La Comédie humaine - Volume 18

Part 3

Chapter 33,710 wordsPublic domain

Avant une heure du matin, lorsqu’on vint enlever le corps, on trouva Jacques Collin agenouillé devant le lit, cette lettre à terre, lâchée sans doute comme le suicidé lâche le pistolet qui l’a tué; mais le malheureux tenait toujours la main de Lucien entre ses mains jointes et priait Dieu.

En voyant cet homme, les porteurs s’arrêtèrent un moment, car il ressemblait à une de ces figures de pierre agenouillée pour l’éternité sur les tombeaux du moyen âge, par le génie des tailleurs d’images. Ce faux prêtre, aux yeux clairs comme ceux des tigres et raidi par une immobilité surnaturelle, imposa tellement à ces gens, qu’ils lui dirent avec douceur de se lever.

—Pourquoi? demanda-t-il timidement.

Cet audacieux Trompe-la-Mort était devenu faible comme un enfant.

Le directeur montra ce spectacle à monsieur de Chargebœuf, qui, saisi de respect pour une pareille douleur, et croyant à la qualité de père que Jacques Collin se donnait, expliqua les ordres de monsieur de Grandville relatifs au service et au convoi de Lucien, qu’il fallait absolument transférer à son domicile du quai Malaquais, où le clergé l’attendait pour le veiller pendant le reste de la nuit.

—Je reconnais bien là la grande âme de ce magistrat, s’écria d’une voix triste le forçat. Dites-lui, monsieur, qu’il peut compter sur ma reconnaissance... Oui, je suis capable de lui rendre de grands services... N’oubliez pas cette phrase; elle est, pour lui, de la dernière importance. Ah! monsieur, il se fait d’étranges changements dans le cœur d’un homme, quand il a pleuré pendant sept heures sur un enfant comme celui-ci... Je ne le verrai donc plus!...

Après avoir couvé Lucien par un regard de mère à qui l’on arrache le corps de son fils, Jacques Collin s’affaissa sur lui-même. En regardant prendre le corps de Lucien, il laissa échapper un gémissement qui fit hâter les porteurs.

Le secrétaire du procureur général et le directeur de la prison s’étaient déjà soustraits à ce spectacle.

Qu’était devenue cette nature de bronze, où la décision égalait le coup d’œil en rapidité, chez laquelle la pensée et l’action jaillissaient comme un même éclair, dont les nerfs aguerris par trois évasions, par trois séjours au bagne avaient atteint à la solidité métallique des nerfs du sauvage? Le fer cède à certains degrés de battage ou de pression réitérée; ses impénétrables molécules, purifiées par l’homme et rendues homogènes, se désagrègent; et, sans être en fusion, le métal n’a plus la même vertu de résistance. Les maréchaux, les serruriers, les taillandiers, tous les ouvriers qui travaillent constamment ce métal en expriment alors l’état par un mot de leur technologie: «_Le fer est roui!_» disent-ils en s’appropriant cette expression exclusivement consacrée au chanvre, dont la désorganisation s’obtient par le rouissage. Eh bien, l’âme humaine, ou, si vous voulez la triple énergie du corps, du cœur et de l’esprit se trouve dans une situation analogue à celle du fer par suite de certains chocs répétés. Il en est alors des hommes comme du chanvre et du fer: ils sont rouis. La science et la justice, le public cherchent mille causes aux terribles catastrophes causées sur les chemins de fer, par la rupture d’une barre de fer, et dont le plus affreux exemple est celui de Bellevue; mais personne n’a consulté les vrais connaisseurs en ce genre, les forgerons, qui ont tous dit le même mot: «Le fer était roui!» Ce danger est imprévisible. Le métal devenu mou, le métal resté résistant, offrent la même apparence.

C’est dans cet état que les confesseurs et les juges d’instruction trouvent souvent les grands criminels. Les sensations terribles de la cour d’assises et celles de la _toilette_ déterminent presque toujours chez les natures les plus fortes cette dislocation de l’appareil nerveux. Les aveux s’échappent alors des bouches les plus violemment serrées; les cœurs les plus durs se brisent alors; et, chose étrange! au moment où les aveux sont inutiles, lorsque cette faiblesse suprême arrache à l’homme le masque d’innocence sous lequel il inquiétait la Justice, toujours inquiète lorsque le condamné meurt sans avouer son crime.

