La Comédie humaine - Volume 18
Part 60
Caroline a reconnu l’épaisseur d’une feuille de papier à lettre entre ce velours et cette table: elle tombe sur une lettre à Hector au lieu de tomber sur une lettre à madame de Fischtaminel, qui prend les eaux de Plombières, et elle lit ceci:
«Mon cher Hector,
»Je te plains, mais tu agis sagement en me confiant les difficultés dans lesquelles tu t’es mis à plaisir. Tu n’as pas su voir la différence qui distingue la femme de province de la Parisienne. En province, mon cher, vous êtes toujours face à face avec votre femme, et par l’ennui qui vous talonne, vous vous jetez à corps perdu dans le bonheur. C’est une grande faute: le bonheur est un abîme, on n’en revient pas en ménage quand on a touché le fond.
»Tu vas voir pourquoi; laisse-moi prendre, à cause de ta femme, la voie la plus courte, la parabole.
»Je me souviens d’avoir fait un voyage en coucou de Paris à Ville-Parisis: distance, sept lieues; voiture très-lourde, cheval boiteux; cocher, enfant de onze ans. J’étais dans cette boîte mal close avec un vieux soldat. Rien ne m’amuse plus que de soutirer à chacun, à l’aide de ce foret nommé l’interrogation, et de recevoir au moyen d’un air attentif et jubilant la somme d’instruction, d’anecdotes, de savoir, dont tout le monde désire se débarrasser; et chacun a la sienne, le paysan comme le banquier, le caporal comme le maréchal de France.
»J’ai remarqué combien ces tonneaux pleins d’esprit sont disposés à se vider quand ils sont charriés par des diligences ou des coucous, par tous les véhicules que traînent les chevaux, car personne ne cause en chemin de fer.
»A la manière dont la sortie de Paris s’exécuta, nous allions être pendant sept heures en route: je fis donc causer ce caporal pour me divertir. Il ne savait ni lire ni écrire, tout était inédit. Eh bien! la route me sembla courte. Le caporal avait fait toutes les campagnes, il me raconta des faits inouïs dont ne s’occupent jamais les historiens.
»Oh! mon cher Hector, combien la pratique l’emporte sur la théorie! Entre autres choses, et sur une de mes questions relatives à la pauvre infanterie, dont le courage consiste bien plus à marcher qu’à se battre, il me dit ceci, que je te dégage de toute circonlocution:
» —Monsieur, quand on m’amenait des Parisiens à notre 45e, que Napoléon avait surnommé _le terrible_ (je vous parle des premiers temps de l’Empereur, où l’infanterie avait des jambes d’acier, et il en fallait), j’avais une manière de connaître ceux qui resteraient dans le 45e... Ceux-là marchaient sans aucune hâte, ils vous faisaient leurs petites six lieues par jour, ni plus ni moins, et ils arrivaient à l’étape prêts à recommencer le lendemain. Les crânes qui faisaient dix lieues, qui voulaient courir à la victoire, ils restaient à l’hôpital à mi-route.
»Ce brave caporal parlait là mariage en croyant parler guerre, et tu te trouves à l’hôpital à mi-chemin, mon cher Hector.
»Souviens-toi des doléances de madame de Sévigné comptant cent mille écus à monsieur de Grignan pour l’engager à épouser une des plus jolies personnes de France! —«Mais, se dit-elle, il devra l’épouser tous les jours, tant qu’elle vivra! Décidément, cent mille écus, ce n’est pas trop!» Eh bien! n’est-ce pas à faire trembler les plus courageux?
»Mon cher camarade, le bonheur conjugal est fondé comme celui des peuples, sur l’ignorance. C’est une félicité pleine de conditions négatives.
»Si je suis heureux avec ma petite Caroline, c’est par la plus stricte observance de ce principe salutaire sur lequel a tant insisté la _Physiologie du Mariage_. J’ai résolu de conduire ma femme par des chemins tracés dans la neige jusqu’au jour heureux où l’infidélité deviendra très-difficile.
»Dans la situation où tu t’es mis, et qui ressemble à celle de Duprez quand, dès son début à Paris, il s’est avisé de chanter à pleins poumons, au lieu d’imiter Nourrit qui donnait de sa voix de tête juste ce qu’il en fallait pour charmer son public, voici je crois, la marche à tenir pour...»
