La Comédie humaine - Volume 18

Part 12

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—Je ne croyais pas avoir besoin de vous le dire...

—Mon cher monsieur Corentin, dit Trompe-la-Mort avec une ironie digne de celle qui fit le triomphe de Talma dans le rôle de Nicomède, je vous remercie, je vous ai l’obligation de savoir tout ce que je vaux et quelle est l’importance qu’on attache à me priver de ces armes... Je ne l’oublierai jamais... Je serai toujours et en tout temps à votre service, et au lieu de dire, comme Robert Macaire: Embrassons-nous!... moi, je vous embrasse.

Il saisit avec tant de rapidité Corentin par le milieu du corps, que celui-ci ne put se défendre de cette embrassade; il le serra comme une poupée sur son cœur, le baisa sur les deux joues, l’enleva comme une plume, ouvrit la porte du cabinet, et le posa dehors, tout meurtri de cette rude étreinte.

»Adieu, mon cher, lui dit-il à voix basse et à l’oreille. Nous sommes séparés l’un de l’autre par trois longueurs de cadavres; nous avons mesuré nos épées, elles sont de la même trempe, de la même dimension... Ayons du respect l’un pour l’autre; mais je veux être votre égal, non votre subordonné... Armé comme vous le seriez, vous me paraissez un trop dangereux général pour votre lieutenant. Nous mettrons un fossé entre nous. Malheur à vous si vous venez sur mon terrain!... Vous vous appelez l’État, de même que les laquais s’appellent du même nom que leurs maîtres; moi, je veux me nommer la Justice; nous nous verrons souvent; continuons à nous traiter avec d’autant plus de dignité, de convenance, que nous serons toujours... d’atroces canailles, lui dit-il à l’oreille. Je vous ai donné l’exemple en vous embrassant...

Corentin resta sot pour la première fois de sa vie, et il se laissa secouer la main par son terrible adversaire...

—S’il en est ainsi, dit-il, je crois que nous avons intérêt l’un et l’autre à rester _amis_...

—Nous en serons plus forts chacun de notre côté, mais aussi plus dangereux, ajouta Jacques Collin à voix basse. Aussi me permettrez-vous de vous demander demain des arrhes sur notre marché...

—Eh bien! dit Corentin avec bonhomie, vous m’ôtez votre affaire pour la donner au procureur général; vous serez la cause de son avancement; mais je ne puis m’empêcher de vous le dire, vous prenez un bon parti... Bibi-Lupin est trop connu, il a fait son temps; si vous le remplacez, vous vivrez dans la seule condition qui vous convienne; je suis charmé de vous y voir... parole d’honneur...

—Au revoir, à bientôt, dit Jacques Collin.

En se retournant, Trompe-la-Mort trouva le procureur général assis à son secrétaire, la tête dans les mains.

—Comment, vous pourriez empêcher la comtesse de Sérizy de devenir folle?... demanda monsieur de Grandville.

—En cinq minutes, répliqua Jacques Collin.

—Et vous pouvez me remettre toutes les lettres de ces dames?

—Avez-vous lu les trois?...

—Oui, dit vivement le procureur général; j’en suis honteux pour celles qui les ont écrites...

—Eh bien! nous sommes seuls: défendez votre porte, et traitons, dit Jacques Collin.

—Permettez... la justice doit avant tout faire son métier, et monsieur Camusot a l’ordre d’arrêter votre tante...

—Il ne la trouvera jamais, dit Jacques Collin.

—On va faire une perquisition au Temple, chez une demoiselle Paccard qui tient son établissement...

—On n’y verra que des haillons, des costumes, des diamants, des uniformes. Néanmoins, il faut mettre un terme au zèle de monsieur Camusot.

Monsieur de Grandville sonna un garçon de bureau, et lui dit d’aller dire à monsieur Camusot de venir lui parler.

—Voyons, dit-il à Jacques Collin, finissons! Il me tarde de connaître votre recette pour guérir la comtesse...

