La Comédie humaine - Volume 18

Part 4

Chapter 43,702 wordsPublic domain

Autre observation! Le monde des filles, des voleurs et des assassins, les bagnes et les prisons comportent une population d’environ soixante à quatre-vingt mille individus, mâles et femelles. Ce monde ne saurait être dédaigné dans la peinture de nos mœurs, dans la reproduction littérale de notre état social. La justice, la gendarmerie et la police offrent un nombre d’employés presque correspondant, n’est-ce pas étrange? Cet antagonisme de gens qui se cherchent et qui s’évitent réciproquement constitue un immense duel, éminemment dramatique, esquissé dans cette étude. Il en est du vol et du commerce de fille publique, comme du théâtre, de la police, de la prêtrise et de la gendarmerie. Dans ces six conditions, l’individu prend un caractère indélébile. Il ne peut plus être que ce qu’il est. Les stigmates du divin sacerdoce sont immuables, tout aussi bien que ceux du militaire. Il en est ainsi des autres états qui sont de fortes oppositions, des _contraires_ dans la civilisation. Ces diagnostics violents, bizarres, singuliers, _sui generis_, rendent la fille publique et le voleur, l’assassin et le libéré, si faciles à reconnaître, qu’ils sont pour leurs ennemis, l’espion et le gendarme, ce qu’est le gibier pour le chasseur: ils ont des allures, des façons, un teint, des regards, une couleur, une odeur, enfin des _propriétés_ infaillibles. De là, cette science profonde du déguisement chez les célébrités du bagne.

Encore un mot sur la constitution de ce monde, que l’abolition de la marque, l’adoucissement des pénalités et la stupide indulgence du jury rendent si menaçant. En effet, dans vingt ans, Paris sera cerné par une armée de quarante mille libérés. Le département de la Seine et ses quinze cent mille habitants étant le seul point de la France où ces malheureux puissent se cacher. Paris est, pour eux, ce qu’est la forêt vierge pour les animaux féroces.

La haute pègre, qui est pour ce monde son faubourg Saint-Germain, son aristocratie, s’était résumée, en 1816, à la suite d’une paix qui mettait tant d’existences en question, dans une association dite des _Grands Fanandels_, où se réunirent les plus célèbres chefs de bande et quelques gens hardis, alors sans aucun moyen d’existence. Ce mot de _fanandels_ veut dire à la fois frères, amis, camarades. Tous les voleurs, les forçats, les prisonniers sont fanandels. Or, les Grands Fanandels, fine fleur de la haute pègre, furent pendant vingt et quelques années la cour de cassation, l’institut, la chambre des pairs de ce peuple. Les Grands Fanandels eurent tous leur fortune particulière, des capitaux en commun et des mœurs à part. Ils se devaient aide et secours dans l’embarras, ils se connaissaient. Tous d’ailleurs au-dessus des ruses et des séductions de la police, ils eurent leur charte particulière, leurs mots de passe et de reconnaissance.

Ces ducs et pairs du bagne avaient formé, de 1815 à 1819, la fameuse société des Dix-Mille (Voyez le _Père Goriot_.) ainsi nommée de la convention en vertu de laquelle on ne pouvait jamais entreprendre une affaire où il se trouvait moins de _dix mille_ francs à prendre. En ce moment même, en 1829 et 1830, il se publiait des mémoires où l’état des forces de cette société, les noms de ses membres, étaient indiqués par une des célébrités de la police judiciaire. On y voyait avec épouvante une armée de capacités, en hommes et en femmes; mais si formidable, si habile, si souvent heureuse, que des voleurs comme les Lévy, les Pastourel, les Collonge, les Chimaux, âgés de cinquante et de soixante ans, y sont signalés comme étant en révolte contre la société depuis leur enfance!... Quel aveu d’impuissance pour la justice que l’existence de voleurs si vieux!

Jacques Collin était le caissier, non-seulement de la Société des Dix-Mille, mais encore des Grands Fanandels, les héros du bagne. De l’aveu des autorités compétentes, les bagnes ont toujours eu des capitaux. Cette bizarrerie se conçoit. Aucun vol ne se retrouve, excepté dans des cas bizarres. Les condamnés, ne pouvant rien emporter avec eux au bagne, sont forcés d’avoir recours à la confiance, à la capacité, de confier leurs fonds, comme dans la société l’on se confie à une maison de banque.

