La Comédie humaine - Volume 18

Part 6

Chapter 63,789 wordsPublic domain

Devenue veuve et sans enfants, la femme du carrier demeurait dans cette maison avec une seule servante. Le prix de la carrière vendue avait soldé les dettes du carrier, mort deux ans auparavant. Le seul avoir de la veuve fut cette maison déserte, où elle nourrissait des poules et des vaches en en vendant les œufs et le lait à Nanterre. N’ayant plus de garçon d’écurie, de charretier, ni d’ouvriers carriers que le défunt faisait travailler à tout, elle ne cultivait plus le jardin, elle y coupait le peu d’herbes et de légumes que la nature de ce sol caillouteux y laisse venir.

Le prix de la maison et l’argent de la succession pouvant produire sept à huit mille francs, cette femme se voyait très-heureuse à Saint Germain avec sept ou huit cents francs de rentes viagères qu’elle croyait pouvoir tirer de ses huit mille francs. Elle avait eu déjà plusieurs conférences avec le notaire de Saint-Germain, car elle se refusait à donner son argent en viager au marchand de vin de Nanterre qui le lui demandait. Dans ces circonstances, un jour, on ne vit plus reparaître la veuve Pigeau ni sa servante. La grille de la cour, la porte d’entrée de la maison, les volets, tout était clos. Après trois jours, la justice, informée de cet état de choses, fit une descente. Monsieur Popinot, juge d’instruction, accompagné du procureur du roi, vint de Paris, et voici ce qui fut constaté.

Ni la grille de la cour, ni la porte d’entrée de la maison ne portaient de traces d’effraction. La clef se trouvait dans la serrure de la porte d’entrée, à l’intérieur. Pas un barreau de fer n’avait été forcé. Les serrures, les volets, toutes les fermetures étaient intactes.

Les murailles ne présentaient aucune trace qui pût dévoiler le passage des malfaiteurs. Les cheminées en poterie n’offrant pas d’issue praticable, n’avaient pu permettre de s’introduire par cette voie. Les faîteaux, sains et entiers, n’accusaient d’ailleurs aucune violence. En pénétrant dans les chambres au premier étage, les magistrats, les gendarmes et Bibi-Lupin trouvèrent la veuve Pigeau étranglée dans son lit et la servante étranglée dans le sien, au moyen de leurs foulards de nuit. Les trois mille francs avaient été pris, ainsi que les couverts et les bijoux. Les deux corps étaient en putréfaction, ainsi que ceux du petit chien et d’un gros chien de basse-cour. Les palissades d’enceinte du jardin furent examinées, rien n’y était brisé. Dans le jardin, les allées n’offraient aucun vestige de passage. Il parut probable au juge d’instruction que l’assassin avait marché sur l’herbe pour ne pas laisser l’empreinte de ses pas, s’il s’était introduit par là, mais comment avait-il pu pénétrer dans la maison? Du côté du jardin, la porte avait une imposte garnie de trois barreaux de fer intacts. De ce côté, la clef se trouvait également dans la serrure, comme à la porte d’entrée du côté de la cour.

Une fois ces impossibilités parfaitement constatées par M. Popinot, par Bibi-Lupin, qui resta pendant une journée à tout observer, par le procureur du roi lui-même et par le brigadier du poste de Nanterre, cet assassinat devint un affreux problème où la politique et la justice devaient avoir le dessous.

Ce drame, publié par la _Gazette des Tribunaux_, avait eu lieu dans l’hiver de 1828 à 1829. Dieu sait quel intérêt de curiosité cette étrange aventure souleva dans Paris; mais Paris qui, tous les matins, a de nouveaux drames à dévorer, oublie tout. La police, elle, n’oublie rien. Trois mois après ces perquisitions infructueuses, une fille publique, remarquée pour ses dépenses par des agents de Bibi-Lupin, et surveillée à cause de ses accointances avec quelques voleurs, voulut faire engager par une de ses amies douze couverts, une montre et une chaîne d’or. L’amie refusa. Le fait parvint aux oreilles de Bibi-Lupin, qui se souvint des douze couverts, de la montre et de la chaîne d’or volés à Nanterre. Aussitôt les commissionnaires au Mont-de-Piété, tous les recéleurs de Paris furent avertis, et Bibi-Lupin soumit Manon-la-Blonde à un espionnage formidable.

