettre que je rendrai d’ailleurs au président du conseil, soit un introducteur très-imposant... Vous avez une demi-heure, car il me faut une demi-heure environ pour m’habiller, c’est-à-dire pour devenir ce que je dois être aux yeux de monsieur le procureur général.

—Monsieur, dit le duc de Chaulieu, je connais votre profonde habileté, je ne vous demande qu’un oui ou un non. Répondez-vous du succès?...

—Oui, avec l’omnipotence, et avec votre parole de ne jamais me voir questionner à ce sujet. Mon plan est fait.

Cette réponse sinistre occasionna chez les deux grands seigneurs un léger frisson.

—Allez! monsieur, dit le duc Chaulieu. Vous porterez cette affaire dans les comptes de celles dont vous êtes habituellement chargé.

Corentin salua les deux grands seigneurs et partit.

Henri de Lenoncourt, pour qui Ferdinand de Grandlieu avait fait atteler une voiture, se rendit aussitôt chez le roi, qu’il pouvait voir en tout temps, par le privilége de sa charge.

Ainsi, les divers intérêts noués ensemble, en bas et en haut de la société, devaient se rencontrer tous dans le cabinet du procureur général, amenés tous par la nécessité, représentés par trois hommes: la justice par monsieur de Grandville, la famille par Corentin, devant ce terrible adversaire, Jacques Collin, qui configurait le mal social dans sa sauvage énergie.

Quel duel que celui de la justice et de l’arbitraire, réunis contre le bagne et sa ruse! Le bagne, ce symbole de l’audace qui supprime le calcul et la réflexion, à qui tous les moyens sont bons, qui n’a pas l’hypocrisie de l’arbitraire, qui symbolise hideusement l’intérêt du ventre affamé, la sanglante, la rapide protestation de la faim! N’était-ce pas l’attaque et la défense? le vol et la propriété? La question terrible de l’état social et de l’état naturel vidée dans le plus étroit espace possible? Enfin, c’était une terrible, une vivante image de ces compromis antisociaux que font les trop faibles représentants du pouvoir avec de sauvages émeutiers.

Lorsqu’on annonça monsieur Camusot au procureur général, il fit un signe pour qu’on le laissât entrer. Monsieur de Grandville, qui pressentait cette visite, voulut s’entendre avec le juge sur la manière de terminer l’affaire Lucien. La conclusion ne pouvait plus être celle qu’il avait trouvée, de concert avec Camusot, la veille, avant la mort du pauvre poëte.

—Asseyez-vous, monsieur Camusot, dit monsieur de Grandville en tombant sur son fauteuil.

Le magistrat, seul avec le juge, laissa voir l’accablement dans lequel il se trouvait. Camusot regarda monsieur de Grandville et aperçut sur ce visage si ferme une pâleur presque livide, et une fatigue suprême, une prostration complète qui dénotaient des souffrances plus cruelles peut-être que celles du condamné à mort à qui le greffier avait annoncé le rejet de son pourvoi en cassation. Et cependant cette lecture, dans les usages de la justice, veut dire: Préparez-vous, voici vos derniers moments.

—Je reviendrai, monsieur le comte, dit Camusot, quoique l’affaire soit urgente...

—Restez, répondit le procureur général avec dignité. Les vrais magistrats, monsieur, doivent accepter leurs angoisses et savoir les cacher. J’ai eu tort, si vous vous êtes aperçu de quelque trouble en moi...

Camusot fit un geste.

