La Comédie humaine - Volume 18
Part 7
Et il arrêta lui-même au passage cette tonne de moire noire et de dentelles.
—Mais à cette distance! reprit Jacques Collin, et devant vous?... ajouta-t-il en jetant un regard circulaire à l’assemblée.
La tante, dont la toilette devait étourdir le greffe, le directeur, les surveillants et les gendarmes, puait le musc. Elle portait, outre des dentelles pour mille écus, un cachemire noir de six mille francs. Enfin le chasseur paradait dans la cour de la Conciergerie avec l’insolence d’un laquais qui se sait indispensable à une princesse exigeante. Il ne parlait pas au valet de pied, qui stationnait à la grille du quai, toujours ouverte pendant le jour.
—Que veux-tu? Que dois-je faire? dit madame de San-Esteban dans l’argot convenu entre la tante et le neveu.
Cet argot consistait à donner des terminaisons en _ar_ ou en _or_ en _al_ ou en _i_, de façon à défigurer les mots, soit français soit d’argot, en les agrandissant. C’était le chiffre diplomatique appliqué au langage.
—Mets toutes les lettres en lieu sûr, prends les plus compromettantes pour chacune de ces dames, reviens mise en voleuse dans la salle des Pas-Perdus, et attends-y mes ordres.
Asie ou Jacqueline s’agenouilla comme pour recevoir la bénédiction, et le faux abbé bénit sa tante avec une componction évangélique.
—_Addio, marchesa!_ dit-il à haute voix. Et, ajouta-t-il en se servant de leur langage de convention, retrouve Europe et Paccard avec les sept cent cinquante mille francs qu’ils ont effarouchés, il nous les faut.
—Paccard est là, répondit la pieuse marquise en montrant le chasseur les larmes aux yeux.
Cette promptitude de compréhension arracha non-seulement un sourire, mais encore un mouvement de surprise à cet homme, qui ne pouvait être étonné que par sa tante. La fausse marquise se tourna vers les témoins de cette scène en femme habituée à se poser.
—Il est au désespoir de ne pouvoir aller aux obsèques de son enfant, dit-elle en mauvais français, car cette affreuse méprise de la justice a fait connaître le secret de ce saint homme!... Moi, je vais assister à la messe mortuaire. Voici, monsieur, dit-elle à monsieur Gault, en lui donnant une bourse pleine d’or, voici pour soulager les pauvres prisonniers...
—Quel _chique-mar_! lui dit à l’oreille son neveu satisfait.
Jacques Collin suivit le surveillant qui le menait au préau.
Bibi-Lupin, au désespoir, avait fini par se faire voir d’un vrai gendarme, à qui, depuis le départ de Jacques Collin il adressait des hem! hem! significatifs, et qui vint le remplacer dans la chambre du condamné. Mais cet ennemi de Trompe-la-Mort ne put arriver assez à temps pour voir la grande dame, qui disparut dans son brillant équipage, et dont la voix, quoique déguisée, apportait à son oreille des sons rogommeux.
—Trois cents _balles_ pour les détenus!... disait le chef des surveillants en montrant à Bibi-Lupin la bourse que monsieur Gault avait remise à son greffier.
—Montrez, monsieur Jacomety, dit Bibi-Lupin.
Le chef de la police secrète prit la bourse, vida l’or dans sa main, l’examina attentivement.
—C’est bien de l’or!... dit-il, et la bourse est armoiriée! Ah! le gredin, est-il fort! est-il complet! Il nous met tous dedans, et à chaque instant!... On devrait tirer sur lui comme sur un chien!
—Qu’y a-t-il donc? demanda le greffier en reprenant la bourse.
—Il y a que cette femme doit être _une voleuse_!... s’écria Bibi-Lupin en frappant du pied avec rage sur la dalle extérieure du guichet.
Ces mots produisirent une vive sensation parmi les spectateurs, groupés à une certaine distance de monsieur Sanson, qui restait toujours debout, le dos appuyé contre le gros poêle, au centre de cette vaste salle voûtée, en attendant un ordre pour faire la toilette au criminel et dresser l’échafaud sur la place de Grève.
En se retrouvant au préau, Jacques Collin se dirigea vers ses _amis_ du pas que devait avoir un habitué du _pré_.
—Qu’as-tu sur le casaquin? dit-il à La Pouraille.
—Mon affaire est faite, reprit l’assassin que Jacques Collin avait emmené dans un coin. J’ai besoin maintenant d’un _ami sûr_.
