La Comédie humaine - Volume 18

Part 45

Chapter 453,905 wordsPublic domain

Toute la vallée venait jadis y prendre modèle sur les turbans, les chapeaux à visière, les bonnets en fourrures, les coiffures chinoises de la belle _cafetière_, au luxe de laquelle contribuaient les gros bonnets de Soulanges. Tout en portant sa ceinture au plexus solaire, comme l’ont portée nos mères, si fières de leurs grâces impériales, Junie (elle s’appelait Junie!) fit la maison Socquard; son mari lui devait la propriété d’un clos de vignes, de la maison qu’il habitait et du Tivoli. Le père de monsieur Lupin avait fait, disait-on, des folies pour la belle Junie Socquard; Gaubertin, qui la lui avait enlevée, lui devait certainement le petit Bournier.

Ces détails et la science secrète avec laquelle Socquard fabriquait le _vin cuit_ expliqueraient déjà pourquoi son nom et le café de la Paix étaient devenus populaires; mais bien d’autres raisons augmentaient cette renommée. On ne trouvait que du vin chez Tonsard et dans tous les autres cabarets de la vallée; tandis que depuis Conches jusqu’à la Ville-aux-Fayes, dans une circonférence de six lieues, le café de Socquard était le seul où l’on pût jouer au billard, et boire ce punch que préparait admirablement le bourgeois du lieu. Là seulement se voyaient en étalage des vins étrangers, des liqueurs fines, des fruits à l’eau-de-vie.

Ce nom retentissait donc dans la vallée presque tous les jours, accompagné des idées de volupté superfine que rêvent les gens dont l’estomac est plus sensible que le cœur. A ces causes se joignait encore le privilége d’être partie intégrante de la fête de Soulanges. Dans l’ordre immédiatement supérieur, le café de la Paix était enfin pour la ville ce que le cabaret du Grand-I-Vert était pour la campagne, un entrepôt de venin; il servait de transit aux commérages entre la Ville-aux-Fayes et la vallée. Le Grand-I-Vert fournissait le lait et la crème au café de la Paix, et les deux filles à Tonsard étaient en rapports journaliers avec cet établissement.

Pour Socquard, la place de Soulanges était un appendice de son café. L’alcide allait de porte en porte causant avec chacun, n’ayant en été qu’un pantalon pour tout vêtement et un gilet à peine boutonné, selon l’usage des cafetiers des petites villes. Il était averti par les gens avec lesquels il causait s’il entrait quelqu’un dans son établissement, où il se rendait pesamment et comme à regret.

Ces détails doivent convaincre les Parisiens qui n’ont jamais quitté leur quartier, de la difficulté, disons mieux, de l’impossibilité de cacher la moindre chose dans la vallée de l’Avonne, depuis Conches jusqu’à la Ville-aux-Fayes. Il n’existe dans les campagnes aucune solution de continuité; il s’y trouve de place en place des cabarets du Grand-I-Vert, des cafés de la Paix, qui font l’office d’échos, et où les actes les plus indifférents, accomplis dans le plus grand secret, sont répercutés par une sorte de magie. Le bavardage social remplit l’office de la télégraphie électrique; c’est ainsi que s’accomplissent ces miracles de nouvelles apprises dans un clin d’œil de désastres survenus à d’énormes distances.

Après avoir arrêté son cheval, Rigou descendit de sa carriole et attacha la bride à un des poteaux de la porte de Tivoli. Puis il trouva le plus naturel des prétextes pour écouter la discussion sans en avoir l’air, en se plaçant entre deux fenêtres par l’une desquelles il pouvait, en avançant la tête, voir les personnes, étudier les gestes, tout en saisissant les grosses paroles qui retentissaient aux vitres et que le calme extérieur permettait d’entendre.

—Et si je disais au père Rigou que ton frère Nicolas en veut à la Péchina, s’écriait une voix aigre, qu’il la guette à toute heure, qu’elle passera dessous le nez à votre seigneur, il saurait bien vous tripoter les entrailles, à tous tant que vous êtes, tas de gueux du Grand-I-Vert.

—Si tu nous faisais une pareille farce, Aglaé, répondit la voix glapissante de Marie Tonsard, tu ne conterais celle que je te ferais qu’aux vers de ton cercueil!... Ne te mêle pas plus des affaires de Nicolas que des miennes avec Bonnébault.

