La Comédie humaine - Volume 18
Part 13
—Non, monsieur, dit Jacques Collin, je ne me trouverai pas dans la même voiture à vos côtés... Je suis encore un forçat. Si j’ai le désir de servir la justice, je ne commencerai pas par la déshonorer... Allez chez madame la comtesse, j’y serai quelque temps après vous... Annoncez-lui le meilleur ami de Lucien, l’abbé Carlos Herrera... Le pressentiment de ma visite fera nécessairement une impression sur elle et favorisera la crise. Vous me pardonnerez de prendre encore une fois le caractère mensonger du chanoine espagnol; c’est pour rendre un si grand service!
—Je vous verrai là sur les quatre heures, dit monsieur de Grandville, car je dois aller avec le garde des sceaux chez le roi.
Jacques Collin alla retrouver sa tante, qui l’attendait sur le quai aux Fleurs.
—Eh bien! dit-elle, tu t’es donc livré à la Cigogne?
—Oui.
—C’est chanceux!
—Non, je devais la vie à ce pauvre Théodore, et il aura sa grâce.
—Et toi?
—Moi, je serai ce que je dois être! Je ferai toujours trembler tout notre monde! Mais il faut se mettre à l’ouvrage! Va dire à Paccard de se lancer à fond de train, et à Europe d’exécuter mes ordres.
—Ce n’est rien, je sais déjà comment faire avec la Gonore!... dit la terrible Jacqueline. Je n’ai pas perdu mon temps à rester là dans les giroflées!
—Que la Ginetta, cette fille corse, soit trouvée pour demain, reprit Jacques Collin en souriant à sa tante.
—Il faudrait avoir sa trace?
—Tu l’auras par Manon-la-Blonde, répondit Jacques.
—C’est à nous, ce soir! répliqua la tante. Tu es plus pressé qu’un coq! _Il y a donc gras?_
—Je veux surpasser par mes premiers coups tout ce qu’a fait de mieux Bibi-Lupin. J’ai eu mon petit bout de conversation avec le monstre qui m’a tué Lucien, et je ne vis que pour me venger de lui! Nous serons, grâce à nos deux positions, également armés, également protégés! Il me faudra plusieurs années pour atteindre ce misérable; mais il recevra le coup en pleine poitrine.
—Il a dû te promettre le même chien de sa chienne, dit la tante, car il a recueilli chez lui la fille de Peyrade, tu sais, cette petite qu’on a vendue à madame Nourrisson.
—Notre premier point, c’est de lui donner un domestique.
—Ce sera difficile, il doit s’y connaître! fit Jacqueline.
—Allons, la haine fait vivre! qu’on travaille!
Jacques Collin prit un fiacre et alla sur-le-champ au quai Malaquais, dans la petite chambre où il logeait, et qui ne dépendait pas de l’appartement de Lucien. Le portier, très-étonné de le revoir, voulut lui parler des événements qui s’étaient accomplis.
—Je sais tout, lui dit l’abbé. J’ai été compromis, malgré la sainteté de mon caractère; mais grâce à l’intervention de l’ambassadeur d’Espagne, j’ai été mis en liberté.
Et il monta vivement à sa chambre, où il prit, dans la couverture d’un bréviaire, une lettre que Lucien avait adressée à madame de Sérizy, quand madame de Sérizy l’avait mis en disgrâce, en le voyant aux Italiens avec Esther.
Dans son désespoir, Lucien s’était dispensé d’envoyer cette lettre, en se croyant à jamais perdu; mais Jacques Collin avait lu ce chef-d’œuvre, et comme tout ce qu’écrivait Lucien était sacré pour lui, il avait serré la lettre dans son bréviaire, à cause des expressions poétiques de cet amour de vanité. Lorsque monsieur de Grandville lui avait parlé de l’état où se trouvait madame de Sérizy, cet homme si profond avait justement pensé que le désespoir et la folie de cette grande dame devait venir de la brouille qu’elle avait laissée subsister entre elle et Lucien. Il connaissait les femmes, comme les magistrats connaissent les criminels, il devinait les plus secrets mouvements de leur cœur, et il pensa sur-le-champ que la comtesse devait attribuer en partie la mort de Lucien à sa rigueur, et se la reprochait amèrement. Évidemment, un homme comblé d’amour par elle n’eût pas quitté la vie. Savoir qu’elle était toujours aimée, malgré ses rigueurs, pouvait lui rendre la raison.
