La Comédie humaine - Volume 18
Part 61
—Mais, madame, ce n’est pas une dame, c’est une femme, une femme du peuple.
—Ah! Justine, lord Byron aimait à Venise une poissarde, c’est la petite madame Fischtaminel qui me l’a dit.
Et Caroline fond en larmes.
—J’ai fait causer Benoît.
—Eh bien! que pense Benoît?...
—Benoît croit que cette femme est une intermédiaire, car monsieur se cache de tout le monde, même de Benoît.
Caroline vit pendant huit jours dans l’enfer, toutes ses économies passent à solder des espions, à payer des rapports.
Enfin, Justine va voir cette femme appelée madame Mahuchet, elle la séduit, elle finit par apprendre que monsieur a gardé de ses folies de jeunesse un témoin, un fruit, un délicieux petit garçon qui lui ressemble, et que cette femme est la nourrice, la mère d’occasion qui surveille le petit Frédéric, qui paye les trimestres du collége, celle par les mains de qui passent les douze cents francs, les deux mille francs perdus annuellement au jeu par monsieur.
Et la mère! s’écrie Caroline.
Enfin, l’adroite Justine, la providence de madame, lui prouve que mademoiselle Suzanne Beauminet, une ancienne grisette devenue madame Sainte-Suzanne, est morte à la Salpêtrière, ou bien a fait fortune et s’est mariée en province, ou se trouve placée si bas dans la société qu’il n’est pas probable que madame puisse la rencontrer.
Caroline respire, elle a le poignard hors du cœur, elle est heureuse; mais si elle n’a que des filles, elle souhaite un garçon. Ce petit drame du soupçon injuste, la comédie de toutes les suppositions auxquelles la mère Mahuchet donne lieu, ces phases de la jalousie tombant à faux sont posés ici comme étant le type de cette situation dont les variantes sont infinies comme les caractères, comme les rangs, comme les espèces.
Cette source de petite misère est indiquée ici pour que toutes les femmes assises sur cette plage y contemplent le cours de leur vie conjugale, le remontent ou le descendent, y retrouvent leurs aventures secrètes, leurs malheurs inédits, la bizarrerie qui causa leurs erreurs et les fatalités particulières auxquelles elles doivent un instant de rage, un désespoir inutile, des souffrances qu’elles pouvaient s’épargner, heureuses toutes de s’être trompées!...
Cette petite misère a pour corollaire la suivante, beaucoup plus grave et souvent sans remède, surtout lorsqu’elle a sa cause dans des vices d’un autre genre et qui ne sont pas de notre ressort, car, dans cet ouvrage, la femme est toujours censée vertueuse... jusqu’au dénoûment.
LE TYRAN DOMESTIQUE.
—Ma chère Caroline, dit un jour Adolphe à sa femme, es-tu contente de Justine?
—Mais, oui, mon ami.
—Tu ne trouves pas qu’elle te parle d’une façon qui n’est point convenable?
—Est-ce que je fais attention à une femme de chambre? il paraît que vous l’observez, vous?
—Plaît-il?... demande Adolphe d’un air indigné qui ravit toujours les femmes.
En effet, Justine est une vraie femme de chambre d’actrice, une fille de trente ans frappée par la petite vérole de mille fossettes où ne se jouent pas les amours, brune comme l’opium, beaucoup de jambes et peu de corps, les yeux chassieux et une tournure à l’avenant. Elle voudrait se faire épouser par Benoît, elle a dix mille francs; mais à cette attaque inopinée, Benoît a demandé son congé. Tel est le portrait du tyran domestique intronisé par la jalousie de Caroline.
Justine prend son café, le matin, dans son lit, et s’arrange de manière à le prendre aussi bon, pour ne pas dire meilleur, que celui de madame. Justine sort quelquefois sans en demander la permission, elle sort mise comme la femme d’un banquier du second ordre. Elle a le bibi rose, une ancienne robe de madame refaite, un beau châle, des brodequins en peau bronzée et des bijoux apocryphes.
Justine est quelquefois de mauvaise humeur et fait sentir à sa maîtresse qu’elle est aussi femme qu’elle, sans être mariée. Elle a ses _papillons noirs_, ses caprices, ses tristesses. Enfin, elle ose avoir des nerfs!... Elle répond brusquement, elle est insupportable aux autres domestiques, enfin ses gages ont été considérablement augmentés.
