La Comédie humaine - Volume 18
Part 28
—D’autant plus qu’il ne vous la dissimule guère, dit tout bas le curé.
Blondet aperçut alors le personnage dont il entendait parler depuis son arrivée, et qu’il désirait connaître, le régisseur des Aigues. Il vit un homme de moyenne taille, d’environ trente ans, doué d’un air boudeur, d’une figure disgracieuse, à qui le rire allait mal. Sous un front soucieux, des yeux d’un vert changeant se fuyaient l’un l’autre en déguisant ainsi la pensée. Sibilet, vêtu d’une redingote brune, d’un pantalon et d’un gilet noirs, portait les cheveux longs et plats, ce qui lui donnait une tournure cléricale. Le pantalon cachait très-imparfaitement des genoux cagneux. Quoique son teint blafard et ses chairs molles pussent faire croire à une constitution maladive, Sibilet était robuste. Le son de sa voix, un peu sourde, s’accordait avec cet ensemble peu flatteur.
Blondet échangea secrètement un regard avec l’abbé Brossette, et le coup d’œil par lequel le jeune prêtre lui répondit, apprit au journaliste que ses soupçons sur le régisseur étaient une certitude chez le curé.
—N’avez-vous pas, mon cher Sibilet, dit le général, évalué ce que nous volent les paysans, au quart des revenus?
—A beaucoup plus, monsieur le comte, répondit le régisseur. Vos pauvres touchent de vous plus que l’État ne vous demande. Un petit drôle comme Mouche glane ses deux boisseaux par jour. Et les vieilles femmes, que vous diriez à l’agonie, se trouvent à l’époque du glanage de l’agilité, de la santé, de la jeunesse. Vous pouvez être témoin de ce phénomène, dit Sibilet en s’adressant à Blondet; car, dans six jours, la moisson, retardée par les pluies du mois de juillet, commencera... Les seigles vont se couper la semaine prochaine. On ne devrait glaner qu’avec un certificat d’indigence donné par le maire de la commune, et surtout les communes ne devraient laisser glaner sur leurs territoires que les indigents; mais les communes d’un canton glanent les unes chez les autres, sans certificat. Si nous avons soixante pauvres dans la commune, il s’y joint quarante fainéants. Enfin les gens établis, eux-mêmes, quittent leurs occupations pour glaner et pour halleboter. Ici, tous ces gens-là récoltent trois cents boisseaux par jour, la moisson dure quinze jours, c’est quatre mille cinq cents boisseaux qui s’enlèvent dans le canton. Aussi le glanage représente-t-il plus que la dîme. Quant au pâturage abusif, il gâche environ le sixième du produit de nos prés. Quant aux bois, c’est incalculable; on est arrivé à couper des arbres de six ans... Les dommages que vous souffrez, monsieur le comte, vont à vingt et quelques mille francs par an.
—Eh bien! madame! dit le général à la comtesse, vous l’entendez.
—N’est-ce pas exagéré? demanda madame de Montcornet.
—Non, madame, malheureusement, répondit le curé. Le pauvre père Niseron, ce vieillard à tête blanche, qui cumule les fonctions de sonneur, de bedeau, de fossoyeur, de sacristain et de chantre, malgré ses opinions républicaines, enfin le grand-père de cette petite Geneviève que vous avez placée chez madame Michaud...
—La Péchina! dit Sibilet en interrompant l’abbé.
—Quoi! la Péchina, demanda la comtesse, que voulez-vous dire?
—Madame la comtesse, quand vous avez rencontré Geneviève sur le chemin dans une si misérable situation, vous vous êtes écriée en italien: _Piccina!_ Ce mot là, devenu son sobriquet, s’est si bien corrompu, qu’aujourd’hui toute la commune appelle votre protégée la Péchina, dit le curé. La pauvre enfant est la seule qui vienne à l’église, avec madame Michaud et madame Sibilet.
—Et elle ne s’en trouve guère bien! dit le régisseur, on la maltraite en lui reprochant sa religion.
—Eh bien! ce pauvre vieillard de soixante-douze ans ramasse, honnêtement d’ailleurs, près d’un boisseau et demi par jour, reprit le curé; mais la rectitude de ses opinions lui défend de vendre ses glanes comme les vendent tous les autres, il les garde pour sa consommation. En ma faveur, monsieur Langlumé, votre adjoint, lui moud son grain gratis, et ma domestique lui cuit son pain avec le mien.