Si Jacques Collin était un grand général pour les forçats, il faut avouer qu’il n’était pas moins un grand médecin des âmes. Ce fut une honte à la fois et une espérance que l’arrivée de cet homme dans les appartements de l’hôtel de Sérizy. Plusieurs personnes, le comte, les médecins étaient dans le petit salon qui précédait la chambre à coucher de la comtesse; mais, pour éviter toute tache à l’honneur de son âme, le comte de Bauvan renvoya tout le monde et resta seul avec son ami. Ce fut un coup sensible déjà pour le vice-président du conseil d’État, pour un membre du conseil privé, que de voir entrer ce sombre et sinistre personnage.
Jacques Collin avait changé d’habits. Il était mis en pantalon et en redingote de drap noir, et sa démarche, ses regards, ses gestes, tout fut d’une convenance parfaite. Il salua les deux hommes d’État, et demanda s’il pouvait entrer dans la chambre de la comtesse.
—Elle vous attend avec impatience, dit monsieur de Bauvan.
—Avec impatience?... Elle est sauvée, dit ce terrible fascinateur. En effet, après une conférence d’une demi-heure, Jacques Collin ouvrit la porte et dit: «Venez, monsieur le comte, vous n’avez plus aucun événement fatal à redouter.»
La comtesse tenait la lettre sur son cœur; elle était calme, et paraissait réconciliée avec elle-même. A cet aspect, le comte laissa échapper un geste de bonheur.
—Les voilà donc, ces gens qui décident de nos destinées et de celles des peuples! pensa Jacques Collin, qui haussa les épaules quand les deux amis furent entrés. Un soupir poussé de travers par une femelle leur retourne l’intelligence comme un gant! Ils perdent la tête pour une œillade! Une jupe mise un peu plus haut, un peu plus bas, et ils courent par tout Paris au désespoir. Les fantaisies d’une femme réagissent sur tout l’État! Oh! combien de force acquiert un homme quand il s’est soustrait, comme moi, à cette tyrannie d’enfant, à ces probités renversées par la passion, à ces méchancetés candides, à ces ruses de sauvage! La femme, avec son génie de bourreau, ses talents pour la torture, est et sera toujours la perte de l’homme. Procureur général, ministre, les voilà tous aveuglés, tordant tout pour des lettres de duchesse ou de petites filles, ou pour la raison d’une femme qui sera plus folle avec son bon sens qu’elle ne l’était sans sa raison. Il se mit à sourire superbement. Et, se dit-il, ils me croient, ils obéissent à mes révélations, et ils me laisseront à ma place. Je régnerai toujours sur ce monde, qui, depuis vingt-cinq ans, m’obéit...
Jacques Collin avait usé de cette suprême puissance qu’il exerça jadis sur la pauvre Esther; car il possédait, comme on l’a vu maintes fois, cette parole, ces regards, ces gestes qui domptent les fous, et il avait montré Lucien comme ayant emporté l’image de la comtesse avec lui.
Aucune femme ne résiste à l’idée d’être aimée uniquement.
—Vous n’avez plus de rivale! fut le dernier mot de ce froid railleur.
Il resta pendant une heure entière, oublié, là, dans ce salon. Monsieur de Grandville vint et le trouva sombre, debout, perdu dans une rêverie comme en doivent avoir ceux qui font un dix-huit brumaire dans leur vie.
Le procureur général alla jusqu’au seuil de la chambre de la comtesse, il y passa quelques instants; puis il vint à Jacques Collin et lui dit:
—Persistez-vous dans vos intentions?
—Oui, monsieur.
—Eh bien! vous remplacerez Bibi-Lupin, et le condamné Calvi aura sa peine commuée.
—Il n’ira pas à Rochefort?
—Pas même à Toulon, vous pourrez l’employer dans votre service; mais ces grâces et votre nomination dépendent de votre conduite pendant six mois que vous serez adjoint à Bibi-Lupin.
En huit jours, l’adjoint de Bibi-Lupin fit recouvrer quatre cent mille francs à la famille Crottat, livra Ruffard et Godet.