—Ma chère, cette fille devient de jour en jour plus insupportable, dit un jour Adolphe à sa femme en s’apercevant que Justine écoute aux portes; et, si vous ne la renvoyez pas, je la renverrai, moi!...
Caroline, épouvantée, est obligée, pendant que monsieur est dehors, de chapitrer Justine.
—Justine, vous abusez de mes bontés pour vous: vous avez ici d’excellents gages, vous avez des profits, des cadeaux: tâchez d’y rester, car monsieur veut vous renvoyer.
La femme de chambre s’humilie, elle pleure; elle est si attachée à madame! Ah! elle passerait dans le feu pour elle, elle se ferait hacher; elle est prête à tout faire.
—Vous auriez quelque chose à cacher, madame, je le prendrais sur mon compte.
—C’est bien Justine, c’est bien ma fille, dit Caroline effrayée; il ne s’agit pas de cela; sachez seulement vous tenir à votre place.
—Ah! se dit Justine, monsieur veut me renvoyer... Attends, je vais te rendre la vie dure, vieux pistolet!
Huit jours après, en coiffant sa maîtresse, Justine regarde dans la glace pour s’assurer que madame peut voir toutes les grimaces de sa physionomie; aussi Caroline lui demande-t-elle bientôt: —Qu’as-tu donc Justine?
—Ce que j’ai, je le dirais bien à madame, mais madame est si faible avec monsieur...
—Allons, voyons, dis?
—Je sais bien, Madame, pourquoi monsieur veut me mettre lui-même à la porte: monsieur n’a plus confiance qu’en Benoît, et Benoît fait le discret avec moi...
—Eh bien! qu’y a-t-il? A-t-on surpris quelque chose?
—Je suis sûre qu’à eux deux ils manigancent quelque chose contre madame, répond la femme de chambre avec autorité.
Caroline, que Justine observe dans la glace, est devenue pâle; toutes les tortures de la petite misère précédente reviennent, et Justine se voit devenue nécessaire autant que les espions le sont au gouvernement quand on découvre une conspiration. Cependant les amies de Caroline ne s’expliquent pas pourquoi elle tient à une fille si désagréable, qui prend des airs de maîtresse, qui porte chapeau, qui fait l’impertinente...
On parle de cette domination stupide chez madame Deschars, chez madame de Fischtaminel, et l’on en plaisante. Quelques femmes entrevoient des raisons monstrueuses et qui mettent en cause l’honneur de Caroline.
AXIOME.
Dans le monde, on sait mettre des paletots à toutes les vérités, même les plus jolies.
Enfin l’_aria della calumnia_ s’exécute absolument comme si Bartholo le chantait.
Il est avéré que Caroline ne peut pas renvoyer sa femme de chambre.
Le monde s’acharne à trouver le secret de cette énigme. Madame de Fischtaminel se moque d’Adolphe, Adolphe revient chez lui furieux, fait une scène à Caroline et renvoie Justine.
Ceci produit un tel effet sur Justine, que Justine tombe malade, elle se met au lit. Caroline fait observer à son mari qu’il est difficile de jeter dans la rue une fille dans l’état où se trouve Justine, une fille qui, d’ailleurs, leur est bien attachée et qui est chez eux depuis leur mariage.
—Dès qu’elle sera rétablie, qu’elle s’en aille! dit Adolphe.
Caroline, rassurée sur Adolphe et indignement grugée par Justine, en arrive à vouloir s’en débarrasser; elle applique sur cette plaie un remède violent, et elle se décide à passer par les fourches caudines d’une autre petite misère que voici:
LES AVEUX.
Un matin, Adolphe est ultra-câliné. Le trop heureux mari cherche les raisons de ce redoublement de tendresse, et il entend Caroline, qui d’une voix caressante lui dit: —Adolphe?
—Quoi! répond-il effrayé du tremblement intérieur accusé par la voix de Caroline.
—Promets-moi de ne pas te fâcher.
—Oui.
—De ne pas m’en vouloir...
—Jamais! Dis.
—De me pardonner et de ne jamais me parler de cela...
—Mais dis-donc!...
—D’ailleurs, tous les torts sont à toi...
—Voyons!... ou je m’en vais...
—Il n’y a que toi qui puisses me faire sortir de l’embarras où je suis... et à cause de toi!...
—Mais voyons...
—Il s’agit de...
—De?
—De Justine.