—Et pourquoi?
La Pouraille, après avoir raconté tous ses crimes à son chef, mais en argot, lui détailla l’assassinat et le vol commis chez les époux Crottat.
—Tu as mon estime, lui dit Jacques Collin. C’est bien travaillé; mais tu me parais coupable d’une faute.
—Laquelle?
—Une fois l’affaire faite, tu devais avoir un passe-port russe, te déguiser en prince russe, acheter une belle voiture armoiriée, aller déposer hardiment ton or chez un banquier, demander une lettre de crédit pour Hambourg, prendre la poste, accompagné d’un valet de chambre, d’une femme de chambre et de ta maîtresse habillée en princesse; puis, à Hambourg, t’embarquer pour le Mexique. Avec deux cent quatre-vingt mille francs en or, un gaillard d’esprit doit faire ce qu’il veut, et aller où il veut, _sinve_!
—Ah! tu as de ces idées-là, parce que tu es le _dab_!... Tu ne perds jamais la _sorbonne_, toi! Mais moi.
—Enfin, un bon conseil dans ta position, c’est du bouillon pour un mort, reprit Jacques Collin en jetant un regard fascinateur à son _fanandel_.
—C’est vrai! dit avec un air de doute La Pouraille. Donne-le-moi toujours, ton bouillon; s’il ne me nourrit pas, je m’en ferai un bain de pieds...
—Te voilà pris par _la Cigogne_, avec cinq vols qualifiés, trois assassinats, dont le plus récent concerne deux riches bourgeois... Les jurés n’aiment pas qu’on tue des bourgeois... Tu seras _gerbé à la passe_, et tu n’as pas le moindre espoir!...
—Ils m’ont tous dit cela, répondit piteusement La Pouraille.
—Ma tante Jacqueline, avec qui je viens d’avoir un petit bout de conversation en plein greffe, et qui est, tu le sais, _la mère aux Fanandels_, m’a dit que _la Cigogne_ voulait se défaire de toi, tant elle te craignait.
—Mais, dit La Pouraille avec une naïveté qui prouve combien les voleurs sont pénétrés du _droit naturel_ de voler, je suis riche à présent, que craignent-ils?
—Nous n’avons pas le temps de faire de la philosophie, dit Jacques Collin. Revenons à ta situation...
—Que veux-tu faire de moi? demanda La Pouraille en interrompant son _dab_.
—Tu vas voir! un chien mort vaut encore quelque chose.
—Pour les autres! dit La Pouraille.
—Je te prends dans mon jeu! répliqua Jacques Collin.
—C’est déjà quelque chose!... dit l’assassin. Après?
—Je ne demande pas où est ton argent, mais ce que tu veux en faire?
La Pouraille espionna l’œil impénétrable du _dab_, qui continua froidement.
—As-tu quelque _largue_ que tu aimes, un enfant, un _fanandel_ à protéger? Je serai dehors dans une heure, je pourrai tout pour ceux à qui tu veux du bien.
La Pouraille hésitait encore, il restait au port d’armes de l’indécision. Jacques Collin fit alors avancer un dernier argument.
—Ta part dans notre caisse est de trente mille francs, la laisses-tu aux _fanandels_, la donnes-tu à quelqu’un? Ta part est en sûreté, je puis la remettre ce soir à qui tu veux la léguer.
L’assassin laissa échapper un mouvement de plaisir.
—Je le tiens! se dit Jacques Collin. —Mais ne flânons pas, réfléchis?... reprit-il en parlant à l’oreille de La Pouraille. Mon vieux, nous n’avons pas dix minutes à nous... Le procureur général va me demander et je vais avoir une conférence avec lui. Je le tiens, cet homme, je puis tordre le cou à la _Cigogne_! je suis certain de sauver Madeleine.
—Si tu sauves Madeleine, mon bon _dab_, tu peux bien me...
—Ne perdons pas notre salive, dit Jacques Collin d’une voix brève. Fais ton testament.
—Eh bien! je voudrais donner l’argent à la Gonore, répondit La Pouraille d’un air piteux.
—Tiens!... tu vis avec la veuve de Moïse, ce juif qui était à la piste des _rouleurs_ du midi? demanda Jacques Collin.
Semblable aux grands généraux, Trompe-la-Mort connaissait admirablement bien le personnel de toutes les troupes.
—C’est elle-même, dit La Pouraille excessivement flatté.