Le produit de l’inscription de rentes vendues par Esther Gobseck fut trouvé dans le lit de la courtisane, et monsieur de Sérizy fit attribuer à Jacques Collin les trois cent mille francs qui lui étaient légués par le testament de Lucien de Rubempré.
Le monument ordonné par Lucien, pour Esther et pour lui, passe pour être un des plus beaux du Père-Lachaise, et le terrain au-dessous appartient à Jacques Collin.
Après avoir exercé ses fonctions pendant environ quinze ans, Jacques Collin s’est retiré vers 1845.
QUATRIÈME LIVRE SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE.
L’ENVERS DE L’HISTOIRE CONTEMPORAINE
DEUXIÈME ÉPISODE. L’INITIÉ.
De même que le mal, le sublime a sa contagion. Aussi, lorsque le pensionnaire de madame de La Chanterie eut habité cette vieille et silencieuse maison pendant quelques mois, après la dernière confidence du bonhomme Alain, qui lui donna le plus profond respect pour les quasi-religieux avec lesquels il se trouvait, éprouva-t-il ce bien-être de l’âme que donnent une vie réglée, des habitudes douces et l’harmonie des caractères chez ceux qui nous entourent. En quatre mois, Godefroid, qui n’entendit pas un éclat de voix, ni une discussion, finit par s’avouer à lui-même que, depuis l’âge de raison, il ne se souvenait point d’avoir été si complétement non pas heureux, mais tranquille. Il jugeait sainement du monde, en le voyant de loin. Enfin, le désir qu’il nourrissait depuis trois mois de participer aux œuvres de ces mystérieux personnages devint une passion; et, sans être un grand philosophe, chacun peut soupçonner la force que prennent les passions dans la solitude.
Un jour donc, jour devenu solennel par la toute-puissance de l’esprit, après s’être sondé le cœur, avoir consulté ses forces, Godefroid monta chez le bon vieil Alain, celui que madame de La Chanterie nommait _son agneau_, celui qui, de tous les commensaux du logis, lui semblait le moins imposant, le plus abordable, dans l’intention d’obtenir du bonhomme quelques lumières sur les conditions du sacerdoce que ces espèces de frères en Dieu exerçaient dans Paris. Les allusions déjà faites à un temps d’épreuves lui pronostiquaient une initiation à laquelle il s’attendait. Sa curiosité n’avait pas été contentée par ce que lui avait dit le vénérable vieillard sur les motifs de son agrégation à l’œuvre de madame de La Chanterie; il voulait en savoir davantage.
Pour la troisième fois, Godefroid se trouva devant le bonhomme Alain, à dix heures et demie du soir, au moment où le vieillard allait faire sa lecture de l’_Imitation_. Cette fois, le doux initiateur ne put retenir un sourire, et voyant le jeune homme, il lui dit, sans le laisser parler: —Pourquoi vous adressez-vous à moi, mon cher garçon, au lieu de vous adresser à Madame? Je suis le plus ignorant, le moins spirituel, le plus imparfait de la maison. Voici trois jours que Madame et mes amis lisent dans votre cœur, ajouta-t-il d’un petit air fin.
—Et qu’ont-ils vu?... demanda Godefroid.
—Ah! répondit le bonhomme sans aucun détour, ils ont deviné chez vous une envie assez naïve d’appartenir à notre petit troupeau. Mais ce sentiment n’est pas encore chez vous une bien ardente vocation. Oui, reprit-il vivement à un geste de Godefroid, vous avez plus de curiosité que de ferveur. Enfin, vous n’êtes pas tellement détaché de vos anciennes idées, que vous n’ayez entrevu je ne sais quoi d’aventureux, de romanesque, comme on dit, dans les incidents de notre vie...
Godefroid ne put s’empêcher de rougir.