La lettre en était restée là; Caroline la replace en songeant à faire expier à son cher Adolphe son obéissance aux exécrables préceptes de la _Physiologie du Mariage_.
PARTIE REMISE.
Cette misère doit arriver assez souvent et assez diversement dans l’existence des femmes mariées pour que ce fait personnel devienne le type du genre.
La Caroline dont il est ici question est fort pieuse, elle aime beaucoup son mari, le mari prétend même qu’il est beaucoup trop aimé d’elle; mais c’est une fatuité maritale, si toutefois ce n’est pas une provocation: il ne se plaint qu’aux jeunes amies de sa femme.
Quand la conscience catholique est en jeu, tout devient excessivement grave. Madame de *** a dit à sa jeune amie, madame de Fischtaminel, qu’elle avait été forcée de faire à son directeur une confession extraordinaire, et d’accomplir des pénitences, son confesseur ayant décidé qu’elle s’était trouvée en état de péché mortel. Cette dame, qui tous les matins entend une messe, est une femme de trente-six ans, maigre et légèrement couperosée. Elle a de grands yeux noirs veloutés, une lèvre supérieure bistrée; néanmoins, elle a la voix douce, des manières douces, la démarche noble, elle est femme de qualité.
Madame de Fischtaminel, de qui madame de *** a fait son amie (presque toutes les femmes pieuses protégent une femme dite légère en donnant à cette amitié le prétexte d’une conversion à faire), madame de Fischtaminel prétend que ces avantages sont, chez cette Caroline du Genre Pieux, une conquête de la religion sur un caractère assez violent de naissance.
Ces détails sont nécessaires pour poser la petite misère dans toute son horreur.
L’Adolphe avait été forcé de quitter sa femme pour deux mois, en avril, précisément après les quarante jours de carême que Caroline observe rigoureusement. Dans les premiers jours de juin, madame attendait donc monsieur, elle l’attendait donc de jour en jour. Elle atteignit, d’espoirs en espoirs,
Conçus dès le matin et déçus tous les soirs.
jusqu’au dimanche, jour où le pressentiment, monté au paroxisme, lui fit croire que le mari désiré viendrait de bonne heure.
Quand une femme pieuse attend son mari, que ce mari manque au ménage depuis près de quatre mois, elle se livre à des toilettes infiniment plus minutieuses que celles d’une jeune fille attendant son premier promis.
Cette vertueuse Caroline fut si complétement absorbée dans ces préparatifs entièrement personnels, qu’elle oublia d’aller à la messe de huit heures. Elle s’était proposé d’entendre une messe basse, mais elle trembla de perdre les délices du premier regard si son cher Adolphe arrivait de grand matin. Sa femme de chambre, qui laissait respectueusement madame dans le cabinet de toilette où les femmes pieuses et couperosées ne laissent entrer personne, pas même leur mari, surtout quand elles sont maigres, sa femme de chambre l’entendit plus de trois fois s’écriant: —Si c’est monsieur, avertissez-moi.
Un bruit de voiture ayant fait trembler les meubles, Caroline prit un ton doux pour cacher la violence de son émotion légitime.
—Oh! c’est lui! Courez, Justine! dites-lui que je l’attends ici. Caroline se laissa tomber sur une bergère, elle tremblait trop sur ses jambes.
Cette voiture était celle d’un boucher.
Ce fut dans cette anxiété que coula, comme une anguille dans sa vase, la messe de huit heures. La toilette de madame fut reprise, car madame en était à se vêtir. La femme de chambre avait déjà reçu par le nez, lancée du cabinet de toilette, une chemise de simple batiste magnifique, à simple ourlet, semblable à celle qu’elle donnait depuis trois mois.
—A quoi pensez-vous donc, Justine? Je vous ai dit de prendre dans les chemises sans numéro.
Les chemises sans numéro n’étaient que sept ou huit, comme dans les trousseaux les plus magnifiques. C’est des chemises où brillent les recherches, les broderies; il faut être une reine, une jeune reine, pour avoir la douzaine. Chacune de celles de madame était bordée de valencienne par en bas, et encore plus coquettement garnie par le haut. Ce détail de nos mœurs servira peut-être à faire soupçonner dans le monde masculin le drame intime que révèle cette chemise exceptionnelle.
