La Comédie humaine - Volume 18

Part 42

Chapter 423,703 wordsPublic domain

Si la première société de cette petite ville croyait en sa reine, sa reine croyait également en elle-même. Par un phénomène qui n’est pas rare, et que la vanité de mère, que la vanité d’auteur accomplissent à tous moments sous nos yeux pour les œuvres littéraires comme pour les filles à marier, en sept ans, la Cochet s’était si bien enterrée dans madame la mairesse, que non-seulement la Soudry ne se souvenait plus de sa première condition, mais encore elle croyait être une femme comme il faut. Elle s’était si bien rappelé les airs de tête, les tons de fausset, les gestes, les façons de sa maîtresse, qu’en en retrouvant l’opulente existence, elle en avait retrouvé l’impertinence. Elle savait son dix-huitième siècle, les anecdotes des grands seigneurs et leurs parentés sur le bout du doigt. Cette érudition d’antichambre lui composait une conversation qui sentait son Œil-de-Bœuf. Là donc, son esprit de soubrette passait pour de l’esprit de bon aloi. Au moral, la mairesse était, si vous voulez, du strass; mais, pour les sauvages, le strass ne vaut-il pas le diamant?

Cette femme s’entendait aduler, diviniser, comme jadis on divinisait sa maîtresse par les gens de sa société qui trouvaient chez elle un dîner tous les huit jours, et du café, des liqueurs quand ils arrivaient au moment du dessert, hasard assez fréquent. Aucune tête de femme n’eût pu résister à la puissance exhilarante de cet encensement continu. L’hiver, ce salon bien chauffé, bien éclairé en bougies, se remplissait des bourgeois les plus riches, qui remboursaient en éloges les fines liqueurs et les vins exquis provenant de la cave de chère maîtresse. Les habitués et leurs femmes, véritables usufruitiers de ce luxe, économisaient ainsi chauffage et lumière. Aussi, savez-vous ce qui se proclamait à cinq lieues à la ronde, et même à la Ville-aux-Fayes?

—Madame Soudry fait à merveille les honneurs de chez elle, se disait-on en passant en revue les notabilités départementales; elle tient maison ouverte; on est admirablement chez elle. Elle sait faire les honneurs de sa fortune. Elle a le petit mot pour rire. Et quelle belle argenterie! C’est une maison comme il n’y en a qu’à Paris!...

L’argenterie donnée par Bouret à mademoiselle Laguerre, une magnifique argenterie du fameux Germain, avait été littéralement volée par la Soudry. A la mort de mademoiselle Laguerre, elle la mit tout simplement dans sa chambre, et elle ne put être réclamée par des héritiers qui ne savaient rien des valeurs de la succession.

Depuis quelque temps, les douze ou quinze personnes qui représentaient la première société de Soulanges parlaient de madame Soudry comme de l’amie intime de mademoiselle Laguerre, en se cabrant au mot de _femme de chambre_, et prétendant qu’elle s’était immolée à la cantatrice en se faisant la compagne de cette grande actrice.

Chose étrange et vraie! toutes ces illusions, devenues des réalités, se propageaient chez madame Soudry jusque dans les régions positives du cœur; elle régnait tyranniquement sur son mari.

Le gendarme, obligé d’aimer une femme plus âgée que lui de dix ans, et qui gardait le maniement de sa fortune, l’entretenait dans les idées qu’elle avait fini par concevoir de sa beauté. Néanmoins, quand on l’enviait, quand on lui parlait de son bonheur, le gendarme souhaitait quelquefois qu’on fût à sa place; car, pour cacher ses peccadilles, il prenait des précautions comme on en prend avec une jeune femme adorée, et il n’avait pu introduire que depuis quelques jours une jolie servante au logis.