Marie, stimulée par sa grand’mère, avait, comme on le voit, suivi Bonnébault; en l’épiant, elle l’avait vu, par la fenêtre où stationnait en ce moment Rigou, déployant ses grâces et disant des flatteries assez agréables à mademoiselle Socquard, pour qu’elle se crût obligée de lui sourire. Ce sourire avait déterminé la scène au milieu de laquelle éclata cette révélation assez précieuse pour Rigou.

—Eh bien! père Rigou, vous dégradez mes propriétés?... dit Socquard en frappant sur l’épaule de l’usurier.

Le cafetier, venu d’une grange située au bout de son jardin et d’où l’on retirait plusieurs jeux publics, tels que machines à peser, chevaux à courir la bague, balançoires périlleuses, etc., pour les monter aux places qu’ils occupaient dans son Tivoli, avait marché sans faire de bruit, car il portait ces pantoufles en cuir jaune dont le bas prix en fait vendre des quantités considérables en province.

—Si vous aviez des citrons frais, je me ferais une limonade, répondit Rigou, la soirée est chaude.

—Mais qui piaille ainsi? dit Socquard en regardant par la fenêtre et voyant sa fille aux prises avec Marie.

—On se dispute Bonnébault, répliqua Rigou d’un air sardonique.

Le courroux du père fut alors comprimé chez Socquard par l’intérêt du cafetier. Le cafetier jugea prudent d’écouter du dehors comme faisait Rigou; tandis que le père voulait entrer et déclarer que Bonnébault, plein de qualités estimables aux yeux d’un cafetier, n’en avait aucune de bonne comme gendre d’un des notables de Soulanges. Et cependant le père Socquard recevait peu de propositions de mariage. A vingt-deux ans, sa fille faisait comme largeur, épaisseur et poids, concurrence à madame Vermichel, dont l’agilité paraissait un phénomène. L’habitude de tenir un comptoir augmentait encore la tendance à l’embonpoint qu’Aglaé devait au sang paternel.

—Quel diable ces filles ont-elles au corps? demanda le père Socquard à Rigou.

—Ah! répondit l’ancien bénédictin, c’est de tous les diables celui que l’Église a saisi le plus souvent.

Socquard, pour toute réponse, se mit à examiner sur les tableaux qui séparent les fenêtres les queues de billard dont la réunion s’expliquait difficilement à cause des places où manquait le mortier écaillé par la main du temps.

En ce moment, Bonnébault sortit du billard, une queue à la main, et en frappa rudement Marie, en lui disant:

—Tu m’as fait manquer de touche; mais je ne te manquerai point, et je continuerai tant que tu n’auras pas mis une sourdine à ta _grelotte_.

Socquard et Rigou, qui jugèrent à propos d’intervenir, entrèrent au café par la place, et firent lever une si grande quantité de mouches, que le jour en fut obscurci. Le bruit fut semblable à celui des lointains exercices de l’école des tambours. Après leur premier saisissement, ces grosses mouches à ventre bleuâtre, accompagnées de petites mouches assassines et de quelques mouches à chevaux, revinrent prendre leur place au vitrage, où, sur trois rangs de planches, dont la peinture avait disparu sous leurs points noirs, se voyaient des bouteilles visqueuses, rangées comme des soldats.

Marie pleurait. Être battue devant sa rivale par l’homme aimé est une de ces humiliations qu’aucune femme ne supporte, à quelque degré qu’elle soit de l’échelle sociale, et plus bas elle est, plus violente est l’expression de sa haine; aussi la fille Tonsard ne vit-elle ni Rigou ni Socquard; elle tomba sur un tabouret, dans un morne et farouche silence, que l’ancien religieux épia.

—Cherche un citron frais, Aglaé, dit le père Socquard, et rince toi-même un verre à patte.

—Vous avez sagement fait de renvoyer votre fille, dit tout bas Rigou à Socquard, elle allait être blessée à mort peut-être.

Et il montra d’un coup d’œil la main par laquelle Marie tenait un tabouret qu’elle avait empoigné pour le jeter à la tête d’Aglaé, qu’elle visait.

—Allons, Marie, dit le père Socquard en se plaçant devant elle, on ne vient pas ici pour prendre des tabourets... et si tu cassais mes glaces, ce n’est pas avec le lait de tes vaches que tu me les payerais...

