La Comédie humaine - Volume 18
Part 11
—La maison est donc tenue par la Gonore, reprit Jacques Collin. Si tu y es allé te cacher avec Prudence, je vois, Paccard, que tu as assez d’esprit pour _esquinter la raille_ (enfoncer la police), mais que tu n’es pas assez fin pour faire voir des couleurs à la _darbonne_..., dit-il en caressant le menton de sa tante. Je devine maintenant comment elle a pu te trouver... Ça se rencontre bien. Vous allez y retourner, chez la Gonore... Je reprends: Jacqueline va négocier avec madame Nourrisson l’affaire de l’acquisition de son établissement de la rue Sainte-Barbe, et tu pourras y faire fortune avec de la conduite, ma petite! dit-il en regardant Prudence. Abbesse à ton âge! c’est le fait d’une fille de France, ajouta-t-il d’une voix mordante.
Prudence sauta au cou de Trompe-la-Mort et l’embrassa, mais par un coup sec qui dénotait sa force extraordinaire, le _dab_ la repoussa si vivement, que, sans Paccard, la fille allait se cogner la tête dans la vitre du fiacre et la casser.
—A bas les pattes! Je n’aime pas ces manières! dit sèchement le _dab_, c’est me manquer de respect.
—Il a raison, ma petite, dit Paccard. Vois-tu, c’est comme si le _dab_ te donnait cent mille francs. La boutique vaut cela. C’est sur le boulevard, en face du Gymnase. Il y a la sortie du spectacle...
—Je ferai mieux, j’achèterai aussi la maison, dit Trompe-la-Mort.
—Et nous voilà riches à millions en six ans! s’écria Paccard.
Fatigué d’être interrompu, Trompe-la-Mort envoya dans le tibia de Paccard un coup de pied à le lui casser; mais Paccard avait des nerfs en caoutchouc et des os en fer-blanc.
—Suffit, _Dab_! on se taira, répondit-il.
—Croyez-vous que je dis des sornettes? reprit Trompe-la-Mort qui s’aperçut alors que Paccard avait bu quelques petits verres de trop. Écoutez. Il y a dans la cave de la maison deux cent cinquante mille francs en or...
Le silence le plus profond régna de nouveau dans le fiacre.
»Cet or est dans un massif très-dur... Il s’agit d’extraire cette somme, et vous n’avez que trois nuits pour y arriver. Jacqueline vous aidera... Cent mille francs serviront à payer l’établissement, cinquante mille à l’achat de la maison, et vous laisserez le reste.»
—Où? dit Paccard.
—Dans la cave! répéta Prudence.
—Silence! dit Jacqueline.
—Oui, mais pour la transmission de cette charge, il faut l’agrément de la _raille_ (la police), dit Paccard.
—On l’aura, dit sèchement Trompe-la-Mort. De quoi te mêles-tu?...
Jacqueline regarda son neveu et fut frappée de l’altération de ce visage à travers le masque impassible sous lequel cet homme si fort cachait habituellement ses émotions.
—Ma fille, dit Jacques Collin à Prudence Servien, ma tante va te remettre les sept cent cinquante mille francs.
—Sept cent trente, dit Paccard.
—Hé bien, soit! sept cent trente, reprit Jacques Collin. Cette nuit, il faut que tu reviennes sous un prétexte quelconque à la maison de madame Lucien. Tu monteras par la lucarne, sur le toit; tu descendras par la cheminée dans la chambre à coucher de ta feue maîtresse, et tu placeras dans le matelas de son lit le paquet qu’elle avait fait...
—Et pourquoi pas par la porte? dit Prudence Servien.
—Imbécile, les scellés y sont! répliqua Jacques Collin. L’inventaire se fera dans quelques jours, et vous serez innocents du vol...
—Vive le _dab_! s’écria Paccard. Ah! quelle bonté!
—Cocher, arrêtez!... cria de sa voix puissante Jacques Collin.
Le fiacre se trouvait devant la place des fiacres du Jardin des Plantes.
—Détalez, mes enfants, dit Jacques Collin, et ne faites pas de sottises! Trouvez-vous ce soir sur le pont des Arts, à cinq heures, et là, ma tante vous dira s’il n’y a pas contre-ordre. Il faut tout prévoir, ajouta-t-il à voix basse à sa tante. Jacqueline vous expliquera demain, reprit-il, comment s’y prendre pour extraire sans danger l’or de la _profonde_. C’est une opération très-délicate...
