La Comédie humaine - Volume 18
Part 43
Soulanges possédait enfin dans monsieur Vermut, le pharmacien, un chimiste un peu plus chimiste que Sarcus n’était homme d’État, que Lupin n’était chanteur, Gourdon l’aîné savant et son frère poëte. Néanmoins, la première société de la ville faisait peu de cas de Vermut, et pour la seconde, il n’existait même pas. L’instinct des uns leur signalait peut-être une supériorité réelle dans ce penseur qui ne disait mot, et qui souriait aux niaiseries d’un air si narquois, qu’on se défiait de sa science, mise _sotto voce_ en question; quant aux autres, ils ne prenaient pas la peine de s’en occuper.
Vermut était le _pâtiras_ du salon de madame Soudry. Aucune société n’est complète sans une victime, sans un être à plaindre, à railler, à mépriser, à protéger. D’abord Vermut, occupé de problèmes scientifiques, venait la cravate lâche, le gilet ouvert, avec une petite redingote verte, toujours tachée. Enfin, il prêtait à la plaisanterie par une figure si poupine, que le père Guerbet prétendait qu’il avait fini par prendre le visage de ses pratiques.
En province, dans les endroits arriérés comme Soulanges, on emploie encore les apothicaires dans le sens de la plaisanterie de Pourceaugnac. Ces honorables industriels s’y prêtent d’autant mieux qu’ils demandent une indemnité de déplacement.
Ce petit homme, doué d’une patience de chimiste, _ne pouvait jouir_ (selon le mot dont on se sert en province pour exprimer l’abolition du pouvoir domestique) de madame Vermut, femme charmante, femme gaie, belle joueuse (elle savait perdre quarante sous sans rien dire), qui déblatérait contre son mari, le poursuivait de ses épigrammes et le peignait comme un imbécile, ne sachant distiller que de l’ennui. Madame Vermut, une de ces femmes qui jouent dans les petites villes le rôle de boute-entrain, apportait dans ce petit monde le sel, du sel de cuisine, il est vrai, mais quel sel! Elle se permettait des plaisanteries un peu fortes, mais on les lui passait; elle disait très-bien au curé Taupin, homme de soixante-dix ans, à cheveux blancs: «Tais-toi gamin!»
Le meunier de Soulanges, riche de cinquante mille francs de rente, avait une fille unique à qui Lupin pensait pour Amaury, depuis qu’il avait perdu l’espoir de le marier à mademoiselle Gaubertin, et le président Gaubertin y pensait pour son fils, le conservateur des hypothèques, autre antagonisme.
Ce meunier, un Sarcus-Taupin, était le Nucingen de la ville; il passait pour être trois fois millionnaire; mais il ne voulait entrer dans aucune combinaison; il ne pensait qu’à moudre du blé, à le monopoliser, et il se recommandait par un défaut absolu de politesse ou de belles manières.
Le père Guerbet, frère du maître de poste de Conches, possédait environ dix mille francs de rente, outre sa perception. Les Gourdon étaient riches, le médecin avait épousé la fille unique du vieux monsieur Gendrin-Vattebled, le garde général des eaux et forêts, _qu’on attendait à mourir_, et le greffier avait épousé la nièce et unique héritière de l’abbé Taupin, curé de Soulanges, un gros prêtre retiré dans sa cure, comme le rat dans son fromage.
Cet habile ecclésiastique, tout acquis à la première société, bon et complaisant avec la seconde, apostolique avec les malheureux, s’était fait aimer à Soulanges; cousin du meunier et cousin des Sarcus, il appartenait au pays et à la médiocratie avonnaise. Il dînait toujours en ville, il économisait, il allait aux noces et s’en retirait avant le bal; il ne parlait jamais politique; il faisait passer les nécessités du culte en disant: «C’est mon métier!» Et on le laissait faire en disant de lui: «Nous avons un bon curé!» L’évêque, qui connaissait les gens de Soulanges, sans s’abuser sur la valeur de ce curé, se trouvait heureux d’avoir dans une pareille ville un homme qui faisait accepter la religion, qui savait remplir son église et y prêcher devant des bonnets endormis.