Napoléon a connu cette dissolution de toutes les forces humaines sur le champ de bataille de Waterloo!

A huit heures du matin, quand le surveillant des pistoles entra dans la chambre où se trouvait Jacques Collin, il le vit pâle et calme, comme un homme redevenu fort par un violent parti pris.

—Voici l’heure d’aller au préau, dit le porte-clefs, vous êtes enfermé depuis trois jours, si vous voulez prendre l’air et marcher, vous le pouvez!

Jacques Collin, tout à ses pensées absorbantes, ne prenant aucun intérêt à lui-même, se regardant comme un vêtement sans corps, comme un haillon, ne soupçonna pas le piége que lui tendait Bibi-Lupin, ni l’importance de son entrée au préau. Le malheureux, sorti machinalement, enfila le corridor qui longe les cabanons pratiqués dans les corniches des magnifiques arcades du palais des rois de France, et sur lesquelles s’appuie la galerie dite de Saint-Louis, par où l’on va maintenant aux différentes dépendances de la cour de cassation. Ce corridor rejoint celui des pistoles; et, circonstance digne de remarque, la chambre où fut détenu Louvel, l’un des plus fameux régicides, est celle située à l’angle droit formé par le coude des deux corridors. Sous le joli cabinet qui occupe la tour Bonbec se trouve un escalier en colimaçon auquel aboutit ce sombre corridor, et par où les détenus logés, dans les pistoles ou dans les cabanons, vont et viennent pour se rendre au préau.

Tous les détenus, les accusés qui doivent comparaître en cour d’assises et ceux qui y ont comparu, les prévenus qui ne sont plus au secret, tous les prisonniers de la Conciergerie enfin se promènent dans cet étroit espace entièrement pavé, pendant quelques heures de la journée, et surtout le matin de bonne heure en été. Ce préau, l’antichambre de l’échafaud ou du bagne, y aboutit d’un bout, et de l’autre il tient à la société par le gendarme, par le cabinet du juge d’instruction ou par la cour d’assises. Aussi est-ce plus glacial à voir que l’échafaud. L’échafaud peut devenir un piédestal pour aller au ciel; mais le préau, c’est toutes les infamies de la terre réunies et sans issue!

Que ce soit le préau de la Force ou celui de Poissy, ceux de Melun ou de Sainte-Pélagie, un préau est un préau. Les mêmes faits s’y reproduisent identiquement, à la couleur près des murailles, à la hauteur ou à l’espace. Aussi les ÉTUDES DE MŒURS mentiraient-elles à leur titre, si la description la plus exacte de ce _pandémonium_ parisien ne se trouvait ici.

Sous les puissantes voûtes qui soutiennent la salle des audiences de la cour de cassation, il existe à la quatrième arcade une pierre qui servait, dit-on, à saint Louis pour distribuer ses aumônes, et qui, de nos jours, sert de table pour vendre quelques comestibles aux détenus. Aussi, dès que le préau s’ouvre pour les prisonniers, tous vont-ils se grouper autour de cette pierre à friandises de détenus, l’eau-de-vie, le rhum, etc.

Les deux premières arcades de ce côté du préau, qui fait face à la magnifique galerie byzantine, seul vestige de l’élégance du palais de saint Louis, sont prises par un parloir où confèrent les avocats et les accusés, et où les prisonniers parviennent au moyen d’un guichet formidable, composé d’une double voie tracée par des barreaux énormes, et comprise dans l’espace de la troisième arcade. Ce double chemin ressemble à ces rues momentanément créées à la porte des théâtres par des barrières pour contenir la queue, lors des grands succès. Ce parloir, situé au bout de l’immense salle du guichet actuel de la Conciergerie, éclairé sur le préau par des hottes, vient d’être mis à jour par des châssis vitrés du côté du guichet, en sorte qu’on y surveille les avocats en conférence avec leurs clients. Cette innovation a été nécessitée par les trop fortes séductions que de jolies femmes exerçaient sur leurs défenseurs. On ne sait plus où s’arrêtera la morale?... Ces précautions ressemblent à ces examens de conscience tout faits, où les imaginations pures se dépravent en réfléchissant à des monstruosités ignorées. Dans ce parloir ont également lieu les entrevues des parents et des amis à qui la police permet de voir des prisonniers, accusés ou détenus.