Prudence et Paccard sautèrent sur le pavé du roi, heureux comme des voleurs graciés.
—Ah! quel brave homme que le _dab_! dit Paccard.
—Ce serait le roi des hommes, s’il n’était pas si méprisant pour les femmes!
—Ah! il est bien aimable! s’écria Paccard. As-tu vu quels coups de pieds il m’a donnés! Nous méritions d’être envoyés _ad patres_; car enfin c’est nous qui l’avons mis dans l’embarras...
—Pourvu, dit la spirituelle et fine Prudence, qu’il ne nous fourre pas dans quelque crime pour nous envoyer au _pré_...
—Lui! s’il en avait la fantaisie, il nous le dirait, tu ne le connais pas! Quel joli sort il te fait! Nous voilà bourgeois. Quelle chance! Oh! quand il vous aime, cet homme-là, il n’a pas son pareil pour la bonté!...
—Ma minette! dit Jacques Collin à sa tante, charge-toi de la Gonore, il faut l’endormir; elle sera, dans cinq jours d’ici, arrêtée, et on trouvera dans sa chambre cent cinquante mille francs d’or qui resteront d’une autre part dans l’assassinat des vieux Crottat, père et mère du notaire.
—Elle en aura pour cinq ans de Madelonnettes, dit Jacqueline.
—A peu près, répondit Jacques Collin. Donc, c’est une raison pour la Nourrisson de se défaire de sa maison; elle ne peut pas la gérer elle-même, et on ne trouve pas de gérantes comme on veut. Donc tu pourras très-bien arranger cette affaire. Nous aurons là un _œil_... Mais ces opérations sont toutes les trois subordonnées à la négociation que je viens d’entamer relativement à nos lettres. Ainsi découds ta robe et donne-moi les échantillons des marchandises. Où se trouvent les trois paquets?
—Parbleu! chez la Rousse.
—Cocher! cria Jacques Collin, retournez au Palais de Justice, et du train!... J’ai promis de la célérité, voici une demi-heure d’absence, et c’est trop! Reste chez la Rousse, et donne les paquets cachetés au garçon de bureau que tu verras venir demander madame _de_ Saint-Estève. C’est le _de_ qui sera le mot d’avis, et il devra te dire: _Madame, je viens de la part de monsieur le procureur général pour ce que vous savez._ Stationne devant la porte de la Rousse en regardant ce qui se passe sur le marché aux Fleurs, afin de ne pas exciter l’attention de Prélard. Dès que tu auras lâché les lettres, tu peux faire agir Paccard et Prudence.
—Je te devine, dit Jacqueline, tu veux remplacer Bibi-Lupin. La mort de ce garçon t’a tourné la cervelle!
—Et Théodore, à qui l’on allait couper les cheveux pour le _faucher_ à quatre heures ce soir, s’écria Jacques Collin?
—Enfin, c’est une idée! nous finirons honnêtes gens et bourgeois, dans une belle propriété, sous un beau climat en Touraine.
—Que pouvais-je devenir? Lucien a emporté mon âme, toute ma vie heureuse; je me vois encore trente ans à m’ennuyer, et je n’ai plus de cœur. Au lieu d’être le _dab_ du bagne, je serai le Figaro de la justice, et je vengerai Lucien. Ce n’est que dans la peau de la _raille_ (police) que je puis en sûreté démolir Corentin. Ce sera vivre encore que d’avoir à manger un homme. Les états qu’on fait dans le monde ne sont que des apparences; la réalité, c’est l’idée! ajouta-t-il en se frappant le front. Qu’as-tu maintenant dans notre trésor?
—Rien, dit la tante épouvantée de l’accent et des manières de son neveu. Je t’ai tout donné pour ton petit. La Romette n’a pas plus de vingt mille francs pour son commerce. J’ai tout pris à madame Nourrisson, elle avait environ soixante mille francs à elle... Ah! nous sommes dans des draps qui ne sont pas blanchis depuis un an. Le petit a dévoré _les fades_ des _Fanandels_, notre trésor et tout ce que possédait la Nourrisson.
—Ça faisait?
—Cinq cent soixante mille...
—Nous en avons cent cinquante en or, que Paccard et Prudence nous devront. Je vais te dire où en prendre deux cents autres... Le reste viendra de la succession d’Esther. Il faut récompenser la Nourrisson. Avec Théodore, Paccard, Prudence, la Nourrisson et toi, j’aurai bientôt formé le bataillon sacré qu’il me faut... Écoute, nous approchons...