—Vous voyez dans nos occupations une similitude avec celles des califes des _Mille et une Nuits_, et vous éprouvez par avance une sorte de satisfaction à jouer le rôle d’un bon génie dans les romans de bienfaisance que vous vous plaisez à inventer!... Allons mon fils, votre rire de confusion me prouve que nous ne nous sommes pas trompés. Comment croyez-vous pouvoir dérober un sentiment à des gens dont le métier est de deviner les mouvements les plus cachés des âmes, les ruses de la pauvreté, les calculs de l’indigence, et qui sont des espions honnêtes, chargés de la police du bon Dieu, de vieux juges dont le code ne contient que des absolutions, des docteurs en toute souffrance dont l’unique remède est l’argent sagement employé. Mais, voyez-vous, mon enfant, nous ne querellons pas les motifs qui nous amènent un néophyte, pourvu qu’il nous reste et qu’il devienne un frère de notre ordre. Nous vous jugerons à l’œuvre. Il y a deux curiosités, celle du bien et celle du mal; vous avez en ce moment la bonne. Si vous devez être un ouvrier de notre vigne, le jus des grappes vous donnera la soif perpétuelle du fruit divin. L’initiation est, comme en toute science naturelle, facile en apparence et difficile en réalité. C’est en bienfaisance comme en poésie. Rien de plus facile que d’attraper l’apparence. Mais ici, comme au Parnasse, nous ne nous contentons que de la perfection. Pour devenir un des nôtres, vous devez acquérir une grande science de la vie, et de quelle vie, bon Dieu! la vie parisienne qui défie la sagacité de monsieur le préfet de police et de ses messieurs. N’avons-nous pas à déjouer la conspiration permanente du mal? à la saisir dans ses formes si changeantes qu’on les croirait infinies? La Charité, dans Paris, doit être aussi savante que le vice, de même que l’agent de police doit être aussi rusé que le voleur. Chacun de nous doit être candide et défiant; avoir le jugement sûr et rapide autant que le coup d’œil. Aussi, mon enfant, sommes-nous tous vieux et vieillis; mais nous sommes si contents des résultats que nous avons obtenus, que nous ne voulons pas mourir sans laisser de successeurs; et vous nous êtes d’autant plus cher à tous, que vous serez, si vous persistez, notre premier élève. Il n’y a pas de hasard pour nous, nous vous devons à Dieu! Vous êtes une bonne nature aigrie; et depuis que vous demeurez ici, les mauvais levains se sont affaiblis. La nature divine de Madame a réagi sur vous. Hier, nous avons tenu conseil; et, puisque j’ai votre confiance, mes bons frères ont décidé de me donner à vous comme tuteur et instituteur... Êtes-vous content?
—Ah! mon bon monsieur Alain! vous avez éveillé par votre éloquence une...
—Ce n’est pas moi, mon enfant, qui parle bien, c’est les choses qui sont éloquentes... On est toujours sûr d’être grandiose en obéissant à Dieu, en imitant Jésus-Christ, autant que des hommes le peuvent, aidés par la foi...
—Eh bien! ce moment a décidé de ma vie, et je me sens la ferveur! s’écria Godefroid. Moi aussi, je veux passer ma vie à bien faire...
—C’est le secret de rester en Dieu, répliqua le bonhomme. Avez-vous étudié cette devise: _Transire benefaciendo_? _Transire_ veut dire aller au delà de ce monde, en y laissant une longue traînée de bienfaits.
—J’ai bien compris, et j’ai mis de moi-même la devise de l’ordre devant mon lit.
—C’est bien! Cette action, si légère en elle-même, est beaucoup à mes yeux! Donc, mon enfant, j’ai votre première affaire, votre premier duel avec la misère, et je vais vous mettre le pied à l’étrier... Nous allons nous quitter... Oui, moi-même, je suis détaché du couvent pour prendre place au cœur d’un volcan. Je vais devenir contre-maître dans une grande fabrique dont tous les ouvriers sont infectés des doctrines communistes, et qui rêvent une destruction sociale, l’égorgement des maîtres, sans savoir que ce serait la mort de l’industrie, du commerce, des fabriques... Je resterai là, qui sait? peut-être un an, à tenir la caisse, les livres, et à pénétrer dans cent ou cent vingt ménages de pauvres gens égarés sans doute par la misère, avant de l’être par de mauvais livres. Néanmoins, nous nous verrons ici tous les dimanches et les jours de fête... Comme nous habiterons le même quartier, je vous indique l’église Saint-Jacques du Haut-Pas comme lieu de rendez-vous; j’y entendrai la messe tous les jours, à sept heures et demie du matin. Si vous me rencontrez ailleurs, vous ne me reconnaîtrez jamais, à moins que vous ne me voyiez me frotter les mains à la façon des gens satisfaits. C’est un de nos signes. Nous avons, comme les sourds-muets, un langage par gestes, dont la nécessité vous sera bientôt et surabondamment démontrée.