—J’avais oublié ma petite protégée, dit la comtesse, que le mot de Sibilet avait épouvantée. Votre arrivée ici, reprit-elle en regardant Blondet, m’a fait tourner la tête. Mais après déjeuner, nous irons ensemble à la porte d’Avonne, je vous montrerai vivante une de ces figures de femme comme en inventaient les peintres du quinzième siècle.
En ce moment le père Fourchon, amené par François, fit entendre le bruit de ses sabots cassés, qu’il déposait à la porte de l’office. Sur une inclination de tête de la comtesse à François qui l’annonça, le père Fourchon, suivi de Mouche, la bouche pleine, se montra tenant sa loutre à la main, pendue par une ficelle nouée à des pattes jaunes, étoilées comme celles des palmipèdes. Il jeta sur les quatre maîtres assis à table et sur Sibilet ce regard empreint de défiance et de servilité qui sert de voile aux paysans, puis il brandit l’amphibie d’un air de triomphe.
—La voilà, dit-il en s’adressant à Blondet.
—Ma loutre, reprit le Parisien, car je l’ai bien payée.
—Oh! mon cher monsieur, répondit le père Fourchon, la vôtre s’est enfuie, elle est à cette heure dans son trou d’où elle n’a pas voulu sortir, car c’est la femelle, _au lieur_ que celle-là, c’est le mâle!... Mouche l’a vu venir de loin quand vous vous êtes en allé. Aussi vrai que monsieur le comte s’est couvert de gloire avec ses cuirassiers à Vaterloo, la _loute_ est à moi, comme les Aigues sont à monseigneur le général... Mais pour vingt francs la _loute_ est à vous, ou je la porte à notre _sou parfait_. Si monsieur Gourdon la trouve trop chère, comme nous avons chassé ce matin ensemble, je vous donne la _parférence_, ça vous est dû.
—Vingt francs? dit Blondet, en bon français, ça ne peut pas s’appeler _donner_ la préférence.
—Eh! mon cher monsieur... s’écria le vieillard, je sais si peu le français, que je vous les demanderai, si vous voulez, en Bourguignon, pourvu que je les aie, ça m’est égal, je parlerai latin: _latinus_, _latina_, _latinum_! Après tout, c’est ce que vous m’avez promis ce matin. D’ailleurs, mes enfants m’ont déjà pris votre argent, que j’en ai pleuré dans le chemin en venant. Demandez à Charles?... Je ne peux pas les assiner pour dix francs et publier leurs méfaits _au Tribunau_. Dès que j’ai quelques sous, ils me les volent en me faisant boire... C’est dur d’en être réduit à aller prendre un verre de vin ailleurs que chez ma fille! Mais voilà les enfants aujourd’hui!... C’est ce que nous avons gagné à la Révolution; il n’y a plus que pour les enfants, on a supprimé les pères! Ah! j’éduque Mouche tout autrement; il m’aime, le petit _guerdin_, dit-il en donnant une tape à son petit-fils.
—Il me semble que vous en faites un petit voleur tout comme les autres, dit Sibilet, car il ne se couche jamais sans avoir un délit sur la conscience.
—Ah! monsieur Sibilet, il a la conscience _pu_ tranquille que la vôtre... Pauvre enfant! _qué_ qu’il prend donc? Un peu _d’harbe_; ça vaut mieux que d’étrangler un homme! Dame! il ne sait pas, comme vous, les mathématiques, il ne connaît pas _core_ la soustraction, l’addition, la multiplication... Vous nous faites bien du mal, allez! Vous dites que nous sommes des tas de brigands, et vous êtes cause _ed’_ la division entre notre seigneur que voilà, qu’est un brave homme, et nous autres, qui sommes de braves gens... Et _gnia_ pas un _pus_ brave pays que celui-ci. Voyons? est que nous avons des rentes? est-ce qu’on ne va pas quasiment nu, et Mouche aussi! Nous couchons dans de beaux draps, lavés tous les matins par la rosée, et à moins qu’on nous envie l’air que nous respirons et les rayons du soleil _eq’_ nous buvons, je ne vois pas ce qu’on peut nous vouloir ôter?... Les bourgeois volent au coin du feu, c’est plus profitant que de ramasser ce qui traîne au coin des bois. Il n’y a ni gardes champêtres, ni garde à cheval pour _m’sieu_ Gaubertin qu’est entré ici nu comme _un var_, et _qu’a_ deux millions! C’est bientôt dit: Voleurs! _V’là_ quinze ans que le père Guerbel, _el parcepteur_ de Soulanges, s’en va _ed’_ nos villages à la nuit avec sa recette, et qu’on ne lui a pas _core_ demandé deux liards. Ce n’est pas le fait d’un pays _ed’_ voleurs? Le vol ne nous enrichit guère. Montrez-moi donc qui de nous ou de vous _aut’_ bourgeois ont _d’ quoi viv’_ à rien faire?
