La Comédie humaine - Volume 18

Part 29

Chapter 293,747 wordsPublic domain

—Madame, répondit Michaud, croyez-vous que pendant quatorze ans les soldats de l’empereur aient été sur des roses?... Mon général est comte, il est grand officier de la Légion d’honneur, il a eu des dotations; me voyez-vous jaloux de lui, qui me suis battu comme lui? Ai-je envie de lui chicaner sa gloire, de lui voler sa dotation, de lui refuser les honneurs dus à son grade? Le paysan doit obéir, comme les soldats obéissent, il doit avoir la probité du soldat, son respect pour les droits acquis, et tâcher de devenir officier, loyalement, par son travail et non par le vol. Le soc et le briquet sont deux jumeaux. Le soldat a de plus que le paysan, à toute heure, la mort à fleur de tête.

—Voilà ce que je voudrais leur dire en chaire! s’écria l’abbé Brossette.

—De la tolérance? reprit le garde général, en répondant à l’invitation de Sibilet, je tolérerais bien dix pour cent de perte sur les revenus bruts des Aigues; mais à la façon dont vont les choses, c’est trente pour cent que vous perdez, mon général; et si monsieur Sibilet a tant pour cent sur la recette, je ne comprends pas sa tolérance, car il renonce assez bénévolement à mille ou douze cents francs par an.

—Mon cher monsieur Michaud, répliqua Sibilet d’un ton bourru, je l’ai dit à monsieur le comte, j’aime mieux perdre douze cents francs que la vie. Réfléchissez-y sérieusement; je ne vous épargne pas les conseils à cet égard!...

—La vie? s’écria la comtesse, il s’agirait dans ceci de la vie de quelqu’un?

—Nous ne devrions pas discuter ici les affaires de l’État, reprit le général en riant. Tout ceci, madame, signifie que Sibilet, en sa qualité de financier, est timide et poltron, tandis que mon ministre de la guerre est brave, et, de même que son général, ne redoute rien.

—Dites prudent! monsieur le comte, s’écria Sibilet.

—Ah çà! nous sommes donc ici comme les héros de Cooper dans les forêts de l’Amérique, entourés de piéges par les sauvages? demanda railleusement Blondet.

—Allons! votre état, messieurs, est de savoir administrer sans nous effrayer par le bruit des rouages de l’administration, dit madame de Montcornet.

—Ah! peut-être est-il nécessaire, madame la comtesse, que vous sachiez tout ce qu’un de ces jolis bonnets que vous portez coûte de sueurs ici, dit le curé.

—Non, car je pourrais bien alors m’en passer, devenir respectueuse devant une pièce de vingt francs, être avare comme tous les campagnards, et j’y perdrais trop, répliqua la comtesse en riant.

—Tenez, mon cher abbé, donnez-moi le bras, laissons le général entre ses deux ministres, et allons à la porte d’Avonne voir madame Michaud, à qui, depuis mon arrivée, je n’ai pas fait de visite; il est temps de m’occuper de ma petite protégée.

Et la jolie femme, oubliant déjà les haillons de Mouche et de Fourchon, leurs regards haineux et les terreurs de Sibilet, alla se faire chausser et mettre un chapeau.

L’abbé Brossette et Blondet obéirent à l’appel de la maîtresse de la maison en la suivant, et l’attendirent sur la terrasse devant la façade.

—Que pensez-vous de tout cela? dit Blondet à l’abbé.

—Je suis un paria, l’on m’espionne comme l’ennemi commun; je suis forcé d’ouvrir à tous moments les yeux et les oreilles de la prudence, pour éviter les piéges qu’on me tend, afin de se débarrasser de moi, répondit le desservant. J’en suis, entre nous, à me demander s’ils ne me tireront pas un coup de fusil...

—Et vous restez? dit Blondet.

—On ne déserte pas plus la cause de Dieu que celle d’un empereur! répondit le prêtre avec une simplicité qui frappa Blondet.

L’écrivain prit la main du prêtre et la lui serra cordialement.

