La Comédie humaine - Volume 18
Part 30
Après vingt-cinq ans de gestion, l’intendant se voyait alors à la tête de six cent mille francs en argent, et la Cochet possédait environ deux cent cinquante mille francs. Le revirement agile et perpétuel de ces fonds, confiés à la maison Leclercq et compagnie, du quai de Béthune, à l’île Saint-Louis, antagoniste de la fameuse maison Grandet, aida beaucoup à la fortune de ce commissionnaire en vins et à celle de Gaubertin. A la mort de mademoiselle Laguerre, Jenny, fille aînée du régisseur, fut demandée en mariage par Leclercq, chef de la maison du quai de Béthune. Gaubertin se flattait alors de devenir le maître des Aigues par un complot ourdi dans l’étude de maître Lupin, notaire, établi par lui depuis onze ans à Soulanges.
Lupin, fils du dernier intendant de la maison de Soulanges, s’était prêté à de faibles expertises, à une mise à prix de cinquante pour cent au-dessous de la valeur, à des affichages inédits, à toutes les manœuvres, malheureusement si communes au fond des provinces, pour adjuger, sous le manteau, selon le proverbe, d’importants immeubles. Dernièrement il s’est formé, dit-on, à Paris, une compagnie dont le but est de rançonner les auteurs de ces trames, en les menaçant d’enchérir. Mais, en 1816, la France n’était pas, comme aujourd’hui, brûlée par une flamboyante publicité; les complices pouvaient donc compter sur le partage des Aigues fait secrètement entre la Cochet, le notaire et Gaubertin, qui se réservait _in petto_ de leur offrir une somme pour les désintéresser de leurs lots, une fois la terre en son nom. L’avoué chargé de poursuivre la licitation au tribunal par Lupin avait vendu sa charge sur parole à Gaubertin pour son fils, en sorte qu’il favorisa cette spoliation, si tant est que les onze cultivateurs picards à qui cette succession tomba des nues se regardèrent comme spoliés.
Au moment où tous les intéressés croyaient leur fortune doublée, un avoué de Paris vint, la veille de l’adjudication définitive, charger l’un des avoués de la Ville-aux-Fayes, qui se trouvait être un de ses anciens clercs, d’acquérir les Aigues, et il les eut pour onze cent mille cinquante francs. A onze cent mille francs, aucun des conspirateurs n’osa continuer d’enchérir. Gaubertin crut à quelque trahison de Soudry, comme Lupin et Soudry se crurent joués par Gaubertin; mais la déclaration de _command_ les réconcilia. Quoique soupçonnant le plan formé par Gaubertin, Lupin et Soudry, l’avoué de province se garda bien d’éclairer son ancien patron. Voici pourquoi: en cas d’indiscrétion des nouveaux propriétaires, cet officier ministériel aurait eu trop de monde à dos pour pouvoir rester dans le pays. Ce mutisme, particulier à l’homme de province, sera d’ailleurs parfaitement justifié par les événements de cette étude. Si l’homme de province est sournois, il est obligé de l’être; sa justification se trouve dans son péril, admirablement exprimé par ce proverbe: _Il faut hurler avec les loups!_ le sens du personnage de Philinte.
Quand le général Montcornet prit possession des Aigues, Gaubertin ne se trouva plus assez riche pour quitter sa place. Afin de marier sa fille aînée au riche banquier de l’Entrepôt, il était obligé de la doter de deux cent mille francs; il devait payer trente mille francs la charge achetée à son fils; il ne lui restait donc plus que trois cent soixante-dix mille francs, sur lesquels il lui faudrait tôt ou tard prendre la dot de sa dernière fille Élisa, à laquelle il se flattait de moyenner un mariage au moins aussi beau que celui de l’aînée. Le régisseur voulut étudier le comte de Montcornet, afin de savoir s’il pourrait le dégoûter des Aigues, en comptant alors réaliser pour lui seul la conception avortée.