Le portrait de cette reine, un peu grotesque, mais dont plusieurs exemplaires se rencontraient encore à cette époque en province, les uns plus ou moins nobles, les autres tenant à la haute finance, témoin une veuve de fermier général qui se mettait encore des rouelles de veau sur les joues, en Touraine; ce portrait, peint d’après nature, serait incomplet sans les brillants dans lesquels il était enchâssé, sans les principaux courtisans dont l’esquisse est nécessaire, ne fût-ce que pour expliquer combien sont redoutables de pareils lilliputiens, et quels sont au fond des petites villes les organes de l’opinion publique. Qu’on ne s’y trompe pas! il est des localités qui, pareilles à Soulanges, sans être un bourg, un village, ni une petite ville, tiennent de la ville, du village et du bourg. Les physionomies des habitants sont tout autres qu’au sein des bonnes, grosses, méchantes villes de province; la vie de campagne y influe sur les mœurs, et ce mélange de teintes produit des figures vraiment originales.

Après madame Soudry, le personnage le plus important était le notaire Lupin, le chargé d’affaires de la maison Soulanges; car il est inutile de parler du vieux Gendrin-Wattebled, le garde général, un nonagénaire en train de mourir, et qui, depuis l’avénement de madame Soudry, restait chez lui; mais, après avoir régné sur Soulanges en homme qui jouissait de sa place depuis le règne de Louis XV, il parlait encore dans ses moments lucides, de la juridiction de la Table de marbre.

Quoique comptant quarante-cinq printemps, Lupin, frais et rose, grâce à l’embonpoint qui sature inévitablement les gens de cabinet, chantait encore la romance. Aussi conservait-il le costume élégant des chanteurs de salon. Il paraissait presque Parisien avec ses bottes soigneusement cirées, ses gilets jaune-soufre, ses redingotes justes, ses riches cravates de soie, ses pantalons à la mode. Il faisait friser ses cheveux par le coiffeur de Soulanges, la gazette de la ville, et se maintenait à l’état d’homme à bonnes fortunes, à cause de sa liaison avec madame Sarcus, la femme de Sarcus le Riche, qui, sans comparaison, était dans sa vie ce que les campagnes d’Italie furent pour Napoléon. Lui seul allait à Paris, où il était reçu chez les Soulanges. Aussi eussiez-vous deviné la suprématie qu’il exerçait en sa qualité de fat et de juge en fait d’élégance, rien qu’à l’entendre parler. Il se prononçait sur toute chose par un seul mot à trois modificatifs, le mot artistique _croûte_.

Un homme, un meuble, une femme pouvaient être _croûte_; puis, dans un degré supérieur de malfaçon, _croûton_; enfin, pour dernier terme, _croûte-au-pot_! _Croûte-au-pot_, c’était le: _ça n’existe pas_ des artistes, l’omnium du mépris. Croûte, on pouvait se désencroûter; croûton était sans ressources; mais croûte-au-pot! Oh! mieux valait n’être jamais sorti du néant. Quant à l’éloge, il se réduisait au redoublement du mot charmant!... —C’est charmant! était le positif de son admiration. —Charmant! charmant!... —Vous pouviez être tranquille. —Mais: Charmant! charmant! charmant! il fallait retirer l’échelle, on atteignait au ciel de la perfection.

Le tabellion, car il se nommait lui-même le tabellion, garde-notes, petit notaire, en se mettant par la raillerie au-dessus de son état; le tabellion restait dans les termes d’une galanterie parlée avec madame la mairesse, qui se sentait un faible pour Lupin, quoiqu’il fût blond et qu’il portât lunettes. La Cochet n’avait jamais aimé que les hommes bruns, moustachés, à bosquets sur les phalanges des doigts, des alcides enfin. Mais elle faisait une exception pour Lupin, à cause de son élégance, et d’ailleurs, elle pensait que son triomphe à Soulanges ne serait complet qu’avec un adorateur; mais, au grand désespoir de Soudry, les adorateurs de la reine n’osaient pas donner à leur admiration une forme adultère.

La voix du tabellion était une haute-contre; il en donnait parfois l’échantillon dans les coins, ou sur la terrasse, une façon de rappeler son _talent d’agrément_, écueil contre lequel se brisent tous les hommes à talent d’agrément, même les hommes de génie, hélas!