—Monsieur le procureur général, dit Jacques Collin en devenant grave, j’ai été, comme vous le savez, condamné à cinq ans de travaux forcés pour crime de faux. J’aime ma liberté!... Cet amour, comme tous les amours, est allé directement contre son but; car, en voulant trop s’adorer, les amants se brouillent. En m’évadant, en étant repris tour à tour, j’ai fait sept ans de bagne. Vous n’avez donc à me gracier que pour les aggravations de peine que j’ai empoignées au _pré_... (pardon!) au bagne. En réalité, j’ai subi ma peine, et jusqu’à ce qu’on me trouve une mauvaise affaire, ce dont je défie la justice et même Corentin, je devrais être rétabli dans mes droits de citoyen français. Exclu de Paris, et soumis à la surveillance de la police, est-ce une vie? où puis-je aller? que puis-je faire? Vous connaissez mes capacités... Vous avez vu Corentin, ce magasin de ruses et de trahisons, blême de peur devant moi, rendant justice à mes talents... Cet homme m’a tout ravi! car c’est lui, lui seul qui, par je ne sais quels moyens et dans quel intérêt, a renversé l’édifice de la fortune de Lucien... Corentin et Camusot ont tout fait...

—Ne récriminez pas, dit monsieur de Grandville, et allez au fait.

—Eh bien! le fait, le voici. Cette nuit, en tenant dans ma main la main glacée de ce jeune mort, je me suis promis à moi-même de renoncer à la lutte insensée que je soutiens depuis vingt ans contre la société tout entière. Vous ne me croyez pas susceptible de faire des capucinades, après ce que je vous ai dit de mes opinions religieuses... Eh bien! j’ai vu, depuis vingt ans, le monde par son envers, dans ses caves, et j’ai reconnu qu’il y a dans la marche des choses une force que vous nommez la _Providence_, que j’appelais le _hasard_, que mes compagnons appellent la _chance_. Toute mauvaise action est rattrapée par une vengeance quelconque, avec quelque rapidité qu’elle s’y dérobe. Dans ce métier de lutteur, quand on a beau jeu, quinte et quatorze en main avec la primauté, la bougie tombe, les cartes brûlent, ou le joueur est frappé d’apoplexie!... C’est l’histoire de Lucien. Ce garçon, cet ange, n’a pas commis l’ombre d’un crime; il s’est laissé faire, il a laissé faire! Il allait épouser mademoiselle de Grandlieu, être nommé marquis, il avait une fortune; eh bien! une fille s’empoisonne, elle cache le produit d’une inscription de rentes, et l’édifice si péniblement élevé de cette belle fortune s’écroule en un instant. Et qui nous adresse le premier coup d’épée? un homme couvert d’infamies secrètes, un monstre qui a commis dans le monde des intérêts, de tels crimes (voir la _Maison Nucingen_), que chaque écu de sa fortune est trempé des larmes d’une famille, par un Nucingen qui a été Jacques Collin légalement et dans le monde des écus. Enfin vous connaissez tout aussi bien que moi les liquidations, les tours pendables de cet homme. Mes fers estampilleront toujours toutes mes actions, même les plus vertueuses. Être un volant entre deux raquettes, dont l’une s’appelle le bagne, et l’autre la police, c’est une vie où le triomphe est un labeur sans fin, où la tranquillité me semble impossible. Jacques Collin est en ce moment enterré, monsieur de Grandville, avec Lucien, sur qui l’on jette actuellement de l’eau bénite et qui part pour le Père-Lachaise. Mais il me faut une place où aller, non pas y vivre, mais y mourir... Dans l’état actuel des choses, vous n’avez pas voulu, vous, la justice, vous occuper de l’état civil et social du forçat libéré. Quand la loi est satisfaite, la société ne l’est pas, elle conserve ses défiances, et elle fait tout pour se les justifier à elle-même; elle rend le forçat libéré un être impossible; elle doit lui rendre tous ses droits, mais elle lui interdit de vivre dans une certaine zone. La société dit à ce misérable: Paris, le seul endroit où tu peux te cacher, et sa banlieue sur telle étendue, tu ne l’habiteras pas!... Puis elle soumet le forçat libéré à la surveillance de la police. Et vous croyez qu’il est possible dans ces conditions de vivre? Pour vivre, il faut travailler, car on ne sort pas avec des rentes du bagne. Vous vous arrangez pour que le forçat soit clairement désigné, reconnu, parqué, puis vous croyez que les citoyens auront confiance en lui, quand la société, la justice, le monde qui l’entoure n’en ont aucune. Vous le condamnez à la faim ou au crime. Il ne trouve pas d’ouvrage, il est poussé fatalement à recommencer son ancien métier qui l’envoie à l’échafaud. Ainsi, tout en voulant renoncer à une lutte avec la loi, je n’ai point trouvé de place au soleil pour moi. Une seule me convient, c’est de me faire le serviteur de cette puissance qui pèse sur nous, et quand cette pensée m’est venue, la force dont je vous parlais s’est manifestée clairement autour de moi.

