La Comédie humaine - Volume 18
Part 8
Les femmes du monde, par leurs cent manières de prononcer la même phrase, démontrent aux observateurs attentifs l’étendue infinie des modes de la musique. L’âme passe tout entière dans la voix aussi bien que dans le regard, elle s’empreint dans la lumière comme dans l’air, éléments que travaillent les yeux et le larynx. Par l’accentuation de ces deux mots: «Pauvre femme!» la marquise laissa deviner le contentement de la haine satisfaite, le bonheur du triomphe. Ah! combien de malheurs ne souhaitait-elle pas à la protectrice de Lucien! La vengeance qui survit à la mort de l’objet haï, qui n’est jamais assouvie, cause une sombre épouvante. Aussi madame Camusot, quoique d’une nature âpre, haineuse et tracassière, fut-elle abasourdie. Elle ne trouva rien à répliquer, elle se tut.
—Diane m’a dit, en effet, que Léontine était allée à la prison, reprit madame d’Espard. Cette chère duchesse est au désespoir de cet éclat, car elle a la faiblesse d’aimer beaucoup madame de Sérizy; mais cela se conçoit, elles ont adoré ce petit imbécile de Lucien presqu’en même temps, et rien ne lie ou ne désunit plus deux femmes que de faire leurs dévotions au même autel. Aussi cette chère amie a-t-elle passé deux heures hier dans la chambre de Léontine. Il paraît que la pauvre comtesse dit des choses affreuses! On m’a dit que c’est dégoûtant!... Une femme comme il faut ne devrait pas être sujette à de pareils accès!... Fi! C’est une passion purement physique... La duchesse est venue me voir pâle comme une morte, elle a eu bien du courage! Il y a dans cette affaire des choses monstrueuses...
—Mon mari dira tout au garde des sceaux pour sa justification, car on voulait sauver Lucien, et lui, madame la marquise, il a fait son devoir. Un juge d’instruction doit toujours interroger les gens au secret, dans le temps voulu par la loi!... Il fallait bien lui demander quelque chose à ce petit malheureux, qui n’a pas compris qu’on le questionnait pour la forme, et il a fait tout de suite des aveux...
—C’était un sot et un impertinent! dit sèchement madame d’Espard.
La femme du juge garda le silence en entendant cet arrêt.
—Si nous avons succombé dans l’interdiction de monsieur d’Espard, ce n’est pas la faute de Camusot, je m’en souviendrai toujours! reprit la marquise après une pause... C’est Lucien, messieurs de Sérizy, Bauvan et de Grandville qui nous ont fait échouer. Avec le temps, Dieu sera pour moi! Tous ces gens-là seront malheureux. Soyez tranquille, je vais envoyer le chevalier d’Espard chez le garde des sceaux pour qu’il se hâte de faire venir votre mari, si c’est utile...
—Ah! madame...
—Écoutez! dit la marquise, je vous promets la décoration de la Légion-d’Honneur immédiatement, demain! Ce sera comme un éclatant témoignage de satisfaction pour votre conduite dans cette affaire. Oui, c’est un blâme de plus pour Lucien, ça le dira coupable! On se pend rarement pour son plaisir... Allons, adieu, chère belle!
Madame Camusot, dix minutes après, entrait dans la chambre à coucher de la belle Diane de Maufrigneuse, qui, couchée à une heure du matin, ne dormait pas encore à neuf heures.
Quelque insensibles que soient les duchesses, ces femmes, dont le cœur est en stuc, ne voient pas l’une de leurs amies en proie à la folie sans que ce spectacle ne leur fasse une impression profonde.