Les deux _dames_ Gourdon, —car à Soulanges, comme à Dresde et dans quelques autres capitales allemandes, les gens de la première société s’abordent en disant: «Comment va votre dame?» On dit: «Il n’était pas avec sa dame, j’ai vu sa dame et sa demoiselle, etc.» —Un Parisien y produirait du scandale, et serait accusé d’avoir mauvais ton s’il disait: «Les femmes, cette femme, etc.» A Soulanges, comme à Genève, à Dresde, à Bruxelles, il n’existe que des épouses; on n’y met pas, comme à Bruxelles, sur les enseignes: _l’Épouse une telle_, mais _madame votre épouse_ est de rigueur. —Les deux _dames_ Gourdon ne peuvent se comparer qu’à ces infortunés comparses de théâtres secondaires, que connaissent les Parisiens pour s’être souvent moqués de ces _artistes_; et, pour achever de peindre ces _dames_, il suffira de dire qu’elles appartenaient au genre des _bonnes petites femmes_, les bourgeois les moins lettrés trouveront alors autour d’eux les modèles de ces créatures essentielles.
Il est inutile de faire observer que le père Guerbet connaissait admirablement les finances, et que Soudry pouvait être ministre de la guerre. Ainsi, non-seulement chacun de ces braves bourgeois offrait une de ces spécialités de caprice si nécessaire à l’homme de province pour exister, mais encore chacun d’eux cultivait sans rival son champ dans le domaine de la vanité.
Si Cuvier fût passé par là sans se nommer, la première société de Soulanges l’eût convaincu de savoir peu de chose en comparaison de monsieur Gourdon le médecin. Nourrit et son _joli filet de voix_, disait le notaire avec une indulgence protectrice, eussent été trouvés à peine dignes d’accompagner ce rossignol de Soulanges. Quant à l’auteur de la Bilboquéide, qui s’imprimait en ce moment chez Bournier, on ne croyait pas qu’il pût se rencontrer à Paris un poëte de cette force, car Delille était mort!
Cette bourgeoisie de province, si grassement satisfaite d’elle-même, pouvait donc primer toutes les supériorités sociales. Aussi l’imagination de ceux qui, dans leur vie, ont habité pendant quelque temps une petite ville de ce genre, peut elle seule entrevoir l’air de satisfaction profonde répandu sur les physionomies de ces gens qui se croyaient le plexus solaire de la France, tous armés d’une incroyable finesse pour mal faire, et qui, dans leur sagesse, avaient décrété que l’un des héros d’Essling était un lâche, que madame de Montcornet était une intrigante qui avait de gros boutons dans le dos, que l’abbé Brossette était un petit ambitieux, et qui découvrirent, quinze jours après l’adjudication des Aigues, l’origine faubourienne du général, surnommé par eux le Tapissier.
Si Rigou, Soudry, Gaubertin eussent habité la Ville-aux-Fayes, ils se seraient brouillés; leurs prétentions se seraient inévitablement heurtées; mais la fatalité voulait que le Lucullus de Blangy sentît la nécessité de sa solitude pour se rouler à son aise dans l’usure et dans la volupté; que madame Soudry fût assez intelligente pour comprendre qu’elle ne pouvait régner qu’à Soulanges, et que la Ville-aux-Fayes fût le siége des affaires de Gaubertin. Ceux qui s’amusent à étudier la nature sociale avoueront que le général de Montcornet jouait de malheur en trouvant de tels ennemis séparés et accomplissant les évolutions de leur pouvoir et de leur vanité, chacun à des distances qui ne permettaient pas à ces astres de se contrarier et qui décuplaient le pouvoir de mal faire.
Néanmoins, si tous ces dignes bourgeois, fiers de leur aisance, regardaient leur société comme bien supérieure en agrément à celle de la Ville-aux-Fayes, et répétaient avec une comique importance ce dicton de la vallée: «Soulanges est une ville de plaisir et de société,» il serait peu prudent de penser que la capitale avonnaise acceptât cette suprématie. Le salon Gaubertin se moquait, _in petto_, du salon Soudry. A la manière dont Gaubertin disait: «Nous autres, nous sommes une ville de haut commerce, une ville d’affaires, nous avons la sottise de nous ennuyer à faire fortune!» il était facile de reconnaître un léger antagonisme entre la terre et la lune. La lune se croyait utile à la terre et la terre régentait la lune. La terre et la lune vivaient d’ailleurs dans la plus étroite intelligence. Au carnaval, la première société de Soulanges allait toujours en masse aux quatre bals donnés par Gaubertin, par Gendrin, par Leclercq, le receveur des finances, et par Soudry jeune, le procureur du roi. Tous les dimanches, le procureur du roi, sa femme, monsieur, madame et mademoiselle Elise Gaubertin, venaient dîner chez les Soudry de Soulanges. Quand le sous-préfet était prié, quand le maître de poste, M. Guerbet de Conches, arrivait manger la fortune du pot, Soulanges avait le spectacle de quatre équipages départementaux à la porte de la maison Soudry.