—Père Socquard, votre fille est une vermine, et je la vaux bien, entendez-vous? Si vous ne voulez pas de Bonnébault pour gendre, il est temps que vous lui disiez d’aller jouer ailleurs que chez vous au billard!... qu’il y perd des cent sous à tout moment.

Au début de ce flux de paroles criées plutôt que dites, Socquard prit Marie par la taille et la jeta dehors, malgré ses cris et sa résistance. Il était temps pour elle, Bonnébault sortait de nouveau du billard, l’œil en feu.

—Ça ne finira pas comme ça! s’écria Marie Tonsard.

—Tire-nous ta révérence, hurla Bonnébault que Viollet tenait à bras le corps pour l’empêcher de se livrer à quelques brutalités, va-t’en au diable, ou jamais je ne te parle ni ne te regarde.

—Toi? dit Marie en jetant à Bonnébault un regard furibond, rends-moi mon argent auparavant, et je te laisse à mademoiselle Socquard, si elle est assez riche pour te garder...

Là-dessus, Marie, effrayée de voir Alcide Socquard maître à peine de Bonnébault qui fit un bond de tigre, se sauva sur la route.

Rigou fit monter Marie dans sa carriole, afin de la soustraire à la colère de Bonnébault, dont la voix retentissait jusqu’à l’hôtel Soudry; puis après avoir caché Marie, il revint boire sa limonade en examinant le groupe formé par Plissoud, par Amaury, par Viollet et par le garçon de café qui tâchait de calmer Bonnébault.

—Allons, c’est à vous à jouer, hussard, dit Amaury, petit jeune homme blond à l’œil trouble.

—D’ailleurs elle a filé, dit Viollet.

Si quelqu’un a jamais exprimé la surprise, ce fut Plissoud, au moment où il aperçut l’usurier de Blangy assis à l’une des tables et plus occupé de lui, Plissoud, que de la dispute des deux filles. Malgré lui, l’huissier laissa voir sur son visage l’espèce d’étonnement que cause la rencontre d’un homme à qui l’on en veut, ou contre qui l’on complote, et il rentra soudain dans le billard.

—Adieu, père Socquard, dit l’usurier.

—Je vais vous amener votre voiture, reprit le limonadier, donnez-vous le temps.

—Comment faire pour savoir ce que ces gens-là se disent en jouant la poule, se demandait à lui-même Rigou, qui vit dans la glace la figure du garçon.

Ce garçon était un homme à deux fins, il faisait les vignes de Socquard, il balayait le café, le billard, il tenait le jardin propre et arrosait le Tivoli, le tout pour vingt écus par an. Il était toujours sans veste, hormis les grandes occasions, et il avait pour tout costume un pantalon de toile bleue, de gros souliers, un gilet de velours rayé devant lequel il portait un tablier de toile de ménage quand il était de service au billard ou dans le café. Ce tablier à cordons était l’insigne de ses fonctions. Ce gars avait été loué par le limonadier à la dernière foire, car dans cette vallée comme dans toute la Bourgogne, les gens se prennent sur la place pour l’année, absolument comme on y achète des chevaux.

—Comment te nomme-t-on? lui dit Rigou.

—Michel, pour vous servir, répondit le garçon.

—Ne vois-tu pas ici quelquefois le père Fourchon?

—Deux ou trois fois par semaine avec monsieur Vermichel, qui me donne quelques sous pour l’avertir quand sa femme _déboule_ sur eux.

—C’est un brave homme, le père Fourchon, instruit et plein de sens, dit Rigou, qui paya sa limonade et quitta ce café nauséabond en voyant sa carriole que le père Socquard avait amenée devant le café.

En montant dans sa voiture, le père Rigou aperçut le pharmacien, et le héla par un: «Ohé, monsieur Vermut!» En reconnaissant le richard, Vermut hâta le pas, Rigou le rejoignit et lui dit à l’oreille:

—Croyez-vous qu’il y ait des réactifs qui puissent désorganiser le tissu de la peau jusqu’au point de produire un mal réel, comme un panaris au doigt?

—Si monsieur Gourdon veut s’en mêler, oui, répondit le petit savant.

—Vermut, pas un mot là-dessus, ou sinon nous serions brouillés; mais parlez-en à monsieur Gourdon, et dites-lui de venir me voir après demain; je lui procurerai l’opération assez délicate de couper un index.