—Dieu veuille que vous ignoriez, monsieur Camusot, ces extrêmes nécessités de notre vie! On succomberait à moins! Je viens de passer la nuit auprès d’un de mes plus intimes amis, je n’ai que deux amis, c’est le comte Octave de Bauvan et le comte de Sérizy. Nous sommes restés, monsieur de Sérizy, le comte Octave et moi, depuis six heures hier au soir jusqu’à six heures ce matin, allant à tour de rôle du salon au lit de madame de Sérizy, en craignant chaque fois de la trouver morte ou pour jamais folle! Desplein, Bianchon, Sinard n’ont pas quitté la chambre avec deux garde-malade. Le comte adore sa femme. Pensez à la nuit que je viens d’avoir entre une femme folle d’amour et mon ami fou de désespoir. Un homme d’État n’est pas désespéré comme un imbécile! Sérizy, calme comme sur son siége au conseil d’État, se tordait sur son fauteuil pour nous offrir un visage tranquille. Et la sueur couronnait ce front incliné par tant de travaux. J’ai dormi de cinq à sept heures et demie, vaincu par le sommeil, et je devais être ici à huit heures et demie pour ordonner une exécution. Croyez-moi, monsieur Camusot, lorsqu’un magistrat a roulé durant toute une nuit dans les abîmes de la douleur, en sentant la main de Dieu appesantie sur les choses humaines et frappant en plein sur de nobles cœurs, il lui est bien difficile de s’asseoir là, devant son bureau, et de dire froidement: Faites tomber une tête à quatre heures! anéantissez une créature de Dieu pleine de vie, de force, de santé. Et cependant tel est mon devoir!... Abîmé de douleur, je dois donner l’ordre de dresser l’échafaud...

»Le condamné ne sait pas que le magistrat éprouve des angoisses égales aux siennes. En ce moment, liés l’un à l’autre par une feuille de papier, moi la société qui se venge, lui le crime à expier, nous sommes le même devoir à deux faces, deux existences cousues pour un instant par le couteau de la loi. Ces douleurs si profondes du magistrat, qui les plaint? qui les console?... notre gloire est de les enterrer au fond de nos cœurs! Le prêtre, avec sa vie offerte à Dieu, le soldat et ses mille morts données au pays, me semblent plus heureux que le magistrat avec ses doutes, ses craintes, sa terrible responsabilité.

»Vous savez qui l’on doit exécuter? continua le procureur général, un jeune homme de vingt-sept ans, beau comme notre mort d’hier, blond comme lui, dont nous avons obtenu la tête contre notre attente; car il n’y avait à sa charge que les preuves du recel. Condamné, ce garçon n’a pas avoué! Il résiste depuis soixante-dix jours à toutes les épreuves, en se disant toujours innocent. Depuis deux mois j’ai deux têtes sur les épaules! Oh! je payerais son aveu d’un an de ma vie, car il faut rassurer les jurés!... Jugez quel coup porté à la justice si quelque jour on découvrait que le crime pour lequel il va mourir a été commis par un autre.

»A Paris, tout prend une gravité terrible, les plus petits incidents judiciaires deviennent politiques.

»Le jury, cette institution que les législateurs révolutionnaires ont crue si forte, est un élément de ruine sociale; car elle manque à sa mission, elle ne protége pas suffisamment la société. Le jury joue avec ses fonctions. Les jurés se divisent en deux camps, dont l’un ne veut plus de la peine de mort, et il en résulte un renversement total de l’égalité devant la loi. Tel crime horrible, le parricide, obtient dans un département un verdict de non culpabilité[1], tandis que dans tel autre un crime ordinaire, pour ainsi dire, est puni de mort! Que serait-ce si, dans notre ressort, à Paris, on exécutait un innocent?»

[1] Il existe dans les bagnes _vingt-trois_ PARRICIDES à qui l’on a donné les bénéfices des _circonstances atténuantes_.

—C’est un forçat évadé, fit observer timidement monsieur Camusot.

—Il deviendrait entre les mains de l’opposition et de la presse un agneau pascal! s’écria monsieur de Grandville, et l’opposition aurait beau jeu pour le savonner, car c’est un Corse fanatique des idées de son pays, ses assassinats sont les effets de la _vendetta_!... Dans cette île, on tue son ennemi, et l’on se croit, et l’on est cru très-honnête homme...