II.—LES CONSPIRATEURS CHEZ LA REINE.
En débouchant là, vers cinq heures et demie, Rigou savait trouver les habitués du salon de Soudry tous à leur poste. Chez le maire, comme dans toute la ville, on dînait à trois heures, selon l’usage du dernier siècle. De cinq heures à neuf heures, les notables de Soulanges venaient échanger les nouvelles, faire leurs _speech_ politiques, commenter les événements de la vie privée de toute la vallée, et parler des Aigues, qui défrayaient la conversation pendant une heure tous les jours. C’était la préoccupation de chacun d’apprendre quelque chose sur ce qui s’y passait, et l’on savait d’ailleurs faire ainsi sa cour aux maîtres du logis.
Après cette revue obligée, on se mettait à jouer au boston, seul jeu que sût la reine. Quand le gros père Guerbet avait singé madame Isaure, la femme de Gaubertin, en se moquant de ses airs penchés, en imitant sa petite voix, sa petite bouche et ses façons jeunettes; quand le curé Taupin avait raconté l’une des historiettes de son répertoire; quand Lupin avait rapporté quelque événement de la Ville-aux-Fayes, et que madame Soudry avait été criblée de compliments nauséabonds, l’on disait: Nous avons fait un charmant boston.
Trop égoïste pour se donner la peine de faire douze kilomètres, au bout desquels il devait entendre les niaiseries dites par les habitués de cette maison, et voir un singe déguisé en vieille femme, Rigou, bien supérieur, comme esprit et comme instruction, à cette petite bourgeoisie, ne se montrait jamais que si ses affaires l’amenaient chez le notaire. Il s’était exempté de voisiner, en prétextant de ses occupations, de ses habitudes et de sa santé, qui ne lui permettaient pas, disait-il, de revenir la nuit par une route le long de laquelle brouillassait la Thune.
Ce grand usurier sec imposait d’ailleurs beaucoup à la société de madame Soudry, qui flairait en lui ce tigre à griffes d’acier, cette malice de sauvage, cette sagesse née dans le cloître, mûrie au soleil de l’or, et avec lesquels Gaubertin n’avait jamais voulu se commettre.
Aussitôt que la carriole d’osier et le cheval dépassèrent le café de la Paix, Urbain, le domestique de Soudry, qui causait avec le limonadier, assis sur un banc placé sous les fenêtres de la salle à manger, se fit un auvent de sa main pour bien voir quel était cet équipage.
—V’là le père Rigou!... Faut ouvrir la porte. Tenez son cheval, Socquard, dit-il sans façon au limonadier.
Et Urbain, ancien cavalier qui, n’ayant pu passer gendarme, avait pris le service Soudry comme retraite, rentra dans la maison pour aller manœuvrer la porte de la cour.
Socquard, ce personnage si célèbre dans la vallée, était là, comme vous voyez, sans façon; mais il en est ainsi de bien des gens illustres qui ont la complaisance de marcher, d’éternuer, de dormir, de manger absolument comme de simples mortels.
Socquard, alcide de naissance, pouvait porter onze cents pesant; son coup de poing, appliqué dans le dos d’un homme, lui cassait net la colonne vertébrale; il tordait une barre de fer, il arrêtait une voiture attelée d’un cheval. Milon de Crotone de la vallée, sa réputation embrassait tout le département, où l’on faisait sur lui des contes ridicules comme sur toutes les célébrités. Ainsi, l’on racontait dans le Morvan, qu’un jour il avait porté sur son dos une pauvre femme, son âne et son sac au marché, qu’il avait mangé tout un bœuf et bu tout un quartaud de vin dans une journée, etc. Doux comme une fille à marier, Socquard, gros petit homme, à figure placide, large des épaules, large de poitrine, où ses poumons jouaient comme des soufflets de forge, possédait un filet de voix dont la limpidité surprenait ceux qui l’entendaient parler pour la première fois.