On apprit bientôt que Manon-la-Blonde était amoureuse folle d’un jeune homme qu’on ne voyait guère, car il passait pour être sourd à toutes les preuves d’amour de la blonde Manon. Mystère sur mystère. Ce jeune homme, soumis à l’attention des espions, fut bientôt vu, puis reconnu pour être un forçat évadé, le fameux héros des vendettes corses, le beau Théodore Calvi, dit Madeleine.

On lâcha sur Théodore un de ces recéleurs à double face, qui servent à la fois les voleurs et la police, et il promit à Théodore d’acheter les couverts, la montre et la chaîne d’or. Au moment où le ferrailleur de la cour Saint-Guillaume comptait l’argent à Théodore, déguisé en femme, à dix heures et demie du soir, la police fit une descente, arrêta Théodore et saisit les objets.

L’instruction commença sur-le-champ. Avec de si faibles éléments, il était impossible, en style de parquet, d’en tirer une condamnation à mort. Jamais Calvi ne se démentit. Il ne se coupa jamais: il dit qu’une femme de la campagne lui avait vendu ces objets à Argenteuil, et, qu’après les lui avoir achetés, le bruit de l’assassinat commis à Nanterre l’avait éclairé sur le danger de posséder ces couverts, cette montre et ces bijoux, qui, d’ailleurs, ayant été désignés dans l’inventaire fait après le décès du marchand de vin de Paris, oncle de la veuve Pigeau, se trouvaient être les objets volés. Enfin, forcé par la misère de vendre ces objets, disait-il, il avait voulu s’en défaire en employant une personne non compromise.

On ne put rien obtenir de plus du forçat libéré, qui sut, par son silence et par sa fermeté, faire croire à la justice que le marchand de vin de Nanterre avait commis le crime, et que la femme de qui il tenait les choses compromettantes était l’épouse de ce marchand. Le malheureux parent de la veuve Pigeau et sa femme furent arrêtés; mais, après huit jours de détention et une enquête scrupuleuse, il fut établi que ni le mari ni la femme n’avaient quitté leur établissement à l’époque du crime. D’ailleurs, Calvi ne reconnut pas, dans l’épouse du marchand de vin, la femme qui, selon lui, lui aurait vendu l’argenterie et les bijoux.

Comme la concubine de Calvi, impliquée dans le procès, fut convaincue d’avoir dépensé mille francs environ depuis l’époque du crime jusqu’au moment où Calvi voulut engager l’argenterie et les bijoux, de telles preuves parurent suffisantes pour faire envoyer aux assises le forçat et sa concubine. Cet assassinat étant le dix-huitième commis par Théodore, il fut condamné à mort, car il parut être l’auteur de ce crime si habilement commis. S’il ne reconnut pas la marchande de vin de Nanterre, il fut reconnu par la femme et par le mari. L’instruction avait établi, par de nombreux témoignages, le séjour de Théodore à Nanterre pendant environ un mois; il y avait servi les maçons, la figure enfarinée de plâtre et mal vêtu. A Nanterre, chacun donnait dix-huit ans à ce garçon, qui devait avoir _nourri ce poupon_ (comploté, préparé ce crime) pendant un mois.

Le parquet croyait à des complices. On mesura la largeur des tuyaux pour l’adapter au corps de Manon-la-Blonde, afin de voir si elle avait pu s’introduire par les cheminées; mais un enfant de six ans n’aurait pu passer par les tuyaux en poterie, par lesquels l’architecture moderne remplace aujourd’hui les vastes cheminées d’autrefois. Sans ce singulier et irritant mystère, Théodore eût été exécuté depuis une semaine. L’aumônier des prisons avait, comme on l’a vu, totalement échoué.

Cette affaire et le nom de Calvi dut échapper à l’attention de Jacques Collin, alors préoccupé de son duel avec Contenson, Corentin et Peyrade. Trompe-la-Mort essayait, d’ailleurs, d’oublier le plus possible _les amis_, et tout ce qui regardait le Palais de Justice. Il tremblait d’une rencontre qui l’aurait mis face à face avec un _fanandel_ par qui le _dab_ se serait vu demander des comptes impossibles à rendre.