On doit maintenant comprendre ce qu’est le préau pour les deux cents prisonniers de la Conciergerie; c’est leur jardin, un jardin sans arbres, ni terre, ni fleurs, un préau enfin! Les annexes du parloir et de la pierre de saint Louis, sur laquelle se distribuent les comestibles et les liquides autorisés, constituent l’unique communication possible avec le monde extérieur.

Les moments passés au préau sont les seuls pendant lesquels le prisonnier se trouve à l’air et en compagnie; néanmoins, dans les autres prisons, les détenus sont réunis dans les ateliers du travail; mais, à la Conciergerie, on ne peut se livrer à aucune occupation, à moins d’être à la pistole. Là, le drame de la cour d’assises préoccupe d’ailleurs tous les esprits, puisqu’on ne vient là que pour subir ou l’instruction ou le jugement. Cette cour présente un affreux spectacle; on ne peut se le figurer, il faut le voir, ou l’avoir vu.

D’abord, la réunion, sur un espace de quarante mètres de long sur trente de large, d’une centaine d’accusés ou de prévenus, ne constitue pas l’élite de la société. Ces misérables, qui, pour la plupart, appartiennent aux plus basses classes, sont mal vêtus; leurs physionomies sont ignobles ou horribles; car un criminel venu des sphères sociales supérieures est une exception heureusement assez rare. La concussion, le faux ou la faillite frauduleuse, seuls crimes qui peuvent amener là des gens comme il faut, ont d’ailleurs le privilége de la pistole, et l’accusé ne quitte alors presque jamais sa cellule.

Ce lieu de promenade, encadré par de beaux et formidables murs noirâtres, par une colonnade partagée en cabanons, par une fortification du côté du quai, par les cellules grillagées de la pistole au nord, gardé par des surveillants attentifs, occupé par un troupeau de criminels ignobles et se défiant tous les uns des autres, attriste déjà par les dispositions locales; mais il effraie bientôt, lorsque vous vous y voyez le centre de tous ces regards pleins de haine, de curiosité, de désespoir, en face de ces êtres déshonorés. Aucune joie! tout est sombre, les lieux et les hommes. Tout est muet, les murs et les consciences. Tout est péril pour ces malheureux; ils n’osent, à moins d’une amitié sinistre comme le bagne dont elle est le produit, se fier les uns aux autres. La police, qui plane sur eux, empoisonne pour eux l’atmosphère et corrompt tout, jusqu’au serrement de main de deux coupables intimes. Un criminel qui rencontre là son meilleur camarade ignore si ce dernier ne s’est pas repenti, s’il n’a pas fait des aveux dans l’intérêt de sa vie. Ce défaut de sécurité, cette crainte du _mouton_ gâte la liberté déjà si mensongère du préau. En argot de prison, le _mouton_ est un mouchard, qui paraît être sous le poids d’une méchante affaire, et dont l’habileté proverbiale consiste à se faire prendre pour un _ami_. Le mot _ami_ signifie, en argot, un voleur émérite, un voleur consommé, qui, depuis longtemps, a rompu avec la société, qui veut rester voleur toute sa vie, et qui demeure fidèle _quand même_ aux lois de la _haute pègre_.

Le crime et la folie ont quelque similitude. Voir les prisonniers de la Conciergerie au préau, ou voir des fous dans le jardin d’une maison de santé, c’est une même chose. Les uns et les autres se promènent en s’évitant, se jettent des regards au moins singuliers, atroces, selon leurs pensées du moment, jamais gais ni sérieux; car ils se connaissent ou ils se craignent. L’attente d’une condamnation, les remords, les anxiétés donnent aux promeneurs du préau l’air inquiet et hagard des fous. Les criminels consommés ont seuls une assurance qui ressemble à la tranquillité d’une vie honnête, à la sincérité d’une conscience pure.