»Trois grandes familles sont à ma disposition. Ne croyez pas que je veuille les faire _chanter_... Le _chantage_ est un des plus lâches assassinats. C’est à mes yeux un crime d’une plus profonde scélératesse que le meurtre. L’assassin a besoin d’un atroce courage. Je signe mes opinions; car les lettres qui font ma sécurité, qui me permettent de vous parler ainsi, qui me mettent de plain-pied en ce moment avec vous, moi le crime et vous la justice, ces lettres sont à votre disposition...

»Votre garçon de bureau peut les aller chercher de votre part, elles lui seront remises... je n’en demande pas de rançon, je ne les vends pas! Hélas! monsieur le procureur général, en les mettant de côté, je ne pensais pas à moi, je songeais au péril où pourrait se trouver un jour Lucien! Si vous n’obtempérez pas à ma demande, j’ai plus de courage, j’ai plus de dégoût de la vie qu’il n’en faut pour me brûler la cervelle moi-même et vous débarasser de moi... Je puis, avec un passe-port, aller en Amérique et vivre dans la solitude; j’ai toutes les conditions qui font le sauvage... Telles sont les pensées dans lesquelles j’étais cette nuit. Votre secrétaire a dû vous répéter un mot que je l’ai chargé de vous dire... En voyant quelles précautions vous prenez pour sauver la mémoire de Lucien de toute infamie, je vous ai donné ma vie, pauvre présent! Je n’y tenais plus, je la voyais impossible sans la lumière qui l’éclairait, sans le bonheur qui l’animait, sans cette pensée qui en était le sens, sans la prospérité de ce jeune poëte qui en était le soleil, et je voulais vous faire donner ces trois paquets de lettres...»

Monsieur de Grandville inclina la tête.

—En descendant au préau, j’ai trouvé les auteurs du crime commis à Nanterre et mon petit compagnon de chaîne sous le couperet pour une participation involontaire à ce crime, reprit Jacques Collin. J’ai appris que Bibi-Lupin trompe la justice, que l’un de ses agents est l’assassin des Crottat; n’était-ce pas, comme vous le dites, providentiel?... J’ai donc entrevu la possibilité de faire le bien, d’employer les qualités dont je suis doué, les tristes connaissances que j’ai acquises, au service de la société; d’être utile au lieu d’être nuisible, et j’ai osé compter sur votre intelligence, sur votre bonté.

L’air de bonté, de naïveté, la simplesse de cet homme, se confessant en termes sans âcreté, sans cette philosophie du vice qui jusqu’alors le rendait terrible à entendre, eussent fait croire à une transformation. Ce n’était plus lui.

—Je crois tellement en vous que je veux être entièrement à votre disposition, reprit-il avec l’humilité d’un pénitent. Vous me voyez entre trois chemins: le suicide, l’Amérique et la rue de Jérusalem. Bibi-Lupin est riche, il a fait son temps; c’est un factionnaire à double face, et si vous vouliez me laisser agir contre lui, _je le paumerais marron_ (je le prendrais en flagrant délit) en huit jours. Si vous me donnez la place de ce gredin, vous aurez rendu le plus grand service à la société. _Je n’ai plus besoin de rien._ (Je serai probe.) J’ai toutes les qualités voulues pour l’emploi. J’ai plus que Bibi-Lupin de l’instruction; on m’a fait suivre mes classes jusqu’en rhétorique; je ne serai pas si bête que lui, j’ai des manières quand j’en veux avoir. Je n’ai pas d’autre ambition que d’être un élément d’ordre et de répression, au lieu d’être la corruption même. Je n’embaucherai plus personne dans la grande armée du vice. Quand on prend à la guerre un général ennemi, voyons, monsieur, on ne le fusille pas, on lui rend son épée, et on lui donne une ville pour prison; eh bien! je suis le général du bagne, et je me rends... Ce n’est pas la justice, c’est la mort qui m’a abattu... La sphère où je veux agir et vivre est la seule qui me convienne, et j’y développerai la puissance que je me sens... Décidez...