»Ah! les vrais magistrats sont bien malheureux! Tenez! ils devraient vivre séparés de toute société, comme jadis les pontifes. Le monde ne les verrait que sortant de leurs cellules à des heures fixes, graves, vieux, vénérables, jugeant à la manière des grands-prêtres dans les sociétés antiques, qui réunissaient en eux le pouvoir judiciaire et le pouvoir sacerdotal! On ne nous trouverait que sur nos siéges... On nous voit aujourd’hui souffrants ou nous amusant comme les autres!... On nous voit dans les salons, en famille, citoyens, ayant des passions, et nous pouvons être grotesques au lieu d’être terribles...»

Ce cri suprême, scandé par des repos et des interjections, accompagné de gestes qui le rendaient d’une éloquence difficilement traduite sur le papier, fit frissonner Camusot.

—Moi, monsieur, dit Camusot, j’ai commencé hier aussi l’apprentissage des souffrances de notre état!... J’ai failli mourir de la mort de ce jeune homme, il n’avait pas compris ma partialité, le malheureux s’est enferré lui-même...

—Eh! il fallait ne pas l’interroger, s’écria monsieur de Grandville, il est si facile de rendre service par une abstention!...

—Et la loi! répondit Camusot, il était arrêté depuis deux jours!...

—Le malheur est consommé, reprit le procureur général. J’ai réparé de mon mieux ce qui, certes, est irréparable. Ma voiture et mes gens sont au convoi de ce pauvre faible poëte. Sérizy a fait comme moi, bien plus, il accepte la charge que lui a donnée ce malheureux jeune homme, il sera son exécuteur testamentaire. Il a obtenu de sa femme, par cette promesse, un regard où luisait le bon sens. Enfin, le comte Octave assiste en personne à ses funérailles.

—Eh bien! monsieur le comte, dit Camusot, achevons notre ouvrage. Il nous reste un prévenu bien dangereux. C’est, vous le savez aussi bien que moi, Jacques Collin. Ce misérable sera reconnu pour ce qu’il est...

—Nous sommes perdus! s’écria monsieur de Grandville.

—Il est en ce moment auprès de votre condamné à mort, qui fut jadis au bagne pour lui ce que Lucien était à Paris... son protégé! Bibi-Lupin s’est déguisé en gendarme pour assister à l’entrevue.

—De quoi se mêle la police judiciaire? dit le procureur général, elle ne doit agir que par mes ordres!...

—Toute la Conciergerie saura que nous tenons Jacques Collin... Eh bien! je viens vous dire que ce grand et audacieux criminel doit posséder les lettres les plus dangereuses de la correspondance de madame de Sérizy, de la duchesse de Maufrigneuse et de mademoiselle Clotilde de Grandlieu.

—Êtes-vous sûr de cela?... demanda monsieur de Grandville en laissant voir sur sa figure une douloureuse surprise.

—Jugez, monsieur le comte, si j’ai raison de craindre ce malheur. Quand j’ai développé la liasse des lettres saisies chez cet infortuné jeune homme, Jacques Collin y a jeté un coup d’œil incisif, et a laissé échapper un sourire de satisfaction, à la signification duquel un juge d’instruction ne pouvait pas se tromper. Un scélérat aussi profond que Jacques Collin se garde bien de lâcher de pareilles armes. Que dites-vous de ces documents entre les mains d’un défenseur que le drôle choisira parmi les ennemis du gouvernement et de l’aristocratie? Ma femme, pour laquelle la duchesse de Maufrigneuse a des bontés, est allée la prévenir, et, dans ce moment, elles doivent être chez les Grandlieu à tenir conseil...

—Le procès de cet homme est impossible! s’écria le procureur général en se levant et parcourant son cabinet à grands pas. Il aura mis les pièces en lieu de sûreté...

—Je sais où, dit Camusot. Par ce seul mot, le juge d’instruction effaça toutes les préventions que le procureur général avait conçues contre lui.

—Voyons!... dit monsieur de Grandville en s’asseyant.

