La Comédie humaine - Volume 18

Part 62

Chapter 623,782 wordsPublic domain

Chaque femme se rappellera comment le bandeau qu’elle avait sur les yeux est tombé; comment, après bien des doutes, des déchirements de cœur, elle est arrivée à ne faire une querelle que pour clore le roman, pour mettre le signet au livre, stipuler son indépendance, ou commencer une nouvelle vie.

Quelques femmes sont assez heureuses pour avoir pris les devants, elles font cette querelle en manière de justification.

Les femmes nerveuses éclatent et se livrent à des violences.

Les femmes douces prennent un petit ton décidé qui fait trembler les plus intrépides maris. Celles qui n’ont pas encore de vengeance prête pleurent beaucoup.

Celles qui vous aiment pardonnent. Ah! elles conçoivent si bien, comme la femme appelée ma Berline, que leur Adolphe soit aimé des Françaises, qu’elles sont heureuses de posséder légalement un homme dont raffolent toutes les femmes.

Certaines femmes à lèvres serrées comme des coffres-forts, à teint brouillé, à bras maigres, se font un malicieux plaisir de promener leur Adolphe dans les fanges du mensonge, dans les contradictions; elles le questionnent (VOIR LA MISÈRE DANS LA MISÈRE) comme un magistrat qui questionne le criminel, en se réservant la jouissance fielleuse d’aplatir ses dénégations par des preuves directes à un moment décisif. Généralement, dans cette scène capitale de la vie conjugale, le beau sexe est bourreau là où, dans le cas contraire, l’homme est assassin.

Voici comment: Cette dernière querelle (vous allez savoir pourquoi l’auteur l’a nommée _dernière_) se termine toujours par une promesse solennelle, sacrée, que font les femmes délicates, nobles, ou simplement spirituelles, c’est dire toutes les femmes, et que nous donnons sous sa plus belle forme.

—Assez, Adolphe! nous ne nous aimons plus; tu m’as trahie, et je ne l’oublierai jamais. On peut pardonner, mais oublier, c’est impossible.

Les femmes ne se font implacables que pour rendre leur pardon charmant: elles ont deviné Dieu.

Nous avons à vivre en commun comme deux amis, dit Caroline en continuant. Eh bien! vivons comme deux frères, deux camarades. Je ne veux pas te rendre la vie insupportable, et je ne te parlerai jamais de ce qui vient de se passer...

Adolphe tend la main à Caroline: celle-ci prend la main, la lui serre à l’anglaise. Adolphe remercie Caroline, entrevoit le bonheur: il s’est fait de sa femme une sœur, et il croit redevenir garçon.

Le lendemain, Caroline se permet une allusion très-spirituelle (Adolphe ne peut pas s’empêcher d’en rire) à l’Affaire-Chaumontel. Dans le monde, elle lance des généralités qui deviennent des particularités sur cette dernière querelle.

Au bout d’une quinzaine, il ne se passe pas de jour où Caroline n’ait rappelé la dernière querelle en disant: —C’était le jour où j’ai trouvé dans ta poche la facture Chaumontel; Ou: —C’est depuis notre dernière querelle...; ou: —C’est le jour où j’ai vu clair dans la vie, etc. Elle assassine Adolphe, elle le martyrise! Dans le monde, elle dit des choses terribles.

—Nous sommes heureuses, ma chère, le jour où nous n’aimons plus: c’est alors que nous savons nous faire aimer... Et elle regarde Ferdinand.

—Ah! vous avez aussi votre Affaire-Chaumontel, dit-elle à madame Foullepointe.

Enfin, la dernière querelle ne finit jamais, d’où cet axiome:

Se donner un tort vis-à-vis de sa femme légitime, c’est résoudre le problème du mouvement perpétuel.

FAIRE FOUR.

Les femmes, et surtout les femmes mariées, se fichent des idées dans leur _dure-mère_ absolument comme elles plantent des épingles dans leur pelote; et le diable, entendez-vous? le diable ne les pourrait pas retirer; elles seules se réservent le droit de les y piquer, de les dépiquer et de les y repiquer.

Caroline est revenue un soir de chez madame Foullepointe dans un état violent de jalousie et d’ambition.

