La Comédie humaine - Volume 18

Part 59

Chapter 593,807 wordsPublic domain

—Oui, _Petit-Bon-Homme-vit-encore_ avait abandonné le classique de sa jeunesse pour le romantisme à la mode; il parlait d’âme, d’ange, d’adoration, de soumission, il devenait d’un éthéré bleu-foncé. Il me conduisait à l’Opéra et me mettait en voiture. Ce vieux jeune homme allait là où j’allais, il redoublait de gilets, il se serrait le ventre, il mettait son cheval au grand galop pour rejoindre et accompagner ma voiture au bois; il me compromettait avec une grâce de lycéen, il passait pour fou de moi; je me posais en cruelle, mais j’acceptais son bras et ses bouquets. On causait de nous. J’étais enchantée! J’arrivai bientôt à me faire surprendre par mon mari, le vicomte sur mon canapé, dans mon boudoir, me tenant les mains et moi l’écoutant avec une sorte de ravissement extérieur. C’est inouï ce que l’envie de nous venger nous fait dévorer! Je parus contrariée de voir entrer mon mari, qui, le vicomte parti, me fit une scène: —Je vous assure, Monsieur, lui dis-je après avoir écouté ses reproches, que c’est _purement moral_. Mon mari comprit, et n’alla plus chez madame de Fischtaminel. Moi, je ne reçus plus monsieur de Lustrac.

—Mais, lui dis-je, Lustrac que vous prenez, comme beaucoup de personnes, pour un célibataire, est veuf et sans enfants.

—Bah!

—Aucun homme n’a plus profondément enterré sa femme; Dieu ne la retrouvera pas au jugement dernier. Il s’est marié avant la révolution, et votre _purement moral_ me rappelle un mot de lui que je ne puis me dispenser de vous répéter. Napoléon nomma Lustrac à des fonctions importantes, dans un pays conquis: madame de Lustrac, abandonnée pour l’administration, prit, quoique ce fut purement moral, pour ses affaires particulières, un secrétaire intime; mais elle eut le tort de le choisir sans en prévenir son mari. Lustrac rencontra ce secrétaire à une heure excessivement matinale et fort ému, car il s’agissait d’une discussion assez vive, dans la chambre de sa femme. La ville ne demandait qu’à rire de son gouverneur, et cette aventure fit un tel tapage que Lustrac demanda lui-même son rappel à l’Empereur. Napoléon tenait à la moralité de ses représentants, et la sottise selon lui devait déconsidérer un homme. Vous savez que l’Empereur, entre toutes ses passions malheureuses, a eu celle de vouloir moraliser sa cour et son gouvernement. La demande de Lustrac fut donc admise, mais sans compensation. Quand il vint à Paris, il y reparut dans son hôtel, avec sa femme; il la conduisit dans le monde, ce qui, certes, est conforme aux coutumes aristocratiques les plus élevées; mais il y a toujours des curieux. On demanda raison de cette chevaleresque protection. —Vous êtes donc remis, vous et madame de Lustrac, lui dit-on au foyer du théâtre de l’Impératrice, vous lui avez tout pardonné. Vous avez bien fait. —Oh! dit-il d’un air satisfait, j’ai acquis la certitude... —Ah! bien, de son innocence, vous êtes dans les règles. —Non, je suis sûr que c’était purement physique.

Caroline sourit.

—L’opinion de votre adorateur réduit cette grande misère à n’en être, en ce cas, comme dans le vôtre, qu’une très-petite.

—Une petite misère! s’écria-t-elle, et pour quoi prenez-vous les ennuis de coqueter avec un monsieur de Lustrac, de qui je me suis fait un ennemi! Allez! les femmes payent souvent bien cher les bouquets qu’on leur donne et les attentions qu’on leur prodigue. Monsieur de Lustrac a dit de moi à monsieur de Bourgarel[6]: —Je ne te conseille pas de faire la cour à cette femme-là, elle est trop chère...

[6] Le même Ferdinand de Bourgarel, que la politique, les arts et les amours ont eu la douleur de pleurer récemment, selon le discours prononcé sur sa tombe par Adolphe.

SANS PROFESSION.

Paris, 183...