Le directeur de la Conciergerie alla sur-le-champ au parquet du procureur général, et y trouva le premier avocat général causant avec monsieur de Grandville, et tenant l’ordre d’exécution à la main. Monsieur de Grandville, qui venait de passer toute la nuit à l’hôtel de Sérizy, quoique accablé de fatigue et de douleurs, car les médecins n’osaient encore affirmer que la comtesse conserverait sa raison, était obligé, par cette exécution importante, de donner quelques heures à son Parquet. Après avoir causé un instant avec le directeur, monsieur de Grandville reprit l’ordre d’exécution à son avocat général et le remit à Gault.

—Que l’exécution ait lieu, dit-il, à moins de circonstances extraordinaires que vous jugerez; je me fie à votre prudence. On peut retarder le dressage de l’échafaud jusqu’à dix heures et demie, il vous reste donc une heure. Dans une pareille matinée, les heures valent des siècles, et il tient bien des événements dans un siècle! Ne laissez pas croire à un sursis. Qu’on fasse la toilette, s’il le faut, et s’il n’y a pas de révélation, remettez l’ordre à Sanson à neuf heures et demie. Qu’il attende!

Au moment où le directeur de la prison quittait le cabinet du procureur général, il rencontra sous la voûte du passage qui débouche dans la galerie, monsieur Camusot qui s’y rendait. Il eut donc une rapide conversation avec le juge; et, après l’avoir instruit de ce qui se passait à la Conciergerie, relativement à Jacques Collin, il y descendit pour opérer cette confrontation de Trompe-la-Mort et de Madeleine; mais il ne permit au soi-disant ecclésiastique de communiquer avec le condamné à mort qu’au moment où Bibi-Lupin, admirablement déguisé en gendarme, eut remplacé le mouton qui surveillait le jeune Corse.

On ne peut pas se figurer le profond étonnement des trois forçats en voyant un surveillant venir chercher Jacques Collin, pour le mener dans la chambre du condamné à mort. Ils se rapprochèrent de la chaise où Jacques Collin était assis, par un bond simultané.

—C’est pour aujourd’hui, n’est-ce pas, monsieur Julien? dit Fil-de-Soie au surveillant.

—Mais, oui, Charlot est là, répondit le surveillant avec une parfaite indifférence.

Le peuple et le monde des prisons appellent ainsi l’exécuteur des hautes-œuvres de Paris. Ce sobriquet date de la révolution de 1789. Ce nom produisit une profonde sensation. Tous les prisonniers se regardèrent entre eux.

—C’est fini! répondit le surveillant, l’ordre d’exécution est arrivé à monsieur Gault, et l’arrêt vient d’être lu.

—Ainsi, reprit La Pouraille, la belle Madeleine a reçu tous les sacrements?... Il avala une dernière bouffée d’air.

—Pauvre petit Théodore... s’écria le Biffon, il est bien gentil. C’est dommage d’_éternuer dans le son_ à son âge...

Le surveillant se dirigeait vers le guichet, en se croyant suivi de Jacques Collin; mais l’Espagnol allait lentement, et, quand il se vit à dix pas de Julien, il parut faiblir et demanda par un geste le bras de La Pouraille.

—C’est un assassin! dit Napolitas au prêtre en montrant La Pouraille et offrant son bras.

—Non, pour moi c’est un malheureux!... répondit Trompe-la-Mort avec la présence d’esprit et l’onction de l’archevêque de Cambrai.

Et il se sépara de Napolitas, qui du premier coup d’œil lui avait paru très-suspect.

—Il est sur la première marche de l’_Abbaye-de-Monte-à-Regret_; mais j’en suis le prieur! Je vais vous montrer comment je sais _m’entifler_ avec _la Cigogne_ (rouer le procureur général). Je veux _cromper_ cette _sorbonne_ de ses pattes.

—A cause de _sa montante_! dit Fil-de-Soie en souriant.

—Je veux donner cette âme au ciel! répondit avec componction Jacques Collin en se voyant entouré par quelques prisonniers.

Et il rejoignit le surveillant au guichet.

—Il est venu pour sauver Madeleine, dit Fil-de-Soie, nous avons bien deviné la chose. Quel _dab_!...

—Mais comment?... les _hussards de la guillotine_ sont là, il ne le verra seulement pas, reprit le Biffon.

—Il a _le boulanger_ pour lui! s’écria La Pouraille. Lui _poisser nos philippes_!... Il aime trop _les amis_! il a trop besoin de nous! On voulait nous _mettre à la manque pour lui_ (nous le faire livrer), nous ne sommes pas des _gnioles_! S’il _crompe_ sa Madeleine, il aura _ma balle_! (mon secret.)