—En venant de chez moi au Palais, j’ai bien profondément réfléchi à cette désolante affaire. Jacques Collin a une tante, une tante naturelle et non artificielle, une femme sur le compte de laquelle la police politique a fait passer une note à la préfecture. Il est l’élève et le dieu de cette femme, la sœur de son père, elle se nomme Jacqueline Collin. Cette drôlesse a un établissement de marchande à la toilette, et, à l’aide des relations qu’elle s’est créées par ce commerce, elle pénètre bien des secrets de famille. Si Jacques Collin a confié la garde de ses papiers sauveurs pour lui à quelqu’un, c’est à cette créature; arrêtons-la...

Le procureur général jeta sur Camusot un fin regard qui voulait dire: Cet homme n’est pas si sot que je le croyais hier; seulement il est jeune encore, il ne sait pas manœuvrer les guides de la justice.

—Mais, dit Camusot en continuant, pour réussir, il faut changer toutes les mesures que nous avons prises hier, et je venais vous demander vos conseils, vos ordres...

Le procureur général prit son couteau à papier et en frappa doucement le bord de la table, par un de ces gestes, familiers à tous les penseurs, quand ils s’abandonnent entièrement à la réflexion.

—Trois grandes familles en péril! s’écria-t-il... Il ne faut pas faire un seul pas de clerc!... Vous avez raison, avant tout, suivons l’axiome de Fouché: _Arrêtons_! Il faut réintégrer au secret, à l’instant, Jacques Collin.

—Nous avouons ainsi le forçat! C’est perdre la mémoire de Lucien...

—Quelle affreuse affaire! dit monsieur de Grandville, tout est danger.

En ce moment le directeur de la Conciergerie entra, non sans avoir frappé; mais un cabinet comme celui du procureur général est si bien gardé, que les familiers du parquet peuvent seuls frapper à la porte.

—Monsieur le comte, dit monsieur Gault, le prévenu qui porte le nom de Carlos Herrera demande à vous parler.

—A-t-il communiqué avec quelqu’un? demanda le procureur général.

—Avec les détenus, car il est au préau depuis sept heures et demie environ. Il a vu le condamné à mort, qui paraît avoir _causé_ avec lui.

Monsieur de Grandville, sur un mot de monsieur Camusot qui lui revint comme un trait de lumière, aperçut tout le parti qu’on pouvait tirer, pour obtenir la remise des lettres, d’un aveu de l’intimité de Jacques Collin avec Théodore Calvi. Heureux d’avoir une raison pour remettre l’exécution, le procureur général appela par un geste monsieur Gault près de lui.

—Mon intention, lui dit-il, est de remettre à demain l’exécution; mais qu’on ne soupçonne pas ce retard à la Conciergerie. Silence absolu. Que l’exécuteur paraisse aller surveiller les apprêts. Envoyez ici, sous bonne garde, ce prêtre espagnol, il nous est réclamé par l’ambassade d’Espagne. Les gendarmes amèneront le sieur Carlos par votre escalier de communication, pour qu’il ne puisse voir personne. Prévenez ces hommes, afin qu’ils se mettent deux à le tenir, chacun par un bras, et qu’on ne le quitte qu’à la porte de mon cabinet. —Êtes-vous bien sûr, monsieur Gault, que ce dangereux étranger n’a pu communiquer qu’avec les détenus?

—Ah! au moment où il est sorti de la chambre du condamné à mort, il s’est présenté pour le voir une dame...

Ici les deux magistrats échangèrent un regard, et quel regard!

—Quelle dame? dit Camusot.

—Une de ses pénitentes... une marquise, répondit monsieur Gault.

—De pis en pis! s’écria monsieur de Grandville en regardant Camusot.

—Elle a donné la migraine aux gendarmes et aux surveillants, reprit monsieur Gault interloqué.

—Rien n’est indifférent dans vos fonctions, dit sévèrement le procureur général. La Conciergerie n’est pas murée comme elle l’est pour rien. Comment cette dame est-elle entrée?

—Avec une permission en règle, monsieur, répliqua le directeur. Cette dame, parfaitement bien mise, accompagnée d’un chasseur et d’un valet de pied, en grand équipage, est venue voir son confesseur avant d’aller à l’enterrement de ce malheureux jeune homme que vous avez fait enlever...