Madame Foullepointe, la _lionne_... Ce mot exige une explication. C’est le néologisme à la mode, il répond à quelques idées, fort pauvres d’ailleurs, de la société présente: il faut l’employer pour se faire comprendre, quand on veut dire une femme à la mode. Cette lionne donc monte à cheval tous les jours, et Caroline s’est mis en tête d’apprendre l’équitation.

Remarquez que, dans cette phase conjugale, Adolphe et Caroline sont dans cette saison que nous avons nommée LE DIX-HUIT BRUMAIRE DES MÉNAGES, ou qu’ils se sont déjà fait deux ou trois DERNIÈRES QUERELLES.

—Adolphe, dit-elle, veux-tu me faire plaisir?

—Toujours...

—Tu me refuseras?

—Mais, si ce que tu me demandes est possible, je suis prêt...

—Ah! déjà... Voilà bien le mot d’un mari... si...

—Voyons?

—Je voudrais apprendre à monter à cheval.

—Mais, Caroline, est-ce possible?

Caroline regarde par la portière, et tente d’essuyer une larme sèche.

—Écoute-moi! reprend Adolphe: puis-je te laisser aller seule au manége? puis-je t’y accompagner au milieu des tracas que me donnent en ce moment les affaires? Qu’as-tu donc? Je te donne, il me semble, des raisons péremptoires.

Adolphe aperçoit une écurie à louer, l’achat d’un poney, l’introduction au logis d’un groom et d’un cheval de domestique, tous les ennuis de la _lionnerie_ femelle.

Quand on donne à une femme des raisons au lieu de lui donner ce qu’elle veut, peu d’hommes ont osé descendre au fond de ce petit gouffre appelé le cœur, pour y mesurer la force de la tempête qui s’y fait subitement.

—Des raisons! Mais si vous en voulez, en voici, s’écrie Caroline. Je suis votre femme: vous ne vous souciez plus de me plaire. Et la dépense donc! Vous vous trompez bien en ceci, mon ami!

Les femmes ont autant d’inflexions de voix pour prononcer ces mots: _Mon Ami_, que les Italiens en ont trouvé pour dire: _Amico_; j’en ai compté vingt-neuf qui n’expriment encore que les différents degrés de la haine.

—Ah! tu verras, reprend Caroline. Je serai malade, et vous payerez à l’apothicaire et au médecin ce que vous aurait coûté le cheval. Je serai chez moi claquemurée, et c’est tout ce que vous voulez. Je m’y attendais. Je vous ai demandé cette permission, sûre d’un refus: je voulais uniquement savoir comment vous vous y prendriez pour le faire.

—Mais... Caroline.

—Me laisser seule au manége! dit-elle en continuant sans avoir entendu. Est-ce une raison? Ne puis-je y aller avec madame de Fischtaminel? Madame de Fischtaminel apprend à monter à cheval, et je ne crois pas que monsieur de Fischtaminel l’accompagne.

—Mais... Caroline.

—Je suis enchantée de votre sollicitude, vous tenez beaucoup trop à moi, vraiment. Monsieur de Fischtaminel a plus de confiance en sa femme que vous en la vôtre. Il ne l’y accompagne pas, lui! Peut-être est-ce à cause de cette confiance que vous ne voulez pas me voir au manége, où je puis être témoin du vôtre avec la Fischtaminel.

Adolphe essaye de cacher l’ennui que lui donne ce torrent de paroles, qui commence à moitié chemin de son domicile et qui ne trouve pas de mer où se jeter. Quand Caroline est dans sa chambre, elle continue toujours:

—Tu vois que si des raisons pouvaient me rendre la santé, m’empêcher de souhaiter un exercice que la nature m’indique, je ne manquerais pas de raison à me donner, que je connais toutes les raisons à donner, et que je me les suis données avant de te parler.

Ceci, mesdames, peut d’autant mieux s’appeler le prologue du drame conjugal, que c’est rudement débité, commenté de gestes, orné de regards et autres vignettes avec lesquels vous illustrez ces chefs-d’œuvre.

Caroline, une fois qu’elle a semé dans le cœur d’Adolphe l’appréhension d’une scène à demande continue, a senti sa haine _de côté gauche_ redoublée contre son gouvernement. Madame boude, et boude si sauvagement, qu’Adolphe est forcé de s’en apercevoir, sous peine d’être _minautorisé_, car tout est fini, sachez-le bien, entre deux êtres mariés par monsieur le maire, ou seulement à Gretna-Green, lorsqu’un d’eux ne s’aperçoit plus de la bouderie de l’autre.