—Si vous aviez travaillé, vous auriez des rentes, dit le curé. Dieu bénit le travail.
—Je ne veux pas vous démentir, _m’sieu_ l’abbé, car vous êtes plus savant que moi, et vous saurez peut-être m’expliquer _c’te_ chose-ci. Me voilà, n’est-ce pas? Moi le paresseux, le fainéant, l’ivrogne, le propre à rien de _pare_ Fourchon, qui a eu de l’éducation, _qu’a_ été _farmier_, _qu’a_ tombé dans le malheur et ne s’en est pas _erlevé_!... Eh bien! _qué_ différence y a-t-il donc entre moi et ce brave, _c’t’honnête_ père Niseron, un vigneron de soixante-dix ans, car il a mon âge, qui, pendant soixante ans a pioché la terre, qui s’est levé tous les matins avant le jour pour aller au labour, qui s’est fait un corps _ed’_ fer, et _eune_ belle âme! Je le vois tout aussi pauvre que moi. La Péchina, sa petite-fille, est en service chez madame Michaud, tandis que mon petit Mouche est libre comme l’air. Ce pauvre bonhomme est donc récompensé de ses _vartus_ de la même manière que je suis puni de mes vices? Il ne sait pas ce qu’est un verre de vin, il est sobre comme un apôtre, il enterre les morts, et moi je fais danser les vivants. Il a mangé de la vache enragée, et moi je me suis rigolé comme une joyeuse créature du diable. Nous sommes aussi avancés l’un que l’autre, nous avons la même neige sur la tête, le même avoir dans nos poches, et je lui fournis la corde pour sonner la cloche. Il est républicain, et je ne suis pas même publicain. _V’là_ tout. Que le _pésan_ vive de bien et de mal faire, à _vout’_ idée, il s’en va comme il est venu, dans des haillons, et vous dans de beaux linges!...
Personne n’interrompit le père Fourchon, qui paraissait devoir son éloquence au vin bouché; d’abord, Sibilet voulut lui couper la parole, mais un geste de Blondet rendit le régisseur muet. Le curé, le général et la comtesse comprirent, aux regards jetés par l’écrivain, qu’il voulait étudier la question du paupérisme sur le vif, et peut-être prendre sa revanche avec le père Fourchon.
—Et comment entendez-vous l’éducation de Mouche? Comment vous y prenez-vous pour le rendre meilleur que vos filles?... demanda Blondet.
—Lui parle-t-il seulement de Dieu! dit le curé.
—Oh! non, non, _m’sieu_ le curé, je ne lui _disons_ pas de craindre Dieu, mais _l’zhoumes_! Dieu est bon, et nous a promis, selon _vous aut’_, le royaume du ciel, puisque les riches gardent celui de la terre. Je lui dis: Mouche! crains la prison, c’est par là qu’on sort pour aller à l’échafaud. Ne vole rien, fais-toi donner! Le vol mène à l’assassinat, et l’assassinat appelle la justice _ed’ z’houmes_. _E’l’_ rasoir de la justice, _v’là_ ce qu’il faut craindre, il garantit le sommeil des riches contre les insomnies des pauvres. Apprends à lire. Avec de l’instruction, tu trouveras des moyens d’amasser de l’argent à couvert de la loi, comme ce beau monsieur Gaubertin; tu seras régisseur, quoi! comme M. Sibilet, à qui monsieur le comte laisse prendre ses rations... Le fin est d’être à côté des riches, il y a des miettes sous leurs tables... _V’là_ ce que j’appelle _eune fiarre_ éducation et solide. Aussi le petit mâtin est-il toujours du _coûté_ de la loi... Ce sera _ein_ bon sujet, il aura soin de moi.
—Et qu’en ferez-vous? demanda Blondet.