Puis, l’ancien maire, laissant le petit pharmacien ébahi, monta dans sa carriole à côté de Marie Tonsard.

—Eh bien! petite vipère, lui dit-il en lui prenant le bras quand il eut attaché les guides de sa bête à un anneau sur le devant du tablier de cuir qui fermait sa carriole, et que le cheval eut pris son allure, tu crois donc que tu garderas Bonnébault en te livrant à des violences pareilles?... Si tu étais sage, tu favoriserais son mariage avec cette grosse tonne de bêtise, et alors tu pourrais te venger.

Marie ne put s’empêcher de sourire en répondant:

—Ah! que vous êtes mauvais! vous êtes bien notre maître à tous!

—Écoute, Marie, j’aime les paysans, mais il ne faut pas qu’un de vous se mette entre mes dents et une bouchée de gibier... Ton frère Nicolas, comme l’a dit Aglaé, poursuit la Péchina. Ce n’est pas bien, car je la protége, cette enfant; elle sera mon héritière pour trente mille francs, et je veux la bien marier. J’ai su que Nicolas, aidé par ta sœur Catherine, avait failli tuer cette pauvre petite, ce matin; tu verras ton frère et ta sœur, dis-leur ceci: —Si vous laissez la Péchina tranquille, le père Rigou sauvera Nicolas de la conscription...

—Vous êtes le diable en personne, s’écria Marie; on dit que vous avez signé un pacte avec lui... c’est-il possible?

—Oui, dit gravement Rigou.

—On nous le disait aux veillées, mais je ne le croyais pas.

—Il m’a garanti qu’aucun attentat dirigé contre moi ne m’atteindrait, que je ne serai jamais volé, que je vivrai cent ans sans maladie, que je réussirai en tout, et que jusqu’à l’heure de ma mort je serai jeune comme un coq de deux ans...

—Ça se voit bien, dit Marie. Eh bien! il vous est _diablement_ facile de sauver mon frère de la conscription...

—S’il le veut, car il faut qu’il y laisse un doigt, voilà tout, reprit Rigou, je lui dirai comment!

—Tiens! vous prenez le chemin du haut? dit Marie.

—A la nuit, je ne passe plus par ici, répondit l’ancien moine.

—A cause de la croix? dit naïvement Marie.

—C’est bien cela, rusée! répondit le diabolique personnage.

Ils étaient arrivés à un endroit où la route cantonale est creusée à travers une faible élévation du terrain. Cette tranchée offre deux talus assez roides, comme on en voit tant sur les routes de France.

Au bout de cette gorge, d’une centaine de pas de longueur, les routes de Ronquerolles et de Cerneux forment un carrefour planté d’une croix. De l’un ou de l’autre talus, un homme peut ajuster un passant et le tuer presque à bout portant, avec d’autant plus de facilité que cette éminence étant couverte de vignes, un malfaiteur trouve toute facilité pour s’embusquer dans des buissons de ronces venus au hasard. On devine pourquoi l’usurier, toujours prudent, ne passait jamais par là de nuit; la Thune tourne ce monticule appelé les Clos de la Croix. Jamais place plus favorable ne s’est rencontrée pour une vengeance ou pour un assassinat, car le chemin de Ronquerolles va rejoindre le pont fait sur l’Avonne, devant le pavillon du rendez-vous de chasse, et le chemin de Cerneux mène au delà de la route royale, en sorte qu’entre les quatre chemins des Aigues, de la Ville-aux-Fayes, de Ronquerolles et de Cerneux, le meurtrier peut se choisir une retraite et laisser dans l’incertitude ceux qui se mettraient à sa poursuite.

—Je vais te laisser à l’entrée du village, dit Rigou quand il aperçut les premières maisons de Blangy.

—A cause d’Annette, vieux lâche! s’écria Marie. La renverrez-vous bientôt, celle-là, v’là trois ans que vous l’avez!... Ce qui m’amuse, c’est que votre vieille se porte bien... le bon Dieu se venge...

IV.—LE TRIUMVIRAT DE LA VILLE-AUX-FAYES.

Le prudent usurier avait contraint sa femme et Jean de se coucher et de se lever au jour, en leur prouvant que la maison ne serait jamais attaquée s’il veillait, lui, jusqu’à minuit, et s’il se levait tard. Non-seulement il avait ainsi conquis sa tranquillité de sept heures du soir jusqu’à cinq heures du matin, mais encore il avait habitué sa femme et Jean à respecter son sommeil et celui de l’Agar, dont la chambre était située derrière la sienne.