—Vous devez comprendre alors, reprit l’abbé Brossette, comment je ne puis rien savoir de ce qui se trame. Néanmoins, il me semble que le général est ici sous le coup de ce qu’en Artois et en Belgique on appelle _le mauvais gré_.

Quelques phrases sont ici nécessaires sur le curé Blangy.

Cet abbé, quatrième fils d’une bonne famille bourgeoise d’Autun, était un homme d’esprit, portant le rabat très-haut. Petit et fluet, il rachetait sa piètre figure par cet air têtu qui sied aux Bourguignons. Il avait accepté ce poste secondaire par dévouement, car sa conviction religieuse était doublée d’une conviction politique. Il y avait en lui du prêtre des anciens temps; il tenait à l’Église et au clergé passionnément; il voyait l’ensemble des choses, et l’égoïsme ne gâtait pas son ambition: _servir_ était sa devise, servir l’Église et la monarchie sur le point le plus menacé, servir au dernier rang, comme un soldat qui se sent destiné, tôt ou tard, au généralat, par son désir de bien faire et par son courage. Il ne transigeait avec aucun de ses vœux de chasteté, de pauvreté, d’obéissance, il les accomplissait comme tous les autres devoirs de sa position, avec cette simplicité et cette bonhomie, indices certains d’une âme honnête, vouée au bien par l’élan de l’instinct naturel autant que par la puissance et la solidité des convictions religieuses.

Du premier coup d’œil, ce prêtre éminent devina l’attachement de Blondet pour la comtesse, il comprit qu’avec une Troisville et un écrivain monarchique, il devait se montrer homme d’esprit, parce que sa robe serait toujours respectée. Presque tous les soirs, il venait faire le quatrième au whist. L’écrivain, qui sut reconnaître la valeur de l’abbé Brossette, avait eu pour lui tant de déférence, qu’ils s’étaient pris de sympathie l’un pour l’autre, comme il arrive à tout homme d’esprit enchanté de trouver un compère, ou, si vous voulez, un écouteur. Toute épée aime son fourreau.

—Mais à quoi, monsieur l’abbé, vous qui vous trouvez par votre dévouement au-dessus de votre position, attribuez-vous cet état de choses?

—Je ne veux pas vous dire de banalités après une si flatteuse parenthèse, reprit en souriant l’abbé Brossette. Ce qui se passe dans cette vallée a lieu partout en France, et tient aux espérances que le mouvement de 1789 a infiltré pour ainsi dire dans l’esprit des paysans. La révolution a plus profondément affecté certains pays que d’autres, et cette lisière de la Bourgogne, si voisine de Paris, est un de ceux où le sens de ce mouvement a été pris comme le triomphe du Gaulois sur le Franc.

Historiquement, les paysans sont encore au lendemain de la Jacquerie, leur défaite est restée inscrite dans leur cervelle. Ils ne se souviennent plus du fait, il est passé à l’état d’idée instinctive. Cette idée est dans le sang paysan, comme l’idée de la supériorité fut jadis dans le sang noble. La révolution de 1789 a été la revanche des vaincus. Les paysans ont mis le pied dans la possession du sol que la loi féodale leur interdisait depuis douze cents ans. De là leur amour pour la terre qu’ils partagent entre eux jusqu’à couper un sillon en deux parts, ce qui souvent annule la perception de l’impôt, car la valeur de la propriété ne suffirait pas à couvrir les frais de poursuite pour le recouvrement...

—Leur entêtement, leur défiance, si vous voulez, est telle à cet égard, que dans mille cantons sur les trois mille dont se compose le territoire français, il est impossible à un riche d’acheter du bien de paysan, dit Blondet en interrompant l’abbé. Les paysans, qui se cèdent leurs lopins de terre entre eux, ne s’en dessaisissent à aucun prix ni à aucune condition pour le bourgeois. Plus le grand propriétaire offre d’argent, plus la vague inquiétude du paysan augmente. L’expropriation seule fait rentrer le bien du paysan sous la loi commune des transactions. Beaucoup de gens ont observé ce fait et n’y trouvent point de cause.