—Un domestique pour commencer, reprit Fourchon, parce qu’en voyant les maîtres _ed’_ près, il s’achèvera _ben_, allez! Le bon exemple lui fera faire fortune la loi en main, comme vous _aut’_!... Si _m’sieu_ le comte le mettait dans ses écuries, pour apprendre à panser les chevaux, le petit garçon serait bien content... vu que s’il craint _l’ z’houmes_, il ne craint pas les bêtes.
—Vous avez de l’esprit, père Fourchon, reprit Blondet, vous savez bien ce que vous dites, et vous ne parlez pas sans raison.
—Oh! _ma fine!_ si, car elle est au Grand-I-Vert, ma raison, avec mes deux pièces _ed’_ cent sous.
—Comment un homme comme vous s’est-il laissé tomber dans la misère? Car, dans l’état actuel des choses, un paysan n’a qu’à s’en prendre à lui-même de son malheur; il est libre, il peut devenir riche. Ce n’est plus comme autrefois. Si le paysan sait amasser un pécule, il trouve de la terre à vendre, il peut l’acheter, il est son maître!
—J’ai vu l’ancien temps et je vois le nouveau, mon cher savant monsieur, répondit Fourchon; l’enseigne est changée, c’est vrai, mais le vin est toujours le même! _Aujourd’hui_ n’est que le cadet d’_hier_. Allez! mettez ça dans _vout’ journiau_! Est-ce que nous sommes affranchis? Nous appartenons toujours au même village, et le seigneur est toujours là, je l’appelle travail. La houe, qui est toute notre chevance, n’a pas quitté nos mains. Que ce soit pour un seigneur ou pour l’impôt, qui prend le plus clair de notre avoir, faut toujours dépenser notre vie en sueurs...
—Mais vous pouvez choisir un état, tenter ailleurs la fortune dit Blondet.
—Vous me parlez d’aller quérir la fortune?... Où donc irais-je? Pour franchir mon département, il me faut un passe-port, qui coûte quarante sous! V’là quarante ans que je n’ai pu me voir une gueuse _ed’_ pièce de quarante sous sonnant dans ma poche avec une voisine. Pour aller devant soi, faut autant d’écus que l’on trouve de villages, et il n’y a pas beaucoup de Fourchon qui aient de quoi visiter six villages! Il n’y a que la conscription qui nous tire _ed’_ nos communes. Et à quoi nous sert l’armée? A faire vivre le colonel par le soldat, comme le bourgeois vit par le paysan. Compte-t-on, sur cent, un colonel sorti de nos flancs? C’est là, comme dans le monde, un enrichi sur cent _aut’_ qui tombent. Faute de quoi tombent-ils?... Dieu le sait et _l’ z’usuriers_ aussi! Ce que nous avons de mieux à faire est donc de rester dans nos communes, où nous sommes parqués comme des moutons par la force des choses, comme nous l’étions par les seigneurs. Et je me moque bien de ce qui m’y cloue! Cloué par la loi de la nécessité, cloué par celle de la seigneurie, on est toujours condamné à perpétuité à remuer la _tarre_. Là, où nous sommes, nous la creusons la _tarre_ et nous la bêchons, nous la fumons et nous la travaillons pour vous autres _qu’_êtes nés riches, comme nous sommes nés pauvres. La masse sera toujours la même, elle reste ce qu’elle est... Les gens de _cheux_ nous qui s’élèvent ne sont pas si nombreux que ceux de _cheux_ vous qui dégringolent!... Nous savons _ben_ ça, si nous ne sommes pas savants; faut pas nous faire _nout’_ procès à tout moment. Nous vous laissons tranquilles, laissez-nous vivre... Autrement si ça continue, vous serez forcés de nous nourrir dans vos prisons où l’on est _ben_ mieux que _su nout’_ paille... Vous voulez rester les maîtres, nous serons toujours ennemis, aujourd’hui comme il y a trente ans. Vous avez tout, nous n’avons rien, vous ne pouvez pas encore prétendre à notre amitié.
—Voilà ce qui s’appelle une déclaration de guerre, dit le général.