Puis, les liaisons de Diane et de Lucien, quoique rompues depuis dix-huit mois, avaient laissé dans l’esprit de la duchesse assez de souvenirs pour que la funeste mort de cet enfant lui portât à elle aussi des coups terribles. Diane avait vu pendant toute la nuit ce beau jeune homme, si charmant, si poétique, qui savait si bien aimer, pendu comme le dépeignait Léontine dans les accès et avec les gestes de la fièvre chaude. Elle gardait de Lucien d’éloquentes, d’enivrantes lettres, comparables à celles écrites par Mirabeau à Sophie, mais plus littéraires, plus soignées, car ces lettres avaient été dictées par la plus violente des passions, la vanité! Posséder la plus ravissante des duchesses, la voir faisant des folies pour lui, des folies secrètes, bien entendu, ce bonheur avait tourné la tête à Lucien. L’orgueil de l’amant avait bien inspiré le poëte. Aussi la duchesse avait-elle conservé ces lettres émouvantes, comme certains vieillards ont des gravures obscènes, à cause des éloges hyperboliques donnés à ce qu’elle avait de moins duchesse en elle.
—Et il est mort dans une ignoble prison! se disait-elle en serrant les lettres avec effroi quand elle entendit frapper doucement à sa porte par sa femme de chambre.
—Madame Camusot, pour une affaire de la dernière gravité qui concerne madame la duchesse, dit la femme de chambre.
Diane se dressa sur ses jambes tout épouvantée.
—Oh! dit-elle en regardant Amélie qui s’était composé une figure de circonstance, je devine tout! Il s’agit de mes lettres... Ah! mes lettres!... Ah! mes lettres!... Et elle tomba sur une causeuse. Elle se souvint alors d’avoir, dans l’excès de sa passion, répondu sur le même ton à Lucien, d’avoir célébré la poésie de l’homme comme il chantait les gloires de la femme, et par quels dithyrambes!
—Hélas! oui, madame, je viens vous sauver plus que la vie! il s’agit de votre honneur... Reprenez vos sens, habillez-vous, allons chez la duchesse de Grandlieu; car, heureusement pour vous, vous n’êtes pas la seule de compromise.
—Mais Léontine, hier, a brûlé, m’a-t-on dit, au Palais, toutes les lettres saisies chez notre pauvre Lucien?
—Mais, madame, Lucien était doublé de Jacques Collin! s’écria la femme du juge. Vous oubliez toujours cet atroce compagnonnage, qui, certes, est la seule cause de la mort de ce charmant et regrettable jeune homme! Or, ce Machiavel du bagne n’a jamais perdu la tête, lui! Monsieur Camusot a la certitude que ce monstre a mis en lieu sûr les lettres les plus compromettantes des maîtresses de son...
—Son ami, dit vivement la duchesse. Vous avez raison, ma petite belle, il faut aller tenir conseil chez les Grandlieu. Nous sommes tous intéressés dans cette affaire, et fort heureusement Sérizy nous donnera la main...
Le danger extrême a, comme on l’a vu par les scènes de la Conciergerie, une vertu sur l’âme aussi terrible que celle des puissants réactifs sur le corps. C’est une pile de Volta morale. Peut-être le jour n’est-il pas loin où l’on saisira le mode par lequel le sentiment se condense chimiquement en un fluide, peut-être pareil à celui de l’électricité.
Ce fut chez le forçat et chez la duchesse le même phénomène. Cette femme abattue, mourante, et qui n’avait pas dormi, cette duchesse, si difficile à habiller, recouvra la force d’une lionne aux abois, et la présence d’esprit d’un général au milieu du feu. Diane choisit elle-même ses vêtements et improvisa sa toilette avec la célérité qu’y eût mise une grisette qui se sert de femme de chambre à elle-même. Ce fut si merveilleux, que la soubrette resta sur ses jambes, immobile pendant un instant, tant elle fut surprise de voir sa maîtresse en chemise, laissant peut-être avec plaisir apercevoir à la femme du juge, à travers le brouillard clair du lin, un corps blanc, aussi parfait que celui de la Vénus de Canova. C’était comme un bijou sous son papier de soie. Diane avait deviné soudain où se trouvait son corset de bonne fortune, ce corset qui s’accroche par devant, en évitant aux femmes pressées la fatigue et le temps si mal employé du laçage. Elle avait déjà fixé les dentelles de la chemise et massé convenablement les beautés de son corsage, lorsque la femme de chambre apporta le jupon, et acheva l’œuvre en donnant une robe. Pendant qu’Amélie, sur un signe de la femme de chambre, agrafait la robe par derrière et aidait la duchesse, la soubrette alla prendre des bas en fil d’Écosse, des brodequins de velours, un châle et un chapeau. Amélie et la femme de chambre chaussèrent chacune une jambe.