Ce dernier mot eut pour effet d’augmenter le dévouement des trois forçats pour leur dieu; car en ce moment leur fameux _dab_ devint toute leur espérance.

Jacques Collin, malgré le danger de Madeleine, ne faillit pas à son rôle. Cet homme, qui connaissait la Conciergerie aussi bien que les trois bagnes, se trompa si naturellement, que le surveillant fut obligé de lui dire à tout moment: —«Par ici, —par là!» jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés au greffe. Là Jacques Collin vit, du premier regard, accoudé sur le poêle, un homme grand et gros, dont le visage rouge et long ne manquait pas d’une certaine distinction, et il reconnut Sanson.

—Monsieur est l’aumônier, dit-il en allant à lui d’un air plein de bonhomie.

Cette erreur fut si terrible qu’elle glaça les spectateurs.

—Non, monsieur, répondit Sanson, j’ai d’autres fonctions.

Sanson, le père du dernier exécuteur de ce nom, car il a été destitué récemment, était le fils de celui qui exécuta Louis XVI.

Après quatre cents ans d’exercice de cette charge, l’héritier de tant de tortionnaires avait tenté de répudier ce fardeau héréditaire. Les Sanson, bourreaux à Rouen pendant deux siècles, avant d’être revêtus de la première charge du royaume, exécutaient de père en fils les arrêts de la justice depuis le treizième siècle. Il est peu de familles qui puissent offrir l’exemple d’un office ou d’une noblesse conservée de père en fils pendant six siècles. Au moment où ce jeune homme, devenu capitaine de cavalerie, se voyait sur le point de faire une belle carrière dans les armes, son père exigea qu’il vînt l’assister pour l’exécution du roi. Puis il fit de son fils son second, lorsqu’en 1793 il y eut deux échafauds en permanence: l’un à la barrière du Trône, l’autre à la place de Grève. Alors âgé d’environ soixante ans, ce terrible fonctionnaire se faisait remarquer par une excellente tenue, par des manières douces et posées, par un grand mépris pour Bibi-Lupin et ses acolytes, les pourvoyeurs de la machine. Le seul indice qui, chez cet homme, trahissait le sang des vieux tortionnaires du moyen âge, était une largeur et une épaisseur formidables dans les mains. Assez instruit d’ailleurs, tenant fort à sa qualité de citoyen et d’électeur, passionné, dit-on, pour le jardinage, ce grand et gros homme, parlant bas, d’un maintien calme, très-silencieux, au front large et chauve, ressemblait beaucoup plus à un membre de l’aristocratie anglaise qu’à un exécuteur des hautes-œuvres. Aussi, un chanoine espagnol devait-il commettre l’erreur que commettait volontairement Jacques Collin.

—Ce n’est pas un forçat, dit le chef des surveillants au directeur.

Je commence à le croire, se dit monsieur Gault en faisant un mouvement de tête à son subordonné.

Jacques Collin fut introduit dans l’espèce de cave où le jeune Théodore, en camisole de force, était assis au bord de l’affreux lit de camp de cette chambre. Trompe-la-Mort, momentanément éclairé par le jour du corridor, reconnut sur-le-champ Bibi-Lupin dans le gendarme qui se tenait debout, appuyé sur son sabre.

—_Io sono Gaba-Morto! Parla nostro italiano_, dit vivement Jacques Collin. _Vengo ti salvar_ (je suis Trompe-la-Mort, parlons italien, je viens te sauver).

Tout ce qu’allaient se dire les deux amis devait être inintelligible pour le faux gendarme, et, comme Bibi-Lupin était censé garder le prisonnier, il ne pouvait quitter son poste. Aussi, la rage du chef de la police de sûreté ne saurait-elle se décrire.

Théodore Calvi, jeune homme au teint pâle et olivâtre, à cheveux blonds, aux yeux caves et d’un bleu trouble, très-bien proportionné d’ailleurs, d’une prodigieuse force musculaire cachée sous cette apparence lymphatique que présentent parfois les méridionaux, aurait eu la plus charmante physionomie sans des sourcils arqués, sans un front déprimé, qui lui donnaient quelque chose de sinistre, sans des lèvres rouges d’une cruauté sauvage, et sans un mouvement de muscles qui dénote cette faculté d’irritation particulière aux Corses, et qui les rend si prompts à l’assassinat dans une querelle soudaine.