—Monseigneur, répliqua Fourchon, quand les Aigues appartenaient à _s’te_ pauvre Madame que Dieu veuille prendre soin de son âme, puisqu’elle a chanté l’iniquité dans sa jeunesse, nous étions heureux. _Alle_ nous laissait ramasser notre vie dans ses champs, et notre bois dans ses forêts, _alle_ n’en était pas plus pauvre pour cela! Et vous au moins aussi riche qu’elle, vous nous pourchassez, ni plus ni moins que des bêtes féroces, et vous traînez le petit monde au _tribunau_!... Eh bien! ça finira mal! vous serez cause de quelque mauvais coup! Je viens de voir votre garde, ce gringalet de Vatel, qui a failli tuer une pauvre vieille femme pour un brin de bois. On fera de vous un ennemi du peuple, et l’on s’aigrira contre vous dans les veillées; l’on vous maudira tout aussi dru qu’on maudissait feu Madame!... La malédiction des pauvres, monseigneur, ça pousse! et ça devient _pus_ grand que le _pus_ grand _ed’_ vos chênes, et le chêne fournit la potence... Personne ici ne vous dit la vérité; la _v’là_, la _varité_. J’attends tous les matins la mort, je ne risque pas grand’chose à vous la donner par-dessus le marché, la _varité_!... Moi qui fais danser les _pésans_ aux grandes fêtes, en accompagnant Vermichel au café de la Paix, à Soulanges, j’entends leurs discours; eh bien! ils sont mal disposés, et ils vous rendront le pays difficile à habiter. Si votre damné Michaud ne change pas, on vous forcera _ed’ l’_ changer... _St’_avis-là et la _loute_, ça vaut _ben_ vingt francs, allez!...
Pendant que le vieillard disait cette dernière phrase, un pas d’homme se fit entendre, et celui que Fourchon menaçait ainsi se montra sans être annoncé. Au regard que Michaud lança sur l’orateur des pauvres, il fut facile de voir que la menace était arrivée à son oreille, et toute l’audace de Fourchon tomba. Ce regard produisit sur le pêcheur de loutre l’effet du gendarme sur le voleur. Fourchon se savait en faute, Michaud semblait avoir le droit de lui demander compte de discours évidemment destinés à effrayer les habitants des Aigues.
—Voilà le ministre de la guerre, dit le général en s’adressant à Blondet et lui montrant Michaud.
—Pardonnez-moi, madame, dit ce ministre à la comtesse, d’être entré par le salon sans vous avoir demandé si vous vouliez me recevoir; mais l’urgence des affaires exige que je parle à mon général.
Michaud, tout en s’excusant, observait Sibilet, à qui les hardis propos de Fourchon causaient une joie intime dont la révélation n’existait, sur son visage, pour aucune des personnes assises à table, car Fourchon les préoccupait étrangement, tandis que Michaud, qui par des raisons secrètes observait constamment Sibilet, fut frappé de son air et de sa contenance.
—Il a bien, comme il le dit, gagné ses vingt francs, monsieur le comte, s’écria Sibilet; la loutre n’est pas chère...
—Donne-lui vingt francs, dit le général à son valet de chambre.
—Vous me la prenez donc? demanda Blondet au général.
—Je veux la faire empailler! s’écria le comte.
—Ah! ce cher monsieur m’avait laissé la peau, monseigneur!... dit le père Fourchon.
—Eh bien! s’écria la comtesse, vous aurez cent sous pour la peau; mais laissez-nous...
La forte et sauvage odeur des deux habitués du grand chemin empestait si bien la salle à manger, que madame de Montcornet, dont les sens délicats en étaient offensés, eût été forcée de sortir, si Mouche et Fourchon fussent restés plus longtemps. Ce fut à cet inconvénient que le vieillard dut ses vingt-cinq francs; il sortit en regardant toujours monsieur Michaud d’un air craintif, et en lui faisant d’interminables salutations.
—Ce que _j’ons_ dit à monseigneur, monsieur Michaud, ajouta-t-il, c’est pour votre bien.
—Ou pour celui des gens qui vous payent, répliqua Michaud en lui lançant un regard profond.
—Une fois le café servi, laissez-nous, dit le général à ses gens, et surtout fermez les portes.
Blondet, qui n’avait pas encore vu le garde général des Aigues, éprouvait, en le regardant, des impressions bien différentes de celles que Sibilet venait de lui donner. Autant le régisseur inspirait de répulsion, autant Michaud commandait l’estime et la confiance.