—Vous êtes la plus belle femme que j’aie vue, dit habilement Amélie en baisant le genou fin et poli de Diane par un mouvement passionné.
—Madame n’a pas sa pareille, dit la femme de chambre.
—Allons, Josette, taisez-vous, répliqua la duchesse. —Vous avez une voiture? dit-elle à madame Camusot. Allons, ma petite belle, nous causerons en route. Et la duchesse descendit le grand escalier de l’hôtel de Cadignan en courant et en mettant ses gants, ce qui ne s’était jamais vu.
—A l’hôtel de Grandlieu, et promptement! dit-elle à l’un de ses domestiques, en lui faisant signe de monter derrière la voiture.
Le valet hésita, car cette voiture était un fiacre.
—Ah! madame la duchesse, vous ne m’aviez pas dit que ce jeune homme avait des lettres de vous! sans cela, Camusot aurait bien autrement procédé...
—La situation de Léontine m’a tellement occupée que je me suis entièrement oubliée, dit-elle. La pauvre femme était déjà quasi folle avant-hier, jugez de ce qu’a dû produire de désordre en elle le fatal événement! Ah! si vous saviez, ma petite, quelle matinée nous avons eue hier... Non, c’est à faire renoncer à l’amour. Hier, traînées toutes les deux, Léontine et moi, par une atroce vieille, une marchande à la toilette, une maîtresse femme, dans cette sentine puante et sanglante qu’on nomme la Justice, je lui disais, en la conduisant au Palais: «N’est-ce pas à tomber sur ses genoux et à crier, comme madame de Nucingen, quand, en allant à Naples, elle a subi l’une de ces tempêtes effrayantes de la Méditerranée: —«Mon Dieu! sauvez-moi, et plus jamais!» Certes, voici deux journées qui compteront dans ma vie! sommes-nous stupides d’écrire?... Mais on aime! on reçoit des pages qui vous brûlent le cœur par les yeux, et tout flambe! et la prudence s’en va! et l’on répond...
—Pourquoi répondre, quand on peut agir! dit madame Camusot.
—Il est si beau de se perdre!... reprit orgueilleusement la duchesse. C’est la volupté de l’âme.
—Les belles femmes, répliqua modestement madame Camusot, sont excusables, elles ont bien plus d’occasions que nous autres de succomber!
La duchesse sourit.
—Nous sommes toujours trop généreuses, reprit Diane de Maufrigneuse. Je ferai comme cette atroce madame d’Espard.
—Et que fait-elle? demanda curieusement la femme du juge.
—Elle a écrit mille billets doux...
—Tant que cela!... s’écria la Camusot en interrompant la duchesse.
—Eh bien! ma chère, on n’y pourrait pas trouver une phrase qui la compromette...
—Vous seriez incapable de conserver cette froideur, cette attention, répondit madame Camusot. Vous êtes femme, vous êtes de ces anges qui ne savent pas résister au diable...
—Je me suis juré de ne plus jamais écrire. Je n’ai, dans toute ma vie, écrit qu’à ce malheureux Lucien... Je conserverai ses lettres jusqu’à ma mort! Ma chère petite, c’est du feu, on a besoin quelquefois.
—Si on les trouvait! fit la Camusot avec un petit geste pudique.
—Oh! je dirais que c’est les lettres d’un roman commencé. Car j’ai tout copié, ma chère, et j’ai brûlé les originaux!
—Oh! madame pour ma récompense, laissez-moi les lire...
—Peut-être, dit la duchesse. Vous verrez alors, ma chère, qu’on n’en a pas écrit de pareilles à Léontine!
Ce dernier mot fut toute la femme, la femme de tous les temps et de tous les pays.