Avec la finesse particulière aux gens qui font leur fortune par la cautèle, Gaubertin crut à la ressemblance, assez probable d’ailleurs, du caractère d’un vieux militaire et d’une vieille cantatrice. Une fille d’Opéra, un vieux général de Napoléon, n’étaient-ce pas les mêmes habitudes de prodigalité, la même insouciance? A la fille comme au soldat, le bien ne vient-il pas capricieusement et au feu? S’il se rencontre des militaires rusés, astucieux, politiques, n’est-ce pas l’exception? Et le plus souvent, le soldat, surtout un sabreur fini comme Montcornet, doit être simple, confiant, novice en affaires, et peu propre aux mille détails de la gestion d’une terre. Gaubertin se flatta de prendre et de tenir le général dans la nasse où mademoiselle Laguerre avait fini ses jours. Or, l’empereur avait jadis permis, par calcul, à Montcornet d’être en Poméranie ce que Gaubertin était aux Aigues; le général se connaissait donc en fourrages d’intendance.
En venant planter ses choux, suivant l’expression du premier duc de Biron, le vieux cuirassier voulut s’occuper de ses affaires pour se distraire de sa chute. Quoiqu’il eût livré son corps d’armée aux Bourbons, ce service commis par plusieurs généraux et nommé licenciement de l’armée de la Loire ne put racheter le crime d’avoir suivi l’homme des Cent-Jours sur son dernier champ de bataille. En présence des étrangers, il fut impossible au pair de 1815 de se maintenir sur les cadres de l’armée, à plus forte raison de rester au Luxembourg. Montcornet alla donc, selon le conseil d’un maréchal en disgrâce, cultiver les carottes en nature. Le général ne manquait pas de cette ruse particulière aux vieux loups de guérite; et, dès les premiers jours consacrés à l’examen de ses propriétés, il vit dans Gaubertin un véritable intendant de l’ancien régime, un fripon, comme les maréchaux et les ducs de Napoléon, ces champignons nés sur la couche populaire, en avaient presque tous rencontré.
En s’apercevant de la profonde expérience de Gaubertin en administration rurale, le sournois cuirassier sentit combien il était utile de le conserver pour se mettre au courant de cette agriculture correctionnelle; aussi se donna-t-il l’air de continuer mademoiselle Laguerre, fausse insouciance qui trompa le régisseur. Cette apparente niaiserie dura pendant tout le temps nécessaire au général pour connaître le fort et le faible des Aigues, les détails des revenus, la manière de les percevoir, comment et où l’on volait, les améliorations et les économies à réaliser. Puis, un beau jour, ayant surpris Gaubertin la main dans le sac, suivant l’expression consacrée, le général entra dans une de ces colères particulières à ces dompteurs de pays. Il fit alors une de ces fautes capitales, susceptibles d’agiter toute la vie d’un homme qui n’aurait pas eu sa grande fortune ou sa consistance, et d’où sourdirent d’ailleurs les malheurs, grands et petits, dont fourmille cette histoire. Élève de l’Ecole impériale, habitué à tout sabrer, plein de dédain pour les _péquins_, Montcornet ne crut pas devoir prendre des gants pour mettre à la porte un coquin d’intendant. La vie civile et ses mille précautions étaient inconnues à ce général aigri déjà par sa disgrâce, il humilia donc profondément Gaubertin, qui s’attira d’ailleurs ce traitement cavalier par une réponse dont le cynisme excita la fureur de Montcornet.
—Vous vivez de ma terre? lui avait dit le comte avec une railleuse sévérité.
—Croyez-vous donc que j’aie pu vivre du ciel? répliqua Gaubertin en riant.
—Sortez, canaille; je vous chasse! cria le général en lui donnant des coups de cravache que le régisseur a toujours niés, les ayant reçus à huis-clos.
—Je ne sortirai pas sans mon _quitus_, dit froidement Gaubertin après s’être éloigné du violent cuirassier.
—Nous verrons ce que pensera de vous la police correctionnelle, répondit Montcornet en haussant les épaules.
En s’entendant menacer d’un procès en police correctionnelle, Gaubertin regarda le comte en souriant. Ce sourire eut la vertu de détendre le bras du général, comme si les nerfs en eussent été coupés. Expliquons ce sourire.