Et Jacques Collin se tint dans une attitude soumise et modeste.

—Vous avez mis ces lettres à ma disposition?... dit le procureur général.

—Vous pouvez les envoyer prendre, elles seront remises à la personne que vous enverrez...

—Et comment?

Jacques Collin lut dans le cœur du procureur général et continua le même jeu.

—Vous m’avez promis la commutation de la peine de mort de Calvi en celle de vingt ans de travaux forcés. Oh! je ne vous rappelle pas ceci pour faire un traité, dit-il vivement, en voyant faire un geste au procureur général; mais cette vie doit être sauvée par d’autres motifs: ce garçon est innocent...

—Comment puis-je avoir les lettres? demanda le procureur général. J’ai le droit et l’obligation de savoir si vous êtes l’homme que vous dites être. Je vous veux sans condition...

—Envoyez un homme de confiance sur le quai aux Fleurs; il verra sur les marches de la boutique d’un quincaillier, à l’enseigne du _Bouclier d’Achille_.

—La maison du _Bouclier_?...

—C’est là, dit Jacques Collin avec un sourire amer, qu’est mon bouclier. Votre homme trouvera là une vieille femme mise, comme je vous le disais, en marchande de marée qui a des rentes, avec des pendeloques aux oreilles, et sous le costume d’une riche dame de la halle; il demandera madame _de_ Sainte-Estève. N’oubliez pas le _de_... Et il dira: Je viens de la _part du procureur général chercher ce que vous savez_... A l’instant vous aurez trois paquets cachetés...

—Les lettres y sont toutes? dit monsieur de Grandville.

—Allons, vous êtes fort! Vous n’avez pas volé votre place, dit Jacques Collin en souriant. Je vois que vous me croyez capable de vous tâter et de vous livrer du papier blanc... Vous ne me connaissez pas! ajouta-t-il. Je me fie à vous comme un fils à son père...

—Vous allez être reconduit à la Conciergerie, dit le procureur général, et vous y attendrez la décision qu’on prendra sur votre sort. Le procureur général sonna, son garçon de bureau vint, et il lui dit: Priez monsieur Garnery de venir, s’il est chez lui.

Outre les quarante-huit commissaires de police qui veillent sur Paris comme quarante-huit providences au petit pied, sans compter la police de sûreté, et de là vient le nom de _quart-d’œil_ que les voleurs leur ont donné dans leur argot, puisqu’ils sont quatre par arrondissement; il y a deux commissaires attachés à la fois à la police et à la justice pour exécuter les missions délicates, pour remplacer les juges d’instruction dans beaucoup de cas. Le bureau de ces deux magistrats, car les commissaires de police sont des magistrats, se nomme le bureau des délégations, car ils sont en effet délégués chaque fois et régulièrement saisis pour exécuter soit des perquisitions, soit des arrestations. Ces places exigent des hommes mûrs, d’une capacité éprouvée, d’une grande moralité, d’une discrétion absolue, et c’est un des miracles que la Providence fait en faveur de Paris que la possibilité de toujours avoir des natures de cette espèce. La description du Palais serait inexacte sans la mention de ces magistratures _préventives_, pour ainsi dire, qui sont les plus puissants auxiliaires de la justice; car si la justice a, par la force des choses, perdu de son ancienne pompe, de sa vieille richesse, il faut reconnaître qu’elle a gagné matériellement. A Paris surtout, le mécanisme s’est admirablement perfectionné.

