La Comédie humaine - Volume 18

Part 44

Chapter 443,847 wordsPublic domain

—Que dites-vous de la belle Gatienne Giboulard d’Auxerre, dont est fou le fils Sarcus?... s’écria Lupin.

—Ce serait la seule, répondit Rigou; mais elle n’est pas capable de nous servir; elle croit qu’elle n’a qu’à se montrer pour être admirée; elle n’est pas assez accorte, et il faut un lutin, une finaude... C’est égal, elle viendra.

—Oui, dit Lupin, plus il verra de jolies filles, plus il y aura de chances.

—Il sera bien difficile de faire venir le Tapissier à la foire! Et s’il vient à la fête, irait-il à notre bastringue de Tivoli? dit l’ex-gendarme.

—La raison qui l’empêcherait de venir n’existe plus cette année, mon cœur, répondit madame Soudry.

—Quelle raison donc, ma belle?... demanda Soudry.

—Le Tapissier a tâché d’épouser mademoiselle de Soulanges, dit le notaire, il lui fut répondu qu’elle était trop jeune, et il s’est piqué. Voilà pourquoi messieurs de Soulanges et Montcornet, ces deux anciens amis, car ils ont servi tous deux dans la garde impériale, se sont refroidis au point de ne plus se voir. Le Tapissier n’a plus voulu rencontrer les Soulanges à la foire; mais cette année ils n’y viendront pas.

Ordinairement la famille Soulanges séjournait au château en juillet, août, septembre et octobre; mais le général commandait alors l’artillerie en Espagne, sous le duc d’Angoulême, et la comtesse l’avait accompagné. Au siége de Cadix, le comte de Soulanges gagna, comme on le sait, le bâton de maréchal qu’il eut en 1826. Les ennemis de Montcornet pouvaient donc croire que les habitants des Aigues ne dédaigneraient pas toujours les fêtes de Notre-Dame d’août, et qu’il serait facile de les attirer à Tivoli.

—C’est juste, s’écria Lupin. Eh bien! c’est à vous, papa, dit-il en s’adressant à Rigou, de manœuvrer de manière à le faire venir à la foire, nous saurons bien l’_enclauder_...

La foire de Soulanges, qui se célèbre au 15 août, est une des particularités de cette ville, et l’emporte sur toutes les foires à trente lieues à la ronde, même sur celles du chef-lieu de département. La Ville-aux-Fayes n’a pas de foire, car sa fête, la saint Sylvestre, tombe en hiver.

Du 12 au 15 août, les marchands abondaient à Soulanges et dressaient sur deux lignes parallèles ces baraques en bois, ces maisons en toile grise qui donnent alors une physionomie animée à cette place, ordinairement déserte. Les quinze jours que durent la foire et la fête produisent une espèce de moisson à la petite ville de Soulanges. Cette fête a l’autorité, le prestige d’une tradition. Les paysans, comme disait le père Fourchon, quittent peu leurs communes où les clouent leurs travaux. Par toute la France, les étalages fantastiques des magasins improvisés sur les champs de foire, la réunion de toutes les marchandises, objets des besoins ou de la vanité des paysans, qui d’ailleurs n’ont pas d’autres spectacles, exercent des séductions périodiques sur l’imagination des femmes et des enfants. Aussi, dès le 12 août, la mairie de Soulanges faisait-elle apposer dans toute l’étendue de l’arrondissement de la Ville-aux-Fayes, des affiches signées Soudry qui promettaient protection aux marchands, aux saltimbanques, aux prodiges en tout genre, en annonçant la durée de la foire, et les spectacles les plus attrayants.

Sur ces affiches, que l’on a vu réclamées par la Tonsard à Vermichel, on lisait toujours cette ligne finale:

Tivoli sera illuminé en verres de couleur.

La Ville avait en effet adopté pour salle de bal public, le Tivoli créé par Socquard dans un jardin caillouteux comme la butte sur laquelle est bâtie Soulanges, où presque tous les jardins sont composés de terres rapportées.

Cette nature de terroir explique le goût particulier du vin de Soulanges, vin blanc, sec, liquoreux, presque semblable à du vin de Madère, au vin de Vouvray, à celui de Johannisberg, trois crûs quasi semblables, et consommé tout entier dans le département.