—Voici les trois lettres, dit Jacqueline qui venait de donner le dernier coup de ciseaux à la doublure de sa robe.
—Bien, répondit Jacques Collin, en recevant les trois précieux autographes, trois papiers vélins encore parfumés. Théodore a fait le coup de Nanterre.
—Ah! c’est lui!...
—Tais-toi, le temps est précieux, il a voulu donner la becquée à un petit oiseau de Corse nommé Ginetta... Tu vas employer la Nourrisson à la trouver, je te ferai passer les renseignements nécessaires par une lettre que Gault te remettra. Tu viendras au guichet de la Conciergerie dans deux heures d’ici. Il s’agit de lâcher cette petite fille chez une blanchisseuse, la sœur à Godet, et qu’elle s’y impatronise... Godet et Ruffard sont des complices à La Pourraille dans le vol et l’assassinat commis chez les Crottat. Les quatre cent cinquante mille francs sont intacts, un tiers dans la cave de la Gonore, c’est la part de La Pourraille; le second tiers dans la chambre à la Gonore, c’est celle de Ruffard; le troisième est caché chez la sœur à Godet.
»Nous commencerons par prendre cent cinquante mille francs sur _le fade_ de La Pourraille, puis cent sur celui de Godet, et cent sur celui de Ruffard. Une fois Ruffard et Godet _serrés_, c’est eux qui auront mis à part ce qui manquera de leur _fade_. Je leur ferai accroire, à Godet, que nous avons mis cent mille francs de côté pour lui, et à Ruffard et à La Pourraille, que la Gonore leur a sauvé cela!... Prudence et Paccard vont travailler chez la Gonore. Toi et Ginetta, qui me paraît être une fine mouche, vous manœuvrerez chez la sœur à Godet. Pour mon début dans le comique, je fais retrouver à la _Cigogne_ quatre cent mille francs du vol Crottat, et les coupables. J’ai l’air d’éclaircir l’assassinat de Nanterre. Nous retrouvons notre _aubert_ et nous sommes au cœur de la _raille_! Nous étions le gibier, et nous devenons les chasseurs, voilà tout. Donne trois francs au cocher.»
Le fiacre était au Palais. Jacqueline stupéfaite paya. Trompe-la-Mort monta l’escalier pour aller chez le procureur général.
Un changement total de vie est une crise si violente que, malgré sa décision, Jacques Collin gravissait lentement les marches de l’escalier qui, de la rue de la Barillerie, mène à la galerie Marchande où se trouve, sous le péristyle de la cour d’assises, la sombre entrée du parquet. Une affaire politique occasionnait une sorte d’attroupement au pied du double escalier qui mène à la cour d’assises, en sorte que le forçat, absorbé dans ses réflexions, resta pendant quelque temps arrêté par la foule. A gauche de ce double escalier, il se trouve, comme un énorme pilier, un des contreforts du Palais, et dans cette masse on aperçoit une petite porte. Cette petite porte donne sur un escalier en colimaçon qui sert de communication à la Conciergerie. C’est par là que le procureur général, le directeur de la Conciergerie, les présidents de cour d’assises, les avocats généraux et le chef de la police de sûreté peuvent aller et venir. C’est par un embranchement de cet escalier, aujourd’hui condamné, que Marie-Antoinette, la reine de France, était amenée devant le tribunal révolutionnaire, qui siégeait, comme on le sait, dans la grande salle des audiences solennelles de la cour de cassation.
A l’aspect de cet épouvantable escalier le cœur se serre quand on pense que la fille de Marie-Thérèse, dont la suite, la coiffure et les paniers remplissaient le grand escalier de Versailles, passait par là!... Peut-être expiait-elle le crime de sa mère, la Pologne hideusement partagée. Les souverains qui commettent de pareils crimes ne songent pas évidemment à la rançon qu’en demande la Providence.
Au moment où Jacques Collin entrait sous la voûte de l’escalier, pour se rendre chez le procureur général, Bibi-Lupin sortit par cette porte cachée dans le mur.
Le chef de la police de sûreté venait de la Conciergerie et se rendait aussi chez monsieur de Grandville. On peut comprendre quel fut l’étonnement de Bibi-Lupin en reconnaissant devant lui la redingote de Carlos Herrera, qu’il avait tant étudié le matin; il courut pour le dépasser. Jacques Collin se retourna. Les deux ennemis se trouvèrent en présence. De part et d’autre, chacun resta sur ses pieds, et le même regard partit de ces deux yeux, si différents, comme deux pistolets qui, dans un duel, partent en même temps.