—Apportez-moi la permission de la préfecture, dit monsieur de Grandville.

—Elle est donnée à la recommandation de son Excellence le comte de Sérizy.

—Comment était cette femme? demanda le procureur général.

—Ça nous a paru devoir être une femme comme il faut.

—Avez-vous vu sa figure?

—Elle portait un voile noir.

—Qu’ont-ils dit?

—Mais une dévote avec un livre de prières!... que pouvait-elle dire?... Elle a demandé la bénédiction de l’abbé, s’est agenouillée...

—Se sont-ils entretenus pendant longtemps? demanda le juge.

—Pas cinq minutes; mais personne de nous n’a rien compris à leurs discours, ils ont parlé vraisemblablement espagnol.

—Dites-nous tout, monsieur, reprit le procureur général. Je vous le répète, le plus petit détail est, pour nous, d’un intérêt capital. Que ceci vous soit un exemple!

—Elle pleurait, monsieur.

—Pleurait-elle réellement?

—Nous n’avons pas pu le voir, elle cachait sa figure dans son mouchoir. Elle a laissé trois cents francs en or pour les détenus.

—Ce n’est pas elle! s’écria Camusot.

—Bibi-Lupin, reprit monsieur Gault, s’est écrié: —_C’est une voleuse_.

—Il s’y connaît, dit monsieur de Grandville. Lancez votre mandat, ajouta-t-il en regardant Camusot, et vivement les scellés chez elle, partout! Mais comment a-t-elle obtenu la recommandation de monsieur de Sérizy?... Apportez-moi la permission de la préfecture... allez, monsieur Gault! Envoyez-moi promptement cet abbé. Tant que nous l’aurons là, le danger ne saurait s’aggraver. Et, en deux heures de conversation, on fait bien du chemin dans l’âme d’un homme.

—Surtout un procureur général comme vous, dit finement Camusot.

—Nous serons deux, répondit poliment le procureur général. Et il retomba dans ses réflexions.

—On devrait créer, dans tous les parloirs de prison, une place de surveillant, qui serait donnée, avec de bons appointements, comme retraite aux plus habiles et aux plus dévoués agents de police, dit-il après une longue pause. Bibi-Lupin devrait finir là ses jours. Nous aurions un œil et une oreille dans un endroit qui veut une surveillance plus habile que celle qui s’y trouve. Monsieur Gault n’a rien pu nous dire de décisif.

—Il est si occupé, dit Camusot; mais entre les secrets et nous, il existe une lacune, et il n’en faudrait pas. Pour venir de la Conciergerie à nos cabinets, on passe par des corridors, par des cours, par des escaliers. L’attention de nos agents n’est pas perpétuelle, tandis que le détenu pense toujours à son affaire.

—Il s’est trouvé, m’a-t-on dit, une dame déjà sur le passage de Jacques Collin, quand il est sorti du secret pour être interrogé. Cette femme est venue jusqu’au poste des gendarmes, en haut du petit escalier de la Souricière, les huissiers me l’ont dit, et j’ai grondé les gendarmes à ce sujet.

—Oh! le palais est à reconstruire en entier, dit monsieur de Grandville; mais c’est une dépense de vingt à trente millions!... Allez donc demander trente millions aux Chambres pour les convenances de la Justice.

On entendit le pas de plusieurs personnes et le son des armes. Ce devait être Jacques Collin.

Le procureur général mit sur sa figure un masque de gravité sous lequel l’homme disparut. Camusot imita le chef du parquet.

En effet, le garçon de bureau du cabinet ouvrit la porte, et Jacques Collin se montra, calme et sans aucun étonnement.

—Vous avez voulu me parler, dit le magistrat, je vous écoute.

—Monsieur le comte, je suis Jacques Collin, je me rends!

Camusot tressaillit, le procureur général resta calme.

