La Comédie humaine - Volume 18

Part 27

Chapter 273,948 wordsPublic domain

—Je les ai portées à imprimer chez monsieur Bournier, hier, à la Ville-aux-Fayes, répondit Vermichel. On a parlé chez _mame_ Soudry d’un feu d’artifice sur le lac.

—Quel monde nous aurons! s’écria Fourchon.

—En v’là des journées pour Socquard, dit le cabaretier d’un air envieux.

—Oh! s’il ne pleut pas, ajouta sa femme comme pour se rassurer elle-même.

On entendit le trot d’un cheval venant de Soulanges, et cinq minutes après, l’huissier attachait son cheval à un poteau mis exprès à la clairevoie par où passaient les vaches. Puis il montra sa tête à la porte du Grand-I-Vert.

—Allons, allons, mes enfants, ne perdons pas de temps, dit-il en affectant d’être pressé.

—Ah! dit Vermichel, vous avez un réfractaire, monsieur Brunet. Le père Fourchon a la goutte.

—Il a plusieurs gouttes, répliqua l’huissier, mais la loi ne lui demande pas d’être à jeun.

—Pardon, monsieur Brunet, dit Fourchon, je suis attendu pour affaire aux Aigues, nous sommes en marché pour une _loute_...

Brunet, petit homme sec, au teint bilieux, vêtu tout en drap noir, l’œil fauve, les cheveux crépus, la bouche serrée, le nez pincé, l’air inquiet, la parole enrouée, offrait le phénomène d’une physionomie, d’un maintien et d’un caractère en harmonie avec sa profession. Il connaissait si bien le Droit, ou pour mieux dire, la chicane, qu’il était à la fois la terreur et le conseiller du canton; aussi ne manquait-il pas d’une certaine popularité parmi les paysans auxquels il demandait la plupart du temps son payement en denrées. Toutes ses qualités actives et négatives et ce savoir faire lui valaient la clientèle du canton, à l’exclusion de son confrère maître Plissoud, dont il sera question plus tard. Ce hasard d’un huissier qui fait tout et d’un huissier qui ne fait rien est fréquent dans les justices de paix, au fond des campagnes.

—Ça chauffe donc? dit Tonsard au petit père Brunet.

—Que voulez-vous, vous le pillez aussi par trop, cet homme! Il se défend! répondit l’huissier; ça finira mal, toutes vos affaires, le gouvernement s’en mêlera.

—Il faudra donc que nous autres malheureux nous crevions? dit la Tonsard en offrant un petit verre sur une soucoupe à l’huissier.

—Les malheureux peuvent crever, on n’en manquera jamais, dit sentencieusement Fourchon.

—Vous dévastez aussi par trop les bois, répliqua l’huissier.

—Ne croyez pas ça, monsieur Brunet, on fait bien du bruit, allez! pour quelques misérables fagots, dit la Tonsard.

—On n’a pas assez rasé de riches pendant la révolution, voilà tout, dit Tonsard.

En ce moment, l’on entendit un bruit horrible en ce qu’il était inexplicable. Le galop de deux pieds enragés, mêlé à un cliquetis d’armes, dominait un bruissement de feuillages et de branches entraînées par des pas encore plus précipités. Deux voix aussi différentes que les deux galops lançaient des interjections braillardes. Tous les gens du cabaret devinèrent la poursuite d’un homme et la fuite d’une femme; mais à quel propos?... L’incertitude ne dura pas.

—C’est la mère, dit Tonsard en se dressant, je reconnais sa _grelotte_!

Et soudain, après avoir gravi les méchantes marches du Grand-I-Vert, par un dernier effort dont l’énergie ne se trouve qu’aux jarrets des contrebandiers, la vieille Tonsard tomba, les quatre fers en l’air, au milieu du cabaret. L’immense lit de bois de son fagot fit un fracas terrible en se brisant contre le haut de la porte et sur le plancher. Tout le monde s’était écarté. Les tables, les bouteilles, les chaises atteintes par les branches s’éparpillèrent. Le tapage n’eût pas été si grand si la chaumière se fût écroulée.

—Je suis morte du coup! Le gredin m’a tuée!...

Le cri, l’action et la course de la vieille femme s’expliquèrent par l’apparition sur le seuil d’un garde habillé tout en drap vert, le chapeau bordé d’une ganse d’argent, le sabre au côté, la bandoulière de cuir aux armes de Montcornet avec celles des Troisvilles en abîme, le gilet rouge d’ordonnance, les guêtres de peau montant jusqu’au-dessus du genou.

