La Comédie humaine - Volume 18
Part 63
Voici notre dernière observation. Aussi bien, cet ouvrage commence-t-il à vous paraître fatigant, autant que le sujet lui-même si vous êtes marié.
Cette œuvre, qui, selon l’auteur, est à la PHYSIOLOGIE DU MARIAGE ce que l’Histoire est à la Philosophie, ce qu’est le Fait à la Théorie, a eu sa logique, comme la vie prise en grand a la sienne.
Et voici quelle est cette logique fatale, terrible. Au moment où s’arrête la première partie de ce livre, plein de plaisanteries sérieuses, Adolphe est arrivé, vous avez dû vous en apercevoir, à une indifférence complète en matière matrimoniale.
Il a lu des romans dont les auteurs conseillent aux maris gênants tantôt de s’embarquer pour l’autre monde, tantôt de bien vivre avec les pères de leurs enfants, de les choyer, de les adorer; car, si la littérature est l’image des mœurs, il faudrait admettre que les mœurs reconnaissent les défauts signalés par la PHYSIOLOGIE DU MARIAGE dans cette institution fondamentale. Plus d’un grand talent a porté des coups terribles à cette base sociale sans l’ébranler.
Adolphe a surtout beaucoup trop lu sa femme, et il déguise son indifférence sous ce mot profond: l’indulgence. Il est indulgent pour Caroline, il ne voit plus en elle que la mère de ses enfants, un bon compagnon, un ami sûr, un frère.
Au moment où finissent ici les petites misères de la femme, Caroline, beaucoup plus habile, est arrivée à pratiquer cette profitable indulgence; mais elle ne renonce pas à son cher Adolphe. Il est dans la nature de la femme de ne rien abandonner de ses droits. DIEU ET MON DROIT... CONJUGAL! est, comme on sait, la devise de l’Angleterre, surtout aujourd’hui.
Les femmes ont un si grand amour de domination, qu’à ce sujet nous raconterons une anecdote qui n’a pas dix ans. C’est une très-jeune anecdote.
Un des grands dignitaires de la chambre des pairs avait une Caroline, légère comme presque toutes les Carolines. Ce nom porte bonheur aux femmes. Ce dignitaire, alors très-vieillard, était d’un côté de la cheminée et Caroline de l’autre. Caroline atteignait à ce lustre pendant lequel les femmes ne disent plus leur âge. Un ami vint leur apprendre le mariage d’un général qui jadis avait été l’ami de leur maison.
Caroline entre dans un désespoir à larmes vraies; elle jette les hauts cris, elle rompt si bien la tête au grand dignitaire, qu’il essaye de la consoler. Au milieu de ses phrases, le comte s’échappe jusqu’à dire à sa femme: —Enfin, que voulez-vous, ma chère, il ne pouvait cependant pas vous épouser!
Et c’était un des plus hauts fonctionnaires de l’État, mais un ami de Louis XVIII, et nécessairement un peu Pompadour.
Toute la différence de la situation d’Adolphe et de Caroline existe donc en ceci: que si monsieur ne se soucie plus de madame, elle conserve le droit de se soucier de monsieur.
Maintenant, écoutons ce qu’on nomme le _qu’en dira-t-on_? objet de la conclusion de cet ouvrage.
COMMENTAIRE OU L’ON EXPLIQUE LA FELICHITTA DES FINALES.
Qui n’a pas entendu dans sa vie un opéra italien quelconque?... Vous avez dû, dès lors, remarquer l’abus musical du mot _felichitta_, prodigué par le poëte et par les chœurs à l’heure où tout le monde s’élance hors de sa loge ou quitte sa stalle.
Affreuse image de la vie. On en sort au moment où l’on entend la _felichitta_.