Depuis deux ans, le beau-frère de Gaubertin, un nommé Gendrin, longtemps juge au tribunal de première instance de la Ville-aux-Fayes, en était devenu le président par la protection du comte de Soulanges. Nommé pair de France en 1814, et resté fidèle aux Bourbons pendant les Cent-Jours, monsieur de Soulanges avait demandé cette nomination au garde des sceaux. Cette parenté donnait à Gaubertin une certaine importance dans le pays. Relativement, d’ailleurs, un président de tribunal est, dans une petite ville, un plus grand personnage qu’un premier président de cour royale qui trouve au chef-lieu des égaux dans le général, l’évêque, le préfet, le receveur général, tandis qu’un simple président de tribunal n’en a pas, le procureur du roi, le sous-préfet étant amovibles ou destituables. Le jeune Soudry, le camarade à Paris comme aux Aigues de Gaubertin fils, venait alors d’être nommé substitut du procureur du roi dans le chef-lieu du département. Avant de devenir brigadier de gendarmerie, Soudry père, fourrier dans l’artillerie, avait été blessé dans une affaire en défendant monsieur de Soulanges, alors adjudant général. Lors de la création de la gendarmerie, le comte de Soulanges, devenu colonel, avait demandé pour son sauveur la brigade de Soulanges; et, plus tard, il sollicita le poste où Soudry fils avait débuté. Enfin, le mariage de mademoiselle Gaubertin étant chose conclue au quai de Béthune, le comptable infidèle se sentait plus fort dans le pays qu’un lieutenant général mis en disponibilité.
Si cette histoire ne devait offrir d’autre enseignement que celui qui ressort de la brouille du général et de son régisseur, elle serait déjà profitable à bien des gens pour leur conduite dans la vie. A qui sait lire fructueusement Machiavel, il est démontré que la prudence humaine consiste à ne jamais menacer, à faire sans dire, à favoriser la retraite de son ennemi en ne marchant pas, selon le proverbe, sur la queue du serpent, et à se garder comme d’un meurtre de blesser l’amour-propre de plus petit que soi. Le Fait, quelque dommageable qu’il soit aux intérêts, se pardonne à la longue, il s’explique de mille manières; mais l’amour-propre, qui saigne toujours du coup qu’il a reçu, ne pardonne jamais à l’Idée. La personnalité morale est plus sensible, plus vivante en quelque sorte que la personnalité physique. Le cœur et le sang sont moins impressibles que les nerfs. Enfin notre être intérieur nous domine, quoi que nous fassions. On réconcilie deux familles qui se sont entretuées, comme en Bretagne ou en Vendée, lors des guerres civiles; mais on ne réconciliera pas plus les spoliés et les spoliateurs que les calomniés et les calomniateurs. On ne doit s’injurier que dans les poëmes épiques avant de se donner la mort. Le Sauvage, le Paysan, qui tient beaucoup du Sauvage, ne parlent jamais que pour tendre des piéges à leurs adversaires. Depuis 1789, la France essaye de faire croire, contre toute évidence, aux hommes qu’ils sont égaux; or, dire à un homme: Vous êtes un fripon! est une plaisanterie sans conséquence; mais le lui prouver en le prenant sur le fait et le cravachant; mais le menacer d’un procès correctionnel sans le poursuivre, c’est le ramener à l’inégalité des conditions. Si la masse ne pardonne à aucune supériorité, comment un fripon pardonnerait-il à l’honnête homme?
Montcornet aurait renvoyé son intendant sous prétexte d’acquitter d’anciennes obligations en mettant à sa place quelque ancien militaire; certes, ni Gaubertin, ni le général ne se seraient trompés, l’un aurait compris l’autre; mais l’autre, en ménageant l’amour-propre du premier, lui eût ouvert une porte pour se retirer, Gaubertin eût alors laissé le grand propriétaire tranquille, il eût oublié sa défaite à l’audience des criées; et peut-être eût-il cherché l’emploi de ses capitaux à Paris. Ignominieusement chassé, le régisseur garda contre son maître une de ces rancunes qui sont un élément de l’existence en province, et dont la durée, la persistance, les trames étonneraient les diplomates habitués à ne s’étonner de rien. Un cuisant désir de vengeance lui conseilla de se retirer à la Ville-aux-Fayes, d’y occuper une position d’où il pût nuire à Montcornet, et lui susciter assez d’ennemis pour le forcer à remettre les Aigues en vente.