Semblable à la grenouille de la fable de La Fontaine, madame Camusot crevait dans sa peau du plaisir d’entrer chez les Grandlieu en compagnie de la belle Diane de Maufrigneuse. Elle allait former, dans cette matinée, un de ces liens si nécessaires à l’ambition. Aussi s’entendait-elle appeler: —Madame la présidente. Elle éprouvait la jouissance ineffable de triompher d’obstacles immenses, et dont le principal était l’incapacité de son mari, secrète encore, mais qu’elle connaissait bien. Faire arriver un homme médiocre! c’est pour une femme, comme pour les rois, se donner le plaisir qui séduit tant les grands acteurs, et qui consiste à jouer cent fois une mauvaise pièce. C’est l’ivresse de l’égoïsme! Enfin c’est en quelque sorte les saturnales du pouvoir. Le pouvoir ne se prouve sa force à lui-même que par le singulier abus de couronner quelque absurdité des palmes du succès, en insultant au génie, seule force que le pouvoir absolu ne puisse atteindre. La promotion du cheval de Caligula, cette farce impériale, a eu et aura toujours un grand nombre de représentations.
En quelques minutes, Diane et Amélie passèrent de l’élégant désordre dans lequel était la chambre à coucher de la belle Diane, à la correction d’un luxe grandiose et sévère, chez la duchesse de Grandlieu.
Cette Portugaise très-pieuse se levait toujours à huit heures pour aller entendre la messe à la petite église de Sainte-Valère, succursale de Saint-Thomas d’Aquin, alors située sur l’esplanade des Invalides. Cette chapelle, aujourd’hui démolie, a été transportée rue de Bourgogne, en attendant la construction de l’église gothique qui sera, dit-on, dédiée à sainte Clotilde.
Aux premiers mots dits à l’oreille de la duchesse de Grandlieu par Diane de Maufrigneuse, la pieuse femme passa chez monsieur de Grandlieu qu’elle ramena promptement. Le duc jeta sur madame Camusot un de ces rapides regards par lesquels les grands seigneurs analysent toute une existence, et souvent l’âme. La toilette d’Amélie aida puissamment le duc à deviner cette vie bourgeoise depuis Alençon jusqu’à Mantes, et de Mantes à Paris.
Ah! si la femme du juge avait pu connaître ce don des ducs, elle n’aurait pu soutenir gracieusement ce coup d’œil poliment ironique, elle n’en vit que la politesse. L’ignorance partage les priviléges de la finesse.
—C’est madame Camusot, la fille de Thirion, un des huissiers du cabinet, dit la duchesse à son mari.
Le duc salua _très_-poliment la femme de robe, et sa figure perdit quelque peu de sa gravité. Le valet de chambre du duc, que son maître avait sonné, se présenta.
—Allez rue Honoré-Chevalier, prenez une voiture. Arrivé là, vous sonnerez à une petite porte, au numéro 10. Vous direz au domestique qui viendra vous ouvrir la porte que je prie son maître de passer ici; vous me le ramènerez si ce monsieur est chez lui. Servez-vous de mon nom, il suffira pour aplanir toutes les difficultés. Tâchez de n’employer qu’un quart d’heure à tout faire.
Un autre valet de chambre, celui de la duchesse, parut aussitôt que celui du duc fut parti.
—Allez de ma part chez le duc de Chaulieu, faites-lui passer cette carte. Le duc donna sa carte pliée d’une certaine manière. Quand ces deux amis intimes éprouvaient le besoin de se voir à l’instant pour quelque affaire pressée et mystérieuse qui ne permettait pas l’écriture, ils s’avertissaient ainsi l’un l’autre.
On voit qu’à tous les étages de la société, les usages se ressemblent, et ne diffèrent que par les manières, les façons, les nuances. Le grand monde a son argot. Mais cet argot s’appele _le style_.
—Êtes-vous bien certaine, madame, de l’existence de ces prétendues lettres écrites par mademoiselle Clotilde de Grandlieu à ce jeune homme? dit le duc de Grandlieu. Et il jeta sur madame Camusot un regard, comme un marin jette la sonde.
—Je ne les ai pas vues, mais c’est à craindre, répondit-elle en tremblant.
—Ma fille n’a rien pu écrire qui ne soit avouable! s’écria la duchesse.
—Pauvre duchesse! pensa Diane en jetant un regard au duc de Grandlieu qui le fit trembler.