Caroline avait mis des bas de fil d’Écosse et de petits souliers de prunelle à cothurne, et son corset le plus menteur. Elle se fit coiffer de la façon qui lui seyait le mieux, et mit un bonnet de la dernière élégance. Il est inutile de parler de la robe du matin. Une femme pieuse qui demeure à Paris et qui aime son mari, sait choisir, tout aussi bien qu’une coquette, ces jolies petites étoffes rayées, coupées en redingote, attachées par des pattes à des boutons qui forcent une femme à les rattacher deux ou trois fois en une heure avec des façons plus ou moins charmantes.
La messe de neuf heures, la messe de dix heures, toutes les messes passèrent dans ces préparatifs qui sont pour les femmes aimantes un de leurs douze travaux d’Hercule.
Les femmes pieuses vont rarement en voiture à l’église, elles ont raison. Excepté le cas de pluie à verse, de mauvais temps intolérable, on ne doit pas se montrer orgueilleux là où l’on doit s’humilier. Caroline craignit donc de compromettre la suavité de sa toilette, la fraîcheur de ses bas, de ses souliers. Hélas! ces prétextes cachaient une raison.
—Si je suis à l’église quand Adolphe arrivera, je perdrai tous les bénéfices de son premier regard: il pensera que je lui préfère la grand’messe...
Elle fit à son mari ce sacrifice en vue de lui plaire, intérêt horriblement mondain: préférer la créature au Créateur! un mari à Dieu! Allez écouter un sermon, et vous saurez ce que coûte un pareil péché.
—Après tout, la société, se dit madame d’après son confesseur, est basée sur le mariage, que l’Église a mis au nombre des sacrements.
Et voilà comment l’on détourne au profit d’un amour aveugle, bien que légitime, les enseignements religieux. Madame refusa de déjeuner, et ordonna de tenir le déjeuner toujours prêt, comme elle se tenait elle-même toujours prête à recevoir l’absent bien-aimé.
Toutes ces petites choses peuvent faire rire: mais d’abord elles arrivent chez tous les gens qui s’adorent, ou dont l’un adore l’autre; puis, chez une femme aussi contenue, aussi réservée, aussi digne que cette dame, ces aveux de tendresse dépassaient toutes les bornes imposées à ses sentiments par le haut respect de soi-même que donne la vraie piété. Quand madame de Fischtaminel raconta cette petite scène de la vie dévote en l’ornant de détails comiques, mimés comme les femmes du monde savent mimer leurs anecdotes, je pris la liberté de lui dire que c’était le Cantique des cantiques mis en action.
—Si monsieur n’arrive pas, dit Justine au cuisinier, que deviendrons-nous?... Madame m’a déjà jeté sa chemise à la figure.
Enfin, Caroline entendit les claquements de fouet d’un postillon, le roulement si connu d’une voiture de voyage, le bruit produit par l’allure des chevaux de poste, les sonnettes!... Oh! elle ne douta plus de rien, les sonnettes la firent éclater.
—La porte! ouvrez donc la porte! voilà monsieur!... Ils n’ouvriront pas la porte!... Et la femme pieuse frappa du pied et cassa le cordon de sa sonnette.
—Mais, madame, dit Justine avec la vivacité d’un serviteur qui fait son devoir, c’est des gens qui s’en vont.
—Décidément, se dit Caroline honteuse, je ne laisserai jamais Adolphe voyager sans que je l’y accompagne...
Un poète de Marseille (on ne sait qui de Méry ou de Barthélemy) avouait qu’à l’heure du dîner, si son meilleur ami ne venait pas exactement, il attendait patiemment cinq minutes; à la dixième minute, il se sentait l’envie de lui jeter la serviette au nez; à la douzième, il lui souhaitait un grand malheur; à la quinzième, il n’était plus le maître de ne pas le poignarder de plusieurs coups de couteau.