«Vous me demandez, ma chère maman, si je suis heureuse avec mon mari. Assurément monsieur de Fischtaminel n’était pas l’être de mes rêves. Je me suis soumise à votre volonté, vous le savez. La fortune, cette raison suprême, parlait d’ailleurs assez haut. Ne pas déroger, épouser monsieur le comte de Fischtaminel doué de trente mille francs de rente, et rester à Paris, vous aviez bien des forces contre votre pauvre fille. Monsieur de Fischtaminel, enfin, est un joli homme pour un homme de trente-six ans; il est décoré par Napoléon sur le champ de bataille, il est ancien colonel, et sans la Restauration, qui l’a mis en demi-solde, il serait général: voilà des circonstances atténuantes.

»Beaucoup de femmes trouvent que j’ai fait un bon mariage, et je dois convenir que toutes les apparences du bonheur y sont... pour la société. Mais avouez que, si vous aviez su le retour de mon oncle Cyrus et ses intentions de me laisser sa fortune, vous m’auriez donné le droit de choisir.

»Je n’ai rien à dire contre monsieur de Fischtaminel: il n’est pas joueur, les femmes lui sont indifférentes, il n’aime point le vin, il n’a pas de fantaisies ruineuses; il possède, comme vous le disiez, toutes les qualités négatives qui font les maris passables; mais qu’a-t-il? Eh bien, chère maman, il est inoccupé. Nous sommes ensemble pendant toute la sainte journée!... Croiriez-vous que c’est pendant la nuit, quand nous sommes le plus réunis, que je puis être le moins avec lui. Je n’ai que son sommeil pour asile, ma liberté commence quand il dort. Non, cette obsession me causera quelque maladie. Je ne suis jamais seule. Si monsieur de Fischtaminel était jaloux, il y aurait de la ressource. Ce serait alors une lutte, une petite comédie; mais comment l’aconit de la jalousie aurait-il poussé dans son âme? il ne m’a pas quittée depuis notre mariage. Il n’éprouve aucune honte à s’étaler sur un divan et il y reste des heures entières.

»Deux forçats rivés à la même chaîne ne s’ennuient pas; ils ont à méditer leur évasion; mais nous n’avons aucun sujet de conversation, nous nous sommes tout dit. Enfin il en était, il y a quelque temps, réduit à parler politique. La politique est épuisée, Napoléon étant, pour mon malheur, décédé, comme on sait, à Sainte-Hélène.

»Monsieur de Fischtaminel a la lecture en horreur. S’il me voit lisant, il arrive et me demande dix fois dans une demi-heure: —Nina, ma belle, as-tu fini?

»J’ai voulu persuader à cet innocent persécuteur de monter à cheval tous les jours, et j’ai fait intervenir la suprême considération pour les hommes de quarante ans, sa santé! Mais il m’a dit qu’après avoir été pendant douze ans à cheval, il éprouvait le besoin du repos.

»Mon mari, ma chère mère, est un homme qui vous absorbe, il consomme le fluide vital de son voisin, il a l’ennui gourmand; il aime à être amusé par ceux qui viennent nous voir, et après cinq ans de mariage nous n’avons plus personne: il ne vient ici que des gens dont les intentions sont évidemment contraires à son honneur, et qui tentent, sans succès, de l’amuser, afin de conquérir le droit d’ennuyer sa femme.

»Monsieur de Fischtaminel, ma chère maman, ouvre cinq ou six fois par heure la porte de ma chambre, ou de la pièce où je me réfugie, et il vient à moi d’un air effaré, me demandant: —Eh bien! que fais-tu donc, ma belle? (le mot de l’Empire) sans s’apercevoir de la répétition de cette question, qui pour moi devient comme la pinte que versait autrefois le bourreau dans la torture de l’eau.

»Autre supplice! Nous ne pouvons plus nous promener. La promenade sans conversation, sans intérêt, est impossible. Mon mari se promène avec moi pour se promener, comme s’il était seul. On a la fatigue sans avoir le plaisir.