Avez-vous médité sur la profonde vérité qui règne dans ce _finale_, au moment où le musicien lance sa dernière note et l’auteur son dernier vers, où l’orchestre donne son dernier coup d’archet, sa dernière insufflation, où les chanteurs se disent: «Allons souper!» où les choristes se disent: «Quel bonheur, il ne pleut pas!...» Eh bien! dans tous les états de la vie on arrive à un moment où la plaisanterie est finie, où le tour est fait, où l’on peut prendre son parti, où chacun chante la _felichitta_ de son côté. Après avoir passé par tous les _duos_, les _solos_, les _strettes_, les _coda_, les morceaux d’ensemble, les _duettini_, les _nocturnes_, les phases que ces quelques scènes, prises dans l’océan de la vie conjugale, vous indiquent, et qui sont des thèmes dont les variations auront été devinées par les gens d’esprit tout aussi bien que par les niais (en fait de souffrances, nous sommes tous égaux!) la plupart des ménages parisiens arrivent, dans un temps donné, au chœur final que voici:
L’ÉPOUSE, _à une jeune femme qui en est à l’été de la Saint-Martin conjugale_. —Ma chère, je suis la femme la plus heureuse de la terre. Adolphe est bien le modèle des maris, bon, pas tracassier, complaisant. N’est-ce pas, Ferdinand?
(Caroline s’adresse au cousin d’Adolphe, jeune homme à jolie cravate, à cheveux luisants, à bottes vernies, habit de la coupe la plus élégante, chapeau à ressorts, gants de chevreau, gilet bien choisi, tout ce qu’il y a de mieux en moustaches, en favoris, en virgule à la Mazarin, et doué d’une admiration profonde, muette, attentive pour Caroline.)
LE FERDINAND. —Adolphe est si heureux d’avoir une femme comme vous! Que lui manque-t-il? Rien.
L’ÉPOUSE. —Dans les commencements, nous étions toujours à nous contrarier; mais maintenant nous nous entendons à merveille. Adolphe ne fait plus que ce qui lui plaît, il ne se gêne point; je ne lui demande plus ni où il va ni ce qu’il a vu. L’indulgence, ma chère amie, là est le grand secret du bonheur. Vous en êtes encore aux petits taquinages, aux jalousies à faux, aux brouilles, aux coups d’épingles. A quoi cela sert-il? Notre vie, à nous autres femmes, est bien courte! Qu’avons-nous? dix belles années! Pourquoi les meubler d’ennui? J’étais comme vous; mais un beau jour, j’ai connu madame Foullepointe, une femme charmante, qui m’a éclairée et m’a enseigné la manière de rendre un homme heureux... Depuis, Adolphe a changé du tout au tout: il est devenu ravissant. Il est le premier à me dire avec inquiétude, avec effroi même, quand je vais au spectacle et que sept heures nous trouvent seuls ici: —Ferdinand va venir te prendre, n’est-ce pas? N’est-ce pas Ferdinand?
LE FERDINAND. —Nous sommes les meilleurs cousins du monde.
LA JEUNE AFFLIGÉE. —En viendrais-je donc là?
LE FERDINAND. —Ah! vous êtes bien jolie, madame, et rien ne vous sera plus facile.
L’ÉPOUSE, _irritée_. —Eh bien, adieu, ma petite. (_La jeune affligée sort._) Ferdinand, vous me payerez ce mot-là.