—Vous devez penser que j’ai des motifs pour agir ainsi, reprit Jacques Collin, en étreignant les deux magistrats par un regard railleur. Je dois vous embarrasser énormément; car en restant prêtre espagnol, vous me faites reconduire par la gendarmerie jusqu’à la frontière de Bayonne, et là, des baïonnettes espagnoles vous débarasseraient de moi!

Les deux magistrats demeurèrent impassibles et silencieux.

—Monsieur le comte, reprit le forçat, les raisons qui me font agir ainsi sont encore plus graves que celles-ci, quoiqu’elles me soient diablement personnelles; mais je ne puis les dire qu’à vous... Si vous aviez peur...

—Peur de qui? de quoi? dit le comte de Grandville. L’attitude, la physionomie, l’air de tête, le geste, le regard, firent en ce moment de ce grand procureur général une vivante image de la Magistrature, qui doit offrir les plus beaux exemples de courage civil. Dans ce moment si rapide, il fut à la hauteur des vieux magistrats de l’ancien parlement, au temps des guerres civiles où les présidents se trouvaient face à face avec la mort et restaient alors de marbre comme les statues qu’on leur a élevées.

—Mais peur de rester seul avec un forçat évadé.

—Laissez-nous, monsieur Camusot, dit vivement le procureur général.

—Je voulais vous proposer de me faire attacher les mains et les pieds, reprit froidement Jacques Collin en enveloppant les deux magistrats d’un regard formidable. Il fit une pause et reprit gravement: Monsieur le comte, vous n’aviez que mon estime, mais vous avez en ce moment mon admiration...

—Vous vous croyez donc redoutable? demanda le magistrat d’un air plein de mépris.

—_Me croire_ redoutable! dit le forçat, à quoi bon? je le suis et je le sais. Jacques Collin prit une chaise et s’assit avec toute l’aisance d’un homme qui se sait à la hauteur de son adversaire dans une conférence où il traite de puissance à puissance.

En ce moment, monsieur Camusot, qui se trouvait sur le seuil de la porte qu’il allait fermer, rentra, revint jusqu’à monsieur de Grandville, et lui remit, pliés, deux papiers...

—Voyez, dit le juge au procureur général en lui montrant l’un des papiers.

—Rappelez monsieur Gault, cria le comte de Grandville aussitôt qu’il eut lu le nom de la femme de chambre de madame de Maufrigneuse, qui lui était connue.

Le directeur de la Conciergerie entra.

—Dépeignez-nous, lui dit à l’oreille le procureur général, la femme qui est venue voir le prévenu.

—Petite, forte, grasse, trapue, répondit monsieur Gault.

—La personne pour qui le permis a été délivré est grande et mince, dit monsieur de Grandville. Quel âge, maintenant?

—Soixante ans.

—Il s’agit de moi, messieurs? dit Jacques Collin. Voyons, reprit-il avec bonhomie, ne cherchez pas. Cette personne est ma tante, une tante vraisemblable, une femme, une vieille. Je puis vous éviter bien des embarras... Vous ne trouverez ma tante que si je le veux... Si nous pataugeons ainsi, nous n’avancerons guère.

—Monsieur l’abbé ne parle plus le français en espagnol, dit monsieur Gault, il ne bredouille plus.

—Parce que les choses sont assez embrouillées, mon cher monsieur Gault! répondit Jacques Collin avec un sourire amer et en appelant le directeur par son nom.

En ce moment monsieur Gault se précipita vers le procureur général et lui dit à l’oreille:

—Prenez garde à vous, monsieur le comte, cet homme est en fureur!

Monsieur de Grandville regarda lentement Jacques Collin et le trouva calme; mais il reconnut bientôt la vérité de ce que lui disait le directeur. Cette trompeuse attitude cachait la froide et terrible irritation des nerfs du sauvage. Les yeux de Jacques Collin couvaient une éruption volcanique, ses poings étaient crispés. C’était bien le tigre se ramassant pour bondir sur une proie.

—Laissez-nous, reprit d’un air grave le procureur général en s’adressant au directeur de la Conciergerie et au juge.