Après un moment d’hésitation, le garde dit, en voyant Brunet et Vermichel:

—J’ai des témoins.

—De quoi!... dit Tonsard.

—Cette femme a dans son fagot un chêne de dix ans coupé en rondins, un vrai crime!...

Vermichel, dès que le mot _témoins_ eut été prononcé, jugea très à propos d’aller dans le clos prendre l’air.

—De quoi!... de quoi!... dit Tonsard en se plaçant devant le garde pendant que la Tonsard relevait sa belle-mère, veux-tu bien me montrer tes talons, Vatel?... Verbalise et saisis sur le chemin, tu es là chez toi, brigand, mais sors d’ici. Ma maison est à moi, peut-être? Charbonnier est maître chez lui...

—Il y a flagrant délit, ta mère va me suivre.

—Arrêter ma mère chez moi? tu n’en as pas le droit. Mon domicile est inviolable, on sait ça, du moins. As-tu un mandat de monsieur Guerbet, notre juge d’instruction? Ah! c’est qu’il faut la justice pour entrer ici. Tu n’es pas la justice, quoique tu aies prêté serment au tribunal de nous faire crever de faim, méchant gabelou de forêt!

La fureur du garde était arrivée à un tel paroxisme qu’il voulut s’emparer du fagot; mais la vieille, un affreux parchemin noir doué de mouvement et dont le pareil ne se voit que dans le tableau des _Sabines_ de David, lui cria:

—N’y touche pas, ou je te saute aux yeux!

—Eh bien! osez défaire votre fagot en présence de monsieur Brunet, dit le garde.

Quoique l’huissier affectât cet air d’indifférence que l’habitude des affaires donne aux officiers ministériels, il fit à la cabaretière et à son mari ce clignement d’yeux qui signifie: mauvaise affaire!... Le vieux Fourchon, lui! montra du doigt à sa fille le tas de cendres amoncelées dans la cheminée. La Tonsard, qui comprit à la fois par ce geste significatif le danger de sa belle-mère et le conseil de son père, prit une poignée de cendres et la jeta dans les yeux du garde. Vatel se prit à hurler; Tonsard, éclairé de toute la lumière que perdait le garde, le poussa rudement sur les méchantes marches extérieures où les pieds d’un aveugle devaient si facilement trébucher, que Vatel roula jusque dans le chemin en lâchant son fusil. En un moment le fagot fut défait, les bûches en furent extraites et cachées avec une prestesse qu’aucune parole ne peut rendre. Brunet, ne voulant pas être témoin de cette opération prévue par lui, se précipita sur le garde pour le relever, il l’assit sur le talus et alla mouiller son mouchoir dans l’eau pour laver les yeux au patient, qui, malgré ses souffrances, essayait de se traîner vers le ruisseau.

—Vatel, vous avez tort, lui dit l’huissier, vous n’avez pas le droit d’entrer dans les maisons, voyez-vous...

La vieille, petite femme presque bossue, lançait autant d’éclairs par ses yeux que d’injures par sa bouche démeublée et couverte d’écume, en se tenant sur le seuil de la porte, les poings sur ses hanches et criant à se faire entendre de Blangy:

—Ah! gredin, c’est bien fait, va! Que l’enfer le confonde!... me soupçonner de couper des _âbres_! moi, la _pus_ honnête femme du village, et me chasser comme une bête malfaisante! Je voudrais te voir perdre tes maudits yeux, le pays y gagnerait sa tranquillité. Vous êtes tous des porte-malheurs, toi et tes compagnons qui supposez des infamies pour animer la guerre entre votre maître et nous!...

Le garde se laissait nettoyer les yeux par l’huissier, qui, tout en le pansant, lui démontrait toujours qu’en Droit il était répréhensible.

—La gueuse! elle nous a mis sur les dents, dit enfin Vatel, elle est dans le bois depuis cette nuit...

Tout le monde ayant prêté main-vive au recel de l’arbre coupé, les choses furent promptement remises en état dans le cabaret; Tonsard vint alors sur la porte d’un air rogue:

—Vatel, mon fiston, si tu t’avises une autre fois de violer mon domicile, c’est mon fusil qui te répondra, dit-il; aujourd’hui tu as eu la cendre, tu pourrais bien voir le feu un autre jour. Tu ne sais pas ton métier... Après cela, tu as chaud, si tu veux un verre de vin, on te l’offre, tu pourras voir que le fagot de ma mère n’a pas un brin de bois suspect, c’est tout broussailles.