L’ÉPOUX, _sur le boulevard Italien_. —Mon cher (_il tient monsieur de Fischtaminel par le bouton du paletot_), vous en êtes encore à croire que le mariage est basé sur la passion. Les femmes peuvent, à la rigueur, aimer un seul homme, mais nous autres!... Mon Dieu, la Société ne peut pas dompter la Nature. Tenez, le mieux, en ménage, est d’avoir l’un pour l’autre une indulgence plénière, à la condition de garder les apparences. Je suis le mari le plus heureux du monde. Caroline est une amie dévouée, elle me sacrifierait tout, jusqu’à mon cousin Ferdinand, s’il le fallait... oui, vous riez, elle est prête à tout faire pour moi. Vous vous entortillez encore dans les ébouriffantes idées de dignité, d’honneur, de vertu, d’ordre social. La vie ne se recommence pas, il faut la bourrer de plaisir. Voici deux ans qu’il ne s’est dit entre Caroline et moi le moindre petit mot aigre. J’ai dans Caroline un camarade avec qui je puis tout dire, et qui saurait me consoler dans les grandes circonstances. Il n’y a pas entre nous la moindre tromperie, et nous savons à quoi nous en tenir. Nos rapprochements sont des vengeances, comprenez-vous? Nous avons ainsi changé nos devoirs en plaisirs. Nous sommes souvent plus heureux alors que dans cette fadasse saison, appelée la lune de miel. Elle me dit quelquefois: —Je suis grognon, laisse-moi, va-t’en. L’orage tombe sur mon cousin. Caroline ne prend plus ses airs de victime, et dit du bien de moi à l’univers entier. Enfin! elle est heureuse de mes plaisirs. Et, comme c’est une très-honnête femme, elle est de la plus grande délicatesse dans l’emploi de notre fortune. Ma maison est bien tenue. Ma femme me laisse la disposition de ma réserve sans aucun contrôle. Et voilà. Nous avons mis de l’huile dans les rouages; vous, vous y mettez des cailloux, mon cher Fischtaminel. Il n’y a que deux partis à prendre: le couteau du More de Venise, ou la besaiguë de Joseph. Le costume d’Othello, mon cher, est très-mal porté; ce n’est plus qu’un turc de carnaval; moi, je suis charpentier, en bon catholique.
CHŒUR, _dans un salon au milieu d’un bal_. —Madame Caroline est une femme charmante!
UNE FEMME A TURBAN. —Oui, pleine de convenance, de dignité.
UNE FEMME QUI A SEPT ENFANTS. —Ah! elle a su prendre son mari.
UN AMI DE FERDINAND. —Mais elle aime beaucoup son mari. Adolphe est, d’ailleurs, un homme très-distingué, plein d’expérience.
UNE AMIE DE MADAME FISCHTAMINEL. —Il adore sa femme. Chez eux, point de gêne, tout le monde s’y amuse.
MONSIEUR FOULLEPOINTE. —Oui, c’est une maison fort agréable.
UNE FEMME DONT ON DIT BEAUCOUP DE MAL. —Caroline est bonne, obligeante, elle ne dit de mal de personne.
UNE DANSEUSE _qui revient à sa place_. —Vous souvenez-vous comme elle était ennuyeuse dans le temps où elle connaissait les Deschars?
MADAME FISCHTAMINEL. —Oh! elle et son mari, deux fagots d’épines... des querelles continuelles. (_Madame Fischtaminel s’en va._)
UN ARTISTE. —Mais le sieur Deschars se dissipe, il va dans les coulisses; il paraît que madame Deschars a fini par lui vendre sa vertu trop cher.
UNE BOURGEOISE, _effrayée pour sa fille de la tournure que prend la conversation_. —Madame de Fischtaminel est charmante ce soir.
UNE FEMME DE QUARANTE ANS, _sans emploi_. —Monsieur Adolphe a l’air aussi heureux que sa femme.
LA JEUNE PERSONNE. —Quel joli jeune homme que monsieur Ferdinand! (_Sa mère lui donne vivement un petit coup de pied._) —Que me veux-tu maman?
LA MÈRE. (_Elle regarde fixement sa fille._) —On ne dit cela, ma chère, que de son prétendu; monsieur Ferdinand n’est pas à marier.
UNE DAME TRÈS-DÉCOLLETÉE _à une autre non moins décolletée_. —(_Sotto voce._) —Ma chère, tenez, la morale de tout cela, c’est qu’il n’y a d’heureux que les ménages à quatre.
UN AMI, _que l’auteur a eu l’imprudence de consulter_. —Ces derniers mots sont faux.
L’AUTEUR. —Ah! vous croyez?