—Cette fois, je te tiens, brigand! dit le chef de la police de sûreté.
—Ah! ah!... répondit Jacques Collin, d’un air ironique. Il pensa rapidement que monsieur de Grandville l’avait fait suivre; et, chose étrange! il fut peiné de savoir cet homme moins grand qu’il l’imaginait.
Bibi-Lupin sauta courageusement à la gorge de Jacques Collin, qui, l’œil à son adversaire, lui donna un coup sec et l’envoya les quatre fers en l’air à trois pas de là; puis Trompe-la-Mort alla posément à Bibi-Lupin, et lui tendit la main pour l’aider à se relever, absolument comme un boxeur anglais qui, sûr de sa force, ne demande pas mieux que de recommencer. Bibi-Lupin était beaucoup trop fort pour se mettre à crier; mais il se redressa, courut à l’entrée du couloir, et fit signe à un gendarme de s’y placer. Puis, avec la rapidité de l’éclair, il revint à son ennemi, qui le regardait faire tranquillement. Jacques Collin avait pris son parti: Ou le procureur général m’a manqué de parole, ou il n’a pas mis Bibi-Lupin dans sa confidence, et alors il faut éclaircir ma situation.
—Veux-tu m’arrêter? demanda Jacques Collin à son ennemi. Dis-le sans y mettre d’accompagnement. Ne sais-je pas qu’au cœur de la _Cigogne_ tu es plus fort que moi? Je te tuerais à la savate, mais je ne mangerais pas les gendarmes et la ligne. Ne faisons pas de bruit; où veux-tu me mener?
—Chez monsieur Camusot.
—Allons chez monsieur Camusot, répondit Jacques Collin. Pourquoi n’irions-nous pas au parquet du procureur général?... c’est plus près, ajouta-t-il.
Bibi-Lupin, qui se savait en défaveur dans les hautes régions du pouvoir judiciaire et soupçonné d’avoir fait fortune aux dépens des criminels et de leurs victimes, ne fut pas fâché de se présenter au parquet avec une pareille capture.
—Allons-y, dit-il, ça me va! Mais, puisque tu te rends, laisse-moi t’accommoder, je crains tes giffles! Et il tira des poucettes de sa poche.
Jacques Collin tendit ses mains, et Bibi-Lupin lui serra les pouces.
—Ah! ça, puisque tu es si bon enfant, reprit-il, dis-moi comment tu es sorti de la Conciergerie?
—Mais par où tu es sorti, par le petit escalier.
—Tu as donc fait voir un nouveau tour aux gendarmes?
—Non. Monsieur Grandville m’a laissé libre sur parole.
—_Planches-tu?_ (Plaisantes-tu.)
—Tu vas voir!... C’est toi peut-être à qui l’on va mettre les poucettes.
En ce moment, Corentin disait au procureur général:
—Eh bien! Monsieur, voilà juste une heure que notre homme est sorti, ne craignez-vous pas qu’il ne se soit moqué de vous?... Il est peut-être sur la route d’Espagne, où nous ne le trouverons plus, car l’Espagne est un pays tout de fantaisie.
—Ou je ne me connais pas en hommes, ou il reviendra; tous ses intérêts l’y obligent; il a plus à recevoir de moi qu’il ne me donne...
En ce moment Bibi-Lupin se montra.
—Monsieur le comte, dit-il, j’ai une bonne nouvelle à vous donner: Jacques Collin, qui s’était sauvé, est repris.
—Voilà, s’écria Jacques Collin, comment vous avez tenu votre parole! Demandez à votre agent à double face où il m’a trouvé?
—Où? dit le procureur général.
—A deux pas du parquet, sous la voûte, répondit Bibi-Lupin.
—Débarrassez cet homme de vos ficelles, dit sévèrement monsieur de Grandville à Bibi-Lupin. Sachez que, jusqu’à ce qu’on vous ordonne de l’arrêter de nouveau, vous devez laisser cet homme libre... Et sortez!... Vous êtes habitué à marcher et agir comme si vous étiez à vous seul la justice et la police.
Et le procureur général tourna le dos au chef de la police de sûreté, qui devint blême, surtout en recevant un regard de Jacques Collin, où il devina sa chute.