—Canaille!... dit tout bas à l’huissier le garde plus vivement atteint au cœur par cette ironie qu’il n’avait été atteint aux yeux par la cendre.

En ce moment, Charles, le valet de pied, naguère envoyé à la recherche de Blondet, parut à la porte du Grand-I-Vert.

—Qu’avez-vous donc, Vatel? dit le valet au garde.

—Ah! répondit le garde-chasse en s’essuyant les yeux, qu’il avait plongés tout ouverts dans le ruisseau pour achever de les nettoyer, j’ai là des débiteurs à qui je ferai maudire le jour où ils ont vu la lumière.

—Si vous l’entendez ainsi, monsieur Vatel, dit froidement Tonsard, vous vous apercevrez que nous n’avons pas froid aux yeux en Bourgogne!

Vatel disparut. Peu curieux d’avoir le mot de cette énigme, Charles regarda dans le cabaret.

—Venez au château, vous et votre loutre, si vous en avez une, dit-il au père Fourchon.

Le vieillard se leva précipitamment et suivit Charles.

—Eh bien! où donc est-elle, cette loutre? dit Charles en souriant d’un air de doute.

—Par ici, dit le vieux cordier en allant vers la Thune.

Ce nom est celui du ruisseau fourni par le trop plein des eaux du moulin et du parc des Aigues. La Thune court tout le long du chemin cantonal jusqu’au petit lac de Soulanges qu’elle traverse, et d’où elle regagne l’Avonne, après avoir alimenté les moulins et les eaux du château de Soulanges.

—La voilà, je l’ai cachée dans le _ru_ des Aigues avec une pierre à son cou.

En se baissant et se relevant, le vieillard ne sentit plus la pièce de cent sous dans sa poche, où le métal habitait si peu, qu’il devait s’apercevoir aussi bien du vide que du plein.

—Ah! les _guerdins_! s’écria-t-il, si je chasse aux _loutes_, ils chassent au beau-père, eux!... Ils me prennent tout ce que je gagne, et ils disent que c’est pour mon bien. Ah! je le crois, qu’il s’agit de mon bien! Sans mon pauvre Mouche, qu’est la consolation de mes vieux jours, je me noyerais. Les enfants, c’est la ruine des pères. Vous n’êtes pas marié, vous, monsieur Charles, ne vous mariez jamais! vous n’aurez pas à vous reprocher d’avoir semé de mauvaises graines. Moi qui croyais pouvoir acheter de la filasse, la v’là filée, ma filasse! Ce monsieur, qui est gentil, m’avait donné dix francs, eh ben! la v’là ben renchérie, ma _loute, â s’te_ heure!

Charles se défiait tellement du père Fourchon, qu’il prit ses doléances, cette fois bien sincères, pour la préparation de ce qu’en style d’office il appelait _une couleur_, et il commit la faute de laisser percer son opinion dans un sourire que surprit le malicieux vieillard.

—Ah çà! père Fourchon, de la tenue, hein! vous allez parler à madame, dit Charles en remarquant une assez grande quantité de rubis flamboyant sur le nez et les joues du vieillard.

—Je suis à mon affaire, Charles, à preuve que si tu veux me régaler à l’office des restes du déjeuner et d’une bouteille ou deux de vin d’Espagne, je te dirai trois mots qui t’éviteront de recevoir une _danse_...

—Dites, et François aura l’ordre de monsieur de vous donner un verre de vin, répondit le valet de pied.

—C’est dit?

—C’est dit.

—Eh bien! tu vas causer avec ma petite fille Catherine sous l’arche du pont d’Avonne; Godain l’aime; il vous a vus, et il a la bêtise d’être jaloux... Je dis une bêtise, car un paysan ne doit pas avoir de sentiments qui ne sont permis qu’aux riches. Si donc tu vas le jour de la fête de Soulanges à Tivoli pour danser avec elle, tu danseras plus que tu ne voudras!... Godain est avare et méchant, il est _capabe_ de te casser le bras sans que tu puisses l’assigner.

—C’est trop cher; Catherine est une belle fille, mais elle ne vaut pas ça, dit Charles. Et pourquoi donc qu’il se fâche, Godain? Les autres ne se fâchent pas?

—Ah! il l’aime pour l’épouser...

—En voilà une qui sera battue!... dit Charles.