L’AMI, _qui vient de se marier_. —Vous employez tous votre encre à nous déprécier la vie sociale, sous le prétexte de nous éclairer!... Eh! mon cher, il y a des ménages cent fois, mille fois plus heureux que ces prétendus ménages à quatre.
L’AUTEUR. —Eh bien! faut-il tromper les gens à marier, et rayer le mot?
L’AMI. —Non, il sera pris comme le trait d’un couplet de vaudeville!
L’AUTEUR. —Une manière de faire passer les vérités.
L’AMI, _qui tient à son opinion_. —Les vérités destinées à passer.
L’AUTEUR, _voulant avoir le dernier_. —Qui est-ce qui ne passe pas? Quand ta femme aura vingt ans de plus, nous reprendrons cette conversation. Vous ne serez peut-être heureux qu’à trois.
L’AMI. —Vous vous vengez bien durement de ne pas pouvoir écrire l’histoire de ménages heureux.
FIN DES PETITES MISÈRES DE LA VIE CONJUGALE
TABLE DES MATIÈRES.
SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.
SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES (4e partie).
La dernière Incarnation de Vautrin 1
SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE.
L’ENVERS DE L’HISTOIRE CONTEMPORAINE (2e Épisode).
L’Initié 131
SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE.
LES PAYSANS 219
ÉTUDES ANALYTIQUES.
PETITES MISÈRES DE LA VIE CONJUGALE 509
PARIS. — IMPRIMERIE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2.
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Corrections.
Les défauts d’impression en début et en fin de ligne et les erreurs typographiques évidentes ont été tacitement corrigés, et la ponctuation a été tacitement corrigée par endroits. Également, les variations dans les noms propres Brunet, Gaubertin, Grandville, Guerbet, Leclerc, Ruffard et Vattebled ont été corrigées.
De plus, les corrections suivantes ont été apportées.
Page 11: «pas» remplacé par «par» (l’homme surexcité par la passion)
Page 56: «Bidon» remplacé par «Biffon» (s’écria le Biffon)
Page 113: «l’empêcher» remplacé par «s'empêcher» (et il ne put s'empêcher d’examiner)
Page 119: «de» remplacé par «du» (car on ne sort pas avec des rentes du bagne)
Page 145: inséré «de» (Ce noir, porté depuis de longues années)
Page 174: «madame» remplacé par «malade» (Godefroid aurait difficilement vu la malade)
Page 177: «riche» remplacé par «riches» (Quelque riches que nous soyons)
Page 255: «des» remplacé par «deux» (Il eut deux filles)
Page 297: «sa prévoyante» remplacé par «si prévoyante» (Une mère n’est pas si caressante ni si prévoyante).
Page 302: «ces» remplacé par «ses» (En venant planter ses choux)
Page 307: «but» remplacé par «butte» (tous en butte à la haine)
Page 378: «branche» remplacé par «blanche» (Catherine balançait sa jupe blanche)
Page 384: «dépradations» remplacé par «déprédations» (ses complaisances et ses déprédations).
Page 446: «précepteur» remplacé par «percepteur» (Sacré lui va! répondit le gros petit percepteur)
Page 476: «avec» remplacé par «avait» (Cette scène avait été politiquement méditée)
Page 492: «vert» remplacé par «ver» (mais sans trouver ce ver de peau forte)
Page 541: «Nous» remplacé par «Vous» (—Vous avez risqué le pain de vos enfants).
Page 544: «monsire» remplacé par «monstre» (—Mais je suis un monstre!)
Page 544: «chargée» remplacé par «chargé» (la voile du galion qui entre à Cadix chargé de trésors)
Page 560: «répartitions» remplacé par «réparations» (les réparations, les gages du concierge)
Page 566: «miniques» remplacé par «mimiques» (en mines, en expressions mimiques).
Page 593: «grâces» remplacé par «grâce» (Tu peux grâce aux sublimes priviléges du génie).
Page 601: «fait» remplacé par «faits» (elle récrimine en faits)