Monsieur de Grandville avait envoyé monsieur de Chargebeuf, son secrétaire, au convoi de Lucien; il fallait le remplacer, pour cette mission, par un homme sûr; et monsieur Garnery était l’un des deux commissaires aux délégations. —Monsieur le procureur général, reprit Jacques Collin, je vous ai déjà donné la preuve que j’ai mon point d’honneur... Vous m’avez laissé libre et je suis revenu... Voici bientôt onze heures... on achève la messe mortuaire de Lucien, il va partir pour le cimetière... Au lieu de m’envoyer à la Conciergerie, permettez-moi d’accompagner le corps de cet enfant jusqu’au Père-Lachaise; je reviendrai me constituer prisonnier...

—Allez, dit monsieur de Grandville avec une inflexion de voix pleine de bonté.

—Un dernier mot, monsieur le procureur général. L’argent de cette fille, de la maîtresse de Lucien, n’a pas été volé... Dans le peu de moments de liberté que vous m’avez donnés, j’ai pu interroger les gens... Je suis sûr d’eux comme vous êtes sûr de vos deux commissaires aux délégations. Donc on trouvera le prix de l’inscription de rente vendue par mademoiselle Esther Gobseck dans sa chambre à la levée des scellés. La femme de chambre m’a fait observer que la défunte était, comme on dit, cachottière et très défiante, elle doit avoir mis les billets de banque dans son lit. Qu’on fouille le lit avec attention, qu’on le démonte, qu’on ouvre les matelas, le sommier, on trouvera l’argent...

—Vous en êtes sûr?...

—Je suis certain de la probité relative de mes coquins, ils ne se jouent jamais de moi... J’ai droit de vie et de mort sur eux, je juge et je condamne, et j’exécute mes arrêts sans toutes vos formalités. Vous voyez bien les effets de mes pouvoirs. Je vous retrouverai les sommes volées chez monsieur et madame Crottat; je vous _serre marron_ un des agents de Bibi-Lupin, son bras droit, et je vous donnerai le secret du crime commis à Nanterre... C’est des arrhes!... Maintenant, si vous me mettez au service de la justice et de la police, au bout d’un an vous vous applaudirez de ma révélation, je serai franchement ce que je dois être, et je saurai réussir dans toutes les affaires qui me seront confiées.

—Je ne puis vous rien promettre, que ma bienveillance. Ce que vous me demandez ne dépend pas de moi seul. Au roi seul, sur le rapport du garde des sceaux, appartient le droit de faire grâce, et la position que vous voulez prendre est à la nomination de monsieur le préfet de police.

—Monsieur Garnery, dit le garçon de bureau.

Sur un geste du procureur général, le commissaire des délégations entra, jeta sur Jacques Collin un air de connaisseur, et il réprima son étonnement sur ce mot:

—_Allez!_ dit par monsieur de Grandville à Jacques Collin.

—Voulez-vous me permettre, répondit Jacques Collin, de ne pas sortir avant que monsieur Garnery vous ait rapporté ce qui fait toute ma force, afin que j’emporte de vous un témoignage de satisfaction? Cette humilité, cette bonne foi complète touchèrent le procureur général.

—Allez! dit le magistrat. Je suis sûr de vous.

Jacques Collin salua profondément et avec l’entière soumission de l’inférieur devant le supérieur. Dix minutes après, monsieur de Grandville avait en sa possession les lettres contenues en trois paquets cachetés et intacts. Mais l’importance de cette affaire, l’espèce de confession de Jacques Collin lui avait fait oublier la promesse de guérison de madame de Sérizy.

Jacques Collin éprouva, quand il fut dehors, un sentiment incroyable de bien-être. Il se sentit libre et né pour une vie nouvelle; il marcha rapidement du Palais à l’église Saint-Germain-des-Prés, où la messe était finie. On jetait l’eau bénite sur la bière, et il put arriver assez à temps pour faire cet adieu chrétien à la dépouille mortelle de cet enfant si tendrement chéri; puis il monta dans une voiture, et accompagna le corps jusqu’au cimetière.

Dans les enterrements, à Paris, à moins de circonstances extraordinaires, ou dans les cas assez rares de quelque célébrité décédée naturellement, la foule venue à l’église diminue à mesure qu’on s’avance vers le Père-Lachaise. On a du temps pour une démonstration à l’église, mais chacun a ses affaires et y retourne au plus tôt. Aussi, des dix voitures de deuil, n’y en eut-il pas quatre de pleines. Quand le convoi atteignit au Père-Lachaise, la suite ne se composait que d’une douzaine de personnes, parmi lesquelles se trouvait Rastignac.