—Que crois-tu, ma chère petite Diane? dit le duc à l’oreille de la duchesse de Maufrigneuse en l’emmenant dans l’embrasure d’une fenêtre.
—Clotilde est si folle de Lucien, mon cher, qu’elle lui avait donné un rendez-vous avant son départ. Sans la petite Lenoncourt, elle se serait peut-être enfuie avec lui dans la forêt de Fontainebleau! Je sais que Lucien écrivait à Clotilde des lettres à faire partir la tête d’une sainte! Nous sommes trois filles d’Ève enveloppées par le serpent de la correspondance...
Le duc et Diane revinrent de l’embrasure vers la duchesse et madame Camusot, qui causaient à voix basse. Amélie, qui suivait en ceci les avis de la duchesse de Maufrigneuse, se posait en dévote pour gagner le cœur de la fière Portugaise.
—Nous sommes à la merci d’un ignoble forçat évadé! dit le duc en faisant un certain mouvement d’épaule. Voilà ce que c’est que de recevoir chez soi des gens de qui l’on n’est pas parfaitement sûr! On doit, avant d’admettre quelqu’un, bien connaître sa fortune, ses parents, tous ses antécédents...
Cette phrase est la morale de cette histoire, au point de vue aristocratique.
—C’est fait, dit la duchesse de Maufrigneuse. Pensons à sauver la pauvre madame de Sérizy, Clotilde, et moi...
—Nous ne pouvons qu’attendre Henri, je l’ai fait demander; mais tout dépend du personnage que Gentil est allé chercher. Dieu veuille que cet homme soit à Paris! Madame, dit-il en s’adressant à madame Camusot, je vous remercie d’avoir pensé à nous...
C’était le congé de madame Camusot. La fille de l’huissier du cabinet avait assez d’esprit pour comprendre le duc, elle se leva; mais la duchesse de Maufrigneuse, avec cette adorable grâce qui lui conquérait tant de discrétions et d’amitiés, prit Amélie par la main et la montra d’une certaine manière au duc et à la duchesse.
—Pour mon propre compte, et comme si elle ne s’était pas levée dès l’aurore pour nous sauver tous, je vous demande plus d’un souvenir pour ma petite madame Camusot. D’abord elle m’a déjà rendu de ces services qu’on n’oublie point; puis elle nous est tout acquise, elle et son mari. J’ai promis de faire avancer son Camusot, et je vous prie de le protéger avant tout, pour l’amour de moi.
—Vous n’avez pas besoin de cette recommandation, dit le duc à madame Camusot. Les Grandlieu se souviennent toujours des services qu’on leur a rendus. Les gens du roi vont dans quelque temps avoir l’occasion de se distinguer, on leur demandera du dévouement, votre mari sera mis sur la brèche...
Madame Camusot se retira fière, heureuse, gonflée à étouffer. Elle revint chez elle triomphante, elle s’admirait, elle se moquait de l’inimitié du procureur général. Elle se disait: Si nous faisions sauter monsieur de Grandville!
Il était temps que madame Camusot se retirât. Le duc de Chaulieu, l’un des favoris du roi, se rencontra sur le perron avec cette bourgeoise.
—Henri, s’écria le duc de Grandlieu quand il entendit annoncer son ami, cours, je t’en prie, au château, tâche de parler au roi, voici de quoi il s’agit. Et il emmena le duc dans l’embrasure de la fenêtre, où il s’était entretenu déjà avec la légère et gracieuse Diane.
De temps en temps le duc de Chaulieu regardait à la dérobée la folle duchesse, qui, tout en causant avec la duchesse pieuse et se laissant sermonner, répondait aux œillades du duc de Chaulieu.
—Chère enfant, dit enfin le duc de Grandlieu dont l’aparté se termina, soyez donc sage! Voyons! ajouta-t-il en prenant les mains de Diane, gardez donc les convenances, ne vous compromettez plus, n’écrivez jamais! Les lettres, ma chère, ont causé tout autant de malheurs particuliers que de malheurs publics... Ce qui serait pardonnable à une jeune fille comme Clotilde, aimant pour la première fois, est sans excuse chez...