Godefroid fit un geste que le bonhomme Alain interpréta, car il sourit et reprit aussitôt la parole.
—Maintenant, voici votre affaire. Nous n’exerçons ni la bienfaisance, ni la philanthropie que vous connaissez, et qui se divisent en plusieurs branches exploitées par des filous de probité comme autant de commerces; mais nous pratiquons la charité telle que l’a définie notre grand et sublime saint Paul; car, mon enfant, nous pensons que la charité peut seule panser les plaies de Paris. Ainsi, pour nous, le malheur, la misère, la souffrance, le chagrin, le mal, de quelque cause qu’ils procèdent, dans quelque classe sociale qu’ils se manifestent, ont les mêmes droits à nos yeux. Quelle que soit surtout sa croyance ou ses opinions, un malheureux est avant tout un malheureux; et nous ne devons lui faire tourner la face vers notre sainte mère l’Église qu’après l’avoir sauvé du désespoir ou de la faim. Et, encore, devons-nous le convertir plus par l’exemple et par la douceur qu’autrement; car nous croyons que Dieu nous aide en ceci. Toute contrainte est donc mauvaise. De toutes les misères parisiennes, les plus difficiles à découvrir et les plus âpres sont celles des gens honnêtes, celles des hautes classes de la bourgeoisie dont les familles viennent à tomber dans l’indigence, car elles mettent leur honneur à la cacher. Ces malheurs-là, mon cher Godefroid, sont l’objet d’une sollicitude particulière. En effet, les personnes secourues ont de l’intelligence et du cœur, elles nous rendent avec usure les sommes que nous leur avons prêtées; et, dans un temps donné, ces restitutions couvrent les pertes que nous faisons avec les infirmes, les fripons, ou ceux que le malheur a rendus stupides. Nous obtenons bien quelquefois des renseignements par nos propres obligés; mais notre œuvre est devenue si vaste, les détails en sont si multipliés, que nous n’y suffisions plus. Aussi, depuis sept à huit mois, avons-nous un médecin à nous dans chaque arrondissement de Paris. Chacun de nous est chargé de quatre arrondissements. Nous donnons à chaque médecin une indemnité de trois mille francs par an, pour s’occuper de nos pauvres. Il nous doit son temps et ses soins préférablement à tout; mais nous ne l’empêchons pas de soigner d’autres malades. Savez-vous que nous n’avons pas pu trouver douze hommes si précieux, douze braves gens, en huit mois, malgré les ressources que nous offraient nos amis et nos propres connaissances? Ne nous fallait-il pas des personnes d’une discrétion absolue, de mœurs pures, de science éprouvée, actives, aimant à faire le bien? Or, quoiqu’il y ait dans Paris dix mille individus plus ou moins aptes à nous servir, ces douze élus ne se rencontrent pas en un an.
—Notre Sauveur a eu de la peine à rassembler ses apôtres, et encore, s’y était-il fourré un traître et un incrédule! dit Godefroid.
—Enfin, depuis quinze jours, nos arrondissements sont tous pourvus d’un visiteur, reprit le bonhomme en souriant, c’est un nom que nous donnons à nos médecins; aussi, depuis une quinzaine, avons-nous un surcroît de besogne; mais nous redoublons d’activité. —Si je vous confie ce secret de notre Ordre naissant, c’est que vous devez connaître le médecin de l’arrondissement où vous allez, d’autant plus que les renseignements viennent de lui. Ce visiteur se nomme Berton, le docteur Berton, il demeure rue d’Enfer. Et maintenant voici le fait. Le docteur Berton soigne une dame dont la maladie défie en quelque sorte la science. Ceci ne nous regarde pas, mais bien la Faculté; notre affaire à nous est de découvrir la misère de la famille de cette malade, que le docteur soupçonne être effroyable, et surtout cachée avec une énergie, avec une fierté qui veulent tous nos soins. Autrefois, j’aurais suffi, mon enfant, à cette tâche; aujourd’hui, l’œuvre à laquelle je me dévoue exige un aide pour mes quatre arrondissements, et vous serez cet aide. Notre famille demeure rue Notre-Dame des Champs, dans une maison qui donne sur le boulevard du Mont-Parnasse. Vous y trouverez bien une chambre à louer, et vous tâcherez de savoir la vérité pendant le temps que vous habiterez ce logis. Soyez d’une avarice sordide pour vous; mais, quant à l’argent à donner, ne vous en inquiétez point, je vous remettrai les sommes que nous jugerons nécessaires, tout examen fait des circonstances, entre nous. Mais étudiez bien le moral de ces malheureux. Le cœur, la noblesse des sentiments, voilà nos hypothèques! Avares pour nous, généreux avec les souffrants, nous devons être prudents et même calculateurs, car nous puisons dans le trésor des pauvres. Ainsi, demain matin, partez et songez à toute la puissance dont vous disposez. Les Frères sont avec vous!...