—C’est bien de _lui_ être fidèle, dit Jacques Collin à son ancienne connaissance.

Rastignac fit un mouvement de surprise en trouvant là Vautrin.

—Soyez calme, lui dit l’ancien pensionnaire de madame Vauquer, vous avez en moi un esclave, par cela seul que je vous trouve ici. Mon appui n’est pas à dédaigner, je suis ou je serai plus puissant que jamais. Vous avez filé votre câble, vous avez été très-adroit; mais vous aurez peut-être besoin de moi, je vous servirai toujours.

—Mais qu’allez-vous donc être?

—Le pourvoyeur du bagne au lieu d’en être locataire, répondit Jacques Collin.

Rastignac fit un mouvement de dégoût.

—Ah! si l’on vous volait!...

Rastignac marcha vivement pour se séparer de Jacques Collin.

—Vous ne savez pas dans quelles circonstances vous pouvez vous trouver.

On était arrivé sur la fosse creusée à côté de celle d’Esther.

—Deux créatures qui se sont aimées et qui étaient heureuses! dit Jacques Collin; elles sont réunies. C’est encore un bonheur de pourrir ensemble. Je me ferai mettre là.

Quand on descendit le corps de Lucien dans la fosse, Jacques Collin tomba raide, évanoui. Cet homme si fort ne soutint pas ce léger bruit des pelletées de terre que les fossoyeurs jettent sur le corps pour venir demander leur pourboire. En ce moment, deux agents de la brigade de sûreté se présentèrent, reconnurent Jacques Collin, le prirent et le portèrent dans un fiacre.

—De quoi s’agit-il encore?... demanda Jacques Collin, quand il eut repris connaissance et qu’il eut regardé dans le fiacre. Il se voyait entre deux agents de police, dont l’un était précisément Ruffard; aussi lui jeta-t-il un regard qui sonda l’âme de l’assassin jusqu’au secret de la Gonore.

—Il y a que le procureur général vous a demandé, répondit Ruffard, qu’on est allé partout, et qu’on ne vous a trouvé que dans le cimetière, où vous avez failli piquer une tête dans la fosse de ce jeune homme.

Jacques Collin garda le silence.

—Est-ce Bibi-Lupin qui me fait chercher? demanda-t-il à l’autre agent.

—Non, c’est monsieur Garnery qui nous a mis en réquisition.

—Il ne vous a rien dit?

Les deux agents se regardèrent en se consultant par une mimique expressive.

—Voyons! comment vous a-t-il donné l’ordre?

—Il nous a, répondit Ruffard, ordonné de vous trouver sur-le-champ, en nous disant que vous étiez à l’église Saint-Germain-des-Prés; que, si le convoi avait quitté l’église, vous seriez au cimetière.

—Le procureur général me demandait?...

—Peut-être.

—C’est cela, répliqua Jacques Collin, il a besoin de moi!...

Et il retomba dans son silence, dont s’inquiétèrent beaucoup les deux agents. A deux heures et demie environ, Jacques Collin entra dans le cabinet de monsieur de Grandville et y vit un nouveau personnage, le prédécesseur de monsieur de Grandville, le comte Octave de Bauvan, l’un des présidents de la cour de cassation.

—Vous avez oublié le danger dans lequel se trouve madame de Sérizy, que vous m’avez promis de sauver.

—Demandez, monsieur le procureur général, dit Jacques Collin, en faisant signe aux deux agents d’entrer, dans quel état ces drôles m’ont trouvé?

—Sans connaissance, monsieur le procureur général, au bord de la fosse du jeune homme qu’on enterrait.

—Sauvez madame de Sérizy, dit monsieur de Bauvan, et vous aurez tout ce que vous demandez!

—Je ne demande rien, reprit Jacques Collin, je me suis rendu à discrétion, et monsieur le procureur général a dû recevoir...

—Toutes les lettres! dit monsieur de Grandville; mais vous avez promis de sauver la raison de madame de Sérizy, le pouvez-vous? n’est-ce pas une bravade?

—Je l’espère, répondit Jacques Collin avec modestie.

—Eh bien! venez avec moi, dit le comte Octave.