—C’est selon, dit le vieillard; elle tient de sa mère, sur qui Tonsard n’a pas levé la main, tant il a eu peur de lui voir lever le pied. Une femme qui sait se remuer, c’est bien profitant... Et d’ailleurs, à la main chaude avec Catherine, quoiqu’il soit fort, Godain n’aurait pas le dernier.

—Tenez, père Fourchon, v’là quarante sous pour boire à ma santé, dans le cas où nous ne pourrions pas siroter du vin d’Alicante.

Le père Fourchon détourna la tête en empochant la pièce pour que Charles ne pût pas voir une expression de plaisir et d’ironie qu’il lui fut impossible de réprimer.

—Catherine, reprit le vieillard, c’est une fière ribaude, elle aime le malaga, il faut lui dire de venir en chercher aux Aigues, imbécile!

Charles regarda le père Fourchon avec une naïve admiration, sans pouvoir deviner l’immense intérêt que les ennemis du général avaient à glisser un espion de plus dans le château.

—Le général doit être heureux, demanda le vieillard, les paysans sont bien tranquilles maintenant. Qu’en dit-il? est-il toujours content de Sibilet?

—Il n’y a que monsieur Michaud qui tracasse monsieur Sibilet; on dit qu’il le fera renvoyer.

—Jalousie de métier! reprit Fourchon. Je gage que tu voudrais bien voir congédier François, et devenir premier valet de chambre à sa place?

—Dame! il a douze cents francs, dit Charles; mais on ne peut pas le renvoyer, il a les secrets du général...

—Comme madame Michaud avait ceux de madame la comtesse, répliqua Fourchon en espionnant Charles jusque dans les yeux. Voyons, mon gars, sais-tu si monsieur et madame ont chacun leur chambre?

—Parbleu, sans cela monsieur n’aimerait pas tant madame, dit Charles.

—Tu n’en sais pas plus? demanda Fourchon.

Il fallut se taire, Charles et Fourchon se trouvaient devant les croisées des cuisines.

V.—LES ENNEMIS EN PRÉSENCE.

Au début du déjeuner, François, le premier valet de chambre, vint dire tout bas à Blondet, mais assez haut pour que le comte l’entendît: —Monsieur, le petit au père Fourchon prétend qu’ils ont fini par prendre une loutre, et demande si vous la voulez, avant qu’ils ne la portent au sous-préfet de la Ville-aux-Fayes.

Émile Blondet, quoique professeur en mystification, ne put s’empêcher de rougir comme une vierge à qui l’on dit une histoire un peu leste, dont le mot lui est connu.

—Ah! vous avez chassé la loutre ce matin avec le père Fourchon? s’écria le général pris d’un fou rire.

—Qu’est-ce? demanda la comtesse inquiétée par ce rire de son mari.

—Du moment où un homme d’esprit comme lui, reprit le général, s’est laissé enfoncer par le père Fourchon, un cuirassier retiré n’a pas à rougir d’avoir chassé cette loutre, qui ressemble énormément au troisième cheval que la poste vous fait toujours payer et qu’on ne voit jamais. A travers de nouvelles explosions de fou rire, le général put encore dire: —Je ne m’étonne plus si vous avez changé de bottes et de pantalon, vous vous serez mis à la nage. Moi, je ne suis pas allé si loin que vous dans la mystification, je suis resté à fleur d’eau; mais aussi, avez-vous beaucoup plus d’intelligence que moi...

—Vous oubliez, mon ami, reprit madame de Montcornet, que je ne sais de quoi vous parlez.

A ces mots, dits d’un air piqué que la confusion de Blondet inspirait à la comtesse, le général devint sérieux, et Blondet raconta lui-même sa pêche à la loutre.

—Mais, dit la comtesse, s’ils ont une loutre, ces pauvres gens ne sont pas si coupables.

—Oui, mais il y a dix ans qu’on n’a pas vu la loutre, reprit l’impitoyable général.

—Monsieur le comte, dit François, le petit jure tous ses serments, qu’il en tient une...

—S’ils en ont une, je la leur paye, dit le général.

—Dieu, fit observer l’abbé Brossette, n’aura pas condamné les Aigues à n’avoir jamais de loutres...

—Ah! monsieur le curé, s’écria Blondet, si vous déchaînez Dieu contre moi...

—Qui donc est venu? demanda vivement la comtesse.

—Mouche, madame, ce petit qui va toujours avec le père Fourchon, répondit le valet de chambre.

