La Comédie humaine - Volume 18

Part 5

Chapter 53,763 wordsPublic domain

—_T’as donc tafe de nozigues?_ (tu te méfies donc de nous?) dit Fil-de-Soie. Tu viens _cromper ta tante_ (sauver ton ami).

—Madeleine est _paré_ pour la _placarde de vergne_ (est prêt pour la place de Grève), dit La Pouraille.

—Théodore! dit Jacques Collin en comprimant un bond et un cri.

Ce fut le dernier coup de la torture de ce colosse détruit.

—On va le _buter_, répéta La Pouraille, il est depuis deux mois _gerbé à la passe_ (condamné à mort).

Jacques Collin, saisi par une défaillance, les genoux presque coupés, fut soutenu par ses trois compagnons, et il eut la présence d’esprit de joindre ses mains en prenant un air de componction. La Pouraille et le Biffon soutinrent respectueusement le sacrilége Trompe-la-Mort, pendant que Fil-de-Soie courait vers le surveillant en faction à la porte du guichet qui mène au parloir.

—Ce vénérable prêtre voudrait s’asseoir, donnez une chaise pour lui.

Ainsi, le coup monté par Bibi-Lupin manquait. Trompe-la-Mort, de même que Napoléon reconnu par ses soldats, obtenait soumission et respect des trois forçats. Deux mots avaient suffi. Ces deux mots étaient: vos _largues_ et votre _aubert_, vos femmes et votre argent, le résumé de toutes les affections vraies de l’homme. Cette menace fut pour les trois forçats l’indice du suprême pouvoir, le _dab_ tenait toujours leur fortune entre ses mains. Toujours tout-puissant au dehors, leur _dab_ n’avait pas trahi, comme de faux frères le disaient. La colossale renommée d’adresse et d’habileté de leur chef stimula, d’ailleurs, la curiosité des trois forçats; car, en prison, la curiosité devient le seul aiguillon de ces âmes flétries. La hardiesse du déguisement de Jacques Collin, conservé jusque sous les verrous de la Conciergerie, étourdissait d’ailleurs les trois criminels.

—Au secret depuis quatre jours, je ne savais pas Théodore si près de _l’abbaye_... dit Jacques Collin. J’étais venu pour sauver un pauvre petit qui s’est pendu là, hier, à quatre heures, et me voici devant un autre malheur. Je n’ai plus d’as dans mon jeu!...

—Pauvre _dab_! dit Fil-de-Soie.

—Ah! le _boulanger_ (le diable) m’abandonne! s’écria Jacques Collin en s’arrachant des bras de ses deux camarades et se dressant d’un air formidable. Il y a un moment où le monde est plus fort que nous autres! _La Cigogne_ (le Palais de Justice) finit par nous gober.

Le directeur de la Conciergerie, averti de la défaillance du prêtre espagnol, vint lui-même au préau pour l’espionner, il le fit asseoir sur une chaise, au soleil, en examinant tout avec cette perspicacité redoutable qui s’augmente de jour en jour dans l’exercice de pareilles fonctions, et qui se cache sous une apparente indifférence.

—Ah! mon Dieu! dit Jacques Collin, être confondu parmi ces gens, le rebut de la société, des criminels, des assassins!... Mais Dieu n’abandonnera pas son serviteur. Mon cher monsieur le directeur, je marquerai mon passage ici par des actes de charité dont le souvenir restera! Je convertirai ces malheureux, ils apprendront qu’ils ont une âme, que la vie éternelle les attend, et que, s’ils ont tout perdu sur la terre, ils ont encore le ciel à conquérir, le ciel qui leur appartient au prix d’un vrai, d’un sincère repentir.

Vingt ou trente prisonniers, accourus et groupés en arrière des trois terribles forçats, dont les farouches regards avaient maintenu trois pieds de distance entre eux et les curieux, entendirent cette allocution prononcée avec une onction évangélique.

—Celui-là, monsieur Gault, dit le formidable La Pouraille, eh bien! nous l’écouterions...

—On m’a dit, reprit Jacques Collin, près de qui monsieur Gault se tenait, qu’il y avait dans cette prison un condamné à mort.

—On lui lit en ce moment le rejet de son pourvoi, dit monsieur Gault.

—J’ignore ce que cela signifie, demanda naïvement Jacques Collin en regardant autour de lui.