Lupin avait épousé une héritière en sabots et en bas bleus, la fille unique d’un marchand de sel, enrichi pendant la révolution, époque à laquelle les faux-sauniers firent d’énormes gains, à la faveur de la réaction qui eut lieu contre les gabelles. Il laissait prudemment sa femme à la maison, où Bébelle était maintenue par une passion platonique pour un très-beau premier clerc, sans autre fortune que ses appointements, un nommé Bonnac, qui, dans la seconde société, jouait le même rôle que son patron dans la première.

Madame Lupin, femme sans aucune espèce d’éducation, apparaissait aux grands jours seulement, sous la forme d’une énorme pipe de Bourgogne habillée de velours et surmontée d’une petite tête enfoncée dans des épaules d’un ton douteux. Aucun procédé ne pouvait maintenir le cercle de la ceinture à sa place naturelle. Bébelle avouait naïvement que la prudence lui défendait de porter des corsets. Enfin l’imagination d’un poëte ou mieux celle d’un inventeur n’aurait pas trouvé dans le dos de Bébelle trace de la séduisante sinuosité qu’y produisent les vertèbres chez toutes les femmes qui sont femmes.

Bébelle, ronde comme une tortue, appartenait aux femelles invertébrées. Ce développement effrayant du tissu cellulaire rassurait sans doute beaucoup Lupin sur la petite passion de la grosse Bébelle, qu’il nommait Bébelle effrontément, sans faire rire personne.

—Votre femme, qu’est-elle? lui demanda Sarcus le Riche, qui ne digéra pas un jour le mot _croûte-au-pot_, dit pour un meuble acheté d’occasion. —Ma femme n’est pas comme la vôtre, elle n’est pas encore définie, répondit-il.

Lupin cachait sous sa grosse enveloppe un esprit subtil; il avait le bon sens de taire sa fortune, au moins aussi considérable que celle de Rigou.

_Le fils à monsieur Lupin_, Amaury, désolait son père. Ce fils unique, un des dons Juans de la vallée, se refusait à suivre la carrière paternelle; il abusait de son avantage de fils unique en faisant d’énormes saignées à la caisse, sans jamais épuiser l’indulgence de son père, qui disait à chaque escapade: «J’ai pourtant été comme cela!» Amaury ne venait jamais chez madame Soudry qui _t’embêtait_ (_sic_), car elle avait, par un souvenir de femme de chambre, tenté de faire l’éducation de ce jeune homme, que ses plaisirs conduisaient au billard du café de la Paix. Il y hantait la mauvaise compagnie de Soulanges, et même les Bonnébault. Il jetait sa _gourne_ (un mot de madame Soudry), et répondait aux remontrances de son père par ce refrain perpétuel: «Renvoyez-moi à Paris, je m’ennuie ici!...»

Lupin finissait, hélas! comme tous les _beaux_, par un attachement quasi conjugal. Sa passion connue était la femme du second huissier, audiencier de la justice de paix, madame Euphémie Plissoud, pour laquelle il n’avait pas de secrets. La belle madame Plissoud, fille de Vattebled l’épicier, régnait dans la seconde société comme madame Soudry dans la première. Ce Plissoud, le concurrent malheureux de Brunet, appartenait donc à la seconde société de Soulanges; car la conduite de sa femme, qu’il autorisait, disait-on, lui valait le mépris public de la première.

Si Lupin était le musicien de la première société, monsieur Gourdon, le médecin, en était le savant. On disait de lui: «Nous avons ici un savant du premier mérite.» De même que madame Soudry (qui s’y connaissait pour avoir introduit le matin chez sa maîtresse Piccini et Glück, et pour avoir habillé mademoiselle Laguerre à l’Opéra) persuadait à tout le monde, même à Lupin, qu’il aurait fait fortune avec sa voix; de même elle regrettait que le médecin ne publiât rien de ses idées.

Monsieur Gourdon répétait tout bonnement les idées de Buffon et de Cuvier sur le globe, ce qui pouvait difficilement le poser comme savant aux yeux des Soulangeois; mais il faisait une collection de coquilles et un herbier, mais il savait empailler les oiseaux. Enfin il poursuivait la gloire de léguer un cabinet d’histoire naturelle à la ville de Soulanges; dès lors, il passait dans tout le département pour un grand naturaliste, pour le successeur de Buffon.