AXIOME.

Une bouderie rentrée est un poison mortel.

C’est pour éviter ce suicide de l’amour que notre ingénieuse France inventa les boudoirs. Les femmes ne pouvaient pas avoir les saules de Virgile dans le système de nos habitations modernes. A la chute des oratoires, ces petits endroits devinrent des boudoirs.

Ce drame conjugal a trois actes. L’acte du prologue: il est joué. Vient l’acte de la fausse coquetterie: c’est un de ceux où les Françaises ont le plus de succès.

Adolphe vague par la chambre en se déshabillant; et pour un homme, se déshabiller, c’est devenir excessivement faible.

Certes, à tout homme de quarante ans, cet axiome paraîtra profondément juste:

AXIOME.

Les idées d’un homme qui n’a plus de bretelles ni de bottes ne sont plus celles d’un homme qui porte ces deux tyrans de notre esprit.

Remarquez que ceci n’est un axiome que dans la vie conjugale. En morale, c’est ce que nous appelons un théorème relatif.

Caroline mesure, comme un jockey sur le terrain des courses, le moment où elle pourra distancer son adversaire. Elle s’arrange alors pour être d’une séduction irrésistible pour Adolphe.

Les femmes possèdent une mimique de pudeur, une science de voltige, des secrets de colombe effarouchée, un registre particulier pour chanter, comme Isabelle au quatrième acte de _Robert le Diable_: «_Grâce pour toi! grâce pour moi!_» qui laissent les entraîneurs de chevaux à mille piques au-dessous d’elles. Comme toujours, le Diable succombe. Que voulez-vous? C’est l’histoire éternelle, c’est le grand mystère catholique du serpent écrasé, de la femme délivrée qui devient la grande force sociale, disent les fouriéristes. C’est en ceci surtout que consiste la différence de l’esclave orientale à l’épouse de l’Occident.

Sur l’oreiller conjugal, le second acte se termine par des onomatopées qui sont toutes à la paix. Adolphe, de même que les enfants devant une tarte, a promis tout ce que voulait Caroline.

TROISIÈME ACTE. —(Au lever du rideau, la scène représente une chambre à coucher extrêmement en désordre. Adolphe, déjà vêtu de sa robe de chambre, essaye de sortir et sort furtivement sans éveiller Caroline, qui dort d’un profond sommeil.)

Caroline, extrêmement heureuse, se lève, va consulter son miroir, et s’inquiète du déjeuner. Une heure après, quand elle est prête, elle apprend que le déjeuner est servi.

—Avertissez monsieur!

—Madame, monsieur est dans le petit salon.

—Que tu n’es ben gentil, mon petit homme, dit-elle en allant au-devant d’Adolphe et reprenant le langage enfantin, câlin, de la lune de miel.

—Et de quoi?

—Eh bien! de n’avoir permis que ta Liline monte à dada...

OBSERVATION. —Pendant la lune de miel, quelques époux, très-jeunes, ont pratiqué des langages que, dans l’antiquité, Aristote avait déjà classés et définis (voir sa Pédagogie). Ainsi donc on parle en _youyou_, on parle en _lala_, on parle en _nana_, comme les mères et les nourrices parlent aux enfants. C’est là une des raisons secrètes, discutées et reconnues dans de gros in-quarto par les Allemands, qui déterminèrent les Cabires, créateurs de la mythologie grecque, à représenter l’Amour en enfant. Il y a d’autres raisons que connaissent les femmes, et dont la principale est, selon elles, que l’amour chez les hommes est toujours petit.

—Où donc as-tu pris cela, ma belle? sous ton bonnet?

—Comment?...

Caroline reste plantée sur ses jambes; elle ouvre des yeux agrandis par la surprise. Épileptique en dedans, elle n’ajoute pas un mot: elle regarde Adolphe. Sous les feux sataniques de ce regard, Adolphe accomplit un quart de conversion vers la salle à manger; mais il se demande en lui-même s’il ne faut pas laisser Caroline prendre une leçon, en recommandant à l’écuyer de la dégoûter de l’équitation par la dureté de l’enseignement.

Rien de terrible comme une comédienne qui compte sur un succès, et qui _fait four_.

En argot de coulisses, faire four c’est ne voir personne dans la salle ni recueillir aucun applaudissement, c’est beaucoup de peine prise pour rien, c’est l’insuccès à son apogée.