—Dieu! est-il _sinve_ (simple), dit le petit jeune homme qui consultait naguère Fil-de-Soie sur la fleur des _gourganes des prés_.

—Eh bien! aujourd’hui ou demain on le _fauche_! dit un détenu.

—Faucher? demanda Jacques Collin, dont l’air d’innocence et d’ignorance frappa ses trois fanandels d’admiration.

—Dans leur langage, répondit le directeur, cela veut dire l’exécution de la peine de mort. Si le greffier lit le pourvoi, sans doute l’exécuteur va recevoir l’ordre pour l’exécution. Le malheureux a constamment refusé les secours de la religion...

—Ah! monsieur le directeur, c’est une âme à sauver!... s’écria Jacques Collin.

Le sacrilége joignit les mains avec une expression d’amant au désespoir qui parut être l’effet d’une divine ferveur au directeur attentif.

—Ah! monsieur, reprit Trompe-la-Mort, laissez-moi vous prouver ce que je suis et tout ce que je puis, en me permettant de faire éclore le repentir dans ce cœur endurci! Dieu m’a donné la faculté de dire certaines paroles qui produisent de grands changements. Je brise les cœurs, je les ouvre... Que craignez-vous? faites-moi accompagner par des gendarmes, par des gardiens, par qui vous voudrez.

—Je verrai si l’aumônier de la maison veut vous permettre de le remplacer, dit monsieur Gault.

Et le directeur se retira, frappé de l’air parfaitement indifférent, quoique curieux, avec lequel les forçats et les prisonniers regardaient ce prêtre, dont la voix évangélique donnait du charme à son baragouin mi-parti de français et d’espagnol.

—Comment vous trouvez-vous ici, monsieur l’abbé? demanda le jeune interlocuteur de Fil-de-Soie à Jacques Collin.

—Oh! par erreur, répondit Jacques Collin en toisant le fils de famille. On m’a trouvé chez une courtisane qui venait d’être volée après sa mort. On a reconnu qu’elle s’était tuée; et les auteurs du vol, qui sont probablement les domestiques, ne sont pas encore arrêtés.

—Et c’est à cause de ce vol que ce jeune homme s’est pendu?...

—Ce pauvre enfant n’a pas sans doute pu soutenir l’idée d’être flétri par un emprisonnement injuste, répondit Trompe-la-Mort en levant les yeux au ciel.

—Oui, dit le jeune homme, on venait le mettre en liberté quand il s’est suicidé. Quelle chance!

—Il n’y a que les innocents qui se frappent ainsi l’imagination, dit Jacques Collin. Remarquez que le vol a été commis à son préjudice.

—Et de combien s’agit-il? demanda le profond et fin Fil-de-Soie.

—De sept cent cinquante mille francs, répondit tout doucement Jacques Collin.

Les trois forçats se regardèrent entre eux, et ils se retirèrent du groupe que tous les détenus formaient autour du soi-disant ecclésiastique.

—C’est lui qui a _rincé la profonde_ (la cave) de la fille! dit Fil-de-Soie à l’oreille du Biffon. On voulait nous _coquer le taffe_ (faire peur) pour nos _thunes de balles_ (nos pièces de cent sous).

—Ce sera toujours le _dab_ des _grands_ fanandels, répondit La Pouraille. Notre _carle_ n’est pas _décaré_ (envolé).

La Pouraille, qui cherchait un homme à qui se fier, avait intérêt à trouver Jacques Collin honnête homme. Or, c’est surtout en prison qu’on croit à ce qu’on espère!

—Je gage qu’il _esquinte_ le _dab_ de la _Cigogne_! (qu’il enfonce le procureur général), et qu’il va _cromper sa tante_ (sauver son ami), dit Fil-de-Soie.

—S’il y arrive, dit le Biffon, je ne le crois pas tout à fait _Meg_ (Dieu); mais il aura, comme on le prétend, _bouffardé_ avec le _boulanger_ (fumé une pipe avec le diable).

—L’as-tu entendu crier: _Le boulanger m’abandonne!_ fit observer Fil-de-Soie.

—Ah! s’écria La Pouraille, s’il voulait _cromper ma sorbonne_ (sauver ma tête), quel _viocque_ (vie) je ferais avec mon _fade de carle_ (ma part de fortune), et mes _rondins jaunes servis_ (et l’or volé que je viens de cacher).