—Je ne suis pas sorti de mon cabinet, je vous attendais, et vous ne doutez pas que j’aie tenu ma parole comme vous teniez la vôtre, dit monsieur de Grandville à Jacques Collin.
—Dans le premier moment, j’ai douté de vous, monsieur, et peut-être à ma place eussiez-vous pensé comme moi; mais la réflexion m’a montré que j’étais injuste. Je vous apporte plus que vous ne me donnez; vous n’aviez pas intérêt à me tromper...
Le magistrat échangea soudain un regard avec Corentin. Ce regard, qui ne put échapper à Trompe-la-Mort, dont l’attention était portée sur monsieur de Grandville, lui fit apercevoir le petit vieux étrange, assis sur un fauteuil, dans un coin. Sur-le-champ, averti par cet instinct si vif et si rapide qui dénonce la présence d’un ennemi, Jacques Collin examina ce personnage; il vit du premier coup d’œil que les yeux n’avaient pas l’âge accusé par le costume, et il reconnut un déguisement. Ce fut en une seconde la revanche prise par Jacques Collin sur Corentin, de la rapidité d’observation avec laquelle Corentin l’avait démasqué chez Peyrade. (Voir SPLENDEURS ET MISÈRES, IIe PARTIE.)
—Nous ne sommes pas seuls!... dit Jacques Collin à monsieur de Grandville.
—Non, répliqua sèchement le procureur général.
—Et monsieur, reprit le forçat, est une de mes meilleures connaissances... je crois?...
Il fit un pas et reconnut Corentin, l’auteur réel, avoué de la chute de Lucien. Jacques Collin, dont le visage était d’un rouge de brique, devint, pour un rapide et imperceptible instant, pâle et presque blanc; tout son sang se porta au cœur, tant fut ardente et frénétique son envie de sauter sur cette bête dangereuse et de l’écraser; mais il refoula ce désir brutal et le comprima par la force qui le rendait si terrible. Il prit un air aimable, un ton de politesse obséquieuse, dont il avait l’habitude depuis qu’il jouait le rôle d’un ecclésiastique de l’ordre supérieur, et il salua le petit vieillard.
—Monsieur Corentin, dit-il, est-ce au hasard que je dois le plaisir de vous rencontrer, ou serais-je assez heureux pour être l’objet de votre visite au parquet?
L’étonnement du procureur général fut au comble, et il ne put s’empêcher d’examiner ces deux hommes en présence. Les mouvements de Jacques Collin et l’accent qu’il mit à ces paroles dénotaient une crise, et il fut curieux d’en pénétrer les causes. A cette subite et miraculeuse reconnaissance de sa personne, Corentin se dressa comme un serpent sur la queue duquel on a marché.
—Oui, c’est moi, mon cher abbé Carlos Herrera.
—Venez-vous, lui dit Trompe-la-Mort, vous interposer entre monsieur le procureur général et moi?... Aurais-je le bonheur d’être le sujet d’une de ces négociations dans lesquelles brillent vos talents? Tenez, monsieur, dit le forçat en se retournant vers le procureur général, pour ne pas vous faire perdre des moments aussi précieux que les vôtres, lisez, voici l’échantillon de mes marchandises... Et il tendit à monsieur de Grandville les trois lettres, qu’il tira de la poche de côté de sa redingote. «Pendant que vous en prendrez connaissance, je causerai, si vous le permettez, avec monsieur.»
—C’est beaucoup d’honneur pour moi, répondit Corentin, qui ne put s’empêcher de frissonner.
—Vous avez obtenu, monsieur, un succès complet dans notre affaire, dit Jacques Collin. J’ai été battu..., ajouta-t-il légèrement et à la manière d’un joueur qui a perdu son argent; mais vous avez laissé quelques hommes sur le carreau... C’est une victoire coûteuse...
—Oui, répondit Corentin, en acceptant la plaisanterie; si vous avez perdu votre reine, moi j’ai perdu mes deux tours...
—Oh! Contenson n’est qu’un pion, répliqua railleusement Jacques Collin. Ça se remplace. Vous êtes, permettez-moi de vous donner cet éloge en face, vous êtes, _ma parole d’honneur_, un homme prodigieux.
—Non, non, je m’incline devant votre supériorité, répliqua Corentin, qui eut l’air d’un plaisant de profession, disant: «Tu veux _blaguer_, _blaguons_!» Comment, moi, je dispose de tout, et vous, vous êtes pour ainsi dire tout seul...
—Oh! oh! fit Jacques Collin.
