La Comédie humaine - Volume 18

Part 10

Chapter 103,919 wordsPublic domain

—Vous avez bien fait de renvoyer l’assassin de Lucien!... dit Jacques Collin sans s’inquiéter si Camusot pouvait ou non l’entendre, je n’y tenais plus, j’allais l’étrangler...

Et monsieur de Grandville frissonna. Jamais il n’avait vu tant de sang dans les yeux d’un homme, tant de pâleur aux joues, tant de sueur au front, et une pareille contraction de muscles.

—A quoi ce meurtre vous eût-il servi? demanda tranquillement le procureur général au criminel.

—Vous vengez tous les jours ou vous croyez venger la Société, monsieur, et vous me demandez raison d’une vengeance!... Vous n’avez donc jamais senti dans vos veines la vengeance y roulant ses lames... Ignorez-vous donc que c’est cet imbécile de juge qui nous l’a tué; car vous l’aimiez, mon Lucien, et il vous aimait! Je vous sais par cœur, monsieur. Ce cher enfant me disait tout, le soir, quand il rentrait; je le couchais, comme une bonne couche son marmot, et je lui faisais tout raconter... Il me confiait tout, jusqu’à ses moindres sensations... Ah! jamais une bonne mère n’a tendrement aimé son fils unique comme j’aimais cet ange. Si vous saviez! le bien naissait dans ce cœur comme les fleurs se lèvent dans les prairies. Il était faible, voilà son seul défaut, faible comme la corde de la lyre, si forte quand elle se tend... C’est les plus belles natures, leur faiblesse est tout uniment la tendresse, l’admiration, la faculté de s’épanouir au soleil de l’art, de l’amour, du beau que Dieu a fait pour l’homme sous mille formes!... Enfin, Lucien était une femme manquée. Ah! que n’ai-je pas dit à la brute bête qui vient de sortir... Ah! monsieur, j’ai fait, dans ma sphère de prévenu devant un juge, ce que Dieu aurait fait pour sauver son fils, si, voulant le sauver, il l’eût accompagné devant Pilate!...

Un torrent de larmes sortit des yeux clairs et jaunes du forçat qui naguère flamboyaient comme ceux d’un loup affamé par six mois de neige en pleine Ukraine. Il continua: Cette buse n’a voulu rien écouter, et il a perdu l’enfant!... Monsieur, j’ai lavé le cadavre du petit de mes larmes, en implorant _celui que je ne connais pas_ et qui est au-dessus de nous! Moi qui ne crois pas en Dieu!... (Si je n’étais pas matérialiste, je ne serais pas moi!...) Je vous ai tout dit là dans un mot! Vous ne savez pas, aucun homme ne sait ce que c’est que la douleur; moi seul je la connais. Le feu de la douleur absorbait si bien mes larmes, que cette nuit je n’ai pas pu pleurer. Je pleure maintenant, parce que je sens que vous me comprenez. Je vous ai vu là, tout à l’heure, posé en justice... Ah! monsieur, que Dieu... (je commence à croire en lui!) que Dieu vous préserve d’être comme je suis... Ce sacré juge m’a ôté mon âme. Monsieur! monsieur! on enterre en ce moment ma vie, ma beauté, ma vertu, ma conscience, toute ma force! Figurez-vous un chien à qui un chimiste soutire le sang... Me voilà! je suis ce chien... Voilà pourquoi je suis venu vous dire: «Je suis Jacques Collin, je me rends!...» J’avais résolu cela ce matin quand on est venu m’arracher ce corps que je baisais comme un insensé, comme une mère, comme la Vierge a dû baiser Jésus au tombeau... Je voulais me mettre au service de la justice sans conditions... Maintenant, je dois en faire, vous allez savoir pourquoi...

—Parlez-vous à monsieur de Grandville ou au procureur général? dit le magistrat.