Saisi d’étonnement par les sons de cette voix, Théodore leva brusquement la tête et crut à quelque hallucination; mais, comme il était familiarisé par une habitation de deux mois avec la profonde obscurité de cette boîte en pierre de taille, il regarda le faux ecclésiastique et soupira profondément. Il ne reconnut pas Jacques Collin, dont le visage couturé par l’action de l’acide sulfurique ne lui sembla point être celui de son _dab_.

—C’est bien moi, ton Jacques, je suis en prêtre et je viens te sauver. Ne fais pas la bêtise de me reconnaître, et aie l’air de te confesser.

Ceci fut dit rapidement.

—Ce jeune homme est très-abattu, la mort l’effraie, il va tout avouer, dit Jacques Collin en s’adressant au gendarme.

—Dis-moi quelque chose qui me prouve que tu es _lui_, car tu n’as que _sa_ voix.

—Voyez-vous, il me dit, le pauvre malheureux, qu’il est innocent, reprit Jacques Collin en s’adressant au gendarme.

Bibi-Lupin n’osa point parler, de peur d’être reconnu.

—_Sempremi!_ répondit Jacques en revenant à Théodore, et lui jetant ce mot de convention dans l’oreille.

—_Sempreti!_ dit le jeune homme en donnant la réplique de la passe. C’est bien mon _dab_...

—As-tu fait le coup?

—Oui.

—Raconte-moi tout, afin que je puisse voir comment je ferai pour te sauver; il est temps, Charlot est là.

Aussitôt le Corse se mit à genoux et parut vouloir se confesser. Bibi-Lupin ne savait que faire, car cette conversation fut si rapide qu’elle prit à peine le temps pendant lequel elle se lit. Théodore raconta promptement les circonstances connues de son crime et que Jacques Collin ignorait.

—Les jurés m’ont condamné sans preuves, dit-il en terminant.

—Enfant, tu discutes quand on va te couper les cheveux!...

—Mais, je puis bien avoir été seulement chargé de mettre en plan les bijoux. Et voilà comme on juge, et à Paris encore!...

—Mais comment s’est fait le coup? demanda Trompe-la-Mort.

—Ah! voilà! Depuis que je ne t’ai vu, j’ai fait la connaissance d’une petite fille corse, que j’ai rencontrée en arrivant à _Pantin_ (Paris).

—Les hommes assez bêtes pour aimer une femme, s’écria Jacques Collin, périssent toujours par là!... C’est des tigres en liberté, des tigres qui babillent et qui se regardent dans des miroirs... Tu n’as pas été sage!...

—Mais...

—Voyons, à quoi t’a-t-elle servi cette sacrée _largue_?...

—Cet amour de femme grande comme un fagot, mince comme une anguille, adroite comme un singe, a passé par le haut du four et m’a ouvert la porte de la maison. Les chiens, bourrés de boulettes, étaient morts. J’ai _refroidi_ les deux femmes. Une fois l’argent pris, La Ginetta a refermé la porte et est sortie par le haut du four.

—Une si belle invention vaut la vie, dit Jacques Collin en admirant la façon du crime, comme un ciseleur admire le modèle d’une figurine.

—J’ai commis la sottise de déployer tout ce talent-là pour mille écus!...

—Non, pour une femme! reprit Jacques Collin. Quand je te disais qu’elles nous ôtent notre intelligence!...

Jacques Collin jeta sur Théodore un regard flamboyant de mépris.

—Tu n’étais plus là! répondit le Corse, j’étais abandonné.

—Et l’aimes-tu, cette petite? demanda Jacques Collin sensible au reproche que contenait cette réponse.

—Ah! si je veux vivre, c’est maintenant pour toi plus que pour elle.

—Reste tranquille! Je ne me nomme pas pour rien Trompe-la-Mort! Je me charge de toi!

—Quoi! la vie!... s’écria le jeune Corse en levant ses bras emmaillottés vers la voûte humide de ce cachot.