Les prodigieux effets produits par le bal Socquard sur l’imagination des habitants de cette vallée, les rendaient tous fiers de leur Tivoli. Ceux du pays qui s’étaient aventurés jusqu’à Paris, disaient que le Tivoli de Paris ne l’emportait sur celui de Soulanges que par l’étendue. Gaubertin, lui, préférait hardiment le bal Socquard au bal de Tivoli.

—Pensons tous à cela, reprit Rigou, le Parisien, ce rédacteur de journaux, finira bien par s’ennuyer de son plaisir, et, par les domestiques, on pourra les attirer tous à la foire. J’y songerai. Sibilet, quoique son crédit baisse diablement, pourrait insinuer à son bourgeois que c’est une manière de se populariser.

—Sachez donc si la belle comtesse est cruelle avec monsieur, tout est là, pour la farce à lui jouer à Tivoli, dit Lupin à Rigou.

—Cette petite femme, s’écria madame Soudry, est trop Parisienne pour ne pas savoir ménager la chèvre et le chou.

—Fourchon a lâché sa petite-fille Catherine Tonsard à Charles, le second valet de chambre du Tapissier, nous aurons bientôt une oreille dans les appartements des Aigues, répondit Rigou. Êtes-vous sûr de l’abbé Taupin?... dit-il en voyant entrer le curé.

—L’abbé Moucheron et lui, nous les tenons comme je tiens Soudry!... dit madame Soudry en caressant le menton de son mari, à qui elle dit: —Pauvre chat! tu n’es pas malheureux!

—Si je puis organiser un scandale contre ce tartufe de Brossette, je compte sur eux!... dit tout bas Rigou qui se leva; mais je ne sais pas si l’esprit du pays l’emportera sur l’esprit prêtre. Vous ne savez pas ce que c’est. Moi-même, qui ne suis pas un imbécile, je ne répondrai pas de moi, quand je me verrai malade. Je me réconcilierai sans doute avec l’Église.

—Permettez-nous de l’espérer, dit le curé pour qui Rigou venait à dessein d’élever la voix.

—Hélas! la faute que j’ai faite en me mariant empêche cette réconciliation, répondit Rigou; je ne peux pas tuer madame Rigou.

—En attendant, pensons aux Aigues, dit madame Soudry.

—Oui, répondit l’ex-bénédictin. Savez-vous que je trouve notre compère de la Ville-aux-Fayes plus fort que nous? J’ai dans l’idée que Gaubertin veut les Aigues à lui seul, et qu’il nous mettra dedans, répondit Rigou. Pendant le chemin, l’usurier des campagnes avait frappé avec le bâton de la prudence aux endroits obscurs qui, chez Gaubertin, sonnaient le creux.

—Mais les Aigues ne seront à personne de nous trois, il faut les démolir de fond en comble, répondit Soudry.

—D’autant plus, que je ne serais pas étonné qu’il s’y trouvât de l’or caché, dit finement Rigou.

—Bah!

—Oui, durant les guerres d’autrefois, les seigneurs, souvent assiégés, surpris, enterraient leurs écus pour pouvoir les retrouver, et vous savez que le marquis de Soulanges-Hautemer, en qui la branche cadette a fini, a été l’une des victimes de la conspiration Biron. La comtesse de Moret a eu la terre par confiscation...

—Ce que c’est que de savoir l’histoire de France! dit le gendarme. Vous avez raison, il est temps de convenir de nos faits avec Gaubertin.

—Et s’il biaise, dit Rigou, nous verrons à le _fumer_.

—Il est maintenant assez riche, dit Lupin, pour être honnête homme.

—Je répondrais de lui comme de moi, répondit madame Soudry, c’est le plus honnête homme du royaume.

—Nous croyons à son honnêteté, reprit Rigou: mais il ne faut rien négliger entre amis... A propos, je soupçonne quelqu’un à Soulanges de vouloir se mettre en travers...

—Et qui? demanda Soudry.

—Plissoud, répondit Rigou.

—Plissoud! reprit Landry, la pauvre rosse! Brunet le tient par la longe, et sa femme par la mangeoire; demandez à Lupin?

—Que peut-il faire? dit Lupin.

—Il veut, reprit Rigou, éclairer le Montcornet, avoir sa protection et se faire placer...