—Cette cause, la voici, reprit l’abbé Brossette, en croyant avec raison que chez Blondet une pause équivalait à une interrogation. Douze siècles ne sont rien pour une caste que le spectacle historique de la civilisation n’a jamais divertie de sa pensée principale, et qui conserve encore orgueilleusement le chapeau à grands rebords et à tour en soie de ses maîtres, depuis le jour où la mode abandonnée le lui a laissé prendre. L’amour, dont la racine plongeait jusqu’aux entrailles du peuple, et qui s’attacha violemment à Napoléon, dans le secret duquel il ne fut même pas autant qu’il le croyait, et qui peut expliquer le prodige de son retour en 1815, procédait uniquement de cette idée. Aux yeux du peuple, Napoléon, sans cesse uni au peuple par son million de soldats, est encore le roi sorti des flancs de la révolution, l’homme qui lui assurait la possession des biens nationaux. Son sacre fut trempé dans cette idée...

—Une idée à laquelle 1814 a touché malheureusement, et que la monarchie doit regarder comme sacrée, dit vivement Blondet, car le peuple peut trouver auprès du trône, un prince à qui son père a laissé la tête de Louis XVI comme une valeur d’hoirie.

—Voici madame, taisons-nous, dit tout bas l’abbé Brossette, Fourchon lui a fait peur; et il faut la conserver ici, dans l’intérêt de la religion, du trône et de ce pays même.

Michaud, le garde général des Aigues, était sans doute amené par l’attentat perpétré sur les yeux de Vatel. Mais avant de rapporter la délibération qui allait avoir lieu dans le conseil de l’État, l’enchaînement des faits exige la narration succincte des circonstances dans lesquelles le général avait acheté les Aigues, des causes graves qui firent de Sibilet le régisseur de cette magnifique propriété, des raisons qui rendirent Michaud garde général; enfin des antécédents auxquels étaient dues et la situation des esprits et les craintes exprimées par Sibilet.

Ce précis rapide aura le mérite d’introduire quelques-uns des principaux acteurs du drame, de dessiner leurs intérêts et de faire comprendre les dangers de la situation où se trouvait alors le général comte de Montcornet.

VI.—UNE HISTOIRE DE VOLEURS.

Vers 1791, en visitant sa terre, mademoiselle Laguerre accepta pour intendant le fils de l’ex-bailli de Soulanges, appelé Gaubertin. La petite ville de Soulanges, aujourd’hui simple chef-lieu du canton, fut la capitale d’une comté considérable au temps où la maison de Bourgogne guerroyait contre la maison de France. La Ville-aux-Fayes, aujourd’hui siége de la sous-préfecture, simple petit fief, relevait alors de Soulanges, comme les Aigues, Ronquerolles, Cerneux, Conches, et quinze autres clochers. Les Soulanges sont restés comtes, tandis que les Ronquerolles sont aujourd’hui marquis par le jeu de cette puissance, appelée la cour, qui fit le fils du capitaine du Plessis duc avant les premières familles de la conquête. Ceci prouve que les villes ont, comme les familles, de très-changeantes destinées.

Le fils du bailli, garçon sans aucune espèce de fortune, succédait à un intendant enrichi par une gestion de trente années, et qui préféra la troisième part dans la fameuse compagnie Minoret à la gestion des Aigues. Dans son propre intérêt, le futur vivrier avait présenté pour régisseur François Gaubertin, alors majeur, son comptable depuis cinq ans, chargé de protéger sa retraite, et qui, par reconnaissance pour les instructions qu’il reçut de son maître en intendance, lui promit d’obtenir un _quitus_ de mademoiselle Laguerre, en la voyant très-effrayée de la révolution. L’ancien bailli, devenu accusateur public au département, fut le protecteur de la peureuse cantatrice. Ce Fouquier-Tinville de province arrangea contre une reine de théâtre, évidemment suspecte à raison de ses liaisons avec l’aristocratie, une fausse émeute pour donner à son fils le mérite d’un sauvetage postiche, à l’aide duquel on eut le _quitus_ du prédécesseur. La citoyenne Laguerre fit alors de François Gaubertin son premier ministre, autant par politique que par reconnaissance.