—Jolie femme! dit Jacques Collin qui s’entendait admirablement à manœuvrer ces machines terribles. La _largue_ est fine! elle a de grandes connaissances et _beaucoup de probité_! c’est une _voleuse_ finie. Ah! tu t’es retrempé dans la Gonore! c’est bête de se fait _terrer_ quand on tient une pareille _largue_. Imbécile! il fallait prendre un petit commerce honnête, et vivoter!... Et que _goupine-t-elle_?
—Elle est établie rue Sainte-Barbe, elle gère une maison...
—Ainsi, tu l’institues ton héritière? Voilà, mon cher, où nous mènent ces gueuses-là, quand on a la bêtise de les aimer...
—Oui, mais ne lui donne rien qu’après ma culbute!
—C’est sacré, dit Jacques Collin d’un ton sérieux. Rien aux _fanandels_?
—Rien, ils m’ont _servi_, répondit haineusement La Pouraille.
—Qui t’a vendu? Veux-tu que je te venge, demanda vivement Jacques Collin en essayant de réveiller le dernier sentiment qui fasse vibrer ces cœurs au moment suprême. Qui sait, mon vieux _fanandel_, si je ne pourrais pas, tout en te vengeant, faire ta paix avec la _Cigogne_?
Là, l’assassin regarda son _dab_ d’un air hébété de bonheur.
—Mais, répondit le _dab_ à cette expression de physionomie parlante, je ne joue en ce moment _la mislocq_ que pour Théodore. Après le succès de ce vaudeville, mon vieux, pour un de mes _amis_, car tu es des miens, toi! je suis capable de bien des choses.
—Si je te vois seulement faire ajourner la cérémonie pour ce pauvre petit Théodore, tiens, je ferai tout ce que tu voudras.
—Mais c’est fait, je suis sûr de _cromper sa sorbonne_ des griffes de la _Cigogne_. Pour se _désenflacquer_, vois-tu, La Pouraille, il faut se donner la main les uns aux autres... On ne peut rien tout seul...
—C’est vrai! s’écria l’assassin.
La confiance était si bien établie, et sa foi dans le _dab_ si fanatique, que La Pouraille n’hésita plus.
La Pouraille livra le secret de ses complices, ce secret si bien gardé jusqu’à présent. C’était tout ce que Jacques Collin voulait savoir.
—Voici _la balle_! Dans _le poupon_, Ruffard, l’agent de Bibi-Lupin, était en tiers avec moi et Godet...
—Arrachelaine?... s’écria Jacques Collin en donnant à Ruffard son nom de voleur.
—C’est cela. Les gueux m’ont vendu, parce que je connais leur cachette et qu’ils ne connaissent pas la mienne.
—_Tu graisses mes bottes!_ mon amour, dit Jacques Collin.
—Quoi!
—Eh bien! répondit le _dab_, vois ce qu’on gagne à mettre en moi toute sa confiance!... Maintenant ta vengeance est un point de la partie que je joue!... Je ne te demande pas de m’indiquer ta cachette, tu me la diras au dernier moment; mais, dis-moi tout qui regarde Ruffard et Godet.
—Tu es et tu seras toujours notre _dab_, je n’aurai pas de secrets pour toi, répliqua La Pouraille. Mon or est dans la _profonde_ (la cave) de la maison à la Gonore.
—Tu ne crains rien de ta _largue_?
—Ah! ouiche! elle ne sait rien de mon tripotage! reprit La Pouraille. J’ai soûlé la Gonore, quoique ce soit une femme à ne rien dire la tête dans la lunette. Mais tant d’or!
—Oui, ça fait tourner le lait de la conscience la plus pure! répliqua Jacques Collin.
—J’ai donc pu travailler sans _luisant_ sur moi! Toute la volaille dormait dans le poulailler. L’or est à trois pieds sous terre, derrière les bouteilles de vin. Et par-dessus j’ai mis une couche de cailloux et de mortier.
—Bon! fit Jacques Collin. Et les cachettes des autres?
—Ruffard a _son fade_ chez la Gonore, dans la chambre de la pauvre femme, qu’il tient par là, car elle peut devenir complice de recel et finir ses jours à Saint-Lazare.
—Ah! le gredin! comme la _raille_ (la police) vous forme un voleur! dit Jacques.