L’homme des classes moyennes étant là l’exception, et la honte retenant dans leurs cellules ceux que le crime y envoie, les habitués du préau sont généralement mis comme les gens de la classe ouvrière. La blouse, le bourgeron, la veste de velours dominent. Ces costumes grossiers ou sales, en harmonie avec les physionomies communes ou sinistres, avec les manières brutales, un peu domptées néanmoins par les pensées tristes dont sont saisis les prisonniers, tout, jusqu’au silence du lieu, contribue à frapper de terreur ou de dégoût le rare visiteur, à qui de hautes protections ont valu le privilége peu prodigué d’étudier la Conciergerie.

De même que la vue d’un cabinet d’anatomie, où les maladies infâmes sont figurées en cire, rend chaste et inspire de saintes et nobles amours au jeune homme qu’on y mène; de même la vue de la Conciergerie et l’aspect du préau, meublé de ces hôtes dévoués au bagne, à l’échafaud, à une peine infamante quelconque, donne la crainte de la justice humaine à ceux qui pourraient ne pas craindre la justice divine, dont la voix parle si haut dans la conscience; et ils en sortent honnêtes gens pour longtemps.

Les promeneurs qui se trouvaient au préau quand Jacques Collin y descendit devant être les acteurs d’une scène capitale dans la vie de Trompe-la-Mort, il n’est pas indifférent de peindre quelques-unes des principales figures de cette terrible assemblée.

Là, comme partout où des hommes sont rassemblés; là, comme au collége, règnent la force physique et la force morale. Là donc, comme dans les bagnes, l’aristocratie est la criminalité. Celui dont la tête est en jeu prime tous les autres. Le préau, comme on le pense, est une école de Droit criminel; on l’y professe infiniment mieux qu’à la place du Panthéon. La plaisanterie périodique consiste à répéter le drame de la cour d’assises, à constituer un président, un jury, un ministère public, un avocat, et à juger le procès. Cette horrible farce se joue presque toujours à l’occasion des crimes célèbres. A cette époque, une grande cause criminelle était à l’ordre du jour des assises, l’affreux assassinat commis sur monsieur et madame Crottat, anciens fermiers, père et mère du notaire, qui gardaient chez eux, comme cette malheureuse affaire l’a prouvé, huit cent mille francs en or. L’un des auteurs de ce double assassinat était le célèbre Dannepont, dit La Pouraille, forçat libéré, qui, depuis cinq ans, avait échappé aux recherches les plus actives de la police à la faveur de sept ou huit noms différents. Les déguisements de ce scélérat étaient si parfaits, qu’il avait subi deux ans de prison sous le nom de Delsouq, un de ses élèves, voleur célèbre qui ne dépassait jamais, dans les affaires, la compétence du tribunal correctionnel. La Pouraille en était, depuis sa sortie du bagne, à son troisième assassinat. La certitude d’une condamnation à mort rendait cet accusé, non moins que sa fortune présumée, l’objet de la terreur et de l’admiration des prisonniers; car pas un liard des fonds volés ne se retrouvait. On peut encore, malgré les événements de juillet 1830, se rappeler l’effroi que causa dans Paris ce coup hardi, comparable au vol des médailles de la Bibliothèque pour son importance; car la malheureuse tendance de notre temps à tout chiffrer rend un assassinat d’autant plus frappant que la somme volée est plus considérable.

La Pouraille, petit homme sec et maigre, à visage de fouine, âgé de quarante-cinq ans, l’une des célébrités des trois bagnes qu’il avait habités successivement dès l’âge de dix-neuf ans, connaissait intimement Jacques Collin, et l’on va savoir comment et pourquoi. Transférés de la Force à la Conciergerie depuis vingt-quatre heures avec La Pouraille, deux autres forçats avaient reconnu sur-le-champ, et fait reconnaître au préau cette royauté sinistre de _l’ami_ promis à l’échafaud. L’un de ces forçats, un libéré nommé Sélérier, surnommé l’Auvergnat, le père Ralleau, le Rouleur, et qui, dans la société que le bagne appelle la _haute pègre_, avait nom Fil-de-Soie, sobriquet dû à l’adresse avec laquelle il échappait aux périls du métier, était un des anciens affidés de Trompe-la-Mort.