—Ne m’en parle pas, elle est renvoyée, je ne veux plus la voir, sa manière d’être expose votre réputation...
—Et que peut-on dire? que t’a-t-on dit?
La scène tourne, il en résulte une sous-explication qui fait rougir Caroline dès qu’elle aperçoit la portée des suppositions de ses meilleures amies, enchantées toutes de trouver des raisons bizarres à sa vertu.
—Eh bien, Adolphe, c’est toi qui me vaux tout cela! Pourquoi ne m’as-tu rien dit de Frédéric...
—Le Grand? le roi de Prusse?
—Voilà bien les hommes!... Tartufe, voudrais-tu me faire croire que tu aies oublié, depuis si peu temps, ton fils, le fils de mademoiselle Suzanne Beauminet!
—Tu sais...
—Tout!... Et la mère Mahuchet, et tes sorties pour faire dîner le petit quand il a congé.
Quelquefois, l’Affaire-Chaumontel est un enfant naturel, c’est l’espèce la moins dangereuse des Affaires-Chaumontel.
—Quels chemins de taupe vous savez faire, vous autres dévotes! s’écrie Adolphe épouvanté.
—C’est Justine qui a tout découvert.
—Ah! je comprends maintenant la raison de ses insolences...
—Ah! va, mon ami, ta Caroline a été bien malheureuse, et cet espionnage dont la cause est mon amour insensé pour toi, car je t’aime... à devenir folle... Non, si tu me trahissais, je m’enfuirais au bout du monde... Eh bien, cette jalousie à faux m’a mise sous la domination de Justine... Ainsi, mon chat, tire-moi de là!
—Que cela t’apprenne, mon ange, à ne jamais te servir de tes domestiques si tu veux qu’ils te servent. C’est la plus basse des tyrannies. Être à la merci de ses gens.
Adolphe profite de cette circonstance pour épouvanter Caroline, car il pense à ses futures Affaires-Chaumontel, et voudrait bien ne plus être espionné.
Justine est mandée, Adolphe la renvoie immédiatement sans vouloir qu’elle s’explique. Caroline croit sa petite misère finie. Elle prend une autre femme de chambre.
Justine, à qui ses douze ou quinze mille francs ont mérité les attentions d’un porteur d’eau à la voie, devient madame Chavagnac et entreprend le commerce de la fruiterie. Dix mois après Caroline reçoit par un commissionnaire, en l’absence d’Adolphe, une lettre écrite sur du papier écolier, en jambages qui voudraient trois mois d’orthopédie, et ainsi conçue:
_Madam!_
_Vous êt hindigneuman trompai perre msieu poure mame deux Fischtaminelle, ile i vat tou lé soarres, ai vous ni voilliez queu du feux; vous n’avet queu ceu que vou mairitte j’ean sui contant, ai j’ai bien éloneure de vou saluair._
Caroline bondit comme une lionne piquée par un taon; elle se replace d’elle même sur le gril du soupçon, elle recommence sa lutte avec l’inconnu.
Quand elle a reconnu l’injustice de ses soupçons, il arrive une autre lettre qui lui offre de lui donner des renseignements sur une Affaire-Chaumontel que Justine a éventée.
La petite misère des Aveux, souvenez-vous-en, mesdames, est souvent plus grave que celle-ci.
HUMILIATIONS.
A la gloire des femmes, elles tiennent encore à leurs maris, quand leurs maris ne tiennent plus à elles, non-seulement parce qu’il existe, socialement parlant, plus de liens entre une femme mariée et un homme, qu’entre cet homme et sa femme; mais encore, parce que la femme a plus de délicatesse et d’honneur que l’homme, la grande question conjugale mise à part, bien entendu.
AXIOME.
Dans un mari, il n’y a qu’un homme; dans une femme mariée il y a un homme, un père, une mère et une femme.
Une femme mariée a de la sensibilité pour quatre, et pour cinq même, si l’on y regarde bien.
Or, il n’est pas inutile de faire observer ici que, pour les femmes, l’amour est une absolution générale: l’homme qui aime bien peut commettre des crimes, il est toujours blanc comme neige aux yeux de celle qui aime, s’il l’aime bien. Quant à la femme mariée, aimée ou non, elle sent si bien que l’honneur, la considération de son mari sont la fortune de ses enfants, qu’elle agit comme la femme qui aime, tant l’intérêt social est violent.