—Godet a mis _son fade_ chez sa sœur, blanchisseuse de fin, une honnête fille qui peut attraper cinq ans de _lorcefé_ sans s’en douter. Le _fanandel_ a levé les carreaux du plancher, les a remis, et a filé.
—Sais-tu ce que je veux de toi? dit alors Jacques Collin en jetant sur La Pouraille un regard magnétique.
—Quoi?
—Que tu prennes sur ton compte l’affaire de Madeleine...
La Pouraille fit un singulier haut-le-corps; mais il se remit promptement en posture d’obéissance sous le regard fixe du _dab_.
—Eh bien! _tu renâcles déjà!_ tu te mêles de mon jeu! Voyons! quatre assassinats ou trois, n’est-ce pas la même chose?
—Peut-être!
—Par le _meg des Fanandels_, tu es sans _raisiné_ dans le _vermichels_ (sans sang dans les veines). Et moi qui pensais à te sauver!...
—Et comment!
—Imbécile; si l’on promet de rendre l’or à la famille, tu en seras quitte pour aller à _vioque au pré_. Je ne donnerais pas une _face_ de ta _sorbonne_ si l’on tenait l’argent; mais, en ce moment, tu vaux sept cent mille francs, imbécile!
—_Dab! dab!_ s’écria La Pouraille au comble du bonheur.
—Et, reprit Jacques Collin, sans compter que nous rejetterons les assassinats sur Ruffard... Du coup Bibi-Lupin est dégommé... Je le tiens!
La Pouraille resta stupéfait de cette idée, ses yeux s’agrandirent, il fut comme une statue. Arrêté depuis trois mois, à la veille de passer à la cour d’assises, conseillé par ses _amis_ de la Force, auxquels il n’avait pas parlé de ses complices, il était si bien sans espoir après l’examen de ses crimes, que ce plan avait échappé à toutes ces intelligences _enflacquées_. Aussi ce semblant d’espoir le rendit-il presque imbécile.
—Ruffard et Godet ont-ils déjà fait la noce? ont-ils fait prendre l’air à quelques-uns de leurs _jaunets_? demanda Jacques Collin.
—Ils n’osent pas, répondit La Pouraille. Les gredins attendent que je sois _fauché_. C’est ce que m’a fait dire ma _largue_ par la Biffe, quand elle est venue voir le Biffon.
—Eh bien! nous aurons leurs _fades_ dans vingt-quatre heures! s’écria Jacques Collin. Les drôles ne pourront pas restituer comme toi, tu seras blanc comme neige et eux rougis de tout le sang! Tu deviendras, par mes soins, un honnête garçon entraîné par eux. J’aurai ta fortune pour mettre des alibis dans tes autres procès, et une fois au _pré_, car tu y retourneras, tu verras à t’évader... C’est une vilaine vie, mais c’est encore la vie!
Les yeux de La Pouraille annonçaient un délire intérieur.
—Vieux! avec sept cent mille francs on a bien des _cocardes_! disait Jacques Collin en grisant d’espoir son _fanandel_.
—_Dab! dab!_
—J’éblouirai le ministre de la justice... Ah! Ruffard la dansera, c’est une _raille_ à démolir. Bibi-Lupin est frit.
—Eh bien! c’est dit, s’écria La Pouraille avec une joie sauvage. Ordonne, j’obéis.
Et il serra Jacques Collin dans ses bras, en laissant voir des larmes de joie dans ses yeux tant il lui parut possible de sauver sa tête.
—Ce n’est pas tout, dit Jacques Collin. La _Cigogne_ a la digestion difficile, surtout en fait de _redoublement de fièvre_ (révélation d’un nouveau fait à charge). Maintenant il s’agit de _servir de belle une largue_ (de dénoncer à faux une femme).
—Et comment? A quoi bon? demanda l’assassin.
—Aide-moi! Tu vas voir!... répondit Trompe-la-Mort.
Jacques Collin révéla brièvement à La Pouraille le secret du crime commis à Nanterre et lui fit apercevoir la nécessité d’avoir une femme qui consentirait à jouer le rôle qu’avait rempli la Ginetta. Puis il se dirigea vers le Biffon avec La Pouraille devenu joyeux.
—Je sais combien tu aimes la Biffe... dit Jacques Collin au Biffon.
Le regard que jeta le Biffon fut tout un poème horrible.
—Que fera-t-elle pendant que tu seras au _pré_?
Une larme mouilla les yeux féroces du Biffon.