Trompe-la-Mort soupçonnait tellement Fil-de-Soie de jouer un double rôle, d’être à la fois dans les conseils de la haute pègre, et l’un des entretenus de la police, qu’il lui avait (Voyez le _Père Goriot_.) attribué son arrestation dans la maison Vauquer, en 1819. Sélérier, qu’il faut appeler Fil-de-Soie, de même que Dannepont se nommera La Pouraille, déjà sous le coup d’une rupture de ban, était impliqué dans des vols qualifiés, mais sans une goutte de sang répandu, qui devaient le faire réintégrer au moins pour vingt ans au bagne. L’autre forçat, nommé Riganson, formait avec sa concubine, appelée la Biffe, un des plus redoutables ménages de la haute pègre. Riganson, en délicatesse avec la justice dès l’âge le plus tendre, avait pour surnom _le Biffon_. Le Biffon était le mâle de la Biffe, car il n’y a rien de sacré pour la haute pègre. Ces sauvages ne respectent ni la loi, ni la religion, rien, pas même l’histoire naturelle, dont la sainte nomenclature est, comme on le voit, parodiée par eux.

Une digression est ici nécessaire; car l’entrée de Jacques Collin au préau, son apparition au milieu de ses ennemis, si bien ménagée par Bibi-Lupin et par le juge d’instruction, les scènes curieuses qui devaient s’ensuivre, tout en serait inadmissible et incompréhensible, sans quelques explications sur le monde des voleurs et des bagnes, sur ses lois, sur ses mœurs, et surtout sur son langage, dont l’affreuse poésie est indispensable dans cette partie du récit. Donc, avant tout, un mot sur la langue des grecs, des filous, des voleurs et des assassins, nommée l’_argot_, et que la littérature a, dans ces derniers temps, employée avec tant de succès, que plus d’un mot de cet étrange vocabulaire a passé sur les lèvres roses des jeunes femmes, a retenti sous les lambris dorés, a réjoui les princes, dont plus d’un a pu s’avouer _floué_! Disons-le, peut-être à l’étonnement de beaucoup de gens, il n’est pas de langue plus énergique, plus colorée que celle de ce monde souterrain qui, depuis l’origine des empires à capitale, s’agite dans les caves, dans les sentines, dans le _troisième-dessous_ des sociétés, pour emprunter à l’art dramatique une expression vive et saisissante. Le monde n’est-il pas un théâtre? Le Troisième-Dessous est la dernière cave pratiquée sous les planches de l’Opéra, pour en recéler les machines, les machinistes, la rampe, les apparitions, les diables bleus que vomit l’enfer, etc.

Chaque mot de ce langage est une image brutale, ingénieuse ou terrible. Une culotte est une _montante_; n’expliquons pas ceci. En argot on ne dort pas, on _pionce_. Remarquez avec quelle énergie ce verbe exprime le sommeil particulier à la bête traquée, fatiguée, défiante, appelée Voleur, et qui, dès qu’elle est en sûreté, tombe et roule dans les abîmes d’un sommeil profond et nécessaire sous les puissantes ailes du Soupçon planant toujours sur elle. Affreux sommeil, semblable à celui de l’animal sauvage qui dort, qui ronfle, et dont néanmoins les oreilles veillent doublées de prudence!

Tout est farouche dans cet idiome. Les syllabes qui commencent ou qui finissent, les mots sont âpres et étonnent singulièrement. Une femme est une _largue_. Et quelle poésie! la paille est _la plume de Beauce_. Le mot minuit est rendu par cette périphrase: _douze plombes crossent_! Ça ne donne-t-il pas le frisson? _Rincer une cabriole_, veut dire dévaliser une chambre. Qu’est-ce que l’expression se coucher, comparée à se _piausser_, revêtir une autre peau. Quelle vivacité d’images! _Jouer des dominos_, signifie manger; comment mangent les gens poursuivis?