»De notre lever à notre déjeuner, l’intervalle est rempli par ma toilette, par les soins du ménage, je puis encore supporter cette portion de la journée; mais du déjeuner au dîner, c’est une lande à labourer, un désert à traverser. L’inoccupation de mon mari ne me laisse pas un instant de repos, il m’assomme de son inutilité, son inoccupation me brise. Ses deux yeux ouverts à toute heure sur les miens me forcent à tenir mes yeux baissés. Enfin ses monotones interrogations:

» —Quelle heure est-il, ma belle? —Que fais-tu donc là? —A quoi penses-tu? —Que comptes-tu faire? —Où irons-nous ce soir? —Quoi de nouveau? —Oh! quel temps! —Je ne vais pas bien, etc., etc. Toutes ces variations, de la même chose (le point d’interrogation), qui composent le répertoire Fischtaminel, me rendront folle.

»Ajoutez à ces flèches de plomb incessamment décochées un dernier trait qui vous peindra mon bonheur, et vous comprendrez ma vie.

»Monsieur de Fischtaminel, parti sous-lieutenant en 1809, dix-huit ans, n’a d’autre éducation que celle due à la discipline, à l’honneur du noble et du militaire; s’il a du tact, le sentiment du probe, de la subordination, il est d’une ignorance crasse, il ne sait absolument rien, et il a horreur d’apprendre quoi que ce soit. Oh! ma chère maman, quel concierge accompli ce colonel aurait fait s’il eût été dans l’indigence! je ne lui sais aucun gré de sa bravoure, il ne se battait pas contre les Russes, ni contre les Autrichiens, ni contre les Prussiens: il se battait contre l’ennui. En se précipitant sur l’ennemi, le capitaine Fischtaminel éprouvait le besoin de se fuir lui-même. Il s’est marié par désœuvrement.

»Autre petit inconvénient: monsieur tracasse tellement les domestiques, que nous en changeons tous les six mois.

»J’ai tant envie, chère maman, d’être une honnête femme, que je vais essayer de voyager six mois par année. Pendant l’hiver, j’irai tous les soirs aux Italiens, à l’Opéra, dans le monde; mais notre fortune est-elle assez considérable pour fournir à de telles dépenses? Mon oncle de Cyrus devrait venir à Paris, j’en aurais soin comme d’une succession.

»Si vous trouvez un remède à mes maux, indiquez-le à votre fille, qui vous aime autant qu’elle est malheureuse, et qui aurait bien voulu se nommer autrement que

»NINA FISCHTAMINEL.»

Outre la nécessité de peindre cette petite misère qui ne pouvait être bien peinte que de la main d’une femme, et quelle femme! il était nécessaire de vous faire connaître la femme que vous n’avez encore vue que de profil dans la première partie de ce livre, la reine de la société particulière où vit Caroline, la femme enviée, la femme habile qui, de bonne heure, a su concilier ce qu’elle doit au monde avec les exigences du cœur. Cette lettre est son absolution.

LES INDISCRÉTIONS.

Les femmes sont, —ou chastes, —ou vaniteuses, —ou simplement orgueilleuses. —Toutes peuvent donc être atteintes par la petite misère que voici:

Certains maris sont si ravis d’avoir une femme à eux, chance uniquement due à la légalité, qu’ils craignent une erreur chez le public, et ils se hâtent de marquer leur épouse, comme les marchands de bois marquent les bûches au flottage, ou les propriétaires de Berry leurs moutons. Devant tout le monde, ils prodiguent à la façon romaine (_columbella_) à leurs femmes des surnoms pris au règne animal, et ils les appellent: —ma poule, —ma chatte, —mon rat, —mon petit lapin; ou, passant au règne végétal, ils les nomment: —mon chou, —ma figue (en Provence seulement), —ma prune (en Alsace seulement),

Et jamais: —Ma fleur! remarquez cette discrétion;

Ou, ce qui devient plus grave! —Bobonne, —ma mère, —ma fille, —la bourgeoise, —ma vieille! (quand la femme est très-jeune.)

Quelques-uns hasardent des surnoms d’une décence douteuse, tels que: —Mon bichon, —ma niniche, —Tronquette!

Nous avons entendu un de nos hommes politiques le plus remarquable par sa laideur appelant sa femme: —_Moumoutte_!...

—J’aimerais mieux, disait à sa voisine cette infortunée, qu’il me donnât un soufflet.

—Pauvre petite femme, elle est bien malheureuse! reprit la voisine en me regardant quand Moumoutte fut partie; lorsqu’elle est dans le monde avec son mari, elle est sur les épines, elle le fuit. Un soir, ne l’a-t-il pas prise par le cou en lui disant: —Allons, viens, ma grosse!