—_Fais sa balle!_ (suis ses instructions) dit Fil-de-Soie.

—_Planches-tu?_ (ris-tu?) reprit La Pouraille en regardant son fanandel.

—Es-tu _sinve_ (simple), tu seras roide _gerbé à la passe_ (condamné à mort). Ainsi, tu n’as pas d’autre _lourde à pessigner_ (porte à soulever) pour pouvoir rester sur tes _paturons_ (pieds), _morfiler_, le _dessaler_ et _goupiner_ encore (manger, boire et voler), lui répliqua le Biffon, que de lui prêter le dos!

—V’là qu’est dit, reprit La Pouraille, pas un de nous _ne sera pour le dab à la manque_ (pas un de nous ne le trahira), ou je me charge de l’emmener où je vais...

—Il le ferait comme il le dit! s’écria Fil-de-Soie.

Les gens les moins susceptibles de sympathie pour ce monde étrange peuvent se figurer la situation d’esprit de Jacques Collin, qui se trouvait entre le cadavre de l’idole qu’il avait adorée pendant cinq heures de nuit et la mort prochaine de son ancien compagnon de chaîne, le futur cadavre du jeune Corse Théodore. Ne fût-ce que pour voir ce malheureux, il avait besoin de déployer une habileté peu commune; mais le sauver, c’était un miracle! Et il y pensait déjà.

Pour l’intelligence de ce qu’allait tenter Jacques Collin, il est nécessaire de faire observer ici que les assassins, les voleurs, que tous ceux qui peuplent les bagnes ne sont pas aussi redoutables qu’on le croit. A quelques exceptions très-rares, ces gens-là sont tous lâches, sans doute à cause de la peur perpétuelle qui leur comprime le cœur. Leurs facultés étant incessamment tendues à voler, et l’exécution d’un coup exigeant l’emploi de toutes les forces de la vie, une agilité d’esprit égale à l’aptitude du corps, une attention qui abuse de leur moral, ils deviennent stupides, hors de ces violents exercices de leur volonté, par la même raison qu’une cantatrice ou qu’un danseur tombent épuisés après un pas fatigant ou après l’un de ces formidables duos comme en infligent au public les compositeurs modernes. Les malfaiteurs sont en effet si dénués de raison, ou tellement oppressés par la crainte, qu’ils deviennent absolument enfants. Crédules au dernier point, la plus simple ruse les prend dans sa glu. Après la réussite d’une affaire, ils sont dans un tel état de prostration, que livrés immédiatement à des débauches nécessaires, ils s’enivrent de vin, de liqueurs, et se jettent dans les bras de leurs femmes avec rage, pour retrouver du calme en perdant toutes leurs forces, et cherchent l’oubli de leur crime dans l’oubli de leur raison. En cette situation, ils sont à la merci de la police. Une fois arrêtés ils sont aveugles, ils perdent la tête, et ils ont tant besoin d’espérance qu’ils croient à tout; aussi n’est-il pas d’absurdité qu’on ne leur fasse admettre. Un exemple expliquera jusqu’où va la bêtise du criminel _enflacqué_. Bibi-Lupin avait récemment obtenu les aveux d’un assassin âgé de dix-neuf ans, en lui persuadant qu’on n’exécutait jamais les mineurs. Quand on transféra ce garçon à la Conciergerie pour subir son jugement, après le rejet du pourvoi, ce terrible agent était venu le voir.

—Es-tu sûr de ne pas avoir vingt ans?... lui demanda-t-il.

—Oui, je n’ai que dix-neuf ans et demi, dit l’assassin parfaitement calme.

—Eh bien! répondit Bibi-Lupin, tu peux être tranquille, tu n’auras jamais vingt ans...

—Et pourquoi?

—Eh! mais, tu seras fauché dans trois jours, répliqua le chef de la sûreté.

L’assassin, qui croyait toujours, même après son jugement, qu’on n’exécutait pas les mineurs, s’affaissa comme une omelette soufflée.