Primitivement, Bibi-Lupin, chef de la police de sûreté depuis dix ans, avait fait partie de l’aristocratie des Grands Fanandels. Sa trahison venait d’une blessure d’amour-propre; il s’était vu constamment préférer la haute intelligence et la force prodigieuse de Trompe-la-Mort. De là l’acharnement constant de ce fameux chef de la police de sûreté contre Jacques Collin. De là provenaient aussi certains compromis entre Bibi-Lupin et ses anciens camarades, dont commençaient à se préoccuper les magistrats.

Donc, dans son désir de vengeance, auquel le juge d’instruction avait donné pleine carrière par la nécessité d’établir l’identité de Jacques Collin, le chef de la police de sûreté avait très-habilement choisi ses aides en lançant sur le faux Espagnol, La Pouraille, Fil-de-Soie et le Biffon, car La Pouraille appartenait aux Dix-Mille, ainsi que Fil-de-Soie, et le Biffon était un Grand Fanandel.

La Biffe, cette redoutable _largue_ du Biffon, qui se dérobe encore à toutes les recherches de la police, à la faveur de ses déguisements en femme comme il faut, était libre. Cette femme, qui sait admirablement faire la marquise, la baronne, la comtesse, a voiture et des gens. Cette espèce de Jacques Collin en jupon est la seule femme comparable à cette Asie, le bras droit de Jacques Collin. Chacun des héros du bagne est, en effet, doublé d’une femme dévouée. Les fastes judiciaires, la chronique secrète du Palais vous le diront: aucune passion d’honnête femme, pas même celle d’une dévote pour son directeur, rien ne surpasse l’attachement de la maîtresse qui partage les périls des grands criminels.

La passion est presque toujours, chez ces gens, la raison primitive de leurs audacieuses entreprises, de leurs assassinats. L’amour excessif qui les entraîne, _constitutionnellement_, disent les médecins, vers la femme, emploie toutes les forces morales et physiques de ces hommes énergiques. De là, l’oisiveté qui dévore les journées; car les excès en amour exigent et du repos et des repas réparateurs. De là, cette haine de tout travail, qui force ces gens à recourir à des moyens rapides pour se procurer de l’argent. Néanmoins, la nécessité de vivre, et de bien vivre, déjà si violente, est peu de chose en comparaison des prodigalités inspirées par la fille à qui ces généreux Médor veulent donner des bijoux, des robes, et qui, toujours gourmande, aime la bonne chère. La fille désire un châle, l’amant le vole, et la femme y voit une preuve d’amour! C’est ainsi qu’on marche au vol, qui, si l’on veut examiner le cœur humain à la loupe, sera reconnu pour un sentiment presque naturel chez l’homme. Le vol mène à l’assassinat, et l’assassinat conduit de degrés en degrés l’amant à l’échafaud.

L’amour physique et déréglé de ces hommes serait donc, si l’on en croit la Faculté de médecine, l’origine des sept dixièmes des crimes. La preuve s’en trouve toujours, d’ailleurs, frappante, palpable, à l’autopsie de l’homme exécuté. Aussi l’adoration de leurs maîtresses est-elle acquise à ces monstrueux amants, épouvantails de la société. C’est ce dévouement femelle accroupi fidèlement à la porte des prisons, toujours occupé à déjouer les ruses de l’instruction, incorruptible gardien des plus noirs secrets, qui rend tant de procès obscurs, impénétrables. Là gît la force et aussi la faiblesse du criminel. Dans le langage des filles, _avoir de la probité_, c’est ne manquer à aucune des lois de cet attachement, c’est donner tout son argent à l’homme _enflacqué_ (emprisonné), c’est veiller à son bien-être, lui garder toute espèce de foi, tout entreprendre pour lui. La plus cruelle injure qu’une fille puisse jeter au front déshonoré d’une autre fille, c’est de l’accuser d’infidélité envers un amant _serré_ (mis en prison). Une fille, dans ce cas, est regardée comme une femme sans cœur!...