Comme Tonsard, que son renom dispensait de toute preuve de férocité, comme tous ceux qui sont gardés par une opinion publique quelconque, Socquard ne déployait jamais sa triomphante force musculaire, à moins que des amis ne l’en priassent. Il prit donc la bride du cheval quand le beau-père du procureur du roi tourna pour se ranger au perron.
—Vous allez bien par chez vous, monsieur Rigou?... dit l’illustre Socquard.
—Comme ça, mon vieux, répondit Rigou. Plissoud et Bonnébault, Viallet et Amaury, soutiennent-ils toujours ton établissement?
Cette demande, faite sur un ton de bonhomie et d’intérêt, n’était pas une de ces questions banales jetées au hasard par les supérieurs à leurs inférieurs. A son temps perdu, Rigou songeait aux moindres détails, et déjà l’accointance de Bonnébault, de Plissoud et du brigadier Viallet avait été signalée par Fourchon à Rigou comme suspecte.
Bonnébault, pour quelques écus perdus au jeu, pouvait livrer au brigadier les secrets des paysans, ou parler sans savoir l’importance de ses bavardages après avoir bu quelques bols de punch de trop. Mais les délations du chasseur à la loutre pouvaient être conseillées par la soif, et Rigou n’y fit attention que par rapport à Plissoud, à qui sa situation devait inspirer un certain désir de contrecarrer les inspirations dirigées contre les Aigues, ne fût-ce que pour se faire graisser la patte par l’un ou l’autre des deux partis.
Correspondant des assurances, qui commençaient à se montrer en France, agent d’une société contre les chances du recrutement, l’huissier cumulait des occupations peu rétribuées qui lui rendaient la fortune d’autant plus difficile à faire, qu’il avait le vice d’aimer le billard et le vin cuit. De même que Fourchon, il cultivait avec soin l’art de s’occuper à rien, et il attendait sa fortune d’un hasard problématique; il haïssait profondément la première société, mais il en avait mesuré la puissance. Lui seul connaissait à fond la tyrannie bourgeoise organisée par Gaubertin; il poursuivait de ses railleries les richards de Soulanges et de la Ville-aux-Fayes, en représentant à lui seul l’opposition. Sans crédit, sans fortune, il ne paraissait pas à craindre; aussi Brunet, enchanté d’avoir un concurrent méprisé, le protégeait-il pour ne pas lui voir vendre son étude à quelque jeune homme ardent, comme Bonnac, par exemple, avec lequel il aurait fallu partager la clientèle du canton.
—Grâce à ces gens-là, ça boulotte, répondit Socquard; mais on contrefait mon vin cuit!
—Faut poursuivre? dit sentencieusement Rigou.
—Ça me mènerait trop loin, répondit le limonadier en jouant sur les mots sans le savoir.
—Et vivent-ils bien ensemble, tes chalands?
—Ils ont toujours quelques castilles; mais des joueurs, ça se pardonne tout.
Toutes les têtes étaient à celle des croisées du salon qui donnait sur la place. En reconnaissant le père de sa belle-fille, Soudry vint le recevoir sur le perron.
—Eh bien! mon compère, dit l’ex-gendarme en se servant de ce mot selon sa primitive acception, Annette est-elle malade pour que vous nous accordiez votre présence pendant une soirée?...
Par un reste d’esprit-gendarme, le maire allait toujours droit au fait.
—Non, il y a du grabuge, répondit Rigou en touchant de son index droit la main que lui tendit Soudry; nous en causerons, car cela regarde un peu nos enfants...
Soudry, bel homme vêtu de bleu, comme s’il appartenait toujours à la gendarmerie, le col noir, les bottes à éperons, amena Rigou par le bras à son imposante moitié. La porte-fenêtre était ouverte sur la terrasse, où les habitués se promenaient en jouissant de cette soirée d’été qui faisait resplendir le magnifique paysage que, sur l’esquisse qu’on a lue, les gens d’imagination peuvent apercevoir.