Ce médecin, semblable à un banquier génevois, car il en avait le pédantisme, l’air froid, la propreté puritaine, sans en avoir l’argent ni l’esprit calculateur, montrait avec une excessive complaisance ce fameux cabinet composé: d’un ours et d’une marmotte décédés en passage à Soulanges; de tous les rongeurs du département, les mulots, les musaraignes, les souris, les rats, etc.; de tous les oiseaux curieux tués en Bourgogne, parmi lesquels brillait un aigle des Alpes, pris dans le Jura. Gourdon possédait une collection de lépidoptères, mot qui faisait espérer des monstruosités et qui faisait dire en les voyant: Mais c’est des papillons! Puis un bel amas de coquilles fossiles provenant des collections de plusieurs de ses amis, qui lui léguèrent leurs coquilles en mourant, et enfin les minéraux de la Bourgogne et ceux du Jura.

Ces richesses, établies dans des armoires vitrées dont les buffets à tiroirs contenaient une collection d’insectes, occupaient tout le premier étage de la maison Gourdon, et produisaient un certain effet par la bizarrerie des étiquettes, par la magie des couleurs et par la réunion de tant d’objets, auxquels on ne fait pas la moindre attention en les rencontrant dans la nature et qu’on admire sous verre. On prenait jour pour aller voir le cabinet de monsieur Gourdon.

—J’ai, disait-il aux curieux, cinq cents sujets d’ornithologie, deux cents mammifères, cinq mille insectes, trois mille coquilles et sept cents échantillons de minéralogie.

—Quelle patience vous avez eue! lui disaient les dames.

—Il faut bien faire quelque chose pour son pays, répondait-il.

Et il tirait un énorme intérêt de ses carcasses par cette phrase: «J’ai légué tout par testament à la ville.» Et les visiteurs d’admirer sa _philanthropie_! On parlait de consacrer tout le deuxième étage de la mairie, _après la mort_ du médecin, à loger le _Museum Gourdon_.

—Je compte sur la reconnaissance de mes concitoyens pour que mon nom y soit attaché, répondait-il à cette proposition, car je n’ose pas espérer qu’on y mette mon buste en marbre...

—Comment donc! mais ce sera bien le moins qu’on puisse faire pour vous, lui répondait-on, n’êtes-vous pas la gloire de Soulanges?

Et cet homme avait fini par se regarder comme une des célébrités de la Bourgogne; les rentes les plus solides ne sont pas les rentes sur l’État, mais celles qu’on se fait en amour-propre. Ce savant, pour employer le système grammatical de Lupin, était heureux, heureux, heureux.

Gourdon le greffier, petit homme chafouin, dont tous les traits se ramassaient autour du nez, en sorte que le nez semblait être le point de départ du front, des joues, de la bouche, qui s’y rattachaient comme les ravins d’une montagne naissent tous du sommet, était regardé comme un des grands poëtes de la Bourgogne, un Piron, disait-on. Le double mérite des deux frères faisait dire d’eux au chef-lieu du département: «Nous avons à Soulanges les deux frères Gourdon, deux hommes très-distingués, deux hommes qui tiendraient bien leur place à Paris.»

Joueur excessivement fort au bilboquet, la manie d’en jouer engendra chez le greffier une autre manie, celle de chanter ce jeu, qui fit fureur au dix-huitième siècle. Les manies chez les médiocrates sont souvent deux à deux. Gourdon jeune accoucha de son poëme sous le règne de Napoléon. N’est-ce pas vous dire à quelle école saine et prudente il appartenait? Luce de Lancival, Parny, Saint-Lambert, Rouché, Vigée, Andrieux, Berchoux étaient ses héros. Delille fut son dieu jusqu’au jour où la première société de Soulanges agita la question de savoir si Gourdon ne l’emportait pas sur Delille, que dès lors le greffier nomma toujours _monsieur l’abbé_ Delille, avec une politesse exagérée.

Les poëmes accomplis de 1780 à 1814 furent taillés sur le même patron, et celui sur le bilboquet les expliquera tous. Ils tenaient un peu du tour de force. Le _Lutrin_ est le Saturne de cette abortive génération de poëmes badins, tous en quatre chants à peu près, car, d’aller jusqu’à six, il était reconnu qu’on fatiguait le sujet.