On prétend que la cause d’un très-célèbre empoisonnement d’un mari par l’arsenic, provenait des indiscrétions continuelles que subissait la femme dans le monde. Ce mari donnait de légères tapes sur les épaules de cette femme conquise à la pointe du Code, il la surprenait par un baiser retentissant, il la déshonorait par une tendresse publique assaisonnée de ces fatuités grossières dont le secret appartient à ces sauvages de France, vivant au fond des campagnes, et dont les mœurs sont encore peu connues malgré les efforts des naturalistes du roman.

Ce fut, dit-on, cette situation choquante qui, bien appréciée par des jurés pleins d’esprit, valut à l’accusée un verdict adouci par les circonstances atténuantes.

Les jurés se dirent:

—Punir de mort ces délits conjugaux, c’est aller un peu loin; mais une femme est très-excusable quand elle est si molestée!...

Nous regrettons infiniment, dans l’intérêt des mœurs élégantes, que ces raisons ne soient pas généralement connues. Aussi Dieu veuille que notre livre ait un immense succès, les femmes y gagneront d’être traitées comme elles doivent l’être, en reines.

En ceci, l’amour est bien supérieur au mariage, il est fier des indiscrétions, certaines femmes les quêtent, les préparent, et malheur à l’homme qui ne s’en permet pas quelques-unes!

Combien de passion dans un _tu_ égaré!

J’ai entendu, c’était en province, un mari qui nommait sa femme: —Ma berline... Elle en était heureuse, elle n’y voyait rien de ridicule; elle l’appelait —son fiston!... Aussi ce délicieux couple ignorait-il qu’il existât des petites misères.

Ce fut en observant cet heureux ménage que l’auteur trouva cet axiome.

AXIOME.

Pour être heureux en ménage, il faut être ou homme de génie marié à une femme tendre et spirituelle, ou se trouver, par l’effet d’un hasard qui n’est pas aussi commun qu’on pourrait le penser, tous les deux excessivement bêtes.

L’histoire un peu trop célèbre de la cure par l’arsenic d’un amour-propre blessé, prouve qu’à proprement parler, il n’y a pas de petites misères pour la femme dans la vie conjugale.

AXIOME.

La femme vit par le sentiment, là où l’homme vit par l’action.

Or, le sentiment peut à tout moment faire d’une petite misère soit un grand malheur, soit une vie brisée, soit une éternelle infortune.

Que Caroline commence, dans l’ignorance de la vie et du monde, par causer à son mari les petites misères de sa bêtise (relire LES DÉCOUVERTES), Adolphe a, comme tous les hommes, des compensations dans le mouvement social: il va, vient, sort, fait des affaires. Mais pour Caroline, en toutes choses il s’agit d’aimer ou de ne pas aimer, d’être ou de ne pas être aimée.

Les indiscrétions sont en harmonie avec les caractères, les temps et les lieux. Deux exemples suffiront.

Voici le premier. Un homme est de sa nature sale et laid; il est mal fait, repoussant. Il y a des hommes, et souvent des gens riches, qui, par une sorte de constitution inobservée, salissent des habits neufs en vingt-quatre heures. Ils sont nés dégoûtants. Il est enfin si déshonorant pour une femme de ne pas être uniquement l’épouse de ces sortes d’Adolphe, qu’une Caroline avait depuis longtemps exigé la suppression des tutoiements modernes et tous les insignes de la dignité des épouses. Le monde était habitué depuis cinq ou six ans à cette tenue, et croyait madame et monsieur d’autant plus séparés qu’il avait remarqué l’avénement d’un Ferdinand II.

Un soir, devant dix personnes, monsieur dit à sa femme: —Caroline, passe-moi les pincettes. Ce n’est rien, et c’est tout. Ce fut une révolution domestique.

Monsieur de Lustrac, l’Amadis-Omnibus, courut chez madame de Fischtaminel, publia cette petite scène le plus spirituellement qu’il le put, et madame de Fischtaminel prit un petit air Célimène pour dire: —Pauvre femme, dans quelle extrémité se trouve-t-elle?

—Bah! nous aurons le mot de cette énigme dans huit mois, répondit une vieille femme qui n’avait plus d’autre plaisir que celui de dire des méchancetés.