—Il y a bien longtemps que nous ne vous avons vu, mon cher Rigou, dit madame Soudry en prenant le bras de l’ex-bénédictin en l’emmenant sur la terrasse.
—Mes digestions sont si pénibles!... répondit le vieil usurier. Voyez! mes couleurs sont presque aussi vives que les vôtres.
L’entrée de Rigou sur la terrasse détermina, comme on le pense, une explosion de salutations joviales parmi tous ces personnages.
—Ris, goulu!... j’ai découvert celui-là de plus, s’écria monsieur Guerbet le percepteur, en offrant la main à Rigou, qui y mit l’index de sa main droite.
—Pas mal! pas mal! dit le petit juge de paix Sarcus, il est assez gourmand, notre seigneur de Blangy.
—Seigneur, répondit amèrement Rigou, depuis bien longtemps je ne suis plus le coq de mon village.
—Ce n’est pas ce que disent les poules, grand scélérat! fit la Soudry en donnant un petit coup d’éventail badin à Rigou.
—Nous allons bien, mon cher maître! dit le notaire en saluant son principal client.
—Comme ça, répondit Rigou, qui prêta de rechef son index à la main du notaire.
Ce geste, par lequel Rigou restreignait la poignée de main à la plus froide des démonstrations, aurait peint l’homme tout entier à qui ne l’eût pas connu.
—Trouvons un coin où nous puissions parler tranquillement, dit l’ancien moine en regardant Lupin et madame Soudry.
—Revenons au salon, répondit la reine. Ces messieurs, ajouta-t-elle en montrant monsieur Gourdon, le médecin, et Guerbet, sont aux prises sur un _point de côté_...
Madame Soudry s’étant enquis du point en discussion, Guerbet, toujours si spirituel, lui avait dit: —«C’est un point de côté.» La reine crut à un terme scientifique, et Rigou sourit en l’entendant répéter ce mot d’un air prétentieux.
—Qu’est-ce que le Tapissier a donc fait de nouveau? demanda Soudry qui s’assit à côté de sa femme, en la prenant par la taille.
Comme toutes les vieilles femmes, la Soudry pardonnait bien des choses en faveur d’un témoignage public de tendresse.
—Mais, répondit Rigou à voix basse pour donner l’exemple de la prudence, il est parti pour la préfecture, y réclamer l’exécution des jugements et demander main-forte.
—C’est sa perte, dit Lupin en se frottant les mains. On se bûchera.
—On se bûchera! reprit Soudry, c’est selon. Si le préfet et le général, qui sont ses amis, envoient un escadron de cavalerie, les paysans ne bûcheront rien... On peut, à la rigueur, avoir raison des gendarmes de Soulanges; mais essayez donc de résister à une charge de cavalerie!
—Sibilet lui a entendu dire quelque chose de plus dangereux que ça, et c’est ce qui m’amène, reprit Rigou.
—Oh! ma pauvre Sophie! s’écria sentimentalement madame Soudry, dans quelles mains les Aigues sont-ils tombés! Voilà ce que nous a valu la révolution! des sacripans à graines d’épinards. On aurait bien dû s’apercevoir que quand on renverse une bouteille, la lie monte et gâte le vin!...
—Il a l’intention d’aller à Paris, et d’intriguer auprès du garde des sceaux pour tout changer au tribunal.
—Ah! dit Lupin, il a reconnu son danger.
—Si l’on nomme mon gendre avocat général, il n’y a rien à dire, et il le remplacera par quelque Parisien à sa dévotion, reprit Rigou. S’il demande un siége à la cour pour monsieur Gendrin, s’il fait nommer monsieur Guerbet, notre juge d’instruction, président à Auxerre, il renversera nos quilles!... Il a déjà la gendarmerie pour lui; s’il a encore le tribunal, et s’il conserve près de lui des conseillers comme l’abbé Brossette et Michaud, nous ne serons pas à la noce; il pourrait nous susciter de bien méchantes affaires.
—Comment, depuis cinq ans, vous n’avez pas su vous défaire de l’abbé Brossette? dit Lupin.