Cette petite misère (elle est très-petite) se reproduit de mille manières dans la vie conjugale, quand la lune de miel est finie, et que les femmes n’ont pas une fortune à elles.

Malgré la répugnance de l’auteur à glisser des anecdotes dans un ouvrage tout aphoristique, dont le tissu ne comporte que des observations plus ou moins fines et très-délicates, par le sujet du moins, il lui semble nécessaire d’orner cette page d’un fait dû d’ailleurs à l’un de nos premiers médecins. Cette répétition du sujet renferme une règle de conduite à l’usage des docteurs parisiens.

Un mari se trouvait dans le cas de notre Adolphe. Sa Caroline, ayant fait four une première fois, s’entêtait à triompher, car souvent Caroline triomphe! Celle-là jouait la comédie de la maladie nerveuse (voyez la PHYSIOLOGIE DU MARIAGE, Méditation XXVI, paragraphe _des Névroses_). Elle était depuis deux mois étendue sur son divan, se levant à midi, renonçant à toutes les jouissances de Paris. Pas de spectacles... Oh! l’air empesté, les lumières! les lumières surtout!... le tapage, la sortie, l’entrée, la musique... tout cela, funeste! d’une excitation terrible!

Pas de parties de campagne... Oh! c’était son désir; mais il lui fallait (_desiderata_) une voiture à elle, des chevaux à elle... Monsieur ne voulait pas lui donner un équipage. Et aller en _locati_, en fiacre... rien que d’y penser elle avait des nausées!

Pas de cuisine... la fumée des viandes faisait soulever le cœur de madame. Madame buvait mille drogues que sa femme de chambre ne lui voyait jamais prendre.

Enfin une dépense effrayante en effets, en privations, en poses, en blanc de perle pour se montrer d’une pâleur de morte, en machines, absolument comme quand une administration théâtrale répand le bruit d’une mise en scène fabuleuse.

On en était à croire qu’un voyage aux eaux, à Ems, Hombourg, à Carlsbad, pourrait à peine guérir madame; mais elle ne voulait pas se mettre en route sans aller dans sa voiture. Toujours la voiture!

Cet Adolphe tenait bon, et ne cédait pas.

Cette Caroline, en femme excessivement spirituelle, donnait raison à son mari.

—Adolphe a raison, disait-elle à ses amies, c’est moi qui suis folle; il ne peut pas, il ne doit pas encore prendre voiture; les hommes savent mieux que nous où en sont leurs affaires...

Par moments cet Adolphe enrageait! les femmes ont des façons qui ne sont justiciables que de l’enfer. Enfin le troisième mois, il rencontre un de ses amis de collége, sous-lieutenant dans le corps des médecins, ingénu comme tout jeune docteur, n’ayant ses épaulettes que d’hier et pouvant commander feu!

—Jeune femme, jeune docteur, se dit notre Adolphe.

Et il propose au Bianchon futur de venir lui dire la vérité sur l’état de Caroline.

—Ma chère, il est temps que je vous amène un médecin, dit le soir Adolphe à sa femme, et voici le meilleur pour une jolie femme.

Le novice étudie en conscience, fait causer madame, la palpe avec discrétion, s’informe des plus légers diagnostics, et finit, tout en causant, par laisser fort involontairement errer sur ses lèvres, d’accord avec ses yeux, un sourire, une expression excessivement dubitatifs, pour ne pas dire ironiques. Il ordonne une médication insignifiante sur la gravité de laquelle il insiste, et il promet de revenir en voir l’effet. Dans l’antichambre, se croyant seul avec son ami de collége, il fait un haut-le-corps inexprimable.

—Ta femme n’a rien, mon cher, dit-il; elle se moque de toi et de moi.

—Je m’en doutais...

—Mais, si elle continue à plaisanter, elle finira par se rendre malade: je suis trop ton ami pour faire cette spéculation, car je veux qu’il y ait chez moi, sous le médecin, un honnête homme...

—Ma femme veut une voiture.

Comme dans le SOLO DE CORBILLARD, cette Caroline avait écouté à la porte.

Encore aujourd’hui, le jeune docteur est obligé d’épierrer son chemin des calomnies que cette charmante femme y jette à tout moment; et, pour avoir la paix, il a été forcé de s’accuser de cette petite faute de jeune homme en nommant son ennemie afin de la faire taire.