Aussi, le lendemain matin, vers six heures et demie, madame Rigou, qui veillait elle-même aux soins de la basse-cour, conjointement avec Jean, vint-elle frapper timidement à la porte de la chambre de son mari.

—Monsieur Rigou, dit-elle, tu m’as recommandé de t’éveiller.

Le son de cette voix, l’attitude de la femme, son air craintif en obéissant à un ordre dont l’exécution pouvait être mal reçue, peignaient l’abnégation profonde dans laquelle vivait cette pauvre créature, et l’affection qu’elle portait à cet habile tyranneau.

—C’est bien! cria Rigou.

—Faut-il éveiller Annette? demanda-t-elle.

—Non, laissez-la dormir!... Elle a été sur pied toute la nuit! dit-il sérieusement.

Cet homme était toujours sérieux, même quand il se permettait une plaisanterie. Annette avait en effet ouvert mystérieusement la porte à Sibilet, à Fourchon, à Catherine Tonsard, venus tous à des heures différentes, entre onze heures et une heure.

Dix minutes après, Rigou, vêtu plus soigneusement qu’à l’ordinaire, descendit, et dit à sa femme un: Bonjour, ma vieille! qui la rendit plus heureuse que si elle avait vu le général Montcornet à ses pieds.

—Jean, dit-il à l’ex-convers, ne quitte pas la maison, ne me laisse pas voler, tu y perdrais plus que moi!...

C’était en mélangeant les douceurs et les rebuffades, les espérances et les bourrades, que ce savant égoïste avait rendu ses trois esclaves aussi fidèles, aussi attachés que des chiens.

Rigou, toujours en prenant le chemin dit du haut, pour éviter les Clos de la Croix, arriva sur la place de Soulanges vers huit heures.

Au moment où il attachait les guides au tourniquet le plus proche de la petite porte à trois marches, le volet s’ouvrit, Soudry montra sa figure marquée de petite vérole, que l’expression de deux petits yeux noirs rendait finaude.

—Commençons par casser une croûte, car nous ne déjeunerons pas à la Ville-aux-Fayes avant une heure.

Il appela tout doucement une servante, jeune et jolie autant que celle de Rigou, qui descendit sans bruit, et à laquelle il dit de servir un morceau de jambon et du pain; puis il alla chercher lui-même du vin à la cave.

Rigou contempla, pour la millième fois, cette salle à manger, planchéyée en chêne, plafonnée à moulures, garnie de belles armoires bien peintes, boisée à hauteur d’appui, ornée d’un beau poêle et d’un cartel magnifique, provenus de mademoiselle Laguerre. Le dos des chaises était en forme de lyre, les bois peints et vernis en blanc, le siége en maroquin vert, à clous dorés. La table d’acajou massif était couverte en toile cirée verte à grandes hachures foncées, et bordée d’un liseré vert. Le parquet en point de Hongrie, minutieusement frotté par Urbain, accusait le soin avec lequel les anciennes femmes de chambre se font servir.

—Bah! ça coûte trop cher, se dit encore Rigou...; l’on mange aussi bien dans ma salle qu’ici, et j’ai la rente de l’argent qu’il faudrait pour m’arranger avec cette splendeur inutile. Où donc est madame Soudry? demanda-t-il au maire de Soulanges, qui parut armé d’une bouteille vénérable.

—Elle dort.

—Et vous ne troublez plus guère son sommeil, dit Rigou.

L’ex-gendarme cligna d’un air goguenard, et montra le jambon que Jeannette, sa jolie servante, apportait.

—Ça vous réveille, un joli morceau comme celui-là! dit le maire; c’est fait à la maison! il est entamé d’hier...

—Mon compère, je ne vous connaissais pas celle-là! Où l’avez-vous pêchée? dit l’ancien bénédictin à l’oreille de Soudry.

—Elle est comme le jambon, répondit le gendarme en recommençant à cligner; je l’ai depuis huit jours.