—Vous ne le connaissez pas; il est défiant comme un merle, répondit Rigou. Ce n’est pas un homme, ce prêtre-là, il ne fait pas attention aux femmes; je ne lui vois aucune passion; il est inattaquable. Le général, lui, prête le flanc à tout par sa colère. Un homme qui a un vice est toujours le valet de ses ennemis, quand ils savent se servir de cette ficelle. Il n’y a de fort que ceux qui mènent leurs vices au lieu de se laisser mener par eux. Les paysans vont bien, on tient notre monde en haleine contre l’abbé, mais on ne peut encore rien contre lui. C’est comme Michaud; des hommes comme ceux-là, c’est trop parfait, il faut que le bon Dieu les rappelle à lui...
—Il faut leur procurer des servantes qui savonnent bien leurs escaliers, dit madame Soudry, qui fit faire à Rigou le léger bond que font les gens très-fins en apprenant une finesse.
—Le Tapissier a un autre vice; il aime sa femme, et l’on peut encore le prendre par là...
—Voyons, il faut savoir s’il donne suite à ses idées, dit madame Soudry.
—Comment! demanda Lupin, mais c’est là le _hic_!
—Vous Lupin, reprit Rigou d’un ton d’autorité, vous allez filer à la Préfecture y voir la belle madame Sarcus, et dès ce soir! Vous vous arrangerez pour obtenir d’elle de faire répéter à son mari tout ce que le Tapissier a dit et fait à la préfecture.
—Je serai forcé d’y coucher, répondit Lupin.
—Tant mieux pour Sarcus le Riche, il y gagnera, répondit Rigou. Elle n’est pas encore trop _croûte_, madame Sarcus...
—Oh! monsieur Rigou, fit madame Soudry en minaudant, les femmes sont-elles jamais croûtes?
—Vous avez raison pour celle-là! Elle ne se peint rien au miroir, répliqua Rigou, que l’exhibition des vieux trésors de la Cochet révoltait toujours.
Madame Soudry, qui croyait ne mettre qu’un soupçon de rouge, ne comprit pas cet à-propos épigrammique et demanda: Est-ce que les femmes peuvent donc se peindre?
—Quant à vous, Lupin, dit Rigou sans répondre à cette naïveté, demain matin revenez chez le papa Gaubertin; vous lui direz que le compère et moi, dit-il en frappant sur la cuisse de Soudry, nous viendrons casser une croûte chez lui, lui demander à déjeuner sur le midi. Dites-lui les choses, afin que chacun de nous ait ruminé ses idées, car il s’agit d’en finir avec ce damné Tapissier. En venant vous trouver, je me suis dit qu’il faudrait brouiller le Tapissier avec le Tribunal, de manière à ce que le garde des sceaux lui rie au nez quand il viendra lui demander des changements dans le personnel de la Ville-aux-Fayes...
—Vivent les gens d’église!... s’écria Lupin en frappant sur l’épaule de Rigou.
Madame Soudry fut aussitôt frappée d’une idée qui ne pouvait venir qu’à l’ancienne femme de chambre d’une fille d’Opéra.
—Si, dit-elle, nous pouvions attirer le Tapissier à la fête de Soulanges, et lui lâcher une fille de beauté à lui faire perdre la tête, il s’arrangerait peut-être de cette fille, et nous le brouillerions avec sa femme, à qui l’on apprendrait que le fils d’un ébéniste en revient toujours à ses premières amours...
—Ah! ma belle, s’écria Soudry, tu as plus d’esprit à toi seule que la préfecture de police à Paris!
—C’est une idée qui prouve que madame est aussi bien notre reine par l’intelligence que par la beauté, dit Lupin.
Lupin fut récompensé par une grimace qui s’acceptait sans protêt comme un sourire, dans la première société de Soulanges.
—Il y aurait mieux, reprit Rigou, qui resta pendant longtemps pensif. Si ça pouvait tourner au scandale...
—Procès-verbal et plainte, une affaire en police correctionnelle, s’écria Lupin. Oh! ce serait trop beau!
—Quel plaisir, dit Soudry naïvement, de voir le comte de Montcornet, grand-croix de la Légion d’honneur, commandeur de Saint-Louis, lieutenant général, accusé d’avoir attenté, dans un lieu public, à la pudeur, par exemple...
—Il aime trop sa femme!... dit judicieusement Lupin; on ne l’amènera jamais là.
—Ce n’est pas un obstacle; mais je ne vois dans tout l’arrondissement aucune fille capable de faire pécher un saint, je la cherche pour mon abbé, s’écria Rigou.