Ce poëme de Gourdon, nommé la Bilboquéide, obéissait à la poétique de ces œuvres départementales, invariables dans leurs règles identiques; elles contenaient dans le premier chant la description de la chose chantée, en débutant, comme chez Gourdon, par une invocation dont voici le modèle:

Je chante ce doux jeu qui sied à tous les âges, Aux petits comme aux grands, aux fous ainsi qu’aux sages; Où notre agile main, au front d’un buis pointu, Lance un globe à deux trous dans les airs suspendu. Jeu charmant, des ennuis infaillible remède Que nous eût envié l’inventeur Palamède! O Muse des Amours et des Jeux et des Ris, Descends jusqu’à mon toit, où, fidèle à Thémis, Sur le papier du fisc, j’espace des syllabes. Viens charmer...

Après avoir défini le jeu, décrit les plus beaux bilboquets connus, avoir fait comprendre de quel secours il fut jadis au commerce du Singe-Vert et autres tabletiers; enfin, après avoir démontré comment le jeu touchait à la statique, Gourdon finissait son premier chant par cette conclusion qui vous rappellera celle du premier chant de tous ces poëmes:

C’est ainsi que les Arts et la Science même A leur profit enfin font tourner un objet Qui n’était de plaisir qu’un frivole sujet.

Le second chant, destiné comme toujours à dépeindre la manière de se servir de _l’objet_, le parti qu’on en pouvait tirer, auprès des femmes et dans le monde, sera tout entier deviné par les amis de cette sage littérature, grâce à cette citation, qui peint le joueur faisant ses exercices sous les yeux de _l’objet aimé_.

Regardez ce joueur, au sein de l’auditoire, L’œil fixé tendrement sur le globe d’ivoire, Comme il épie et guette avec attention Ses moindres mouvements dans leur précision! La boule a, par trois fois, décrit sa parabole, D’un factice encensoir il flatte son idole; Mais le disque est tombé sur son poing maladroit, Et d’un baiser rapide il console son doigt. Ingrat! ne te plains pas de ce léger martyre, Bienheureux accident, trop payé d’un sourire!

Ce fut cette peinture, digne de Virgile, qui fit mettre en question la prééminence de Delille sur Gourdon. Le mot _disque_, contesté par le positif Brunet, _donna matière_ à des discussions qui durèrent onze mois; mais Gourdon le savant, dans une soirée où l’on fut sur le point de part et d’autre de se fâcher _tout rouge_, écrasa le parti des _anti-disquaires_, par cette observation: La lune, appelée disque par les poëtes, est un globe!

—Qu’en savez-vous? répondit Brunet, nous n’en avons jamais vu qu’un côté.

Le troisième chant renfermait le conte obligé, l’anecdote célèbre qui concernait le bilboquet. Cette anecdote, tout le monde la sait par cœur, elle regarde un fameux ministre de Louis XVI; mais, selon la formule consacrée dans les _Débats_ de 1810 à 1814, pour louer ces sortes de travaux publics, _elle empruntait des grâces nouvelles à la poésie et aux agréments que l’auteur avait su y répandre_.

Le quatrième chant, où se résumait l’œuvre, était terminé par cette hardiesse inédite de 1810 à 1814, mais qui vit le jour en 1824, après la mort de Napoléon.

Ainsi j’osais chanter en des temps pleins d’alarmes. Ah! si les rois jamais ne portaient d’autres armes, Si les peuples jamais, pour charmer leurs loisirs, N’avaient imaginé que de pareils plaisirs; Notre Bourgogne, hélas, trop longtemps éplorée, Eût retrouvé les jours de Saturne et de Rhée!

Ces beaux vers ont été copiés dans l’édition _princeps_ et unique, sortie des presses de Bournier, imprimeur de la Ville-aux-Fayes.

Cent souscripteurs, par une offrande de trois francs, assurèrent à ce poëme une immortalité d’un dangereux exemple, et ce fut d’autant plus beau que ces cent personnes l’avaient entendu près de cent fois, chacune en détail.