La Pouraille aimait passionnément une femme, comme on va le voir. Fil-de-Soie, philosophe égoïste, qui volait pour se faire un sort, ressemblait beaucoup à Paccard, le séide de Jacques Collin, qui s’était enfui avec Prudence Servien, riches tous deux de sept cent cinquante mille francs. Il n’avait aucun attachement, il méprisait les femmes et n’aimait que Fil-de-Soie. Quant au Biffon, il tirait, comme on le sait maintenant, son surnom de son attachement à la Biffe. Or, ces trois illustrations de la haute pègre avaient des comptes à demander à Jacques Collin, comptes assez difficiles à établir.

Le caissier savait seul combien d’associés survivaient, quelle était la fortune de chacun. La mortalité particulière à ses mandataires était entrée dans les calculs de Trompe-la-Mort, au moment où il résolut de _manger la grenouille_ au profit de Lucien. En se dérobant à l’attention de ses camarades et de la police pendant neuf ans, Jacques Collin avait une presque certitude d’hériter, aux termes de la charte des Grands Fanandels, des deux tiers de ses commettants. Ne pouvait-il pas d’ailleurs alléguer des payements faits aux fanandels _fauchés_? Aucun contrôle n’atteignait enfin ce chef des Grands Fanandels. On se fiait absolument à lui par nécessité, car la vie de bête fauve que mènent les forçats, impliquait entre les gens comme il faut de ce monde sauvage, la plus haute délicatesse. Sur les cent mille écus du délit, Jacques Collin pouvait peut-être alors se libérer avec une centaine de mille francs. En ce moment, comme on le voit, La Pouraille, un des créanciers de Jacques Collin, n’avait que quatre-vingt-dix jours à vivre. Nanti d’une somme sans doute bien supérieure à celle que lui gardait son chef, La Pouraille devait d’ailleurs être assez accommodant.

Un des diagnostics infaillibles auxquels les directeurs de prison et leurs agents, la police et ses aides, et même les magistrats instructeurs reconnaissent les _chevaux de retour_, c’est-à-dire ceux qui ont déjà mangé les _gourganes_ (espèce de haricots destinés à la nourriture des forçats de l’État), est leur habitude de la prison; les récidivistes en connaissent naturellement les usages; ils sont chez eux, ils ne s’étonnent de rien.

Aussi Jacques Collin, en garde contre lui-même, avait-il jusqu’alors admirablement bien joué son rôle d’innocent et d’étranger, soit à la Force, soit à la Conciergerie. Mais, abattu par la douleur, écrasé par sa double mort; car dans cette fatale nuit, il était mort deux fois, il redevint Jacques Collin. Le surveillant fut stupéfait de n’avoir pas à dire à ce prêtre espagnol par où l’on allait au préau. Cet acteur si parfait oublia son rôle, il descendit la vis de la tour Bonbec en habitué de la Conciergerie.

—Bibi-Lupin a raison, se dit en lui-même le surveillant, c’est un cheval de retour, c’est Jacques Collin. Au moment où Trompe-la-Mort se montra dans l’espèce de cadre que lui fit la porte de la tourelle, les prisonniers ayant tous fini leurs acquisitions à la table en pierre dite de Saint-Louis, se dispersaient sur le préau, toujours trop étroit pour eux: le nouveau détenu fut donc aperçu par tous à la fois, avec d’autant plus de rapidité que rien n’égale la précision du coup d’œil des prisonniers, qui sont tous dans un préau comme l’araignée au centre de sa toile. Cette comparaison est d’une exactitude mathématique, car l’œil étant borné de tous côtés par de hautes et noires murailles, le détenu voit toujours, même sans regarder, la porte par laquelle entrent les surveillants, les fenêtres du parloir et de l’escalier de la tour Bonbec, seules issues du préau. Dans le profond isolement où il est, tout est accident pour l’accusé, tout l’occupe; son ennui, comparable à celui du tigre en cage au jardin des Plantes, décuple sa puissance d’attention. Il n’est pas indifférent de faire observer que Jacques Collin, vêtu comme un ecclésiastique qui ne s’astreint pas au costume, portait un pantalon noir, des bas noirs, des souliers à boucles en argent, un gilet noir, et une certaine redingote marron foncé, dont la coupe trahit le prêtre quoi qu’il fasse, surtout quand ces indices sont complétés par la taille caractéristique des cheveux. Jacques Collin portait une perruque superlativement ecclésiastique, et d’un naturel exquis.