Tout trompa le général, car les dehors de Gaubertin n’étaient pas de nature à l’avertir ni à l’effrayer. Par tradition, le régisseur affecta toujours, non pas la pauvreté, mais la gêne. Il tenait cette règle de conduite de son prédécesseur. Aussi, depuis douze ans, mettait-il à tout propos en avant ses trois enfants, sa femme et les énormes dépenses causées par sa nombreuse famille. Mademoiselle Laguerre, à qui Gaubertin se disait trop pauvre pour payer l’éducation de son fils à Paris, en avait fait tous les frais, elle donnait cent louis par an à son cher filleul, car elle était la marraine de Claude Gaubertin.
Le lendemain, Gaubertin vint, accompagné d’un garde nommé Courtecuisse, demander très-fièrement au général son _quitus_, en lui montrant les décharges données par feu mademoiselle, en termes flatteurs, et il le pria très-ironiquement de chercher où se trouvaient ses immeubles et propriétés. S’il recevait des gratifications des marchands de bois et des fermiers au renouvellement des baux, mademoiselle Laguerre les avait, dit-il, toujours autorisées, et non-seulement elle y gagnait en les lui laissant prendre, mais encore elle y trouvait sa tranquillité. On se serait fait tuer dans le pays pour mademoiselle, tandis qu’en continuant ainsi, le général se préparait bien des difficultés.
Gaubertin, et ce dernier trait est fréquent dans la plupart des professions où l’on s’approprie le bien d’autrui par des moyens non prévus par le Code, se croyait un parfait honnête homme. D’abord, il possédait depuis si longtemps l’argent extirpé par la terreur aux fermiers de mademoiselle Laguerre, payée en assignats, qu’il le considérait comme légitimement acquis. Ce fut une affaire de change. A la longue, il pensait même avoir couru des dangers en acceptant des écus. Puis, légalement, madame ne devait recevoir que des assignats. _Légalement_ est un adverbe robuste, il supporte bien des fortunes! Enfin, depuis qu’il existe des grands propriétaires et des intendants, c’est-à-dire depuis l’origine des sociétés, l’intendant a forgé, pour son usage, un raisonnement que pratiquent aujourd’hui les cuisinières, et que voici dans sa simplicité:
—Si ma bourgeoise, se dit chaque cuisinière, allait elle-même au marché, peut-être payerait-elle ses provisions plus que je ne les lui compte; elle y gagne, et le bénéfice que j’y trouve est mieux placé dans mes poches que dans celles des marchands.
—Si mademoiselle exploitait elle-même les Aigues, elle n’en tirerait pas trente mille francs; les paysans, les marchands, les ouvriers lui voleraient la différence: il est plus naturel que je la garde, et je lui épargne bien des soucis, se disait Gaubertin.
La religion catholique a seule le pouvoir d’empêcher de semblables capitulations de conscience; mais depuis 1789, la religion est sans force sur les deux tiers de la population en France. Aussi, les paysans, dont l’intelligence est très-éveillée, et que la misère pousse à l’imitation, étaient-ils dans la vallée des Aigues, arrivés à un état effrayant de démoralisation. Ils allaient à la messe le dimanche, mais en dehors de l’église, car ils s’y donnaient toujours, par habitude, rendez-vous pour leurs marchés et leurs affaires.