Ce sentiment profond engendre pour quelques Carolines des petites misères qui, par malheur pour ce livre, ont un côté triste.
Adolphe s’est compromis. N’énumérons pas toutes les manières de se compromettre, ce serait tomber dans des personnalités. Ne prenons pour exemple que de toutes les fautes sociales, celle que notre époque excuse, admet, comprend et commet le plus souvent, _le vol_ honnête, la concussion bien déguisée, une tromperie excusable quand elle a réussi, comme de s’entendre avec qui de droit pour vendre sa propriété le plus cher possible à une ville, à un département, etc.
Ainsi, dans une faillite, pour se _couvrir_ (ceci veut dire récupérer sa créance), Adolphe a trempé dans les actes illicites qui peuvent mener un homme à témoigner en cour d’assises. On ne sait même pas si le hardi créancier ne sera pas considéré comme complice.
Remarquez que dans toutes les faillites, pour les maisons les plus honorables, _se couvrir_ est regardé comme le plus saint des devoirs; mais il s’agit de ne pas laisser trop voir, comme dans la prude Angleterre, le mauvais côté de _la couverture_.
Adolphe embarrassé, car son conseil lui a dit de ne paraître en rien, a recours à Caroline; il lui fait la leçon, il l’endoctrine, il lui apprend le Code, il veille à sa toilette, il l’équipe comme un brick envoyé en course, et il l’expédie chez un juge, chez un syndic. Le juge est un homme en apparence sévère, qui cache un libertin; il garde son sérieux en voyant entrer une jolie femme, et il dit des choses excessivement amères sur Adolphe.
—Je vous plains, madame, vous appartenez à un homme qui peut vous attirer bien des désagréments; encore quelques affaires de ce genre, et il sera tout à fait déconsidéré. Avez-vous des enfants? pardonnez-moi cette question; vous êtes si jeune, qu’il est bien naturel... Et le juge se met le plus près possible de Caroline.
—Oui, monsieur.
—Oh! bon Dieu! quel avenir! Ma première pensée était pour la femme; mais maintenant, je vous plains doublement, je songe à la mère... Ah! combien vous avez dû souffrir en venant ici... Pauvres, pauvres femmes!
—Ah! monsieur, vous vous intéressez à moi, n’est-ce pas?...
—Hélas! que puis-je? fait le juge en sondant Caroline par un regard oblique. Ce que vous me demandez est une forfaiture, je suis magistrat avant d’être homme...
—Ah! monsieur, soyez homme seulement...
—Savez-vous bien ce que vous dites-là... ma belle dame!...
Là, le magistrat consulaire prend en tremblant la main de Caroline.
Caroline, en songeant qu’il s’agit de l’honneur de son mari, de ses enfants, se dit en elle-même que ce n’est pas le cas de faire la prude, elle laisse prendre sa main, elle résiste assez pour que le galant vieillard (c’est heureusement un vieillard) y trouve une faveur.
—Allons! allons! belle dame, ne pleurez pas, reprend le magistrat, je serais au désespoir de faire couler les larmes d’une si jolie personne, nous verrons, vous viendrez demain soir m’expliquer l’affaire, il faut voir toutes les pièces, nous les compulserons ensemble...
—Monsieur...
—Mais il le faut...
—Monsieur...
—N’ayez pas peur, belle dame, un juge peut savoir accorder ce qu’on doit à la justice, et... (il prend un petit air fin) à la beauté.
—Mais, monsieur...
—Soyez tranquille, dit-il en lui tenant les mains et les pressant, et ce grand délit, nous tâcherons de le changer en peccadille. Et il reconduit Caroline atterrée d’un rendez-vous ainsi proposé.
Le syndic est un jeune homme gaillard, qui reçoit madame Adolphe en souriant. Il sourit à tout, et il la prend par la taille en souriant avec une habileté de séducteur qui ne permet pas à Caroline de se révolter, d’autant plus qu’elle se dit: «Adolphe m’a bien recommandé de ne pas irriter le syndic.»
Néanmoins Caroline, ne fût-ce que dans l’intérêt du syndic, se dégage et lui dit le: —«Monsieur!...» qu’elle a répété trois fois au juge.
—Ne m’en voulez pas, vous êtes irrésistible, vous êtes un ange, et votre mari est un monstre; car dans quelle intention envoie-t-il une sirène à un jeune homme qu’il sait inflammable?