Ces deux hommes, le CRIME et la JUSTICE, se regardèrent. Le forçat avait profondément ému le magistrat qui fut pris d’une pitié divine pour ce malheureux, il devina sa vie et ses sentiments. Enfin, le magistrat (un magistrat est toujours magistrat) à qui la conduite de Jacques Collin depuis son évasion était inconnue, pensa qu’il pourrait se rendre maître de ce criminel, uniquement coupable d’un faux après tout. Et il voulut essayer de la générosité sur cette nature composée, comme le bronze, de divers métaux, de bien et de mal. Puis monsieur de Grandville, arrivé à cinquante-trois ans sans avoir pu jamais inspirer l’amour, admirait les natures tendres, comme tous les hommes qui n’ont pas été aimés. Peut-être ce désespoir, le lot de beaucoup d’hommes à qui les femmes n’accordent que leur estime ou leur amitié, était-il le lien secret de l’intimité profonde de messieurs de Bauvan, de Grandville et de Sérizy; car un même malheur, tout aussi bien qu’un bonheur mutuel, met les âmes au même diapason.

—Vous avez un avenir!... dit le procureur général en jetant un regard d’inquisiteur sur ce scélérat abattu.

L’homme fit un geste par lequel il exprima la plus profonde indifférence de lui-même.

«Lucien laisse un testament par lequel il vous lègue trois cent mille francs...

—Pauvre! pauvre petit! pauvre petit! s’écria Jacques Collin, toujours _trop_ honnête! J’étais, moi, tous les sentiments mauvais; il était, lui, le bon, le noble, le beau, le sublime! On ne change pas de si belles âmes! il n’avait pris de moi que mon argent, monsieur!

Cet abandon profond, entier de la personnalité que le magistrat ne pouvait ranimer, prouvait si bien les terribles paroles de cet homme que monsieur de Grandville passa du côté du criminel. Restait le procureur général!

—Si rien ne vous intéresse plus, demanda monsieur de Grandville, qu’êtes-vous donc venu me dire?

—N’est-ce pas déjà beaucoup que de me livrer? Vous _brûliez_, mais vous ne me teniez pas? vous seriez d’ailleurs trop embarrassé de moi!...

—Quel adversaire! pensa le procureur général.

«Vous allez, monsieur le procureur général, faire couper le cou à un innocent, et j’ai trouvé le coupable, reprit gravement Jacques Collin en séchant ses larmes. Je ne suis pas ici pour eux, mais pour vous. Je venais vous ôter un remords, car j’aime tous ceux qui ont porté un intérêt quelconque à Lucien, de même que je poursuivrai de ma haine tous ceux ou celles qui l’ont empêché de vivre... Qu’est-ce que ça me fait un forçat à moi? reprit-il après une légère pause. Un forçat, à mes yeux, c’est à peine pour moi ce qu’est une fourmi pour vous. Je suis comme les brigands de l’Italie, de fiers hommes! tant que le voyageur leur rapporte quelque chose de plus que le prix du coup de fusil, ils l’étendent mort! Je n’ai pensé qu’à vous. J’ai confessé ce jeune homme, qui ne pouvait se fier qu’à moi, c’est mon camarade de chaîne! Théodore est une bonne nature; il a cru rendre service à une maîtresse en se chargeant de vendre ou d’engager des objets volés; mais il n’est pas plus criminel dans l’affaire de Nanterre que vous ne l’êtes. C’est un Corse, c’est dans leurs mœurs de se venger, de se tuer les uns les autres comme des mouches.

»En Italie et en Espagne, on n’a pas le respect de la vie de l’homme, et c’est tout simple. On nous y croit pourvus d’une âme, d’un quelque chose, une image de nous qui nous survit, qui vivrait éternellement. Allez donc dire cette billevesée à nos annalistes! Ce sont les pays athées ou philosophes qui font payer chèrement la vie humaine à ceux qui la troublent, et ils ont raison, puisqu’ils ne croient qu’à la matière, au présent!

»Si Calvi vous avait indiqué la femme de qui viennent les objets volés, vous auriez trouvé, non pas le vrai coupable, car il est dans vos griffes, mais un complice que le pauvre Théodore ne veut pas perdre, car c’est une femme... Que voulez-vous? chaque état a son point d’honneur, le bagne et les filous ont les leurs! Maintenant je connais l’assassin de ces deux femmes et les auteurs de ce coup hardi, singulier, bizarre, on me l’a raconté dans tous ses détails. Suspendez l’exécution de Calvi, vous saurez tout, mais donnez-moi votre parole de le réintégrer au bagne, en faisant commuer sa peine... Dans la douleur où je suis, on ne peut prendre la peine de mentir, vous savez cela. Ce que je vous dis est la vérité...

—Avec vous, Jacques Collin, quoique ce soit abaisser la justice, qui ne saurait faire de semblables compromis, je crois pouvoir me relâcher de la rigueur de mes fonctions, et en référer à qui de droit.