—Ça ne lui rapportera jamais autant que sa femme à Soulanges, dit madame Soudry.

—Il dit tout à sa femme, quand il est gris, fit observer Lupin: nous le saurions à temps.

—La belle madame Plissoud n’a pas de secrets pour vous, lui répondit Rigou; allons, nous pouvons être tranquilles.

—Elle est d’ailleurs aussi bête qu’elle est belle, reprit madame Soudry; je ne changerais pas avec elle, car si j’étais homme, j’aimerais mieux une femme laide et spirituelle, qu’une belle qui ne sait pas dire deux.

—Ah! répondit le notaire en se mordant les lèvres, elle sait faire dire trois.

—Fat! s’écria Rigou en se dirigeant vers la porte.

—Eh bien! dit Soudry en reconduisant son compère, à demain, de bonne heure.

—Je viendrai vous prendre... Ah çà! Lupin, dit-il au notaire qui sortit avec lui pour aller faire seller son cheval, tâchez que madame Sarcus sache tout ce que notre Tapissier fera contre nous à la Préfecture...

—Si elle ne peut pas le savoir, qui le saura?... répondit Lupin.

—Pardon, dit Rigou qui sourit avec finesse en regardant Lupin, je vois là tant de niais, que j’oubliais qu’il s’y trouve un homme d’esprit.

—Le fait est, que je ne sais pas comment je ne m’y suis pas encore rouillé, répondit naïvement Lupin.

—Est-il vrai que Soudry ait pris une femme de chambre...

—Mais, oui! répondit Lupin; depuis huit jours, monsieur le maire a voulu faire ressortir le mérite de sa femme, en la comparant à une petite bourguignotte de l’âge d’un vieux bœuf, et nous ne devinerons pas encore comment il s’arrange avec madame Soudry, car il a l’audace de se coucher de très-bonne heure...

—Je verrai cela demain, dit le Sardanapale villageois en essayant de sourire.

Les deux profonds politiques se donnèrent une poignée de main en se quittant.

Rigou, qui ne voulait pas se trouver à la nuit sur le chemin, car, malgré sa popularité récente, il était toujours prudent, dit à son cheval: —Allez, citoyen! Une plaisanterie que cet enfant de 1793 décochait toujours contre la révolution. Les révolutions populaires n’ont pas d’ennemis plus cruels que ceux qu’elles ont élevés.

—Il ne fait pas de longues visites, le père Rigou, dit Gourdon le greffier à madame Soudry.

—Il les fait bonnes, s’il les fait courtes, répondit-elle.

—Comme sa vie, répondit le médecin; il abuse de tout, cet homme-là.

—Tant mieux, répliqua Soudry, mon fils jouira plutôt du bien...

—Il vous a donné des nouvelles des Aigues? demanda le curé.

—Oui, mon cher abbé, dit madame Soudry. Ces gens-là sont le fléau de ce pays-ci. Je ne comprends pas que madame de Montcornet, qui cependant est une femme comme il faut, n’entende pas mieux ses intérêts.

—Ils ont cependant un modèle sous les yeux, répliqua le curé.

—Qui donc? demanda madame Soudry en minaudant.

—Les Soulanges...

—Ah! oui, répondit la reine après une pause.

—Tant pire! me voilà! cria madame Vermut en entrant, et sans mon réactif, car Vermut est trop inactif à mon égard, pour que je l’appelle un actif quelconque.

—Que diable fait donc ce sacré père Rigou? dit alors Soudry à Guerbet en voyant la carriole arrêtée à la porte de Tivoli. C’est un de ces chats-tigres dont tous les pas ont un but.

—_Sacré_ lui va! répondit le gros petit percepteur.

—Il entre au café de la Paix!... dit Gourdon le médecin.

—Soyez paisibles, reprit Gourdon le greffier, il s’y donne des bénédictions à poings fermés, car on entend japper d’ici.

—Ce café-là, reprit le curé, c’est comme le temple de Janus; il s’appelait le café de la Guerre du temps de l’empire, et on y vivait dans un calme parfait; les plus honorables bourgeois s’y réunissaient pour causer amicalement...

—Il appelle cela _causer_! dit le juge de paix. Tudieu! quelles conversations que celles dont il reste des petits Bourniers.