—Monsieur, mon mari n’a pu venir lui-même; il est au lit, bien souffrant, et vous l’avez menacé d’une si terrible façon, que l’urgence...
—Il n’a donc pas d’avoué, d’agréé...
Caroline est épouvantée de cette observation, qui dévoile une profonde scélératesse chez Adolphe.
—Il a pensé, monsieur, que vous auriez des égards pour une mère de famille, pour des enfants...
—Ta, ta, ta, répond le syndic. Vous êtes venue pour attenter à mon indépendance, à ma conscience, vous voulez que je vous livre les créanciers; eh bien! je fais plus, je vous livre mon cœur, ma fortune; il veut sauver son honneur, votre mari; moi je vous donne le mien...
—Monsieur, dit-elle en essayant de relever le syndic qui s’est mis à ses pieds, vous m’épouvantez!
Elle joue la femme effrayée et gagne la porte, en sortant de cette situation délicate, comme savent en sortir les femmes, c’est-à-dire en ne compromettant rien.
—Je reviendrai, dit-elle en souriant, quand vous serez plus sage.
—Vous me laissez ainsi... prenez garde! votre mari pourra bien s’asseoir sur les bancs de la Cour d’assises; il est le complice d’une banqueroute frauduleuse, et nous savons de lui bien des choses qui ne sont pas honorables. Ce n’est pas sa première incartade; il a fait des affaires un peu sales, des tripotages indignes, vous ménagez bien l’honneur d’un homme qui se moque de son honneur comme du vôtre.
Caroline, effrayée de ces paroles, lâche la porte, la ferme et revient.
—Que voulez-vous dire, monsieur? dit-elle furieuse de cette brutale bordée.
—Eh bien! l’affaire...
—Chaumontel?
—Non, cette spéculation sur les maisons qu’il faisait bâtir par des gens insolvables.
Caroline se rappelle l’affaire entreprise par Adolphe (voyez JÉSUITISME DES FEMMES) pour doubler ses revenus; elle tremble. Le syndic a pour lui la curiosité.
—Asseyez-vous donc là. Tenez, à cette distance je serai sage, mais je pourrai vous regarder...
Et il raconte longuement cette conception due à Du Tillet le banquier, en s’interrompant pour dire: —Oh! quel joli pied, petit, menu... MADAME seule a le pied aussi petit que cela... _Du Tillet donc transigea_... —Et quelle oreille... vous a-t-on dit que vous aviez l’oreille délicieuse? —_Et Du Tillet eut raison, car il y avait déjà jugement._ —J’aime les petites oreilles... Laissez-moi faire mouler la vôtre, et je ferai tout ce que vous voudrez. —_Du Tillet profita de cela pour faire tout supporter à votre imbécile de mari_... —Oh! la jolie étoffe, vous êtes divinement mise...
—Nous en étions, monsieur?...
—Est-ce que je sais ce que je dis en admirant une tête raphaélesque comme la vôtre?
Au vingt-septième éloge, Caroline trouve de l’esprit au syndic: elle lui fait un compliment et s’en va sans connaître à fond l’histoire de cette entreprise qui, dans le temps, a dévoré trois cent mille francs.
Cette petite misère a d’énormes variantes.
EXEMPLE: Adolphe est brave et susceptible; il est à la promenade aux Champs-Élysées, il y a foule, et dans cette foule certains jeunes gens sans délicatesse se permettent des plaisanteries à la Panurge: Caroline les souffre sans avoir l’air de s’en apercevoir pour éviter un duel à son mari.
AUTRE EXEMPLE: Un enfant du genre Terrible, dit devant le monde:
—Maman, est-ce que tu laisserais Justine me donner des giffles?
—Non, certes...
—Pourquoi demandes-tu cela, mon petit homme, dit madame Foullepointe.
—C’est qu’elle vient de donner un fameux soufflet à papa, qui est bien plus fort que moi.
Madame Foullepointe se met à rire, et Adolphe, qui pensait à faire la cour à madame Foullepointe, se voit plaisanté cruellement par elle après avoir eu (voir les DERNIÈRES QUERELLES) une première-dernière querelle avec Caroline.
LA DERNIÈRE QUERELLE.