—M’accordez-vous cette vie?

—Cela se pourra...

—Monsieur, je vous supplie de me donner votre parole, elle me suffira.

Monsieur de Grandville fit un geste d’orgueil blessé.

»Je tiens l’honneur de trois grandes familles, et vous ne tenez que la vie de trois forçats, reprit Jacques Collin, je suis plus fort que vous.

—Vous pouvez être remis au secret; que ferez-vous?... demanda le procureur général.

—Eh! nous jouons donc! dit Jacques Collin. Je parlais à la _bonne franquette_, moi! je parlais à monsieur de Grandville; mais si le procureur général est là, je reprends mes cartes et je poitrine. Et moi qui, si vous m’aviez donné votre parole, allais vous rendre les lettres écrites à Lucien par mademoiselle Clotilde de Grandlieu! Cela fut dit avec un accent, un sang-froid et un regard qui révélèrent à M. de Grandville un adversaire avec qui la moindre faute était dangereuse.

—Est-ce là tout ce que vous demandez? dit le procureur général.

—Je vais vous parler pour moi, dit Jacques Collin. L’honneur de la famille Grandlieu paye la commutation de peine de Théodore: c’est donner beaucoup et recevoir peu. Qu’est-ce qu’un forçat condamné à perpétuité?... S’il s’évade, vous pouvez vous défaire si facilement de lui! c’est une lettre de change sur la guillotine! Seulement, comme on l’avait fourré dans des intentions peu charmantes à Rochefort, vous me promettrez de le faire diriger sur Toulon, en recommandant qu’il y soit bien traité. Maintenant, moi, je veux davantage; j’ai le dossier de madame de Sérizy et celui de la duchesse de Maufrigneuse, et quelles lettres!... Tenez, monsieur le comte: Les filles publiques en écrivant font du style et de beaux sentiments, eh bien! les grandes dames qui font du style et de grands sentiments toute la journée, écrivent comme les filles agissent. Les philosophes trouveront la raison de ce chassez-croisez, je ne tiens pas à la chercher. La femme est un être inférieur, elle obéit trop à ses organes. Pour moi, la femme n’est belle que quand elle ressemble à un homme!

»Aussi ces petites duchesses qui sont viriles par la tête ont-elles écrit des chefs-d’œuvre... Oh! c’est beau, d’un bout à l’autre, comme la fameuse ode de Piron...»

—Vraiment?

—Vous voulez les voir?... dit Jacques Collin en souriant.

Le magistrat devint honteux.

—Je puis vous en faire lire; mais, là, pas de farce! Nous jouons franc jeu?... Vous me rendrez les lettres, et vous défendrez qu’on moucharde, qu’on suive et qu’on regarde la personne qui va les apporter.

—Cela prendra du temps? dit le procureur général.

—Non, il est neuf heures et demie... reprit Jacques Collin en regardant la pendule; eh bien! en quatre minutes nous aurons une lettre de chacune de ces deux dames; et, après les avoir lues, vous contremanderez la guillotine! Si ça n’était pas ce que cela est, vous ne me verriez pas si tranquille. Ces dames sont d’ailleurs averties...

Monsieur de Grandville fit un geste de surprise.

—Elles doivent se donner à cette heure bien du mouvement, elles vont mettre en campagne le garde des sceaux, elles iront, qui sait, jusqu’au roi... Voyons, me donnez-vous votre parole d’ignorer qui sera venu, de ne pas suivre ni faire suivre pendant une heure cette personne?

—Je vous le promets!

—Bien, vous ne voudriez pas, vous, tromper un forçat évadé. Vous êtes du bois dont sont faits les Turenne et vous tenez votre parole à des voleurs... Eh bien! dans la salle des Pas-Perdus, il y a dans ce moment une mendiante en haillons, une vieille femme, au milieu même de la salle. Elle doit causer avec un des écrivains publics de quelque procès de mur mitoyen; envoyez votre garçon de bureau la chercher, en lui disant ceci: _Dabor ti mandana._ Elle viendra... Mais ne soyez pas cruel inutilement!... Ou vous acceptez mes propositions, ou vous ne voulez pas vous compromettre avec un forçat... Je ne suis qu’un faussaire, remarquez!... Eh bien! ne laissez pas Calvi dans les affreuses angoisses de la toilette...