On doit maintenant mesurer tout le mal produit par l’incurie et par le laisser-aller de l’ancien Premier Sujet du Chant de l’Académie royale de Musique. Mademoiselle Laguerre avait, par égoïsme, trahi la cause de ceux qui possèdent, tous en butte à la haine de ceux qui ne possèdent pas. Depuis 1792, tous les propriétaires de France sont devenus solidaires. Hélas! si les familles féodales, moins nombreuses que les familles bourgeoises, n’ont compris leur solidarité ni en 1400 sous Louis XI, ni en 1600 sous Richelieu, peut-on croire que, malgré les prétentions du dix-neuvième siècle au Progrès, la Bourgeoisie sera plus unie que ne le fut la Noblesse? Une oligarchie de cent mille riches a tous les inconvénients de la démocratie sans en avoir les avantages. Le _chacun chez soi, chacun pour soi_, l’égoïsme de famille tuera l’égoïsme oligarchique, si nécessaire à la société moderne, et que l’Angleterre pratique admirablement depuis trois siècles. Quoi qu’on fasse, les propriétaires ne comprendront la nécessité de la discipline qui rendit l’Église un admirable modèle de gouvernement, qu’au moment où ils se sentiront menacés chez eux, et il sera trop tard. L’audace avec laquelle le communisme, cette logique vivante et agissante de la Démocratie, attaque la Société dans l’ordre moral, annonce que dès aujourd’hui, le Samson populaire, devenu prudent, sape les colonnes sociales dans la cave, au lieu de les secouer dans la salle de festin.
VII.—ESPÈCES SOCIALES DISPARUES.
La terre des Aigues ne pouvait se passer d’un régisseur, car le général n’entendait pas renoncer aux plaisirs de l’hiver à Paris, où il possédait un magnifique hôtel, rue Neuve-des-Mathurins. Il chercha donc un successeur à Gaubertin; mais il ne chercha certes pas avec plus de soin que Gaubertin en mit à lui en donner un de sa main.
De toutes les places de confiance, il n’en est pas qui demande à la fois plus de connaissances acquises ni plus d’activité que celle de régisseur d’une grande terre. Cette difficulté n’est connue que des riches propriétaires dont les biens sont situés au delà d’une certaine zone autour de la capitale, et qui commence à une distance d’environ quarante lieues. Là, cessent les exploitations agricoles, dont les produits trouvent à Paris des débouchés certains, et qui donnent des revenus assurés par de longs baux, pour lesquels il existe de nombreux preneurs, riches eux-mêmes. Ces fermiers viennent en cabriolet apporter leurs termes en billets de banque, si toutefois leurs facteurs à la halle ne se chargent pas de leurs payements. Aussi, les fermes en Seine-et-Oise, en Seine-et-Marne, dans l’Oise, dans Eure-et-Loir, dans la Seine-Inférieure et dans le Loiret, sont-elles si recherchées, que les capitaux ne s’y placent pas toujours à un et demi pour cent. Comparé au revenu des terres en Hollande, en Angleterre et en Belgique, ce produit est encore énorme. Mais, à cinquante lieues de Paris, une terre considérable implique tant d’exploitations diverses, tant de produits de différentes natures, qu’elle constitue une industrie avec toutes les chances de la fabrique. Tel riche propriétaire n’est qu’un marchand obligé de placer ses productions, ni plus ni moins qu’un fabricant de fer ou de coton. Il n’évite même pas la concurrence; le paysan, la petite propriété la lui font acharnée en descendant à des transactions inabordables aux gens bien élevés.
Un régisseur doit savoir l’arpentage, les usages du pays, ses modes de vente et d’exploitation, un peu de chicane pour défendre les intérêts qui lui sont confiés, la comptabilité commerciale, et se trouver doué d’une excellente santé, d’un goût particulier pour le mouvement et l’équitation. Chargé de représenter le maître, et toujours en relations avec lui, le régisseur ne saurait être un homme du peuple. Comme il est peu de régisseurs appointés à mille écus, ce problème paraît insoluble. Comment rencontrer tant de qualités pour un prix modique, dans un pays où les gens qui en sont pourvus sont admissibles à tous les emplois?... Faire venir un homme à qui le pays est inconnu, c’est payer cher l’expérience qu’il y acquerra. Former un jeune homme pris sur les lieux, c’est souvent nourrir une ingratitude à l’épinette. Il faut donc choisir entre quelque inepte Probité qui nuit par inertie ou par myopie, et l’Habileté qui songe à elle. De là cette nomenclature sociale et l’histoire naturelle des intendants, ainsi définis par un grand seigneur polonais: « —Nous avons, disait-il, deux sortes de régisseurs: celui qui ne pense qu’à lui et celui qui pense à nous et à lui; heureux le propriétaire qui met la main sur le second! Quant à celui qui ne penserait qu’à nous, il ne s’est jamais rencontré jusqu’ici.»