LES MARRONS DU FEU.

On ne sait pas combien il y a de nuances dans le malheur, cela dépend des caractères, de la force des imaginations, de la puissance des nerfs. S’il est impossible de saisir ces nuances si variables, on peut du moins indiquer les couleurs tranchées, les principaux accidents. L’auteur a donc réservé cette petite misère pour la dernière, car c’est la seule qui soit comique dans le malheur.

L’auteur se flatte d’avoir épuisé les principales. Aussi les femmes arrivées au port, à l’âge heureux de quarante ans, époque à laquelle elles échappent aux médisances, aux calomnies, aux soupçons, où leur liberté commence; ces femmes lui rendront-elles justice en disant que dans cet ouvrage toutes les situations critiques d’un ménage se trouvent indiquées ou représentées?

Caroline a son Affaire-Chaumontel. Elle sait susciter à son mari des sorties imprévues, elle a fini par s’entendre avec madame de Fischtaminel.

Dans tous les ménages, dans un temps donné, les madame de Fischtaminel deviennent la providence des Carolines.

Caroline câline madame de Fischtaminel avec autant de soin que l’armée d’Afrique choie Abd-el-Kader, elle lui porte la sollicitude qu’un médecin met à ne pas guérir un riche malade imaginaire. A elles deux, Caroline et madame de Fischtaminel inventent des occupations au cher Adolphe quand ni madame de Fischtaminel ni Caroline ne veulent de ce demi-dieu dans leurs pénates. Madame de Fischtaminel et Caroline, devenues par les soins de madame Foullepointe les meilleures amies du monde, ont fini même par connaître et employer cette franc-maçonnerie féminine dont les rites ne s’apprennent dans aucune initiation.

Si Caroline écrit la veille à madame de Fischtaminel ce petit billet:

«Mon ange, vous verrez vraisemblablement demain Adolphe, ne me le gardez pas trop longtemps, car je compte aller au bois avec lui sur les quatre heures; mais, si vous teniez beaucoup à l’y conduire, je l’y reprendrai. Vous devriez bien m’apprendre vos secrets d’amuser ainsi les gens ennuyés.»

Madame de Fischtaminel se dit: —Bien! j’aurai ce garçon-là sur les bras depuis midi jusqu’à cinq heures.

AXIOME.

Les hommes ne devinent pas toujours ce que signifie chez une femme une demande positive, mais une autre femme ne s’y trompe jamais: elle fait le contraire.

Ces petits êtres-là, surtout les Parisiennes, sont les plus jolis joujoux que l’industrie sociale ait inventés: il manque un sens à ceux qui ne les adorent pas, qui n’éprouvent pas une constante jubilation à les voir arrangeant leurs piéges comme elles arrangent leurs nattes, se créant des langues à part, construisant de leurs doigts frêles des machines à écraser les plus puissantes fortunes.

Un jour, Caroline a pris les plus minutieuses précautions, elle écrit la veille à madame Foullepointe d’aller à Saint-Maur avec Adolphe pour examiner une propriété quelconque à vendre, Adolphe ira déjeuner chez elle. Elle habille Adolphe, elle le lutine sur le soin qu’il met à sa toilette, et lui fait des questions saugrenues sur madame Foullepointe.

—Elle est gentille, et je la crois bien ennuyée de Charles: tu finiras par l’inscrire sur ton catalogue, vieux don Juan; mais tu n’auras plus besoin de l’Affaire-Chaumontel: je ne suis plus jalouse, tu as ton passe-port, aimes-tu mieux cela que d’être adoré?... Monstre! vois combien je suis gentille...

Dès que monsieur est parti, Caroline, qui la veille a pris soin d’écrire à Ferdinand pour venir déjeuner, fait une toilette que dans ce charmant XVIIIe siècle, si calomnié par les républicains, les humanitaires et les sots, les femmes de qualité nommaient leur habit de combat.

Caroline a tout prévu. L’Amour est le premier valet de chambre du monde: aussi la table est-elle mise avec une coquetterie diabolique. C’est du linge blanc damassé, le petit déjeuner bleu, le vermeil, le pot au lait sculpté, des fleurs partout!