Toutes les femmes qui attendent sont poètes de Marseille, si l’on peut comparer toutefois les tiraillements vulgaires de la faim au sublime Cantique des cantiques d’une épouse catholique espérant les délices du premier regard d’un mari absent depuis trois mois. Que tous ceux qui s’aiment et qui se sont revus après une absence mille fois maudite veuillent bien se souvenir de leur premier regard: il dit tant de choses que souvent, quand on se retrouve devant des importuns, on baisse les yeux!... On se craint de part et d’autre, tant les yeux jettent de flammes! Ce poëme, où tout homme est aussi grand qu’Homère, où il paraît un Dieu à la femme aimante, est pour une femme pieuse, maigre et couperosée, d’autant plus immense, qu’elle n’a pas, comme madame de Fischtaminel, la ressource de le tirer à plusieurs exemplaires. Son mari, pour elle c’est tout!
Aussi, ne soyez pas étonnés d’apprendre que Caroline manqua toutes les messes et ne déjeuna point. Cette faim de revoir Adolphe, cette espérance contractait violemment son estomac. Elle ne pensa pas une seule fois à Dieu pendant le temps des messes, ni pendant celui des vêpres. Elle n’était pas bien assise, elle se trouvait fort mal sur ses jambes: Justine lui conseilla de se coucher. Caroline, vaincue, se coucha sur les cinq heures et demie du soir, après avoir pris un léger potage; mais elle recommanda de tenir un bon petit repas prêt à dix heures du soir.
—Je souperai vraisemblablement avec monsieur, dit-elle.
Cette phrase fut la conclusion de catilinaires terribles intérieurement fulminées: elle en était aux plusieurs coups de couteau du poëte marseillais; aussi cela fut dit d’un accent terrible. A trois heures du matin, Caroline dormait du plus profond sommeil quand Adolphe arriva, sans qu’elle eût entendu ni voiture, ni chevaux, ni sonnette, ni porte s’ouvrant!...
Adolphe, qui recommanda de ne point éveiller madame, alla se coucher dans la salle d’ami. Quand le matin Caroline apprit le retour de son Adolphe, deux larmes sortirent de ses yeux: elle courut à la chambre d’ami sans aucune toilette préparatoire; sur le seuil, un affreux domestique lui dit que monsieur, ayant fait deux cents lieues et passé deux nuits sans dormir, avait prié qu’on ne le réveillât point: il était excessivement fatigué.
Caroline, en femme pieuse, ouvrit violemment la porte sans pouvoir éveiller l’unique époux que le Ciel lui avait donné, puis elle courut à l’église entendre une messe d’actions de grâces.
Comme madame fut visiblement atrabilaire pendant trois jours, Justine répondit à propos d’un reproche injuste, et avec la finesse d’une femme de chambre: —Mais cependant, Madame, Monsieur est revenu!
—Il n’est encore revenu qu’à Paris, dit la pieuse Caroline.
LES ATTENTIONS PERDUES.
Mettez-vous à la place d’une pauvre femme, de beauté contestable, —qui doit à la pesanteur de sa dot un mari longtemps attendu, —qui se donne des peines infinies et qui dépense beaucoup d’argent pour être à son avantage et suivre les modes, —qui se dévoue à tenir richement et avec économie une maison assez lourde à mener, —qui par religion, et par nécessité peut-être, n’aime que son mari, —qui n’a pas d’autre étude que le bonheur de ce précieux mari, —qui joint, pour tout exprimer, le sentiment maternel _au sentiment de ses devoirs_. Cette circonlocution soulignée est la paraphrase du mot amour dans le langage des prudes.
Y êtes-vous? Eh bien! ce mari trop aimé a dit par hasard, en dînant chez son ami monsieur de Fischtaminel, qu’il aimait les champignons à l’italienne.
Si vous avez observé quelque peu la nature féminine dans ce qu’elle a de bon, de beau, de grand, vous savez qu’il n’existe pas pour une femme aimante de plus grand petit plaisir que celui de voir l’être aimé gobant les mets préférés par lui. Cela tient à l’idée fondamentale sur laquelle repose l’affection des femmes: être la source de tous les plaisirs de l’être aimé, petits et grands. L’amour anime tout dans la vie, et l’amour conjugal a plus particulièrement le droit de descendre dans les infiniment petits.