Madame Soudry venait de supprimer le bilboquet qui se trouvait sur la console de son salon, et qui, depuis sept ans, était un prétexte à citations; elle découvrit enfin que ce bilboquet lui faisait concurrence.

Quant à l’auteur, qui se vantait de posséder un portefeuille bien garni, il suffira pour le peindre de dire en quels termes il annonça un de ses rivaux à la première société de Soulanges.

—Savez-vous une singulière nouvelle? avait-il dit deux ans auparavant, il y a un _autre poëte_ en Bourgogne!... Oui, reprit-il en voyant l’étonnement général peint sur les figures, il est de Mâcon. Mais, vous n’imagineriez jamais _à quoi il s’occupe_? Il met les nuages en vers...

—Ils sont pourtant déjà très-bien en _blanc_, répondit le spirituel père Guerbet.

—C’est _un embrouillamini_ de tous les diables! Des lacs, des étoiles, des vagues!... Pas une seule image raisonnable, pas une intention didactique; il ignore les sources de la poésie. Il appelle le ciel par son nom. Il dit la lune bonacement, au lieu de l’_astre des nuits_. Voilà pourtant jusqu’où peut nous entraîner le désir d’être original! s’écria douloureusement Gourdon. Pauvre jeune homme! être Bourguignon et chanter l’eau, cela fait de la peine! S’il était venu me consulter, je lui aurais indiqué le plus beau sujet du monde, un poëme sur le vin, la Bacchéide! pour lequel je me sens maintenant trop vieux.

Ce grand poëte ignore encore le plus beau de ses triomphes (encore le dut-il à sa qualité de Bourguignon). Avoir occupé la ville de Soulanges, qui de la pléiade moderne ignore tout, même les noms.

Une centaine de Gourdons chantaient sous l’empire, et l’on accuse ce temps d’avoir négligé les lettres!... Consultez le _Journal de la Librairie_, et vous y verrez des poëmes sur le Tour, sur le jeu de Dames, sur le Tric-trac, sur la Géographie, sur la Typographie, la Comédie, etc.; sans compter les chefs-d’œuvre tant prônés de Delille sur la Pitié, l’Imagination, la Conversation; et ceux de Berchoux sur la Gastronomie, la Dansomanie, etc. Peut-être dans cinquante ans se moquera-t-on des mille poëmes à la suite des Méditations, des Orientales, etc. Qui peut prévoir les mutations du goût, les bizarreries de la vogue et les transformations de l’esprit humain! Les générations balayent en passant jusqu’au vestige des idoles qu’elles trouvent sur leur chemin, et elles se forgent de nouveaux dieux qui seront renversés à leur tour.

Sarcus, beau petit vieillard gris-pommelé, s’occupait à la fois de Thémis et de Flore, c’est-à dire de législation et d’une serre-chaude. Il méditait depuis douze ans un livre sur l’_Histoire de l’institution des juges de paix_, «dont le rôle politique et judiciaire avait eu déjà plusieurs phases, disait-il, car ils étaient tout par le Code de brumaire an IV, et aujourd’hui cette institution si précieuse au pays avait perdu sa valeur, faute d’appointements en harmonie avec l’importance des fonctions qui devraient être inamovibles.»

Taxé d’être une tête forte, Sarcus était accepté comme l’homme politique de ce salon; vous devinez qu’il en était tout bonnement le plus ennuyeux. On disait de lui qu’il parlait comme un livre, Gaubertin lui promettait la croix de la Légion d’honneur; mais il l’ajournait au jour où, successeur de Leclerc, il serait assis sur les bancs du centre gauche.

Guerbet, le percepteur, l’homme d’esprit, gros bonhomme lourd, à figure de beurre, à faux toupet, à boucles d’or aux oreilles, qui se disputaient sans cesse avec ses cols de chemises, donnait dans la pomologie. Fier de posséder le plus beau jardin fruitier de l’arrondissement, il obtenait des primeurs en retard d’un mois sur celles de Paris; il cultivait dans ses bâches les choses les plus tropicales, voire des ananas, des brugnons et des petits pois. Il apportait avec orgueil un bouquet de fraises à madame Soudry, quand elles valaient dix sous le panier à Paris.