—Faites-le venir... si madame le permet, dit le général, il vous amusera peut-être.

—Mais au moins faut-il savoir à quoi s’en tenir, dit la comtesse.

Mouche comparut quelques instants après dans sa presque nudité. En voyant cette personnification de l’indigence au milieu de cette salle à manger, dont un trumeau seul aurait donné, par son prix, presque une fortune à cet enfant, pieds nus, jambes nues, poitrine nue, tête nue, il était impossible de ne pas se laisser aller aux inspirations de la charité. Les yeux de Mouche, comme deux charbons ardents, regardaient tour à tour les richesses de cette salle et celles de la table.

—Tu n’as donc pas de mère? demanda madame de Montcornet, qui ne pouvait pas autrement expliquer un pareil dénûment.

—Non, _ma’me_, _m’man_ est morte _d’chagrin_ de n’avoir pas revu _p’pa_ qui est parti pour l’armée, en 1812, sans l’avoir épousée _avec les papiers_, et qu’a sous vot’ respect été gelé... Mais j’ai mon grand-_p’pa_ Fourchon qu’est un _ben_ bon homme, quoiqu’y me batte _quéquefois_, comme un Jésus.

—Comment se fait-il, mon ami, qu’il y ait sur votre terre des gens si malheureux? dit la comtesse en regardant le général.

—Madame la comtesse, dit le curé, nous n’avons dans cette commune que des malheurs volontaires. Monsieur le comte a de bonnes intentions; mais nous avons affaire à des gens sans religion, qui n’ont qu’une seule pensée, celle de vivre à vos dépens.

—Mais, dit Blondet, mon cher curé, vous êtes ici pour leur faire de la morale.

—Monsieur, répondit l’abbé Brossette à Blondet, monseigneur m’a envoyé ici comme en mission chez des sauvages; mais, ainsi que j’ai eu l’honneur de le lui dire, les sauvages de France sont inabordables; ils ont pour loi de ne pas nous écouter, tandis qu’on peut intéresser les sauvages de l’Amérique.

—_M’sieu_ le curé, on m’aide encore un peu; mais si j’allais à _vout_’ église, on ne m’aiderait _pus_ du tout et on me ficherait des calottes.

—La religion devrait commencer par lui donner des pantalons, mon cher abbé, dit Blondet. Dans vos missions, ne débutez-vous pas par amadouer les sauvages?

—Il aurait bientôt vendu ses habits, répondit l’abbé Brossette à voix basse, et je n’ai pas un traitement qui me permette de faire un pareil commerce.

—Monsieur le curé a raison, dit le général en regardant Mouche.

La politique du petit gars consistait à paraître ne rien comprendre à ce qu’on disait quand on avait raison contre lui.

—L’intelligence du petit drôle vous prouve qu’il sait discerner le bien du mal, reprit le comte. Il est en âge de travailler, et il ne songe qu’à commettre des délits impunément. Il est bien connu des gardes... Avant que je ne fusse maire, il savait déjà qu’un propriétaire, témoin d’un délit sur ses terres, ne peut pas faire de procès-verbal, il restait effrontément dans mes prés avec ses vaches, sans en sortir quand il m’apercevait, tandis que maintenant il se sauve.

—Ah! c’est bien mal, dit la comtesse, il ne faut pas prendre le bien d’autrui, mon petit ami.

—Madame, faut manger; mon grand-père me donne pus de coups que de miches, et ça creuse l’estomac, les giffles! Quand les vaches ont du lait, j’en trais un peu, ça me soutient. Monseigneur est-il donc si pauvre qu’il ne puisse me laisser boire un peu de son herbe!

—Mais il n’a peut-être rien mangé d’aujourd’hui, dit la comtesse, émue par cette profonde misère. Donnez-lui donc du pain et ce reste de volaille; enfin qu’il déjeune!... ajouta-t-elle en regardant le valet de chambre. —Où couches-tu?

—Partout, madame, où l’on veut bien nous souffrir l’hiver, et à la belle étoile quand il fait beau.

—Quel âge as-tu?

—Douze ans.

—Mais il est encore temps de le mettre en bon chemin, dit la comtesse à son mari.

—Ça fera un soldat, dit rudement le général, il est bien préparé. J’ai souffert tout autant que lui, moi, et me voilà.