Caroline a pour deux ou trois jours de recherches avant de savoir comment les Italiens accommodent les champignons. Elle découvre un abbé corse qui lui dit que chez Biffi, rue Richelieu, non-seulement elle saura comment s’arrangent les champignons à l’italienne, mais qu’elle aura même des champignons milanais. Notre Caroline pieuse remercie l’abbé Serpolini, et se promet de lui envoyer en remerciements un bréviaire.
Le cuisinier de Caroline va chez Biffi, revient de chez Biffi, montre à madame la comtesse des champignons larges comme les oreilles du cocher.
—Ah! bon! dit-elle, et il vous a bien expliqué comment on les accommode?
—Ce n’est rien du tout pour nous autres! a répondu le cuisinier.
Règle générale, les cuisiniers savent tout, en fait de cuisine, excepté comment un cuisinier peut voler.
Le soir, au second service, toutes les fibres de Caroline tressaillent de plaisir en voyant une certaine timbale que sert le valet de chambre. Elle a véritablement attendu ce dîner, comme elle avait attendu monsieur.
Mais entre attendre avec incertitude et s’attendre à un plaisir certain, il existe pour les âmes d’élite, et tous les physiologistes comprennent parmi les âmes d’élite une femme qui adore un mari, il existe entre ces deux modes de l’attente la différence qu’il y a entre une belle nuit et une belle journée.
On présente au cher Adolphe la timbale, il y plonge insouciamment la cuiller, et il se sert, sans apercevoir l’excessive émotion de Caroline, quelques-unes de ces rouelles grasses, dadouillettes, que pendant longtemps les touristes qui viennent à Milan ne savent pas reconnaître, et qu’ils prennent pour un mollusque quelconque.
—Eh bien! Adolphe?
—Eh bien! ma chère?
—Tu ne les reconnais pas?
—Quoi?
—Tes champignons à l’italienne.
—Ça, des champignons? je croyais... Eh! oui, ma foi, c’est des champignons...
—A l’italienne!
—Ça! c’est de vieux champignons conservés, à la milanaise... je les exècre.
—Qu’est-ce donc que tu aimes?
—Des _fungi trifolati_.
Remarquons, à la honte d’une époque qui numérote tout, qui met en bocal toute la création, qui classe en ce moment cent cinquante mille espèces d’insectes et les nomme en _us_, de façon à ce que, dans tous les pays, un _Silbermanus_ soit le même individu pour tous les savants qui recroquevillent ou decroquevillent des pattes d’insectes avec des pinces, qu’il nous manque une nomenclature pour la chimie culinaire qui permette à tous les cuisiniers du globe de faire exactement leurs plats. On devrait convenir diplomatiquement que la langue française serait la langue de la cuisine, comme les savants ont adopté le latin pour la botanique et l’entomologie, à moins qu’on ne veuille absolument les imiter, et avoir réellement le latin de cuisine.
—Hé! ma chère, reprend Adolphe en voyant jaunir et s’allonger le visage de sa chaste épouse, en France nous appelons ce plat, des champignons à l’italienne, à la provençale, à la bordelaise. Les champignons se coupent menu, sont frits dans l’huile avec quelques ingrédients dont le nom m’échappe. On y met une pointe d’ail, je crois...
On parle de désastres, de petites misères!... ceci, voyez-vous, est au cœur d’une femme ce qu’est pour un enfant de huit ans la douleur d’une dent arrachée. _Ab uno disce omnes_, ce qui veut dire: Et d’une! cherchez les autres dans vos souvenirs; car nous avons pris cette description culinaire comme prototype de celles qui désolent les femmes aimantes et mal aimées.
LA FUMÉE SANS FEU.
La femme pleine de foi en celui qu’elle aime est une fantaisie de romancier. Ce personnage féminin n’existe pas plus qu’il n’existe de riche dot. La fiancée est restée; mais les dots ont fait comme les rois. La confiance de la femme brille peut-être pendant quelques instants, à l’aurore de l’amour, et elle s’éteint aussitôt comme une étoile qui file.
Pour toute femme qui n’est ni Hollandaise, ni Anglaise, ni Belge, ni d’aucun pays marécageux, l’amour est un prétexte à souffrance, un emploi des forces surabondantes de son imagination et de ses nerfs.