Ces hommes, si cruels par la nécessité de supprimer des témoignages, car ils n’assassinent que pour se défaire de preuves (c’est une des raisons alléguées par ceux qui demandent la suppression de la peine de mort); ces colosses d’adresse, d’habileté, chez qui l’action de la main, la rapidité du coup d’œil, les sens sont exercés comme chez les sauvages, ne deviennent des héros de malfaisance que sur le théâtre de leurs exploits. Non-seulement, le crime commis, leurs embarras commencent, car ils sont aussi hébétés par la nécessité de cacher les produits de leur vol qu’ils étaient oppressés par la misère; mais encore ils sont affaiblis comme la femme qui vient d’accoucher. Énergiques à effrayer dans leurs conceptions, ils sont comme des enfants après la réussite. C’est, en un mot, le naturel des bêtes sauvages, faciles à tuer quand elles sont repues. En prison, ces hommes singuliers sont hommes par la dissimulation et par leur discrétion, qui ne cède qu’au dernier moment, alors qu’on les a brisés, roués, par la durée de la détention.

On peut alors comprendre comment les trois forçats, au lieu de perdre leur chef, voulurent le servir; ils l’admirèrent en le soupçonnant d’être le maître des sept cent cinquante mille francs volés, en le voyant calme sous les verrous de la Conciergerie, et le croyant capable de les prendre sous sa protection.

Lorsque monsieur Gault eut quitté le faux Espagnol, il revint par le parloir à son greffe, et alla trouver Bibi-Lupin, qui, depuis vingt minutes que Jacques Collin était descendu de sa cellule, observait tout, tapi contre une des fenêtres donnant sur le préau, par un judas.

—Aucun d’eux ne l’a reconnu, dit monsieur Gault, et Napolitas, qui les surveille tous, n’a rien entendu. Le pauvre prêtre, dans son accablement, cette nuit, n’a pas dit un mot qui puisse faire croire que sa soutane cache Jacques Collin.

—Ça prouve qu’il connaît bien les prisons, répondit le chef de la police de sûreté.

Napolitas, secrétaire de Bibi-Lupin, inconnu de tous les gens en ce moment détenus à la Conciergerie, y jouait le rôle du fils de famille accusé de faux.

—Enfin, il demande à confesser le condamné à mort! reprit le directeur.

—Voici notre dernière ressource! s’écria Bibi-Lupin, je n’y pensais pas. Théodore Calvi, ce Corse, est le camarade de chaîne de Jacques Collin; Jacques Collin lui faisait au _pré_, m’a-t-on dit, de bien belles _patarasses_...

Les forçats se fabriquent des espèces de tampons qu’ils glissent entre leur anneau de fer et leur chair, afin d’amortir la pesanteur de la _manicle_ sur leurs chevilles et leur cou-de-pied. Ces tampons, composés d’étoupe et de linge, s’appellent, au bagne, des _patarasses_.

—Qui veille le condamné? demanda Bibi-Lupin à monsieur Gault.

—C’est Cœur-la-Virole!

—Bien, je vais me _peausser_ en gendarme, j’y serai; je les entendrai, je réponds de tout.

—Ne craignez-vous pas, si c’est Jacques Collin, d’être reconnu et qu’il ne vous étrangle? demanda le directeur de la Conciergerie à Bibi-Lupin.

—En gendarme, j’aurai mon sabre, répondit le chef; d’ailleurs si c’est Jacques Collin, il ne fera jamais rien pour se faire _gerber à la passe_; et, si c’est un prêtre, je suis en sûreté.

—Il n’y a pas de temps à perdre, dit alors monsieur Gault; il est huit heures et demie, le père Sauteloup vient de lire le rejet du pourvoi, monsieur Sanson attend dans la salle l’ordre du parquet.

—Oui, c’est pour aujourd’hui, les _hussards de la veuve_ (autre nom, nom terrible de la mécanique!) sont commandés, répondit Bibi-Lupin. Je comprends cependant que le procureur général hésite, ce garçon s’est toujours dit innocent, et il n’y a pas eu, selon moi, de preuves convaincantes contre lui.

—C’est un vrai Corse, reprit monsieur Gault, il n’a pas dit un mot, et il a résisté à tout.