Le futur fournisseur des vivres de la république n’avait pas gâté mademoiselle; il lui faisait passer à Paris environ trente mille livres par an, quoique les Aigues en dussent dès ce temps rapporter quarante au moins; l’ignorante fille d’Opéra fut donc émerveillée quand Gaubertin lui en promit trente-six.

Pour justifier de la fortune actuelle du régisseur des Aigues au tribunal des probabilités, il est nécessaire d’en expliquer les commencements. Protégé par son père, le jeune Gaubertin fut nommé maire de Blangy. Il put donc faire payer en argent, malgré les lois, _en terrorisant_ (un mot du temps) les débiteurs qui pouvaient, à sa guise, être ou non frappés par les écrasantes réquisitions de la république. Le régisseur, lui, donna des assignats à sa bourgeoise, tant que dura le cours de ce papier-monnaie, qui, s’il ne fit pas la fortune publique, fit du moins beaucoup de fortunes particulières. De 1792 à 1795, pendant trois ans, le jeune Gaubertin récolta cent cinquante mille livres aux Aigues, avec lesquelles il opéra sur la place de Paris. Bourrée d’assignats, mademoiselle Laguerre fut obligée de battre monnaie avec ses diamants désormais inutiles; elle les remit à Gaubertin, qui les vendit et lui en rapporta fidèlement le prix en argent. Ce trait de probité toucha beaucoup mademoiselle, elle crut dès lors en Gaubertin comme en Piccini.

En 1796, époque de son mariage avec la citoyenne Isaure Mouchon, fille d’un ancien conventionnel, ami de son père, Gaubertin possédait trois cent cinquante mille francs en argent; et comme le Directoire lui parut devoir durer, il voulut, avant de se marier, faire approuver ses cinq ans de gestion par mademoiselle, en prétextant d’une nouvelle ère.

—Je serai père de famille, dit-il; vous savez quelle est la réputation des intendants; mon beau-père est un républicain d’une probité romaine, un homme influent d’ailleurs; je veux lui prouver que je suis digne de lui.

Mademoiselle Laguerre arrêta les comptes de Gaubertin dans les termes les plus flatteurs.

Pour inspirer de la confiance à madame des Aigues, le régisseur essaya, dans les premiers temps, de réprimer les paysans en craignant, avec raison, que les revenus ne souffrissent de leurs dévastations, et que les prochains pots-de-vin du marchand de bois fussent moindres; mais alors le peuple souverain se regardait partout comme chez lui; madame eut peur de ses rois en les voyant de si près, et dit à son Richelieu qu’elle voulait, avant tout, mourir en paix. Les revenus de l’ancien Premier Sujet du Chant étaient si fort au-dessus de ses dépenses, qu’elle laissa s’établir les plus funestes précédents. Ainsi, pour ne pas plaider, elle souffrit les empiétements de terrain de ses voisins. En voyant son parc entouré de murs infranchissables, elle ne craignit point d’être troublée dans ses jouissances immédiates, et ne souhaitait pas autre chose que la paix, en vraie philosophe qu’elle fut. Quelques mille livres de rentes de plus ou de moins, des indemnités demandées sur le prix du bail par le marchand de bois pour les dégâts commis par les paysans, qu’était-ce aux yeux d’une ancienne fille d’Opéra, prodigue, insouciante, à qui ses cent mille livres de revenu n’avaient coûté que du plaisir, et qui venait de subir, sans se plaindre, la réduction des deux tiers sur soixante mille francs de rente.

—Eh! disait-elle avec la facilité des impures de l’ancien régime, il faut que tout le monde vive, même la république!