—Tiens! tiens! dit La Pouraille au Biffon, mauvais signe! un _sanglier_! comment s’en trouve-t-il un ici?

—C’est un de leurs _trucs_, un _cuisinier_ (espion) d’un nouveau genre, répondit Fil-de-Soie. C’est _quelque marchand de lacets_ (la maréchaussée d’autrefois) déguisé qui vient faire son commerce.

Le gendarme a différents noms en argot: quand il poursuit le voleur, c’est un _marchand de lacets_; quand il l’escorte, c’est _une hirondelle de la grève_; quand il le mène à l’échafaud, c’est le _hussard de la guillotine_.

Pour achever la peinture du préau, peut-être est-il nécessaire de peindre en peu de mots les deux autres fanandels. Sélérier, dit l’Auvergnat, dit le père Ralleau, dit le Rouleur, enfin Fil-de-Soie (il avait trente noms et autant de passe-ports), ne sera plus désigné que par ce sobriquet, le seul qu’on lui donnât dans la _haute pègre_. Ce profond philosophe, qui voyait un gendarme dans le faux prêtre, était un gaillard de cinq pieds quatre pouces, dont tous les muscles produisaient des saillies singulières. Il faisait flamboyer, sous une tête énorme, de petits yeux couverts, comme ceux des oiseaux de proie, d’une paupière grise, mate et dure. Au premier aspect, il ressemblait à un loup par la largeur de ses mâchoires vigoureusement tracées et prononcées; mais tout ce que cette ressemblance impliquait de cruauté, de férocité même, était contrebalancé par la ruse, par la vivacité de ses traits, quoique sillonnés de marques de petite vérole. Le rebord de chaque couture, coupé net, était comme spirituel. On y lisait autant de railleries. La vie des criminels, qui implique la faim et la soif, les nuits passées au bivouac des quais, des berges, des ponts et des rues, les orgies de liqueurs fortes par lesquelles on célèbre les triomphes, avait mis sur ce visage comme une couche de vernis. A trente pas, si Fil-de-Soie se fût montré au naturel, un agent de police, un gendarme eût reconnu son gibier; mais il égalait Jacques Collin dans l’art de se grimer et de se costumer. En ce moment, Fil-de-Soie, en négligé comme les grands acteurs qui ne soignent leur mise qu’au théâtre, portait une espèce de veste de chasse où manquaient les boutons, et dont les boutonnières dégarnies laissaient voir le blanc de la doublure, de mauvaises pantoufles vertes, un pantalon de nankin devenu grisâtre, et sur la tête une casquette sans visière par où passaient les coins d’un vieux madras à barbe, sillonné de déchirures et lavé.

A côté de Fil-de-Soie, le Biffon formait un contraste parfait. Ce célèbre voleur, de petite stature, gros et gras, agile, au teint livide, à l’œil noir et enfoncé, vêtu comme un cuisinier, planté sur deux jambes très-arquées, effrayait par une physionomie où prédominaient tous les symptômes de l’organisation particulière aux animaux carnassiers.

Fil-de-Soie et le Biffon faisaient la cour à La Pouraille, qui ne conservait aucune espérance. Cet assassin récidiviste savait qu’il serait jugé, condamné, exécuté avant quatre mois. Aussi Fil-de-Soie et le Biffon, _amis_ de La Pouraille, ne l’appelaient-ils pas autrement que _le Chanoine_, c’est-à-dire _chanoine de l’Abbaye de Monte-à-Regret_. On doit facilement concevoir pourquoi Fil-de-Soie et le Biffon câlinaient La Pouraille. La Pouraille avait enterré deux cent cinquante mille francs d’or, sa part du butin fait chez les _époux Crottat_, en style d’acte d’accusation. Quel magnifique héritage à laisser à deux fanandels, quoique ces deux anciens forçats dussent retourner dans quelques jours au bagne. Le Biffon et Fil-de-Soie allaient être condamnés pour des vols qualifiés (c’est-à-dire réunissant des circonstances aggravantes) à quinze ans qui ne se confondraient point avec dix années d’une condamnation précédente qu’ils avaient pris la liberté d’interrompre. Ainsi, quoiqu’ils eussent l’un vingt-deux et l’autre vingt-six années de travaux forcés à faire, ils espéraient tous deux s’évader et venir chercher le tas d’or de La Pouraille. Mais le Dix-Mille gardait son secret, il lui paraissait inutile de le livrer tant qu’il ne serait pas condamné. Appartenant à la haute aristocratie du bagne, il n’avait rien révélé sur ses complices. Son caractère était connu; monsieur Popinot, l’instructeur de cette épouvantable affaire, n’avait rien pu obtenir de lui.