—Ma petite Madeleine, apprête-toi à retourner au _pré à vioque_, reprit Jacques Collin. Tu dois t’y attendre, on ne va pas te couronner de roses, comme le bœuf gras!... S’ils nous ont déjà _ferrés_ pour Rochefort, c’est qu’ils essaient à se débarrasser de nous! Mais je te ferai diriger sur Toulon, tu t’évaderas, et tu reviendras à _Pantin_, où je t’arrangerai quelque petite existence bien gentille...

Un soupir comme il en avait peu retenti sous cette voûte inflexible, un soupir exhalé par le bonheur de la délivrance, choqua la pierre, qui renvoya cette note, sans égale en musique, dans l’oreille de Bibi-Lupin stupéfait.

—C’est l’effet de l’absolution que je viens de lui promettre à cause de ses révélations, dit Jacques Collin au chef de la police de sûreté. Ces Corses, voyez-vous, monsieur le gendarme, sont pleins de foi! Mais il est innocent comme l’Enfant Jésus, et je vais essayer de le sauver...

—Dieu soit avec vous! monsieur l’abbé!... dit en français Théodore.

Trompe-la-Mort, plus Carlos Herrera, plus chanoine que jamais, sortit de la chambre du condamné, se précipita dans le corridor, et joua l’horreur en se présentant à monsieur Gault.

—Monsieur le directeur, ce jeune homme est innocent, il m’a révélé le coupable!... Il allait mourir pour un faux point d’honneur... C’est un Corse! Allez demander pour moi, dit-il, cinq minutes d’audience à monsieur le procureur général. Monsieur de Grandville ne refusera pas d’écouter immédiatement un prêtre espagnol qui souffre tant des erreurs de la justice française!

—J’y vais! répondit monsieur Gault au grand étonnement de tous les spectateurs de cette scène extraordinaire.

—Mais, reprit Jacques Collin, faites-moi reconduire dans cette cour en attendant, car j’y achèverai la conversion d’un criminel que j’ai déjà frappé dans le cœur... Ils ont un cœur, ces gens-là!

Cette allocution produisit un mouvement parmi toutes les personnes qui se trouvaient là. Les gendarmes, le greffier des écrous, Sanson, les surveillants, l’aide de l’exécuteur, qui attendaient l’ordre d’aller faire dresser la mécanique, en style de prison; tout ce monde, sur qui les émotions glissent, fut agité par une curiosité très-concevable.

En ce moment, on entendit le fracas d’un équipage à chevaux fins qui arrêtait à la grille de la Conciergerie, sur le quai, d’une manière significative. La portière fut ouverte, le marchepied fut déplié si vivement que toutes les personnes crurent à l’arrivée d’un grand personnage. Bientôt une dame, agitant un papier bleu, se présenta, suivie d’un valet de pied et d’un chasseur, à la grille du guichet. Vêtue tout en noir, et magnifiquement, le chapeau couvert d’un voile, elle essuyait ses larmes avec un mouchoir brodé très-ample.

Jacques Collin reconnut aussitôt Asie, ou, pour rendre son véritable nom à cette femme, Jacqueline Collin, sa tante. Cette atroce vieille, digne de son neveu, dont toutes les pensées étaient concentrées sur le prisonnier, et qui le défendait avec une intelligence, une perspicacité au moins égales en puissance à celles de la justice, avait une permission, donnée la veille au nom de la femme de chambre de la duchesse de Maufrigneuse, sur la recommandation de monsieur de Sérizy, de communiquer avec Lucien et l’abbé Carlos Herrera, dès qu’il ne serait plus au secret, et sur laquelle le chef de division, chargé des prisons, avait écrit un mot. Le papier, par sa couleur, impliquait déjà de puissantes recommandations; car ces permissions, comme les billets de faveur au spectacle, diffèrent de forme et d’aspect.

Aussi le porte-clefs ouvrit-il le guichet, surtout en apercevant ce chasseur emplumé dont le costume vert et or, brillant comme celui d’un général russe, annonçait une visiteuse aristocratique et un blason quasi royal.

—Ah! mon cher abbé! s’écria la fausse grande dame qui versa un torrent de larmes en apercevant l’ecclésiastique, comment a-t-on pu mettre ici, même pour un instant, un si saint homme!

Le directeur prit la permission et lut: _A la recommandation de Son Excellence le Comte de Sérizy_.

—Ah! madame de San-Esteban, madame la marquise, dit Carlos Herrera, quel beau dévouement!

—Madame, on ne communique pas ainsi, dit le bon vieux Gault.