Le dernier mot du directeur de la Conciergerie au chef de la police de sûreté contenait la sombre histoire des condamnés à mort. Un homme que la justice a retranché du nombre des vivants appartient au Parquet. Le Parquet est souverain; il ne dépend de personne, il ne relève que de sa conscience. La prison appartient au Parquet, il en est le maître absolu. La poésie s’est emparée de ce sujet social, éminemment propre à frapper les imaginations, le _Condamné à mort_! La poésie a été sublime, la prose n’a d’autre ressource que le réel, mais le réel est assez terrible comme il est pour pouvoir lutter avec le lyrisme. La vie du condamné à mort qui n’a pas avoué ses crimes ou ses complices est livrée à d’affreuses tortures. Il ne s’agit ici ni de brodequins qui brisent les pieds, ni d’eau ingurgitée dans l’estomac, ni de la distension des membres au moyen d’affreuses machines; mais d’une torture sournoise et pour ainsi dire négative. Le Parquet livre le condamné tout à lui-même, il le laisse dans le silence et dans les ténèbres, avec un compagnon (un mouton) dont il doit se défier.

L’aimable philanthropie moderne croit avoir deviné l’atroce supplice de l’isolement, elle se trompe. Depuis l’abolition de la torture, le Parquet, dans le désir bien naturel de rassurer les consciences déjà bien délicates des jurés, avait deviné les ressources terribles que la solitude donne à la justice contre le remords. La solitude, c’est le vide; et la nature morale en a tout autant d’horreur que la nature physique. La solitude n’est habitable que pour l’homme de génie qui la remplit de ses idées, filles du monde spirituel, ou pour le contemplateur des œuvres divines qui la trouve illuminée par le jour du ciel, animée par le souffle et par la voix de Dieu. Hormis ces deux hommes, si voisins du paradis, la solitude est à la torture ce que le moral est au physique. Entre la solitude et la torture il y a toute la différence de la maladie nerveuse à la maladie chirurgicale. C’est la souffrance multipliée par l’infini. Le corps touche à l’infini par le système nerveux, comme l’esprit y pénètre par la pensée. Aussi, dans les annales du Parquet de Paris, compte-t-on les criminels qui n’avouent pas.

Cette sinistre situation, qui prend des proportions énormes dans certains cas, en politique par exemple, lorsqu’il s’agit d’une dynastie ou de l’État, aura son histoire à sa place dans la COMÉDIE HUMAINE. Mais, ici la description de la boîte en pierre, où, sous la Restauration, le Parquet de Paris gardait le condamné à mort, peut suffire à faire entrevoir l’horreur des derniers jours d’un suppliciable.

Avant la révolution de juillet, il existait à la Conciergerie, et il y existe encore aujourd’hui, d’ailleurs, la _chambre du condamné à mort_. Cette chambre, adossée au greffe, en est séparée par un gros mur tout en pierre de taille, et elle est flanquée à l’opposite par le gros mur de sept ou huit pieds d’épaisseur qui soutient une portion de l’immense salle des Pas-Perdus. On y entre par la première porte qui se trouve dans le long corridor sombre où le regard plonge quand on est au milieu de la grande salle voûtée du guichet. Cette chambre sinistre tire son jour d’un soupirail, armé d’une grille formidable, et qu’on aperçoit à peine en entrant à la Conciergerie, car il est pratiqué dans le petit espace qui reste entre la fenêtre du greffe, à côté de la grille du guichet, et le logement du greffier de la Conciergerie, que l’architecte a plaqué comme une armoire au fond de la cour d’entrée. Cette situation explique comment cette pièce, encadrée par quatre épaisses murailles, a été destinée, lors du remaniement de la Conciergerie, à ce sinistre et funèbre usage. Toute évasion y est impossible. Le corridor, qui mène aux secrets et au quartier des femmes, débouche en face du poêle, où gendarmes et surveillants sont toujours groupés. Le soupirail, seule issue extérieure, situé à neuf pieds au-dessus des dalles, donne sur la première cour gardée par les gendarmes en faction à la porte extérieure de la Conciergerie. Aucune puissance humaine ne peut attaquer les gros murs. D’ailleurs, un criminel condamné à mort est aussitôt revêtu de la camisole, vêtement qui supprime, comme on le sait, l’action des mains; puis il est enchaîné par un pied à son lit de camp; enfin il a pour le servir et le garder un mouton. Le sol de cette chambre est dallé de pierres épaisses, et le jour est si faible qu’on y voit à peine.