Ce terrible triumvirat stationnait en haut du préau, c’est-à-dire au bas des pistoles. Fil-de-Soie achevait l’instruction d’un jeune homme qui n’en était qu’à son premier coup, et qui, sûr d’une condamnation à dix années de travaux forcés, prenait des renseignements sur les différents _prés_.

—Eh bien, mon petit, lui disait sentencieusement Fil-de-Soie, au moment où Jacques Collin apparut, la différence qu’il y a entre Brest, Toulon et Rochefort, la voici.

—Voyons, mon ancien, dit le jeune homme avec la curiosité d’un novice.

Cet accusé, fils de famille sous le poids d’une accusation de faux, était descendu de la pistole voisine de celle où était Lucien.

—Mon fiston, reprit Fil-de-Soie, à Brest on est sûr de trouver des gourganes à la troisième cuillerée, en puisant au baquet; à Toulon, vous n’en avez qu’à la cinquième; et à Rochefort, on n’en attrape jamais, à moins d’être un _ancien_.

Ayant dit, le profond philosophe rejoignit La Pouraille et le Biffon, qui, très-intrigués par le _sanglier_, se mirent à descendre le préau, tandis que Jacques Collin, abîmé de douleur, le remontait. Trompe-la-Mort, tout à de terribles pensées, les pensées d’un empereur déchu, ne se croyait pas le centre de tous les regards, l’objet de l’attention générale, et il allait lentement, regardant la fatale croisée à laquelle Lucien de Rubempré s’était pendu. Aucun des prisonniers ne savait cet événement, car le voisin de Lucien, le jeune faussaire, par des motifs qu’on va bientôt connaître, n’en avait rien dit. Les trois fanandels s’arrangèrent pour barrer le chemin au prêtre.

—Ce n’est pas un _sanglier_, dit La Pouraille à Fil-de-Soie, c’est un _cheval de retour_. Vois comme il tire la droite!

Il est nécessaire d’expliquer ici, car tous les lecteurs n’ont pas eu la fantaisie de visiter un bagne, que chaque forçat est accouplé à un autre (toujours un vieux et un jeune ensemble) par une chaîne. Le poids de cette chaîne, rivée à un anneau au-dessus de la cheville, est tel, qu’il donne, au bout d’une année, un vice de marche éternel au forçat. Obligé d’envoyer dans une jambe plus de force que dans l’autre pour tirer cette _manicle_, tel est le nom donné dans le bagne à ce ferrement, le condamné contracte invinciblement l’habitude de cet effort. Plus tard, quand il ne porte plus sa chaîne, il en est de cet appareil comme des jambes coupées, dont l’amputé souffre toujours; le forçat sent toujours sa manicle, il ne peut jamais se défaire de ce tic de démarche. En termes de police, _il tire la droite_. Ce diagnostic, connu des forçats entre eux, comme il l’est des agents de police, s’il n’aide pas à la reconnaissance d’un camarade, du moins la complète.

Chez Trompe-la-Mort, évadé depuis huit ans, ce mouvement s’était bien affaibli; mais, par l’effet de son absorbante méditation, il allait d’un pas si lent et si solennel que, quelque faible que fût ce vice de démarche, il devait frapper un œil exercé comme celui de La Pouraille. On comprend très-bien d’ailleurs que les forçats, toujours en présence les uns des autres au bagne, et n’ayant qu’eux-mêmes à observer, aient étudié tellement leurs physionomies, qu’ils connaissent certaines habitudes qui doivent échapper à leurs ennemis systématiques: les mouchards, les gendarmes et les commissaires de police. Aussi fut-ce à un certain tiraillement des muscles maxillaires de la joue gauche reconnu par un forçat, qui fut envoyé à une revue de la légion de la Seine, que le lieutenant-colonel de ce corps, le fameux Coignard, dut son arrestation; car, malgré la certitude de Bibi-Lupin, la police n’osait croire à l’identité du comte Pontis de Sainte-Hélène et de Coignard.