Jeannette, encore en bonnet de nuit, en jupe courte, pieds nus dans des pantoufles, ayant passé ce corps de jupe fait comme une brassière, à la mode dans la classe paysanne, et sur lequel elle ajustait un foulard croisé qui ne cachait pas entièrement de jeunes et frais appas, ne paraissait pas moins appétissante que le jambon vanté par Soudry. Petite, rondelette, elle laissait voir ses bras nus pendants, marbrés de rouge, au bout desquels de grosses mains à fossettes, à doigts courts et bien façonnés du bout, annonçaient une riche santé. C’était la vraie figure bourguignotte, rougeaude, mais blanche aux tempes, au col, aux oreilles; les cheveux châtains, le coin de l’œil retroussé vers le haut de l’oreille, les narines ouvertes, la bouche sensuelle, un peu de duvet le long des joues; puis, une expression vive tempérée par une attitude modeste et menteuse qui faisait d’elle un modèle de servante friponne.

—En honneur, Jeannette ressemble au jambon, dit Rigou. Si je n’avais pas une Annette, je voudrais une Jeannette.

—L’une vaut l’autre, dit l’ex-gendarme, car votre Annette est douce, blonde, mignarde... Comment va madame Rigou?... dort-elle?... reprit brusquement Soudry pour faire voir à Rigou qu’il comprenait la plaisanterie.

—Elle est éveillée avec notre coq, répondit Rigou, mais elle se couche comme les poules. Moi, je reste à lire le _Constitutionnel_. Le soir et le matin, ma femme me laisse dormir, elle n’entrerait pas chez moi pour un monde...

—Ici c’est tout le contraire, répondit Jeannette. Madame reste avec les bourgeois de la ville à jouer; ils sont quelquefois quinze au salon; Monsieur se couche à huit heures, et nous nous levons au jour...

—Ça vous paraît différent, dit Rigou, mais au fond c’est la même chose. Eh bien! ma belle enfant, venez chez moi, j’enverrai Annette ici, ce sera la même chose, et ce sera différent.

—Vieux coquin, dit Soudry, tu la rends honteuse.

—Comment, gendarme! tu ne veux qu’un cheval dans ton écurie?... Enfin chacun prend son bonheur où il le trouve.

Jeannette, sur l’ordre de son maître, alla lui préparer sa toilette.

—Tu lui auras promis de l’épouser à la mort de ta femme? demanda Rigou.

—A nos âges, répondit le gendarme, il ne nous reste plus que ce moyen-là!

—Avec des filles ambitieuses, ce serait une manière de devenir promptement veuf... répliqua Rigou, surtout si madame Soudry parlait devant Jeannette de sa manière de savonner les escaliers.

Ce mot rendit les deux époux songeurs. Quand Jeannette vint annoncer que tout était prêt, Soudry lui dit un: —Viens m’aider! qui fit sourire l’ancien bénédictin.

—Voilà encore une différence, dit-il, moi je te laisserais sans crainte avec Annette, mon compère.

Un quart d’heure après, Soudry, en grande tenue, monta dans le cabriolet d’osier, et les deux amis tournèrent le lac de Soulanges pour aller à la Ville-aux-Fayes.

—Et ce château-là?... dit Rigou quand il atteignit à l’endroit d’où le château se voyait en profil.

Le vieux révolutionnaire mit à ce mot un accent où se révélait la haine que nourrissent les bourgeois campagnards contre les grands châteaux et les grandes terres.

—Mais tant que je vivrai, j’espère bien le voir debout, répliqua l’ancien gendarme; le comte de Soulanges a été mon général; il m’a rendu service; il m’a très-bien fait régler ma pension, et puis il laisse gérer sa terre à Lupin, dont le père y a fait sa fortune. Après Lupin ce sera un autre, et tant qu’il y aura des Soulanges, on respectera cela!... Ces gens-là sont bons enfants, ils laissent à chacun sa récolte, et ils s’en trouvent bien...

—Ah! le général a trois enfants qui peut-être à sa mort ne s’accorderont pas, un jour ou l’autre le mari de sa fille et les fils liciteront et gagneront à vendre cette mine de plomb et de fer à des marchands de biens que nous saurons repincer.

Le château de Soulanges apparut de profil comme pour défier le moine défroqué.

—Ah! oui, dans ce temps-là, l’on bâtissait bien... s’écria Soudry. Mais monsieur le comte économise en ce moment ses revenus pour pouvoir faire de Soulanges le majorat de sa pairie!...

—Compère, répondit Rigou, les majorats tomberont.