—L’exécution est déjà contremandée... Je ne veux pas, dit monsieur de Grandville à Jacques Collin, que la justice soit au-dessous de vous!

Jacques Collin regarda le procureur général avec une sorte d’étonnement et lui vit tirer le cordon de sa sonnette.

—Voulez-vous ne pas vous échapper? Donnez-moi votre parole, je m’en contente. Allez chercher cette femme...

Le garçon de bureau se montra.

«Félix, renvoyez les gendarmes...» dit monsieur de Grandville.

Jacques Collin fut vaincu.

Dans ce duel avec le magistrat, il voulait être le plus grand, le plus fort, le plus généreux, et le magistrat l’écrasait. Néanmoins, le forçat se sentit bien supérieur en ce qu’il jouait la justice, qui lui persuadait que le coupable était innocent, et qu’il disputait victorieusement une tête; mais cette supériorité devait être sourde, secrète, cachée, tandis que la _Gigogne_ l’accablait au grand jour, et majestueusement.

Au moment où Jacques Collin sortait du cabinet de monsieur de Grandville, le secrétaire général de la présidence du conseil, un député, le comte des Lupeaulx, se présentait accompagné d’un petit vieillard souffreteux. Ce personnage, enveloppé d’une douillette puce, comme si l’hiver régnait encore, à cheveux poudrés, le visage blême et froid, marchait en goutteux, peu sûr de ses pieds grossis par des souliers en veau d’Orléans, appuyé sur une canne à pomme d’or, tête nue, son chapeau à la main, la boutonnière ornée d’une brochette à sept croix.

—Qu’y a-t-il, mon cher des Lupeaulx? demanda le procureur général.

—Le prince m’envoie, dit-il à l’oreille de monsieur de Grandville. Vous avez carte blanche pour retirer les lettres de mesdames de Sérizy et de Maufrigneuse, et celles de mademoiselle Clotilde de Grandlieu. Vous pouvez vous entendre avec ce monsieur...

—Qui est-ce? demanda le procureur général à l’oreille de des Lupeaulx.

—Je n’ai pas de secrets pour vous, mon cher procureur général, c’est le fameux Corentin. Sa Majesté vous fait dire de lui rapporter vous-même toutes les circonstances de cette affaire et les conditions du succès.

—Rendez-moi le service, répondit le procureur général à l’oreille de des Lupeaulx, d’aller dire au prince que tout est terminé, que je n’ai pas eu besoin de ce monsieur, ajouta-t-il en désignant Corentin. J’irai prendre les ordres de Sa Majesté, quant à la conclusion de l’affaire qui regardera le garde des sceaux, car il y a deux grâces à donner.

—Vous avez sagement agi en allant de l’avant, dit des Lupeaulx en donnant une poignée de main au procureur général. Le roi ne veut pas, à la veille de tenter une grande chose, voir la pairie et les grandes familles tympanisées, salies... Ce n’est plus un vil procès criminel, c’est une affaire d’État...

—Mais dites au prince que, lorsque vous êtes venu, tout était fini!

—Vraiment?

—Je le crois.

—Vous serez alors garde des sceaux, quand le garde des sceaux actuel sera chancelier, mon cher...

—Je n’ai pas d’ambition!... répondit le procureur général.

Des Lupeaulx sortit en riant.

—Priez le prince de solliciter du roi dix minutes d’audience pour moi, vers deux heures et demie, ajouta monsieur de Grandville, en reconduisant le comte des Lupeaulx.

—Et vous n’êtes pas ambitieux! dit des Lupeaulx en jetant un regard à monsieur de Grandville. Allons, vous avez deux enfants, vous voulez être fait au moins pair de France...

—Si monsieur le procureur général a les lettres, mon intervention devient inutile, fit observer Corentin, en se trouvant seul avec monsieur de Grandville, qui le regardait avec une curiosité très-compréhensible.

—Un homme comme vous n’est jamais de trop dans une affaire si délicate, répondit le procureur général en voyant que Corentin avait tout compris ou tout entendu.

Corentin salua par un petit signe de tête presque protecteur.

—Connaissez-vous, monsieur, le personnage dont il s’agit?