L’argot va toujours, d’ailleurs! il suit la civilisation, il la talonne, il s’enrichit d’expressions nouvelles à chaque nouvelle invention. La pomme de terre, créée et mise au jour par Louis XVI et Parmentier, est aussitôt saluée par l’argot _d’orange à cochons_. On invente les billets de banque, le bagne les appelle des _fafiots garatés_, du nom de Garat, le caissier qui les signe. _Fafiot!_ n’entendez-vous pas le bruissement du papier de soie? Le billet de mille francs est un _fafiot mâle_, le billet de cinq cents un _fafiot femelle_. Les forçats baptiseront, attendez-vous-y, les billets de cent ou de deux cents francs de quelque nom bizarre.

En 1790, Guillotin trouve, dans l’intérêt de l’humanité, la mécanique expéditive qui résoud tous les problèmes soulevés par le supplice de la peine de mort. Aussitôt les forçats, les ex-galériens, examinent cette mécanique placée sur les confins monarchiques de l’ancien système, et sur les frontières de la justice nouvelle, ils l’appellent tout à coup _l’Abbaye de Monte-à-Regret_! Ils étudient l’angle décrit par le couperet d’acier, et trouvent pour en peindre l’action, le verbe _faucher_! Quand on songe que le bagne se nomme _le pré_, vraiment ceux qui s’occupent de linguistique doivent admirer la création de ces affreux _vocables_, eût dit Charles Nodier.

Reconnaissons d’ailleurs la haute antiquité de l’argot! il contient un dixième de mots de la langue romane, un autre dixième de la vieille langue gauloise de Rabelais. _Effondrer_ (enfoncer), _otolondrer_ (ennuyer), _cambrioler_ (tout ce qui se fait dans une chambre), _aubert_ (argent), _gironde_ (belle, le nom d’un fleuve en langue d’Oc), _fouillousse_ (poche), appartiennent à la langue du quatorzième et du quinzième siècles. L’_affe_, pour la vie, est de la plus haute antiquité. Troubler _l’affe_ a fait les _affres_, d’où vient le mot _affreux_, dont la traduction est _ce qui trouble la vie_, etc.

Cent mots au moins de l’argot appartiennent à la langue de PANURGE, qui, dans l’œuvre rabelaisienne, symbolise le peuple, car ce nom est composé de deux mots grecs qui veulent dire: _Celui qui fait tout_. La science change la face de la civilisation par le chemin de fer, l’argot l’a déjà nommé _le roulant vif_.

Le nom de la tête, quand elle est encore sur leurs épaules, _la sorbonne_, indique la source antique de cette langue dont il est question dans les romanciers les plus anciens, comme Cervantes, comme _les nouvelliers_ italiens et l’Arétin. De tout temps, en effet, _la fille_, héroïne de tant de vieux romans, fut la protectrice, la compagne, la consolation du grec, du voleur, du tire-laine, du filou, de l’escroc.

La prostitution et le vol sont deux protestations vivantes, mâle et femelle, de _l’état naturel_ contre l’état social. Aussi les philosophes, les novateurs actuels, les humanitaires, qui ont pour queue les communistes et les fouriéristes, arrivent-ils, sans s’en douter, à ces deux conclusions: la prostitution et le vol. Le voleur ne met pas en question dans les livres sophistiques, la propriété, l’hérédité, les garanties sociales; il les supprime net. Pour lui, voler, c’est rentrer dans son bien. Il ne discute pas le mariage, il ne l’accuse pas, il ne demande pas, dans des utopies imprimées, ce consentement mutuel, cette alliance étroite des âmes impossible à généraliser; il s’accouple avec une violence dont les chaînons sont incessamment resserrés par le marteau de la nécessité. Les novateurs modernes écrivent des théories pâteuses, filandreuses et nébuleuses, ou des romans philanthropiques; mais le voleur pratique! il est clair comme un fait, il est logique comme un coup de poing. Et quel style!...