On ne vous parle pas de la confusion de Caroline, vous l’avez devinée.

Voici le second. Jugez de la situation affreuse dans laquelle s’est trouvée une femme délicate qui babillait agréablement à sa campagne, près de Paris, au milieu d’un cercle de douze ou quinze personnes, lorsque le valet de chambre de son mari vint lui dire à l’oreille: —Monsieur vient d’arriver, madame.

—Bien, Benoît.

Tout le monde avait entendu le roulement de la voiture. On savait que monsieur était à Paris depuis lundi, et ceci se passait le samedi à quatre heures.

—Il a quelque chose de pressé à dire à madame, reprit Benoît.

Quoique ce dialogue se fît à mi-voix, il fut d’autant plus compris que la maîtresse de la maison passa de la couleur des roses du Bengale au cramoisi des coquelicots. Elle fit un signe de tête, continua la conversation, et trouva moyen de quitter la compagnie sous prétexte d’aller voir si son mari avait réussi dans une entreprise importante; mais elle paraissait évidemment contrariée du manque d’égards de son Adolphe envers le monde qu’elle avait chez elle.

Pendant leur jeunesse, les femmes veulent être traitées en divinités, elles adorent l’idéal: elles ne supportent pas l’idée d’être ce que la nature veut qu’elles soient.

Quelques maris, de retour aux champs, font pis: ils saluent la compagnie, prennent leur femme par la taille, vont se promener avec elle, paraissent causer confidentiellement, disparaissent dans les bosquets, s’égarent et reparaissent une demi-heure après.

Ceci, Mesdames, sont de vraies petites misères pour les jeunes femmes; mais pour celles d’entre vous qui ont passé quarante ans, ces indiscrétions sont si goûtées, que les plus prudes en sont flattées; car,

Dans leur dernière jeunesse, les femmes veulent être traitées en mortelles, elles aiment le positif: elles ne supportent pas l’idée de ne plus être ce que la nature a voulu qu’elles fussent.

AXIOME.

La pudeur est une vertu relative: il y a celle de vingt ans, celle de trente ans, celle de quarante-cinq ans.

Aussi l’auteur disait-il à une femme qui lui demandait quel âge elle avait: —Vous avez, madame, l’âge des indiscrétions.

Cette charmante jeune personne de trente-neuf ans affichait beaucoup trop un Ferdinand, tandis que sa fille essayait de cacher son Ferdinand Ier.

LES RÉVÉLATIONS BRUTALES.

PREMIER GENRE. —Caroline adore Adolphe; —elle le trouve bien, —elle le trouve superbe, surtout en garde national. —Elle tressaille quand une sentinelle lui porte les armes, —elle le trouve moulé comme un modèle, —elle lui trouve de l’esprit, —tout ce qu’il fait est bien fait, —personne n’a plus de goût qu’Adolphe, —enfin, elle est folle d’Adolphe.

C’est le vieux mythe du bandeau de l’amour qui se blanchit tous les dix ans et que les mœurs rebrodent, mais qui depuis la Grèce est toujours le même.

Caroline est au bal, elle cause avec une de ses amies. Un homme connu par sa rondeur, et qu’elle doit connaître plus tard, mais qu’elle voit alors pour la première fois, monsieur Foullepointe, est venu parler à l’amie de Caroline. Selon l’usage du monde, Caroline écoute cette conversation, sans y prendre part.

—Dites-moi donc, madame, demande monsieur Foullepointe, quel est ce monsieur si drôle qui vient de parler cour d’assises devant monsieur un tel dont l’acquittement a fait tant de bruit; qui patauge, comme un bœuf dans un marais, à travers les situations critiques de chacun. Madame une telle a fondu en larmes parce qu’il a raconté la mort d’un petit enfant devant elle, qui vient d’en perdre un il y a deux mois.

—Qui donc?

—Ce gros monsieur, habillé comme un garçon de café, frisé comme un apprenti coiffeur... tenez, celui qui tâche de faire l’aimable avec madame de Fischtaminel...

—Taisez-vous donc, dit à voix basse la dame effrayée, c’est le mari de la petite dame à côté de moi!

—C’est monsieur votre mari? dit monsieur Foullepointe, j’en suis ravi, madame, il est charmant, il a de l’entrain, de la gaieté, de l’esprit, je vais m’empresser de faire sa connaissance.