Aussi, la seconde idée qui saisit une femme heureuse, une femme aimée, est-elle la crainte de perdre son bonheur; car il faut lui rendre justice de dire que la première, c’est d’en jouir. Tous ceux qui possèdent des trésors craignent les voleurs; mais ils ne prêtent pas comme la femme, des pieds et des ailes aux pièces d’or.
La petite fleur bleue de la félicité parfaite n’est pas si commune, que l’homme béni de Dieu qui la tient, soit assez niais pour la lâcher.
AXIOME.
Aucune femme n’est quittée sans raison.
Cet axiome est écrit au fond du cœur de toutes les femmes, et de là vient la fureur de la femme abandonnée.
N’entreprenons pas sur les petites misères de l’amour; nous sommes dans une époque calculatrice où l’on quitte peu les femmes, quoi qu’elles fassent; car, de toutes les femmes, aujourd’hui, la légitime (sans calembour) est la moins chère. Or, chaque femme aimée a passé par la petite misère du soupçon. Ce soupçon, juste ou faux, engendre une foule d’ennuis domestiques, et voici le plus grand de tous.
Un jour, Caroline finit par s’apercevoir que l’Adolphe chéri la quitte un peu trop souvent pour une affaire, l’éternelle affaire Chaumontel, qui ne se termine jamais.
AXIOME.
Tous les ménages ont leur affaire Chaumontel. (Voir LA MISÈRE DANS LA MISÈRE.)
D’abord, la femme ne croit pas plus aux affaires que les directeurs de théâtre et les libraires ne croient à la maladie des actrices et des auteurs.
Dès qu’un homme aimé s’absente, l’eût-elle rendu trop heureux, toute femme imagine qu’il court à quelque bonheur tout prêt.
Sous ce rapport, les femmes dotent les hommes de facultés surhumaines. La peur agrandit tout, elle dilate les yeux, le cœur: elle rend une femme insensée.
—Où va monsieur? —Que fait monsieur? —Pourquoi me quitte-t-il? —Pourquoi ne m’emmène-t-il pas?
Ces quatre questions sont les quatre points cardinaux de la rose des soupçons, et régissent la mer orageuse des soliloques. De ces tempêtes affreuses qui ravagent les femmes, il résulte une résolution ignoble, indigne, que toute femme, la duchesse comme la bourgeoise, la baronne comme la femme d’agent de change, l’ange comme la mégère, l’insouciante comme la passionnée, exécute aussitôt. Toutes, elles imitent le gouvernement, elles espionnent. Ce que l’État invente dans l’intérêt de tous, elles le trouvent légitime, légal et permis dans l’intérêt de leur amour. Cette fatale curiosité de la femme la jette dans la nécessité d’avoir des agents, et l’agent de toute femme qui se respecte encore dans cette situation, où la jalousie ne lui laisse rien respecter,
Ni vos cassettes, —ni vos habits, —ni vos tiroirs de caisse ou de bureau, de table ou de commode, —ni vos portefeuilles à secrets, —ni vos papiers, —ni vos nécessaires de voyage, —ni votre toilette (une femme découvre alors que son mari se teignait les moustaches quand il était garçon, qu’il conserve les lettres d’une ancienne maîtresse excessivement dangereuse, et qu’il la tient ainsi en respect, etc., etc.), —ni vos ceintures élastiques;
Eh bien! son agent, le seul auquel une femme se fie, est sa femme de chambre, car sa femme de chambre la comprend, l’excuse et l’approuve.
Dans le paroxisme de la curiosité, de la passion, de la jalousie excitée, une femme ne calcule rien, n’aperçoit rien, ELLE VEUT TOUT SAVOIR.
Et Justine est enchantée; elle voit sa maîtresse se compromettant avec elle, elle en épouse la passion, les terreurs, les craintes et les soupçons avec une effrayante amitié. Justine et Caroline ont des conciliabules, des conversations secrètes. Tout espionnage implique ces rapports. Dans cette situation, une femme de chambre devient la maîtresse du sort des deux époux. Exemple: Lord Byron.
—Madame, vient dire un jour Justine, monsieur sort effectivement pour aller voir une femme...
Caroline devient pâle.
—Mais que madame se rassure, c’est une vieille femme...
—Ah! Justine, il n’y a pas de vieilles pour certains hommes, les hommes sont inexplicables.