Le garde général attirait tout d’abord l’attention par une figure heureuse, d’un ovale parfait, fine de contours, que le nez partageait également, régularité qui manque à la plupart des figures françaises. Tous les traits, bien que d’un dessin correct, ne manquaient cependant pas d’expression, peut-être à cause d’un teint harmonieux où dominaient ces tons d’ocre et de rouge, indices du courage physique. Les yeux brun clair, vifs et perçants, ne marchandaient pas l’expression de la pensée, ils regardaient toujours en face. Le front large et pur était encore mis en relief par des cheveux noirs abondants. La probité, la décision, une sainte confiance animaient cette belle figure, où le métier des armes avait laissé quelques rides sur le front. Le soupçon et la défiance s’y lisaient aussitôt formés. Comme tous les hommes triés pour la cavalerie d’élite, sa taille belle et svelte encore, pouvait faire dire du garde qu’il était bien découplé. Michaud, qui gardait ses moustaches, ses favoris et un collier de barbe, rappelait le type de cette figure martiale que le déluge de peintures et de gravures patriotiques a failli ridiculiser. Ce type a eu le défaut d’être commun dans l’armée française; mais peut-être aussi la continuité des mêmes émotions, les souffrances du bivouac, dont ne furent exempts ni les grands ni les petits, enfin les efforts semblables chez les chefs et les soldats sur le champ de bataille, ont-ils contribué à rendre cette physionomie uniforme. Michaud, entièrement vêtu de drap bleu de roi, conservait le col de satin noir et les bottes du militaire, comme il en offrait l’attitude un peu roide. Les épaules s’effaçaient, le buste était tendu, comme si Michaud se trouvait encore sous les armes. Le ruban rouge de la Légion d’honneur florissait sa boutonnière. Enfin, pour achever en un seul mot au moral cette esquisse purement physique, si le régisseur, depuis son entrée en fonctions, n’avait jamais manqué de dire monsieur le comte à son patron, jamais Michaud n’avait nommé son maître autrement que mon général.
Blondet échangea derechef avec l’abbé Brossette un regard qui voulait dire: Quel contraste! en lui montrant le régisseur et le garde général; puis, pour savoir si le caractère, la pensée, la parole s’harmonisaient avec cette stature, cette physionomie et cette contenance, il regarda Michaud en lui disant: —Mon Dieu! je suis sorti ce matin de bonne heure, et j’ai trouvé vos gardes dormant encore.
—A quelle heure? demanda l’ancien militaire avec inquiétude.
—A sept heures et demie.
Michaud lança un regard presque malicieux à son général.
—Et par quelle porte monsieur est-il sorti? dit Michaud.
—Par la porte de Conches. Le garde en chemise, à sa fenêtre, me regardait, répondit Blondet.
—Gaillard venait sans doute de se coucher, répliqua Michaud. Quand vous m’avez dit que vous étiez sorti de bonne heure, j’ai cru que vous vous étiez levé au jour, et alors il eût fallu, pour que mon garde fût déjà rentré, qu’il eût été malade; mais à sept heures et demie, il allait se mettre au lit. Nous passons les nuits, reprit Michaud après une pause, en répondant ainsi à un regard étonné de la comtesse, mais cette vigilance est toujours en défaut! Vous venez de faire donner vingt-cinq francs à un homme qui tout à l’heure aidait tranquillement à cacher les traces d’un vol commis ce matin chez vous. Enfin, nous en causerons quand vous aurez fini, mon général, car il faut prendre un parti.
—Vous êtes toujours plein de votre droit, mon cher Michaud, et, _summum jus, summa injuria_. Si vous n’usez pas de tolérance, vous vous ferez de mauvaises affaires, dit Sibilet. J’aurais voulu que vous entendissiez le père Fourchon, tout à l’heure, le vin l’ayant fait parler un peu plus franchement que de coutume.
—Il m’a effrayée, dit la comtesse.
—Il n’a rien dit que je ne sache depuis longtemps, répondit le général.
—Oh! le coquin n’était pas gris; il a joué son rôle, au profit de qui?... Vous le savez peut-être? reprit Michaud en faisant rougir Sibilet par le regard fixe qu’il lui jeta.
—_O Rus!_... s’écria Blondet en guignant l’abbé Brossette.
—Ces pauvres gens souffrent, dit la comtesse, et il y a du vrai dans ce que vient de nous _crier_ Fourchon, car on ne peut pas dire qu’il nous _ait parlé_.