Dans tous les ménages, maris et femmes entendent sonner une heure fatale. C’est un vrai glas, la mort de la jalousie, une grande, une noble, une charmante passion, le seul véritable symptôme de l’amour, s’il n’est pas toutefois _son double_. Quand une femme n’est plus jalouse de son mari, tout est dit, elle ne l’aime plus. Aussi, l’amour conjugal s’éteint-il dans la dernière querelle que fait une femme.
AXIOME.
Dès qu’une femme ne querelle plus son mari, le minotaure est assis dans un fauteuil au coin de la cheminée de la chambre à coucher, et il tracasse avec le bout de sa canne ses bottes vernies.
Toutes les femmes doivent se rappeler leur dernière querelle, cette suprême petite misère qui souvent éclate à propos d’un rien, ou plus souvent encore à l’occasion d’un fait brutal, d’une preuve décisive. Ce cruel adieu à la croyance, aux enfantillages de l’amour, à la vertu même, est en quelque sorte capricieux comme la vie. Comme la vie, il n’est le même dans aucun ménage.
Ici peut-être l’auteur doit-il chercher toutes les variétés de querelles, s’il veut être exact.
Ainsi, Caroline aura découvert que la robe judiciaire du syndic de l’Affaire-Chaumontel cache une robe d’une étoffe infiniment moins rude, d’une couleur agréable, soyeuse; qu’enfin Chaumontel a des cheveux blonds et des yeux bleus.
Ou bien Caroline, levée avant Adolphe, aura vu le paletot jeté sur un fauteuil à la renverse, et la ligne d’un petit papier parfumé, sortant de la poche de côté, l’aura frappée de son blanc, comme un rayon de soleil entrant par une fente de la fenêtre dans une chambre bien close; —ou elle aura fait craquer ce petit billet en serrant Adolphe dans ses bras et lui tâtant cette poche d’habit; —ou elle aura été comme instruite par le parfum étranger qu’elle sentait depuis quelque temps sur Adolphe, et elle aura lu ces quelques lignes:
«_Haingra, séjé ce que tu veu dire avaic Hipolite, vien, e tu vairas si jen thême._»
Ou ceci:
«Hier, mon ami, vous vous êtes fait attendre, que sera-ce demain?»
Ou ceci:
«Les femmes qui vous aiment, mon cher monsieur, sont bien malheureuses de vous tant haïr quand vous n’êtes pas près d’elles; prenez garde, la haine qui dure pendant votre absence pourrait empiéter sur les moments où l’on vous voit.»
Ou ceci:
«Faquin de Chodoreille, que faisais-tu donc hier sur le boulevard avec une femme pendue à ton bras? Si c’est ta femme, reçois mes compliments de condoléance sur tous ses charmes qui sont absents, elle les a sans doute mis au Mont-de-Piété; mais la reconnaissance en est perdue.»
Quatre billets émanés de la grisette, de la dame, de la bourgeoise prétentieuse ou de l’actrice parmi lesquelles Adolphe a choisi _sa belle_ (selon le vocabulaire Fischtaminel).
Ou bien Caroline, amenée voilée, par Ferdinand, au Ranelagh, a vu de ses yeux Adolphe se livrant avec fureur à la polka, tenant dans ses bras une des dames d’honneur de la reine Pomaré; —ou bien Adolphe se sera pour la septième fois trompé de nom et aura, le matin en s’éveillant, appelé sa femme Juliette, Charlotte ou Lisa; —ou bien un marchand de comestibles, un restaurateur, envoie en l’absence de monsieur des notes accusatrices qui tombent entre les mains de Caroline.
PIÈCES DE L’AFFAIRE-CHAUMONTEL
=A LA PARTIE FINE.=
DOIT A PERRAULT M. ADOLPHE.
_Livré chez madame Schontz, le 6 janvier 18.._, un pâté de foie gras. 22 fr. 50 c. Six bouteilles de divers vins. 70 » _Fourni à l’Hôtel du Congrès, le 11 février, nº 21_, un déjeuner fin, prix convenu. 100 » —————————— Total. 192 fr. 50 c.
Caroline étudie les dates et retrouve dans sa mémoire des rendez-vous relatifs à l’Affaire-Chaumontel. Adolphe avait désigné le jour des Rois pour une réunion où on devait enfin toucher la collocation de l’Affaire-Chaumontel. Le 11 février, il avait rendez-vous chez le notaire pour signer une quittance dans l’Affaire-Chaumontel.
Ou bien... Mais vouloir formuler tous les hasards, c’est une entreprise de fou.