—Un vieux grenadier qui a vu le feu! dit la duchesse en faisant la moue au duc. Ce mouvement de physionomie et la plaisanterie amenèrent le sourire sur les visages désolés des deux ducs et de la pieuse duchesse elle-même. Voilà quatre ans que je n’ai écrit de billets doux!... Sommes-nous sauvées? demanda Diane qui cachait ses anxiétés sous ses enfantillages.
—Pas encore! dit le duc de Chaulieu, car vous ne savez pas combien les actes arbitraires sont difficiles à commettre. C’est, pour un roi constitutionnel, comme une infidélité pour une femme mariée. C’est son adultère.
—Son péché mignon! dit le duc de Grandlieu.
—Le fruit défendu! reprit Diane en souriant. Oh! comme je voudrais être le gouvernement; car je n’en ai plus, moi, de ce fruit, j’ai tout mangé.
—Oh! chère! chère! dit la pieuse duchesse, vous allez trop loin.
Les deux ducs, en entendant une voiture s’arrêter au perron avec le fracas que font les chevaux lancés au galop, laissèrent les deux femmes ensemble après les avoir saluées, et allèrent dans le cabinet du duc de Grandlieu, où l’on introduisit l’habitant de la rue Honoré-Chevalier, qui n’était autre que le chef de la contre-police du château, de la police politique, l’obscur et puissant Corentin.
—Passez, dit le duc de Grandlieu, passez, monsieur de Saint-Denis.
Corentin, surpris de trouver tant de mémoire au duc, passa le premier, après avoir salué profondément les deux ducs.
—C’est toujours pour le même personnage, ou à cause de lui, mon cher monsieur, dit le duc de Grandlieu.
—Mais il est mort, dit Corentin.
—Il reste un compagnon, fit observer le duc de Chaulieu, un rude compagnon.
—Le forçat, Jacques Collin! répliqua Corentin.
—Parle, Ferdinand, dit le duc de Chaulieu à l’ancien ambassadeur.
—Ce misérable est à craindre, reprit le duc de Grandlieu; car il s’est emparé, pour pouvoir en faire une rançon, des lettres que mesdames de Sérizy et de Maufrigneuse ont écrites à ce Lucien Chardon, sa créature. Il paraît que c’était un système chez ce jeune homme d’arracher des lettres passionnées en échange des siennes; car mademoiselle de Grandlieu en a écrit, dit-on, quelques-unes; on le craint, du moins, et nous ne pouvons rien savoir, elle est en voyage...
—Le petit jeune homme, répondit Corentin, était incapable de se faire de ces provisions-là!... C’est une précaution prise par l’abbé Carlos Herrera! Corentin appuya son coude sur le bras du fauteuil où il s’était assis, et se mit la tête dans la main en réfléchissant. De l’argent!... cet homme en a plus que nous n’en avons, dit-il. Esther Gobseck lui a servi d’asticot pour pêcher près de deux millions dans cet étang à pièces d’or appelé Nucingen... Messieurs, faites-moi donner plein pouvoir par qui de droit, je vous débarrasse de cet homme!...
—Et... des lettres? demanda le duc de Grandlieu à Corentin.
—Écoutez, messieurs, reprit Corentin en se levant et montrant sa figure de fouine en état d’ébullition. Il enfonça ses mains dans les goussets de son pantalon de molleton noir à pied. Ce grand acteur du drame historique de notre temps avait passé seulement un gilet et une redingote, il n’avait pas quitté son pantalon du matin, tant il savait combien les grands sont reconnaissants de la promptitude en certaines occurrences. Il se promena familièrement dans le cabinet en discutant à haute voix, comme s’il était seul. —C’est un forçat! on peut le jeter, sans procès, au secret, à Bicêtre, sans communications possibles, et l’y laisser crever... Mais il peut avoir donné des instructions à ses affidés, en prévoyant ce cas-là!
—Mais il a été mis au secret, dit le duc de Grandlieu, sur-le-champ, après avoir été saisi chez cette fille, à l’improviste.
—Est-ce qu’il y a des secrets pour ce gaillard-là? répondit Corentin. Il est aussi fort que... que moi!
—Que faire? se dirent par un regard les deux ducs.