—Eh bien! si je te la fourrais à la _lorcefé des largues_ (à la Force des femmes, les Madelonnettes ou Saint-Lazare) pour un an, le temps de ton _gerbement_ (jugement), de ton départ, de ton arrivée et de ton évasion?
—Tu ne peux faire ce miracle, elle est _nique de mèche_ (sans aucune complicité), répondit l’amant de la Biffe.
—Ah! mon Biffon, dit La Pouraille, notre _dab_ est plus puissant que le _Meg_!... (Dieu).
—Quel est ton mot de passe avec elle? demanda Jacques Collin au Biffon avec l’assurance d’un maître qui ne doit pas essuyer de refus.
—_Sorgue à Pantin_ (nuit à Paris). Avec ce mot, elle sait qu’on vient de ma part, et si tu veux qu’elle t’obéisse, montre-lui une _thune de cinq balles_ (pièce de cinq francs), et prononce ce mot-ci: _Tondif!_
—Elle sera condamnée dans le _gerbement_ de La Pouraille, et graciée pour révélation après un an d’_ombre_! dit sentencieusement Jacques Collin en regardant La Pouraille.
La Pouraille comprit le plan de son _dab_, et lui promit, par un seul regard, de décider le Biffon à y coopérer en obtenant de la Biffe cette fausse complicité dans le crime dont il allait se charger.
—Adieu, mes enfants. Vous apprendrez bientôt que j’ai sauvé mon petit des mains de _Charlot_, dit Trompe-la-Mort. Oui, Charlot était au greffe avec ses soubrettes pour faire la toilette à Madeleine! Tenez, dit-il, on vient me chercher de la part du _dab de la Cigogne_ (du procureur général).
En effet, un surveillant sorti du guichet fit signe à cet homme extraordinaire, à qui le danger du jeune Corse avait rendu cette sauvage puissance avec laquelle il savait lutter contre la société.
Il n’est pas sans intérêt de faire observer qu’au moment où le corps de Lucien lui fut ravi, Jacques Collin s’était décidé, par une résolution suprême, à tenter une dernière incarnation, non plus avec une créature, mais avec une chose. Il avait enfin pris le parti fatal que prit Napoléon sur la chaloupe qui le conduisit vers le _Bellérophon_. Par un concours bizarre de circonstances, tout aida ce génie du mal et de la corruption dans son entreprise.
Aussi, quand même le dénoûment inattendu de cette vie criminelle perdrait un peu de ce merveilleux, qui, de nos jours, ne s’obtient que par des invraisemblances inacceptables, est-il nécessaire, avant de pénétrer avec Jacques Collin dans le cabinet du procureur général, de suivre madame Camusot chez les personnes où elle alla, pendant que tous ces événements se passaient à la Conciergerie? Une des obligations auxquelles ne doit jamais manquer l’historien des mœurs, c’est de ne point gâter le vrai par des arrangements en apparence dramatiques, surtout quand le vrai a pris la peine de devenir romanesque. La nature sociale, à Paris surtout, comporte de tels hasards, des enchevêtrements de conjectures si capricieuses, que l’imagination des inventeurs est à tout moment dépassée. La hardiesse du vrai s’élève à des combinaisons interdites à l’art, tant elles sont invraisemblables ou peu décentes, à moins que l’écrivain ne les adoucisse, ne les émonde, ne les châtre.
Madame Camusot essaya de se composer une toilette du matin presque de bon goût, entreprise assez difficile pour la femme d’un juge qui, depuis six ans, avait constamment habité la province. Il s’agissait de ne donner prise à la critique ni chez la marquise d’Espard, ni chez la duchesse de Maufrigneuse, en venant les trouver de huit à neuf heures du matin. Amélie-Cécile Camusot, quoique née Thirion, hâtons-nous de le dire, réussit à moitié. N’est-ce pas, en fait de toilette, se tromper deux fois?...