—Mais depuis qu’en l’honneur des Bourbons, on l’a nommé le café de la Paix, on s’y bat tous les jours... dit l’abbé Taupin en achevant sa phrase que le juge de paix avait pris la liberté d’interrompre.

Il en était de cette idée du curé comme des citations de la Bilboquéide, elle revenait souvent.

—Cela veut dire, répondit le père Guerbet, que la Bourgogne sera toujours le pays des coups de poing.

—Ce n’est pas si mal, dit le curé, ce que vous dites-là! c’est presque l’histoire de notre pays.

—Je ne sais pas l’histoire de France, s’écria Soudry, mais avant de l’apprendre, je voudrais bien savoir pourquoi mon compère entre avec Socquard dans le café?

—Oh! reprit le curé, s’il y entre et s’y arrête, vous pouvez être certain que ce n’est pas pour des actes de charité.

—C’est un homme qui me donne la chair de poule quand je le vois, dit madame Vermut.

—Il est tellement à craindre, reprit le médecin, que s’il m’en voulait, je ne serais pas encore rassuré par sa mort; il est homme à se relever de son cercueil pour vous jouer quelque mauvais tour.

—Si quelqu’un peut nous envoyer le Tapissier ici, le 15 août, et le prendre dans quelque traquenard, c’est Rigou, dit le maire à l’oreille de sa femme.

—Surtout, répondit-elle à haute voix, si Gaubertin et toi, mon cœur, vous vous en mêlez...

—Tiens, quand je le disais! s’écria monsieur Guerbet en poussant le coude à monsieur Sarcus, il a trouvé quelque jolie fille chez Socquard, et il la fait monter dans sa voiture...

—En attendant que... répondit le greffier.

—En voilà un de dit sans malice, s’écria monsieur Guerbet en interrompant le chantre de la Bilboquéide.

—Vous êtes dans l’erreur, messieurs, dit madame Soudry, monsieur Rigou ne pense qu’à nos intérêts, car, si je ne me trompe, cette fille est une fille à Tonsard.

—Il est comme le pharmacien qui s’approvisionne de vipères, s’écria le père Guerbet.

—On dirait, répondit monsieur Gourdon le médecin, que vous avez vu venir monsieur Vermut, notre pharmacien, à la manière dont vous parlez.

Et il montra le petit apothicaire de Soulanges qui traversait la place.

—Le pauvre bonhomme, dit le greffier, soupçonné de faire souvent de l’esprit avec madame Vermut, voyez quelle _dégaine_ il a?... et on le croit savant!

—Sans lui, répondit le juge de paix, on serait bien embarrassé pour les autopsies; il a si bien retrouvé le poison dans le corps de ce pauvre Pigeron, que les chimistes de Paris ont dit à la Cour d’Assises, à Auxerre, qu’ils n’auraient pas mieux fait...

—Il n’a rien trouvé du tout, répondit Soudry; mais, comme dit le président Gendrin, il est bon qu’on croie que le poison se retrouve toujours...

—Madame Pigeron a bien fait de quitter Auxerre, dit madame Vermut. C’est un petit esprit et une grande scélérate que cette femme-là, reprit-elle. Est-ce qu’on doit recourir à des drogues pour annuler un mari? Est-ce que nous n’avons pas des moyens sûrs, mais innocents, pour nous débarrasser de cette engeance-là? Je voudrais bien qu’un homme trouvât à redire à ma conduite! Le bon monsieur Vermut ne me gêne guère, et il n’en est pas plus malade pour cela; et madame de Montcornet, voyez comme elle se promène dans ses chalets, dans ses chartreuses avec ce journaliste qu’elle a fait venir de Paris à ses frais, et qu’elle dorlote sous les yeux du général!

—A ses frais?... s’écria madame Soudry, est-ce sûr? Si nous pouvions en avoir une preuve, quel joli sujet pour une lettre anonyme au général...

—Le général, reprit madame Vermut... Mais vous ne l’empêcherez de rien, le Tapissier fait son état.

—Quel état, ma belle? demanda madame Soudry.

—Eh bien! il fournit le coucher.

—Si le pauvre petit Pigeron, au lieu de tracasser sa femme, avait eu cette sagesse, il vivrait encore, dit le greffier.