On a pu voir ailleurs le personnage d’un régisseur songeant à ses intérêts et à ceux de son maître (voir _Un début dans la vie, scènes de la vie privée_); Gaubertin est l’intendant exclusivement occupé de sa fortune. Présenter le troisième terme de ce problème, ce serait offrir à l’admiration publique un personnage invraisemblable que la vieille noblesse a néanmoins connu (voir _le Cabinet des Antiques, scène de la vie de province_), mais qui disparut avec elle. Par la division perpétuelle des fortunes, les mœurs aristocratiques seront inévitablement modifiées. S’il n’y a pas actuellement en France vingt fortunes gérées par des intendants, il n’existera pas dans cinquante ans cent grandes propriétés à régisseurs, à moins de changements dans la loi civile. Chaque riche propriétaire devra veiller par lui-même à ses intérêts.
Cette transformation, déjà commencée, a suggéré cette réponse dite par une spirituelle vieille femme à qui l’on demandait pourquoi, depuis 1830, elle restait à Paris pendant l’été: —«Je ne vais plus dans les châteaux depuis qu’on en a fait des fermes.» Mais qu’arrivera-t-il de ce débat de plus en plus ardent, d’homme à homme, entre le riche et le pauvre? Cette étude n’est écrite que pour éclairer cette terrible question sociale.
On peut comprendre les étranges perplexités auxquelles le général fut en proie après avoir congédié Gaubertin. Si, comme toutes les personnes libres de faire ou de ne pas faire, il s’était dit vaguement: —«Je chasserai ce drôle-là,» il avait négligé le hasard, oubliant les éclats de sa bouillante colère, la colère du sabreur sanguin, au moment où quelque méfait relèverait les paupières à sa cécité volontaire.
Propriétaire pour la première fois, Montcornet, enfant de Paris, ne s’était pas muni d’un régisseur à l’avance; et, après avoir étudié le pays, il sentait combien un intermédiaire devenait indispensable à un homme comme lui, pour traiter avec tant de gens et de si bas étage.
Gaubertin, à qui les vivacités d’une scène, qui dura deux heures, avaient révélé l’embarras où le général allait se trouver, enfourcha son bidet en quittant le salon où la dispute avait eu lieu, galopa jusqu’à Soulanges et y consulta les Soudry.
Sur ce mot: —Nous nous quittons, le général et moi; qui pouvons-nous lui présenter pour régisseur, sans qu’il s’en doute? les Soudry comprirent la pensée de leur ami. N’oubliez pas que le brigadier Soudry, chef de la police depuis dix-sept ans dans le canton, est doublé par sa femme de la ruse particulière aux soubrettes des filles d’Opéra.
—Il ferait bien du chemin, dit madame Soudry, avant de trouver quelqu’un qui valût notre pauvre petit Sibilet.
—Il est cuit! s’écria Gaubertin encore rouge de ses humiliations. Lupin, dit-il au notaire qui assistait à cette conférence, allez donc à la Ville-aux-Fayes y seriner Maréchal, en cas que notre beau cuirassier lui demande des renseignements.
Maréchal était cet avoué que son ancien patron, chargé à Paris des affaires du général, avait naturellement recommandé, comme conseil à monsieur de Montcornet, après l’heureuse acquisition des Aigues.
Ce Sibilet, fils aîné du greffier du tribunal de la Ville-aux-Fayes, clerc de notaire, sans sou ni maille, âgé de vingt-cinq ans, s’était épris de la fille du juge de paix de Soulanges à en perdre la raison.