On ne se figure pas de quelle utilité sont les femmes de Paris pour les ambitieux en tous genres; elles sont aussi nécessaires dans le grand monde que dans le monde des voleurs, où, comme on vient de le voir, elles jouent un rôle énorme. Ainsi, supposez un homme forcé de parler dans un temps donné, sous peine de rester en arrière dans l’arène, à ce personnage, immense sous la restauration, et qui s’appelle encore aujourd’hui le garde des sceaux. Prenez un homme dans la condition la plus favorable, un juge, c’est-à-dire un familier de la maison. Le magistrat est obligé d’aller trouver soit un chef de division, soit le secrétaire particulier, soit le secrétaire général, et de leur prouver la nécessité d’obtenir une audience immédiate. Un garde des sceaux est-il jamais visible à l’instant même? Au milieu de la journée, s’il n’est pas à la Chambre, il est au conseil des ministres, ou il signe, ou il donne audience. Le matin, il dort on ne sait où. Le soir, il a ses obligations publiques et personnelles. Si tous les juges pouvaient réclamer des moments d’audience, sous quelque prétexte que ce soit, le chef de la justice serait assailli. L’objet de l’audience, particulière, immédiate, est donc soumis à l’appréciation d’une de ces puissances intermédiaires qui deviennent un obstacle, une porte à ouvrir, quand elle n’est pas déjà tenue par un compétiteur. Une femme, elle! va trouver une autre femme; elle peut entrer dans la chambre à coucher immédiatement, en éveillant la curiosité de la maîtresse ou de la femme de chambre, surtout lorsque la maîtresse est sous le coup d’un grand intérêt ou d’une nécessité poignante. Nommez la puissance femelle, madame la marquise d’Espard, avec qui devait compter un ministre; cette femme écrit un petit billet ambré que son valet de chambre porte au valet de chambre du ministre. Le ministre est saisi par le poulet au moment de son réveil, il le lit aussitôt. Si le ministre a des affaires, l’homme est enchanté d’avoir une visite à rendre à l’une des reines de Paris, une des puissances du faubourg Saint-Germain, une des favorites de Madame, de la dauphine ou du roi. Casimir Périer, le seul premier ministre réel qu’ait eu la révolution de juillet, quittait tout pour aller chez un ancien premier gentilhomme de la chambre du roi Charles X.
Cette théorie explique le pouvoir de ces mots:
—«Madame, madame Camusot pour une affaire très-pressante, et que sait madame!» dits à la marquise d’Espard par sa femme de chambre qui la supposait éveillée.
Aussi la marquise cria-t-elle d’introduire Amélie incontinent. La femme du juge fut bien écoutée, quand elle commença par ces paroles:
—Madame la marquise, nous sommes perdus pour vous avoir vengée...
—Comment, ma petite belle?... répondit la marquise en regardant madame Camusot dans la pénombre que produisit la porte entr’ouverte. Vous êtes divine, ce matin, avec votre petit chapeau. Où trouvez-vous ces formes-là?...
—Madame, vous êtes bien bonne... Mais vous savez que la manière dont Camusot a interrogé Lucien de Rubempré a réduit ce jeune homme au désespoir, et qu’il s’est pendu dans sa prison...
—Que va devenir madame de Sérizy? s’écria la marquise en jouant l’ignorance pour se faire raconter tout à nouveau.
—Hélas! on la tient pour folle... répondit Amélie. Ah! si vous pouvez obtenir de Sa Grandeur qu’il mande aussitôt mon mari par une estafette envoyée au Palais, le ministre saura d’étranges mystères, il en fera bien certainement part au roi..... Dès lors, les ennemis de Camusot seront réduits au silence.
—Quels sont les ennemis de Camusot? demanda la marquise.
—Mais, le procureur général, et maintenant monsieur de Sérizy...
—C’est bon, ma petite, répliqua madame d’Espard, qui devait à messieurs de Grandville et de Sérizy sa défaite dans le procès ignoble qu’elle avait intenté pour faire interdire son mari, je vous défendrai. Je n’oublie ni mes amis, ni mes ennemis.
Elle sonna, fit ouvrir ses rideaux, le jour vint à flots; elle demanda son pupitre, et la femme de chambre l’apporta. La marquise griffonna rapidement un petit billet.
—Que Godard monte à cheval, et porte ce mot à la chancellerie; il n’y a pas de réponse, dit-elle à sa femme de chambre.
La femme de chambre sortit vivement, et, malgré cet ordre, resta sur la porte pendant quelques minutes.
—Il y a donc de grands mystères? demanda madame d’Espard. Contez-moi donc cela, chère petite. Clotilde de Grandlieu n’est-elle pas mêlée à cette affaire?
—Madame la marquise saura tout par Sa Grandeur, car mon mari ne m’a rien dit, il m’a seulement avertie de son danger. Il vaudrait mieux pour nous que madame de Sérizy mourût plutôt que de rester folle.
—Pauvre femme! dit la marquise. Mais ne l’était-elle pas déjà?