La terrible mademoiselle Cochet, sa femme de chambre, et son visir femelle, avait essayé de l’éclairer en voyant l’empire que Gaubertin prit sur celle qu’il appela tout d’abord madame, malgré les lois révolutionnaires sur l’égalité; mais Gaubertin éclaira de son côté mademoiselle Cochet, en lui montrant une dénonciation soi-disant envoyée à son père, l’accusateur public, et où elle était véhémentement accusée de correspondre avec Pitt et Cobourg. Dès lors, ces deux puissances partagèrent, mais à la Montgommery. La Cochet vanta Gaubertin à mademoiselle Laguerre, comme Gaubertin lui vanta la Cochet. Le lit de la femme de chambre était d’ailleurs tout fait, elle se savait couchée sur le testament de madame pour soixante mille francs. Madame ne pouvait plus se passer de la Cochet, tant elle y était habituée. Cette fille connaissait tous les secrets de la toilette de chère maîtresse; elle avait le talent d’endormir chère maîtresse, le soir, par mille contes, et de la réveiller le lendemain par des paroles flatteuses; enfin jusqu’au jour de la mort, elle ne trouva jamais chère maîtresse changée, et quand chère maîtresse fut dans son cercueil, elle la trouva sans doute encore bien mieux qu’elle ne l’avait jamais vue.

Les gains annuels de Gaubertin et ceux de mademoiselle Cochet, leurs appointements, leurs intérêts devinrent si considérables, que les parents les plus affectueux n’eussent pas été plus attachés qu’eux à cette excellente créature. On ne sait pas encore combien le fripon dorlote sa dupe. Une mère n’est pas si caressante ni si prévoyante pour une fille adorée, que l’est tout commerçant en tartuferie pour sa vache à lait. Aussi quel succès n’ont pas les représentations de _Tartufe_ jouées à huis-clos? Ça vaut l’amitié. Molière est mort trop tôt, il nous aurait montré le désespoir d’Orgon ennuyé par sa famille, tracassé par ses enfants, regrettant les flatteries de Tartufe, et disant: —C’était le bon temps!

Dans les huit dernières années de sa vie, mademoiselle Laguerre ne toucha pas plus de trente mille francs sur les cinquante que rapportait en réalité la terre des Aigues. Gaubertin en était arrivé, comme on voit, au même résultat administratif que son prédécesseur, quoique les fermages et les produits territoriaux eussent notablement augmenté de 1791 à 1815, sans compter les continuelles acquisitions de mademoiselle Laguerre. Mais le plan formé par Gaubertin pour hériter des Aigues à la mort prochaine de madame, l’obligeait à maintenir cette magnifique terre dans un état patent de dépréciation, quant aux revenus ostensibles. Initiée à cette combinaison, la Cochet devait en partager les profits. Comme au déclin de ses jours, l’ex-reine de théâtre, riche de vingt mille livres de rente dans les fonds appelés les consolidés (tant la langue politique se prête à la plaisanterie), dépensait à peine lesdits vingt mille francs par an; elle s’étonnait des acquisitions annuelles faites par son régisseur pour employer les fonds disponibles, elle qui jadis anticipait toujours sur ses revenus. L’effet du peu de besoins de sa vieillesse, lui semblait un résultat de la probité de Gaubertin et de mademoiselle Cochet.

—Deux perles! disait-elle aux personnes qui la venaient voir.

Gaubertin gardait d’ailleurs dans ses comptes les apparences de la probité. Il portait exactement en recette les fermages. Tout ce qui devait frapper la faible intelligence de la cantatrice en fait d’arithmétique, était clair, net, précis. Le régisseur demandait ses bénéfices à la dépense, aux frais d’exploitation, aux marchés à conclure, aux ouvrages, aux procès qu’il inventait, aux réparations, détails que jamais madame ne vérifiait et qu’il lui arrivait quelquefois de doubler, d’accord avec les entrepreneurs, dont le silence s’achetait par des prix avantageux. Cette facilité conciliait l’estime publique à Gaubertin, et les louanges de madame sortaient de toutes les bouches; car, outre ses arrosages en travaux, elle faisait beaucoup d’aumônes en argent.

—Que Dieu la conserve, la chère dame! était le mot de tout le monde.

Chacun obtenait en effet quelque chose d’elle, en pur don ou indirectement. En représailles de sa jeunesse, la vieille artiste était exactement pillée, et si bien pillée que chacun y mettait une certaine mesure, afin que les choses n’allassent pas si loin qu’elle n’ouvrît les yeux, ne vendît les Aigues et ne retournât à Paris.