—Oui, monsieur le comte, c’est Jacques Collin, le chef de la société des Dix-Mille, le banquier des trois bagnes, un forçat qui, depuis cinq ans, a su se cacher sous la soutane de l’abbé Carlos Herrera. Comment a-t-il été chargé d’une mission du roi d’Espagne pour le feu roi, nous nous perdons tous à la recherche du vrai dans cette affaire? J’attends une réponse de Madrid, où j’ai envoyé des notes et un homme. Ce forçat a le secret de deux rois...

—C’est un homme vigoureusement trempé! Nous n’avons que deux partis à prendre: se l’attacher, ou se défaire de lui, dit le procureur général.

—Nous avons eu la même idée, et c’est un grand honneur pour moi, répliqua Corentin. Je suis forcé d’avoir tant d’idées et pour tant de monde, que sur le nombre je dois me rencontrer avec un homme d’esprit. Ce fut débité si sèchement et d’un ton si glacé, que le procureur général garda le silence et se mit à expédier quelques affaires pressantes.

Lorsque Jacques Collin se montra dans la salle des Pas-Perdus, on ne peut se figurer l’étonnement dont fut saisie mademoiselle Jacqueline Collin. Elle resta plantée sur ses deux jambes, les mains sur ses hanches, car elle était costumée en marchande des quatre saisons. Quelque habituée qu’elle fût aux tours de force de son neveu, celui-là dépassait tout.

—Eh bien! si tu continues à me regarder comme un cabinet d’histoire naturelle, dit Jacques Collin, en prenant le bras de sa tante et l’emmenant hors de la salle des Pas-Perdus, ça nous fera prendre pour deux curiosités, l’on nous arrêterait peut-être, et nous perdrions du temps. Et il descendit l’escalier de la galerie Marchande, qui mène rue de la Barillerie. —Où est Paccard?

—Il m’attend chez la Rousse et se promène sur le quai aux Fleurs.

—Et Prudence?

—Elle est chez elle, comme ma filleule.

—Allons-y...

—Regarde si nous sommes suivis...

La Rousse, quincaillière, établie quai aux Fleurs, était la veuve d’un célèbre assassin, un _Dix-Mille_. En 1819, Jacques Collin avait fidèlement remis vingt et quelques mille francs à cette fille, de la part de son amant, après l’exécution. Trompe-la-Mort connaissait seul l’intimité de cette jeune personne, alors modiste, avec son _fanandel_.

—Je suis le _dab_ de ton homme, avait dit alors le pensionnaire de madame Vauquer à la modiste, qu’il avait fait venir au Jardin des Plantes. Il a dû te parler de moi, ma petite. Quiconque me trahit meurt dans l’année! quiconque m’est fidèle n’a jamais rien à redouter de moi. Je suis _ami_ à mourir sans dire un mot qui compromette ceux à qui je veux du bien. Sois à moi comme une âme est au diable, et tu en profiteras. J’ai promis que tu serais heureuse à ton pauvre Auguste, qui voulait te mettre dans l’opulence; et il s’est fait _faucher_ à cause de toi. Ne pleure pas. Écoute-moi: personne au monde que moi ne sais que tu étais la maîtresse d’un forçat, d’un assassin qu’on a _terré_ samedi; jamais je n’en dirai rien. Tu as vingt-deux ans, tu es jolie, te voilà riche de vingt-six mille francs; oublie Auguste, marie-toi, deviens une honnête femme si tu peux. En retour de cette tranquillité, je te demande de me servir, moi et ceux que je t’adresserai, mais sans hésiter. Jamais je ne te demanderai rien de compromettant, ni pour toi, ni pour tes enfants, ni pour ton mari, si tu en as un, ni pour ta famille. Souvent, dans le métier que je fais, il me faut un lieu sûr pour causer, pour me cacher. J’ai besoin d’une femme discrète pour porter une lettre, se charger d’une commission. Tu seras une de mes boîtes à lettres, une de mes loges de portiers, un de mes émissaires, rien de plus, rien de moins. Tu es trop blonde, Auguste et moi nous te nommions _la Rousse_, tu garderas ce nom-là. Ma tante, la marchande au Temple, avec qui je te lierai, sera la seule personne au monde à qui tu devras obéir; dis-lui tout ce qui t’arrivera; elle te mariera, elle te sera très-utile.

Ce fut ainsi que se conclut un de ces pactes diaboliques dans le genre de celui qui, pendant si longtemps, lui avait lié Prudence Servien, et que cet homme ne manquait jamais à cimenter; car il avait, comme le démon, la passion du recrutement.