Si c’est en hiver, elle a trouvé des raisins, elle a fouillé la cave pour y découvrir des bouteilles de vieux vins exquis. Les petits pains viennent du boulanger le plus fameux. Les mets succulents, le pâté de foie gras, toute cette victuaille élégante aurait fait hennir Grimod de la Reynière, ferait sourire un escompteur, et dirait à un professeur de l’ancienne Université de quoi il s’agit.

Tout est prêt. Caroline, elle, est prête de la veille: elle contemple son ouvrage. Justine soupire et arrange les meubles. Caroline ôte quelques feuilles jaunies aux fleurs des jardinières. Une femme déguise alors ce qu’il faut appeler les piaffements du cœur par ces occupations niaises où les doigts ont la puissance des tenailles, où les ongles roses brûlent, et où ce cri muet râpe le gosier: —Il ne vient pas!...

Quel coup de poignard que ce mot de Justine: —Madame, une lettre!

Une lettre au lieu d’un Ferdinand! comment se décachète-t-elle? que de siècles de vie épuisés en la dépliant! Les femmes savent cela! Quant aux hommes, quand ils ont de ces rages, ils assassinent leurs jabots.

—Justine, monsieur Ferdinand est malade!..... crie Caroline, envoyez chercher une voiture.

Au moment où Justine descend l’escalier, Adolphe monte.

—Pauvre madame! se dit Justine, il n’y a sans doute plus besoin de voiture.

—Ah çà! d’où viens-tu? s’écrie Caroline en voyant Adolphe en extase devant ce déjeuner quasi-voluptueux.

Adolphe, à qui sa femme ne sert plus depuis longtemps de festins si coquets, ne répond rien. Il devine ce dont il s’agit en retrouvant écrites sur la nappe les charmantes idées que, soit madame de Fischtaminel, soit le syndic de l’Affaire-Chaumontel, lui dessinent sur d’autres tables non moins élégantes.

—Qui donc attends-tu? dit-il en interrogeant à son tour.

—Et qui donc? ce ne peut être que Ferdinand, répond Caroline.

—Et il se fait attendre...

—Il est malade, le pauvre garçon.

Une idée drolatique passe par la tête d’Adolphe, et il répond en clignant d’un œil seulement: —Je viens de le voir.

—Où?

—Devant le Café de Paris, avec des amis...

—Mais pourquoi reviens-tu? répond Caroline, qui veut déguiser une rage homicide.

—Madame Foullepointe, que tu disais ennuyée de Charles, est depuis hier matin avec lui à Ville-d’Avray.

—Et monsieur Foullepointe?

—Il a fait un petit voyage d’agrément pour une nouvelle Affaire-Chaumontel, une jolie petite... difficulté qui lui est survenue; mais il en viendra sans doute à bout.

Adolphe s’est assis en disant: —Ça se trouve bien, j’ai l’appétit de deux loups...

Caroline s’attable en examinant Adolphe à la dérobée: elle pleure en dedans; mais elle ne tarde pas à demander d’un son de voix qu’elle a pu rendre indifférent: —Avec qui donc était Ferdinand?

—Avec des drôles qui lui font voir mauvaise compagnie. Ce jeune homme-là se gâte: il va chez madame Schontz, chez les lorettes, tu devrais écrire à ton oncle. C’était sans doute quelque déjeuner provenu d’un pari fait chez mademoiselle Malaga..... Il regarde sournoisement Caroline, qui baisse les yeux pour cacher ses larmes. Comme tu t’es faite jolie ce matin, reprend Adolphe. Ah! tu es bien la femme de ton déjeuner... Ferdinand ne déjeunera certes pas si bien que moi... etc.

Adolphe manie si bien la plaisanterie, qu’il inspire à sa femme l’idée de punir Ferdinand. Adolphe, qui se donne pour avoir l’appétit de deux loups, fait oublier à Caroline qu’il y a pour elle citadine à la porte.

La portière de Ferdinand arrive sur les deux heures, au moment où Adolphe dort sur un divan. Cette Iris des garçons vient dire à Caroline que monsieur Ferdinand a bien besoin de quelqu’un.

—Il est ivre? demande Caroline furieuse.

—Il s’est battu ce matin, madame.

Caroline tombe évanouie, se relève et court chez Ferdinand, en dévouant Adolphe aux dieux infernaux.

Quand les femmes sont les victimes de ces petites combinaisons, aussi spirituelles que les leurs, elles s’écrient alors: —Les hommes sont d’affreux monstres!

ULTIMA RATIO.