—C’est notre _dab_! (notre maître) dit Fil-de-Soie en ayant reçu de Jacques Collin ce regard distrait que jette l’homme abîmé dans le désespoir sur tout ce qui l’entoure.

—Ma foi oui, c’est Trompe-la-Mort, dit en se frottant les mains le Biffon. Oh! c’est sa taille, sa carrure; mais qu’a-t-il fait? il ne se ressemble plus à lui-même.

—Oh! j’y suis, dit Fil-de-Soie, il a un plan! il veut revoir _sa tante_ qu’on doit exécuter bientôt.

Pour donner une vague idée du personnage que les reclus, les argousins et les surveillants appellent _une tante_, il suffira de rapporter ce mot magnifique du directeur d’une des maisons centrales au feu lord Durham, qui visita toutes les prisons pendant son séjour à Paris. Ce lord, curieux d’observer tous les détails de la justice française, fit même dresser par feu Sanson, l’exécuteur des hautes œuvres, la mécanique, et demanda l’exécution d’un veau vivant pour se rendre compte du jeu de la machine que la révolution française a illustrée.

Le directeur, après avoir montré toute la prison, les préaux, les ateliers, les cachots, etc., désigna du doigt un local, en faisant un geste de dégoût.

—«Je ne mène pas là Votre Seigneurie, dit-il, car c’est le quartier des _tantes_...

—«_Hao!_ fit lord Durham, et qu’est-ce?

—«C’est le troisième sexe, milord.»

—On va _terrer_ (guillotiner) Théodore! dit La Pouraille, un gentil garçon! quelle main! quel toupet! quelle perte pour la société!

—Oui, Théodore Calvi _morfile_ (mange) sa dernière bouchée, dit le Biffon. Ah! ses largues doivent joliment _chigner des yeux_, car il était aimé, le petit gueux!

—Te voilà, mon vieux? dit La Pouraille à Jacques Collin.

Et, de concert avec ses deux acolytes, avec lesquels il était bras dessus bras dessous, il barra le chemin au nouveau venu.

—Oh! _dab_, tu t’es donc fait _sanglier_? ajouta La Pouraille.

—On dit que tu as _poissé nos philippes_ (filouté nos pièces d’or), reprit le Biffon d’un air menaçant.

—Tu vas nous _abouler du carle_? (tu vas nous donner de l’argent) demanda Fil-de-Soie.

Ces trois interrogations partirent comme trois coups de pistolet.

—Ne plaisantez pas un pauvre prêtre mis ici par erreur, répondit machinalement Jacques Collin, qui reconnut aussitôt ses trois camarades.

—C’est bien le son du grelot, si ce n’est pas la _frimousse_ (figure), dit La Pourraille en mettant sa main sur l’épaule de Jacques Collin.

Ce geste, l’aspect de ses trois camarades, tirèrent violemment le _dab_ de sa prostration, et le rendirent au sentiment de la vie réelle; car, pendant cette fatale nuit, il avait roulé dans les mondes spirituels et infinis des sentiments en y cherchant une voie nouvelle.

—_Ne fais pas de ragoût sur ton dab!_ (n’éveille pas les soupçons sur ton maître) dit tout bas Jacques Collin d’une voix creuse et menaçante qui ressemblait assez au grognement sourd d’un lion. _La raille_ (la police) est là, laisse-la _couper dans le pont_ (donner dans le panneau). Je joue la _mislocq_ (la comédie) pour un _fanandel en fine pegrène_ (un camarade à toute extrémité).

Ceci fut dit avec l’onction d’un prêtre essayant de convertir des malheureux, et accompagné d’un regard par lequel Jacques Collin embrassa le préau, vit les surveillants sous les arcades, et les montra railleusement à ses trois compagnons.

N’y a-t-il pas ici des _cuisiniers_? _Allumez vos clairs, et remouchez!_ (voyez et observez!) Ne me _conobrez pas, épargnons le poitou_ et _engantez-moi en sanglier_ (ne me connaissez plus, prenons nos précautions et traitez-moi en prêtre), ou je vous _effondre_, vous, vos _largues_ et votre _aubert_ (je vous ruine, vous, vos femmes et votre fortune).