Madame Soudry se pencha du côté de son voisin, monsieur Guerbet de Conches, elle lui fit une de ces grimaces de singe dont elle croyait avoir hérité de son ancienne maîtresse comme de son argenterie, par droit de conquête, et redoublant sa dose de grimaces et désignant au maître de poste madame Vermut, qui coquetait avec l’auteur de _la Bilboquéide_, elle lui dit:

—Que cette femme a mauvais ton! quels propos et quelles manières! je ne sais pas si je pourrai l’admettre plus longtemps _dans notre société_, surtout quand monsieur Gourdon, le poëte, y sera.

—En voilà de la morale sociale! dit le curé qui avait tout observé et tout entendu sans dire mot.

Sur cette épigramme ou plutôt cette satire de la société, si concise et si vraie qu’elle atteignait chacun, on proposa de faire la partie de boston.

N’est-ce pas la vie comme elle est à tous les étages de ce qu’on est convenu d’appeler le monde! Changez les termes, il ne se dit rien de moins, rien de plus dans les salons les plus dorés de Paris.

III.—LE CAFÉ DE LA PAIX.

Il était environ sept heures quand Rigou passa devant le café de la Paix. Le soleil couchant, qui prenait en écharpe la jolie ville, y répandait alors ses belles teintes rouges, et le clair miroir des eaux du lac formait une opposition avec le fracas des vitres flamboyantes d’où naissaient les couleurs les plus étranges et les plus improbables.

Devenu pensif, le profond politique, tout à ses trames, laissait aller son cheval si lentement, qu’en longeant le café de la Paix, il put entendre son nom jeté à travers une de ces disputes qui, selon l’observation du curé Taupin, faisaient du nom de cet établissement avec sa physionomie habituelle la plus violente antinomie.

Pour l’intelligence de cette scène, il est nécessaire d’expliquer la topographie de ce pays de Cocagne bordé par le café sur la place, et terminé sur le chemin cantonal par le fameux Tivoli, que les meneurs destinaient à servir de théâtre à l’une des scènes de la conspiration ourdie depuis longtemps contre le général Montcornet.

Par sa situation à l’angle de la place et du chemin, le rez-de-chaussée de cette maison, bâtie dans le genre de celle de Rigou, à trois fenêtres sur le chemin, a sur la place deux fenêtres entre lesquelles se trouve la porte vitrée, par où l’on y entre. Le café de la Paix a de plus une porte bâtarde, ouvrant sur une allée qui le sépare de la maison voisine, celle de Vallet, le mercier de Soulanges, et par où l’on va dans une cour intérieure.

Cette maison, entièrement peinte en jaune d’or, excepté les volets qui sont en vert, est une des rares maisons de cette petite ville qui ont deux étages et des mansardes. Voici pourquoi.

Avant l’étonnante prospérité de la Ville-aux-Fayes, le premier étage de cette maison, qui contient quatre chambres pourvues chacune d’un lit et du maigre mobilier nécessaire à justifier le mot _garni_, se louait aux gens obligés de venir à Soulanges par la juridiction du Baillage, ou aux visiteurs qu’on ne logeait pas au château; mais, depuis vingt-cinq ans, ces chambres garnies n’avaient plus pour locataires que des saltimbanques, des marchands forains, des vendeurs de remèdes ou des commis-voyageurs. Au moment de la fête de Soulanges, les chambres se louaient à raison de quatre francs par jour. Les quatre chambres de Socquard lui rapportaient une centaine d’écus, sans compter le produit de la consommation extraordinaire que ses locataires faisaient alors dans son café.

La façade du côté de la place était ornée de peintures spéciales. Dans le tableau qui séparait chaque croisée de la porte, se voyaient des queues de billard amoureusement nouées par des rubans; et, au-dessus des nœuds s’élevaient des bols de punch fumant dans des coupes grecques. Ces mots, _Café de la Paix_, brillaient peints en jaune sur un champ vert à chaque extrémité duquel étaient des pyramides de billes tricolores. Les fenêtres, peintes en vert, avaient des petites vitres de verre commun.