—Pardon, général, je ne suis pas déclaré, dit l’enfant, je ne tirerai pas au sort. Ma pauvre mère, qu’était fille, est accouchée aux champs. Je suis fils de la _tarre_, comme dit mon grand-papa. _M’man_ m’a sauvé de la milice. Je ne m’appelle pas plus Mouche que rien du tout. Grand-papa m’a ben appris _m’s’avantaiges_; je ne suis pas mis sur les _papiers_ du gouvernement, et quand j’aurai l’âge de la conscription, je ferai mon tour de France! on ne m’attrapera pas.

—Tu l’aimes, ton grand-père? dit la comtesse en essayant de lire dans ce cœur de douze ans.

—Dame! _y me fiche_ des giffles quand il est dans le train; mais que voulez-vous? il est si amusant! si bon enfant! Et puis, il dit qu’il se paye de m’avoir enseigné à lire et à écrire.

—Tu sais lire?... dit le comte.

—_Eh dà, voui_, monsieur le comte, et dans la fine écriture encore, vrai comme nous avons une loutre.

—Qu’y a-t-il? dit le comte en lui présentant le journal.

—La _Cu-o-tidienne_, répliqua Mouche en n’hésitant que trois fois.

Tout le monde, même l’abbé Brossette, se mit à rire.

—Eh! dame! vous me faites lire _el’ journiau_, s’écria Mouche exaspéré. Mon grand-papa dit que c’est fait pour les riches, et qu’on sait toujours, plus tard, ce qu’il y a là dedans.

—Il a raison, cet enfant, général, il me donne envie de revoir mon vainqueur de ce matin, dit Blondet; je vois que sa mystification était mouchetée...

Mouche comprenait admirablement qu’il posait pour les menus plaisirs des bourgeois; l’élève du père Fourchon fut alors digne de son maître, il se mit à pleurer...

—Comment pouvez-vous plaisanter un enfant qui va pieds nus? dit la comtesse.

—Et qui trouve tout simple que son grand-père se rembourse en tapes des frais de son éducation? dit Blondet.

—Voyons, mon pauvre petit, avez-vous pris une loutre? dit la comtesse.

—Oui, madame, aussi vrai que vous êtes la plus belle femme que j’aie vue et que je verrai jamais, dit l’enfant en essuyant ses larmes.

—Montre donc cette loutre, dit le général.

—Oh! _m’sieu_ le comte, mon grand-papa l’a cachée; mais elle gigotait _core_ quand nous étions à notre corderie... Vous pouvez faire venir mon grand-_p’pa_, car il veut la vendre lui-même.

—Emmenez-le à l’office, dit la comtesse à François, qu’il y déjeune en attendant le père Fourchon, que vous enverrez chercher par Charles. Voyez à trouver des souliers, un pantalon et une veste pour cet enfant. Ceux qui viennent ici tout nus, doivent en sortir habillés...

—Que Dieu vous bénisse, ma chère dame, dit Mouche en s’en allant. _M’sieu_ le curé peut être certain que venant de vous, je garderai ces hardes pour les jours de fête.

Émile et madame de Montcornet se regardèrent étonnés de cet à-propos, et parurent dire au curé par un coup d’œil: Il n’est pas si sot!...

—Certes, madame, dit le curé quand l’enfant ne fut plus là, l’on ne doit pas compter avec la Misère; je pense qu’elle a des raisons cachées dont le jugement n’appartient qu’à Dieu, des raisons physiques souvent fatales, et des raisons morales nées du caractère, produites par des dispositions que nous accusons et qui parfois sont le résultat de qualités, malheureusement pour la société, sans issue. Les miracles accomplis sur les champs de bataille nous ont appris que les plus mauvais drôles pouvaient s’y transformer en héros... Mais ici, vous êtes dans des circonstances exceptionnelles, et si votre bienfaisance ne marche pas accompagnée de la réflexion, vous courrez risque de solder vos ennemis...

—Nos ennemis? s’écria la comtesse.

—De cruels ennemis, répéta gravement le général.

—Le père Fourchon est avec son gendre Tonsard, reprit le curé, toute l’intelligence du menu peuple de la vallée, on les consulte pour les moindres choses. Ces gens-là sont d’un machiavélisme incroyable. Sachez-le, dix paysans réunis dans un cabaret sont la monnaie d’un grand politique...

En ce moment, François annonça monsieur Sibilet.

—C’est le ministre des finances, dit le général en souriant, faites-le entrer, il vous expliquera la gravité de la question, ajouta-t-il en regardant sa femme et Blondet.