Jacqueline Collin avait marié la Rousse au premier commis d’un riche quincaillier en gros, vers 1821. Ce premier commis, ayant traité de la maison de commerce de son patron, se trouvait alors en voie de prospérité, père de deux enfants, et adjoint au maire de son quartier. Jamais la Rousse, devenue madame Prélard, n’avait eu le plus léger motif de plainte, ni contre Jacques Collin, ni contre sa tante; mais, à chaque service demandé, madame Prélard tremblait de tous ses membres. Aussi devint-elle pâle et blême en voyant entrer dans sa boutique ces deux terribles personnages.

—Nous avons à vous parler d’affaires, Madame, dit Jacques Collin.

—Mon mari est là, répondit-elle.

—Eh bien! nous n’avons pas trop besoin de vous pour le moment; je ne dérange jamais inutilement les gens.

—Envoyez chercher un fiacre, ma petite, dit Jacqueline Collin, et dites à ma filleule de descendre; j’espère la placer comme femme de chambre chez une grande dame, et l’intendant de la maison veut l’emmener.

Paccard, qui ressemblait à un gendarme mis en bourgeois, causait en ce moment avec monsieur Prélard d’une importante fourniture de fil de fer pour un pont.

Un commis alla chercher un fiacre, et quelques minutes après, Europe, ou pour lui faire quitter le nom sous lequel elle avait servi Esther, Prudence Servien, Paccard, Jacques Collin et sa tante étaient, à la grande joie de la Rousse, réunis dans un fiacre, à qui Trompe-la-Mort donna l’ordre d’aller à la barrière d’Ivry.

Prudence Servien et Paccard, tremblant devant le _dab_, ressemblaient à des âmes coupables en présence de Dieu.

—Où sont les sept cent _cinquante_ mille francs? leur demanda le _dab_, en plongeant sur eux un de ces regards fixes et clairs qui troublaient si bien le sang de ces âmes damnées, quand elles étaient en faute, qu’elles croyaient avoir autant d’épingles que de cheveux dans la tête.

—Les sept cent _trente_ mille francs, répondit Jacqueline Collin à son neveu, sont en sûreté, je les ai remis ce matin à la Romette, dans un paquet cacheté...

—Si vous ne les aviez pas remis à Jacqueline, dit Trompe-la-Mort, vous alliez droit-là... dit-il en montrant la place de Grève, devant laquelle le fiacre se trouvait.

Prudence Servien fit, à la mode de son pays, un signe de croix, comme si elle avait vu tomber le tonnerre.

—Je vous pardonne, reprit le _dab_, à condition que vous ne commettrez plus de fautes semblables, et que désormais vous serez pour moi ce que sont ces deux doigts de la main droite, dit-il en montrant l’index et le doigt du milieu, car le pouce, c’est cette bonne _largue_-là! Et il frappa sur l’épaule de sa tante. Écoutez-moi. Désormais, toi, Paccard, tu n’auras plus rien à craindre, et tu peux suivre ton nez dans Pantin à ton aise! Je te permets d’épouser Prudence.

Paccard prit la main de Jacques Collin et la baisa respectueusement.

—Qu’aurai-je à faire? demanda-t-il.

—Rien, et tu auras des rentes et des femmes, sans compter la tienne, car tu es très-Régence, mon vieux!... Voilà ce que c’est que d’être trop bel homme!

Paccard rougit de recevoir ce railleur éloge de son sultan.

—Toi, Prudence, reprit Jacques, il te faut une carrière, un état, un avenir, et rester à mon service. Écoute-moi bien. Il existe rue Sainte-Barbe une très-bonne maison appartenant à cette madame Saint-Estève, à qui ma tante emprunte quelquefois son nom... C’est une bonne maison, bien achalandée, qui rapporte quinze ou vingt mille francs par an. La Saint-Estève fait tenir cet établissement par...

—La Gonore, dit Jacqueline.

—La _largue_ à ce pauvre La Pouraille, dit Paccard. C’est là que j’ai filé avec Europe le jour de la mort de cette pauvre madame Van Bogseck, notre maîtresse...

—On jase donc quand je parle? dit Jacques Collin.

Le plus profond silence régna dans le fiacre, et Prudence ni Paccard n’osèrent plus se regarder.