—Et vous avez failli l’emporter, dit Corentin en remarquant l’exclamation. Vous êtes l’homme le plus extraordinaire que j’aie rencontré dans ma vie, et j’en ai vu beaucoup d’extraordinaires, car les gens avec qui je me bats sont tous remarquables par leur audace, par leurs conceptions hardies. J’ai, par malheur, été très-intime avec feu monseigneur le duc d’Otrante; j’ai travaillé pour Louis XVIII, quand il régnait, et quand il était exilé, pour l’Empereur, et pour le directoire... Vous avez la trempe de Louvel, le plus bel instrument politique que j’aie vu; mais vous avez la souplesse du prince des diplomates. Et quels auxiliaires!... Je donnerais bien des têtes à couper pour avoir à mon service la cuisinière de cette pauvre petite Esther... Où trouvez-vous des créatures belles comme la fille qui a doublé cette juive pendant quelque temps pour monsieur de Nucingen?... Je ne sais où les prendre quand j’en ai besoin...
—Monsieur, monsieur, dit Jacques Collin, vous m’accablez... De votre part, ces éloges feraient perdre la tête...
—Ils sont mérités! Comment, vous avez trompé Peyrade, il vous a pris pour un officier de paix, lui!... Tenez, si vous n’aviez pas eu ce petit imbécile à défendre, vous nous auriez rossés...
—Ah! monsieur, vous oubliez Contenson déguisé en mulâtre... et Peyrade en Anglais. Les acteurs ont les ressources du théâtre; mais être ainsi parfait au grand jour, à tout heure, il n’y a que vous et les vôtres...
—Eh bien! voyons, dit Corentin, nous sommes persuadés, l’un et l’autre, de notre valeur, de nos mérites. Nous voilà, tous deux là, bien seuls; moi je suis sans mon vieil ami, vous sans votre jeune protégé. Je suis le plus fort pour le moment, pourquoi ne ferions-nous pas comme dans _l’Auberge des Adrets_? Je vous tends la main, en vous disant: _Embrassons-nous et que cela finisse._ Je vous offre, en présence de monsieur le procureur général, des lettres de grâce pleine et entière, et vous serez un des miens, le premier, après moi, peut-être mon successeur.
—Ainsi, c’est une position que vous m’offrez?... dit Jacques Collin. Une jolie position! Je passe de la brune à la blonde...
—Vous serez dans une sphère où vos talents seront bien appréciés, bien récompensés, et vous agirez à votre aise. La police politique et gouvernementale a ses périls. J’ai déjà, tel que vous me voyez, été deux fois emprisonné... je ne m’en porte pas plus mal. Mais, on voyage! on est tout ce qu’on veut être... On est le machiniste des drames politiques, on est traité poliment par les grands seigneurs... Voyez, mon cher Jacques Collin, cela vous va-t-il?...
—Avez-vous des ordres à cet égard? lui dit le forçat.
—J’ai plein pouvoir... répliqua Corentin, tout heureux de cette inspiration.
—Vous badinez, vous êtes un homme très-fort, vous pouvez bien admettre qu’on se puisse défier de vous... Vous avez vendu plus d’un homme en le liant dans un sac et l’y faisant entrer de lui-même... Je connais vos belles batailles, l’affaire Montauran, l’affaire Simeuse... Ah! c’est les batailles de Marengo de l’espionnage.
—Eh bien! dit Corentin, vous avez de l’estime pour monsieur le procureur général?
—Oui, dit Jacques Collin en s’inclinant avec respect; je suis en admiration devant son beau caractère, sa fermeté, sa noblesse, et je donnerais ma vie pour qu’il fût heureux. Aussi, commencerai-je par faire cesser l’état dangereux dans lequel est madame de Sérizy.
Le procureur général laissa échapper un mouvement de bonheur.
—Eh bien! demandez-lui, reprit Corentin, si je n’ai pas plein pouvoir pour vous arracher à l’état honteux dans lequel vous êtes, et vous attacher à ma personne.
—C’est vrai, dit monsieur de Grandville en observant le forçat.
—Bien vrai! j’aurais l’absolution de mon passé et la promesse de vous succéder en vous donnant des preuves de mon savoir-faire?
—Entre deux hommes comme nous, il ne peut y avoir aucun malentendu, reprit Corentin avec une grandeur d’âme à laquelle tout le monde eût été pris.
—Et le prix de cette transaction est sans doute la remise des trois correspondances?... dit Jacques Collin.