Il est impossible de ne pas se sentir gelé jusqu’aux os en entrant là, même aujourd’hui, quoique depuis seize ans cette chambre soit sans destination, par suite des changements introduits à Paris dans l’exécution des arrêts de la justice. Voyez-y le criminel en compagnie de ses remords, dans le silence et les ténèbres, deux sources d’horreur, et demandez-vous si ce n’est pas à devenir fou? Quelles organisations que celles dont la trempe résiste à ce régime auquel la camisole ajoute l’immobilité, l’inaction!

Théodore Calvi, ce Corse alors âgé de vingt-sept ans, enveloppé dans les voiles d’une discrétion absolue, résistait cependant depuis deux mois à l’action de ce cachot et au bavardage captieux du mouton!... Voici le singulier procès criminel où le Corse avait gagné sa condamnation à mort. Quoiqu’elle soit excessivement curieuse, cette analyse sera très-rapide.

Il est impossible de faire une longue digression au dénoûment d’une scène déjà si étendue et qui n’offre pas d’autre intérêt que celui dont est entouré Jacques Collin, espèce de colonne vertébrale qui, par son horrible influence, relie pour ainsi dire LE PÈRE GORIOT à ILLUSIONS PERDUES, et ILLUSIONS PERDUES à cette ÉTUDE. L’imagination du lecteur développera d’ailleurs ce thème obscur qui causait en ce moment bien des inquiétudes aux jurés de la session où Théodore Calvi avait comparu. Aussi, depuis huit jours que le pourvoi du criminel était rejeté par la cour de Cassation, monsieur de Grandville s’occupait-il de cette affaire et suspendait-il l’ordre d’exécution de jour en jour; tant il tenait à rassurer les jurés en publiant que le condamné, sur le seuil de la mort, avait avoué son crime.

Une pauvre veuve de Nanterre, dont la maison était isolée dans cette commune, située, comme on sait, au milieu de la plaine infertile qui s’étale entre le Mont-Valérien, Saint-Germain, les collines de Sartrouville et d’Argenteuil, avait été assassinée et volée quelques jours après avoir reçu sa part d’un héritage inespéré. Cette part se montait à trois mille francs, à une douzaine de couverts, une chaîne, une montre en or et du linge. Au lieu de placer les trois mille francs à Paris, comme le lui conseillait le notaire du marchand de vin décédé de qui elle héritait, la vieille femme avait voulu tout garder. D’abord elle ne s’était jamais vu tant d’argent à elle, puis elle se défiait de tout le monde en toute espèce d’affaires, comme la plupart des gens du peuple ou de la campagne. Après de mûres causeries avec un marchand de vin de Nanterre, son parent et parent du marchand de vin décédé, cette veuve s’était résolue à mettre la somme en viager, à vendre sa maison de Nanterre et à aller vivre en bourgeoise à Saint-Germain.

La maison où elle demeurait, accompagnée d’un assez grand jardin enclos de mauvaises palissades, était l’ignoble maison que se bâtissent les petits cultivateurs des environs de Paris. Le plâtre et les moellons extrêmement abondants à Nanterre, dont le territoire est couvert de carrières exploitées à ciel ouvert, avaient été, comme en le voit communément autour de Paris, employés à la hâte et sans aucune idée architecturale. C’est presque toujours la hutte du Sauvage civilisé. Cette maison consistait en un rez-de-chaussée et un premier étage au-dessus duquel s’étendaient des mansardes.

Le carrier, mari de cette femme et constructeur de ce logis, avait mis des barres de fer très-solides à toutes les fenêtres. La porte d’entrée était d’une solidité remarquable. Le défunt se savait là, seul, en rase campagne, et quelle campagne! Sa clientèle se composait des principaux maîtres maçons de Paris, il avait donc rapporté les plus importants matériaux de sa maison, bâtie à cinq cents pas de sa carrière, sur ses voitures qui revenaient à vide. Il choisissait dans les démolitions de Paris les choses à sa convenance et à très-bas prix. Ainsi, les fenêtres, les grilles, les portes, les volets, la menuiserie, tout était provenu de déprédations autorisées, de cadeaux à lui faits par ses pratiques, de bons cadeaux bien choisis. De deux châssis à prendre il emportait le meilleur. La maison, précédée d’une cour assez vaste, où se trouvaient les écuries, était fermée de murs sur le chemin. Une forte grille servait de porte. D’ailleurs, des chiens de garde habitaient l’écurie, et un petit chien passait la nuit dans la maison. Derrière la maison, il existait un jardin d’un hectare environ.