Et Foullepointe exécute sa retraite en laissant dans l’âme de Caroline un soupçon envenimé sur la question de savoir _si son mari est aussi bien qu’elle le croit_.

SECOND GENRE. —Caroline, ennuyée de la réputation de madame la baronne Schinner, à qui l’on prête des talents épistolaires, et qualifiée de _la Sévigné du billet_; de madame de Fischtaminel, qui s’est permis d’écrire un petit livre in-32 sur l’éducation des jeunes personnes, dans lequel elle a bravement réimprimé Fénelon, moins le style; Caroline travaille pendant six mois une nouvelle à dix piques au-dessous de Berquin, d’une moralité nauséabonde et d’un style épinglé.

Après des intrigues, comme les femmes savent les ourdir dans un intérêt d’amour-propre, et dont la ténacité, la perfection feraient croire qu’elles ont un troisième sexe dans la tête, cette nouvelle, intitulée LE MÉLILOT, paraît en trois feuilletons dans un grand journal quotidien. Elle est signée: SAMUEL CRUX.

Quand Adolphe prend son journal, à déjeuner, le cœur de Caroline lui bat jusque dans la gorge; elle rougit, pâlit, détourne les yeux, regarde la corniche. Dès que les yeux d’Adolphe s’abaissent sur le feuilleton, elle n’y tient plus: elle se lève, elle disparaît, elle revient, elle a puisé de l’audace on ne sait où.

—Y a-t-il un feuilleton ce matin? demande-t-elle d’un air qu’elle croit indifférent et qui troublerait un mari encore jaloux de sa femme.

—Oui! d’un débutant, Samuel Crux. Oh! c’est un pseudonyme; cette nouvelle est d’une platitude à désespérer les punaises, si elles pouvaient lire... et d’une vulgarité!... c’est pâteux; mais c’est...

Caroline respire. —C’est?... dit-elle.

—C’est incompréhensible, reprend Adolphe. On aura payé quelque chose comme cinq à six cents francs à Chodoreille pour insérer cela... ou c’est l’œuvre d’un bas-bleu du grand monde qui a promis à madame Chodoreille de la recevoir, ou peut-être est-ce l’œuvre d’une femme à laquelle s’intéresse le gérant... une pareille stupidité ne peut s’expliquer que comme cela... Figure-toi, Caroline, qu’il s’agit d’une petite fleur cueillie au coin d’un bois dans une promenade sentimentale, et qu’un monsieur du genre Werther avait juré de garder, qu’il fait encadrer, et qu’on lui redemande onze ans après... (il aura sans doute déménagé trois fois, le malheureux). C’est d’un neuf qui date de Sterne, de Gessner. Ce qui me fait croire que c’est d’une femme, c’est que leur première idée littéraire à toutes consiste toujours à se venger de quelqu’un.

Adolphe pourrait continuer à déchirer LE MÉLILOT, Caroline a des tintements de cloche dans les oreilles, elle est dans la situation d’une femme qui s’est jetée par-dessus le pont des Arts, et qui cherche son chemin à dix pieds au-dessous du niveau de la Seine.

AUTRE GENRE. —Caroline a fini par découvrir, dans ses paroxismes de jalousie, une cachette d’Adolphe, qui, se défiant de sa femme et sachant qu’elle décachète ses lettres, qu’elle fouille ses tiroirs, a voulu pouvoir sauver des doigts crochus de la police conjugale sa correspondance avec Hector.

Hector est un ami de collége, marié dans la Loire-Inférieure.

Adolphe soulève le tapis de sa table à écrire, tapis dont la bordure est faite au petit point par Caroline, et dont le fond est en velours bleu, noir ou rouge, la couleur est, comme vous le verrez, parfaitement indifférente, et il glisse ses lettres à madame de Fischtaminel, à son camarade Hector, entre la table et le tapis.

L’épaisseur d’une feuille de papier est peu de chose, le velours est une étoffe bien moelleuse, bien discrète... Eh bien, ces précautions sont inutiles. A diable mâle, diable femelle; l’enfer en a de tous les genres. Caroline a pour elle Méphistophélès, ce démon qui fait jaillir du feu de toutes les tables, qui, de son doigt plein d’ironie, indique le gisement des clefs, le secret des secrets!