Cet intérêt de grappillage fut, hélas! la raison de l’assassinat de Paul-Louis Courier, qui fit la faute d’annoncer la vente de sa terre et son projet d’emmener sa femme, dont vivaient plusieurs Tonsards de Touraine. Dans cette crainte, les maraudeurs des Aigues ne coupaient un jeune arbre qu’à la dernière extrémité, quand ils ne voyaient plus de branches à la hauteur des faucilles mises au bout d’une perche. On faisait le moins de tort possible, dans l’intérêt même du vol. Néanmoins, pendant les dernières années de la vie de mademoiselle Laguerre, l’usage d’aller ramasser du bois était devenu l’abus le plus effronté. Par certaines nuits claires, il ne se liait pas moins de deux cents fagots. Quant au glanage et au hallebotage, les Aigues y perdaient, comme l’a démontré Sibilet, le quart des produits.

Mademoiselle Laguerre avait interdit à la Cochet de se marier de son vivant, par une sorte d’égoïsme de maîtresse à femme de chambre dont beaucoup d’exemples peuvent avoir été remarqués en tout pays, et qui n’est pas plus absurde que la manie de garder jusqu’au dernier soupir des biens parfaitement inutiles au bonheur matériel, au risque de se faire empoisonner par d’impatients héritiers. Aussi, vingt jours après l’enterrement de mademoiselle Laguerre, mademoiselle Cochet épousa-t-elle le brigadier de la gendarmerie de Soulanges, nommé Soudry, très-bel homme de quarante-deux ans, qui depuis 1800, époque de la création de la gendarmerie, la venait voir presque tous les jours aux Aigues, et qui, par semaine, dînait au moins quatre fois avec elle et les Gaubertin.

Madame, pendant toute sa vie, eut une table servie pour elle seule ou pour sa compagnie. Malgré leur familiarité, jamais ni la Cochet ni les Gaubertin ne furent admis à la table du Premier Sujet de l’Académie Royale de Musique et de Danse, qui conserva jusqu’à sa dernière heure son étiquette, ses habitudes de toilette, son rouge et ses mules, sa voiture, ses gens et sa majesté de Déesse. Déesse au théâtre, Déesse à la ville, elle resta Déesse jusqu’au fond de la campagne, où sa mémoire est encore adorée et balance bien certainement la cour de Louis XVI dans l’esprit de la _première société_ de Soulanges.

Ce Soudry, qui dès son arrivée dans le pays fit la cour à la Cochet, possédait la plus belle maison de Soulanges, six mille francs environ, et l’espérance de quatre cents francs de retraite le jour où il quitterait le service. Devenue madame Soudry, la Cochet obtint dans Soulanges une grande considération. Quoiqu’elle gardât un secret absolu sur le montant de ses économies, placées comme les fonds de Gaubertin, à Paris, chez le commissionnaire des marchands de vin du département, un certain Leclercq, enfant du pays, que le régisseur commandita, l’opinion générale fit de l’ancienne femme de chambre une des premières fortunes de cette petite ville d’environ douze cents âmes.

Au grand étonnement du pays, monsieur et madame Soudry reconnurent pour légitime, par leur acte de mariage, un fils naturel du gendarme, à qui dès lors la fortune de madame Soudry devait appartenir. Le jour où ce fils acquit officiellement une mère, il venait d’achever son droit à Paris, et se proposait d’y faire son stage, afin d’entrer dans la magistrature.

Il est presque inutile de faire observer qu’une mutuelle intelligence de vingt années engendra l’amitié la plus solide entre les Gaubertin et les Soudry. Les uns et les autres devaient, jusqu’à la fin de leurs jours, se donner réciproquement, _ubi et orbi_, pour _les plus honnêtes gens_ de France. Cet intérêt, basé sur une connaissance réciproque des taches secrètes que portait la blanche tunique de leur conscience, est un des liens les moins dénoués ici-bas. Vous en avez, vous qui lisez ce drame social, une telle certitude, que pour expliquer la continuité de certains dévouements qui font rougir votre égoïsme, vous dites de deux personnes: «Elles ont, pour sûr, commis quelque crime ensemble!»