—Ah! s’écria Godefroid, vous me donnez un tel plaisir de bien faire et d’être digne de vous appartenir un jour, que, vraiment, je n’en dormirai pas...
—Ah! mon enfant! une dernière recommandation! La défense de me reconnaître, sans le signal, concerne également ces messieurs, Madame, et même les gens de la maison. C’est une nécessité de l’incognito absolu qui nous est nécessaire dans nos entreprises, et nous sommes si souvent obligés de le garder, que nous en avons fait une loi. D’ailleurs, nous devons rester ignorés, perdus dans Paris... Songez aussi, cher Godefroid, à l’esprit de notre ordre, qui consiste à ne jamais paraître des bienfaiteurs, à garder un rôle obscur, celui d’intermédiaires. Nous nous présentons toujours comme les agents d’une personne pieuse, sainte (ne travaillons-nous pas pour Dieu?), afin qu’on ne se croie pas obligé à de la reconnaissance envers nous ou qu’on ne nous prenne point pour des personnages riches. L’humilité vraie, sincère, et non la fausse humilité des gens qui s’effacent pour être mis en lumière, doit vous inspirer et régir toutes vos pensées... Vous pouvez être content d’avoir réussi; mais tant que vous sentirez en vous un mouvement de vanité, d’orgueil, vous ne serez pas digne d’entrer dans l’Ordre. Nous avons connu deux hommes parfaits, l’un, qui fut un de nos fondateurs, le juge Popinot; quant à l’autre, qui s’est révélé par ses œuvres, c’est un médecin de campagne qui a laissé son nom écrit dans un canton. Celui-ci, mon cher Godefroid, est un des plus grands hommes de notre temps; il a fait passer toute une contrée de l’état sauvage à l’état prospère, de l’état irréligieux à l’état catholique, de la barbarie à la civilisation. Le nom de ces deux hommes sont gravés dans nos cœurs, et nous nous les proposons comme modèles. Nous serions bien heureux si nous pouvions avoir un jour sur Paris l’influence que ce médecin de campagne a eue sur son canton. Mais ici, la plaie est immense, au-dessus de nos forces, quant à présent. Que Dieu nous conserve longtemps Madame, qu’il nous envoie quelques aides comme vous, et peut-être laisserons-nous une institution qui fera bénir sa sainte religion. Allons, adieu... Votre initiation commence... Ah! je suis bavard comme un professeur, et j’oublie l’essentiel. Tenez, voici l’adresse de cette famille, dit-il en remettant à Godefroid un carré de papier; j’y ai ajouté le numéro de la maison où demeure monsieur Berton, rue d’Enfer... Maintenant allez prier Dieu qu’il vous vienne en aide.
Godefroid prit les mains du bon vieillard, et les lui serra tendrement en lui souhaitant le bonsoir et lui protestant de ne manquer à aucune de ses recommandations.
—Tout ce que vous m’avez dit, ajouta-t-il, est gravé dans ma mémoire pour toute ma vie...
Le vieillard sourit, sans exprimer aucun doute, et se leva pour aller s’agenouiller à son prie-Dieu. Godefroid rentra dans sa chambre, joyeux de participer enfin aux mystères de cette maison, et d’avoir une occupation qui, dans la disposition d’âme où il se trouvait, devenait un plaisir.