Une dizaine de tuyas, plantés à droite et à gauche dans des caisses, et qu’on devrait nommer les arbres à café, offraient leur végétation aussi maladive que prétentieuse. Les bannes, par lesquelles les marchands de Paris et de quelques cités opulentes protégent leurs boutiques contre les ardeurs du soleil, étaient alors un luxe inconnu dans Soulanges. Les fioles exposées sur des planches derrière les vitrages méritaient d’autant plus leur nom, que la benoîte liqueur subissait là des cuissons périodiques. En concentrant ses rayons par les bosses lenticulaires des vitres, le soleil faisait bouillonner les bouteilles de Madère, les sirops, les vins de liqueur, les bocaux de prunes et de cerises à l’eau-de-vie mis en étalage, car la chaleur était si grande qu’elle forçait Aglaé, son père et leur garçon à se tenir sur deux banquettes placées de chaque côté de la porte et mal abritées par les pauvres arbustes que mademoiselle Socquard arrosait avec de l’eau presque chaude. Par certains jours, on les voyait tous trois, le père, la fille et le garçon, étalés là comme des animaux domestiques, et dormant.

En 1804, époque de la vogue de _Paul et Virginie_, l’intérieur fut garni d’un papier verni représentant les principales scènes de ce roman. On y voyait des nègres récoltant le café, qui se trouvait au moins quelque part dans cet établissement, où l’on ne buvait pas vingt tasses de café par mois. Les denrées coloniales étaient si peu dans les habitudes soulangeoises, qu’un étranger qui serait venu demander une tasse de chocolat aurait mis le père Socquard dans un étrange embarras; néanmoins, il aurait obtenu la nauséabonde bouillie brune que produisent ces tablettes où il entre plus de farine, d’amandes pilées et de cassonnade que de sucre et de cacao, vendues à deux sous par les épiciers de village, et fabriquées dans le but de ruiner le commerce de cette denrée espagnole.

Quant au café, le père Socquard le faisait tout uniment bouillir dans un ustensile connu de tous les ménages sous le nom de _grand pot brun_; il laissait tomber au fond la poudre mêlée de chicorée, et il servait la décoction avec un sang-froid digne d’un garçon de café de Paris, dans une tasse de porcelaine qui, jetée par terre, ne se serait pas fêlée.

En ce moment, le saint respect que causait le sucre, sous l’Empereur, ne s’était pas encore dissipé dans la ville de Soulanges, et Aglaé Socquard apportait bravement quatre morceaux de sucre gros comme des noisettes, en addition à une tasse de café au marchand forain qui s’avisait de demander ce breuvage littéraire.

La décoration intérieure, relevée de glaces à cadres dorés et de patères pour accrocher les chapeaux, n’avait pas été changée depuis l’époque où tout Soulanges vint admirer cette tenture prestigieuse et un comptoir peint en bois d’acajou, à dessus de marbre Saint-Anne, sur lequel brillaient des vases en plaqué, des lampes à double courant d’air, qui furent, dit-on, données par Gaubertin à la belle madame Socquard. Une couche gluante ternissait tout, et ne pouvait se comparer qu’à celle dont sont couverts les vieux tableaux oubliés dans les greniers.

Les tables peintes en marbre, les tabourets en velours d’Utrecht rouge, le quinquet à globe plein d’huile alimentant deux becs, attaché par une chaîne au plafond et enjolivé de cristaux, commencèrent la célébrité du café de la Guerre.

Là, de 1802 à 1804, tous les bourgeois de Soulanges allaient jouer aux dominos et au brelan, en buvant des petits verres de liqueur, du vin cuit, en y prenant des fruits à l’eau de-vie, des biscuits; car la cherté des denrées coloniales avait banni le café, le chocolat et le sucre. Le punch était la grande friandise, ainsi que les bavaroises. Ces préparations se faisaient avec une matière sucrée, siropeuse, semblable à la mélasse, dont le nom s’est perdu, mais qui fit alors la fortune de l’inventeur.

Ces détails succincts rappelleront ses analogues à la mémoire des voyageurs; et ceux qui n’ont jamais quitté Paris, entreverront le plafond noirci par la fumée du café de la Paix et ses glaces ternies par des milliards de points bruns qui prouvaient en quelle indépendance y vivait la classe des diptères.

La belle madame Socquard, dont les aventures galantes surpassèrent celles de la Tonsard du Grand-I-Vert, avait trôné là, vêtue à la dernière mode; elle affectionna le turban des sultanes. La _sultane_ a joui, sous l’empire, de la vogue qu’obtient l’_ange_ aujourd’hui.