La Comédie humaine - Volume 18

Part 26

Chapter 263,920 wordsPublic domain

Quoique tout le monde sût combien cette famille avait peu de principes et peu de scrupules, personne ne trouvait à redire aux mœurs du Grand-I-Vert. Au commencement de cette scène, il est nécessaire d’expliquer une fois pour toutes aux gens habitués à la moralité des familles bourgeoises, que les paysans n’ont, en fait de mœurs domestiques, aucune délicatesse. Ils n’invoquent la morale, à propos d’une de leurs filles séduites, que si le séducteur est riche et craintif. Les enfants, jusqu’à ce que l’État les leur arrache, sont des capitaux ou des instruments de bien-être. L’intérêt est devenu, surtout depuis 1789, le seul mobile de leurs idées; il ne s’agit jamais pour eux de savoir si une action est légale ou immorale, mais si elle est profitable. La moralité, qu’il ne faut pas confondre avec la religion, commence à l’aisance; comme on voit, dans la sphère supérieure, la délicatesse fleurir dans l’âme quand la Fortune a doré le mobilier. L’homme absolument probe et moral est, dans la classe des paysans, une exception. Les curieux demanderont pourquoi? De toutes les raisons qu’on peut donner de cet état de choses, voici la principale: Par la nature de leurs fonctions sociales, les paysans vivent d’une vie purement matérielle, qui se rapproche de l’état sauvage auquel les invite leur union constante avec la Nature. Le travail, quand il écrase le corps, ôte à la pensée son action purifiante, surtout chez des gens ignorants. Enfin, pour les paysans, la misère est leur _raison d’État_, comme le disait l’abbé Brossette.

Mêlé à tous les intérêts, Tonsard écoutait les plaintes de chacun et dirigeait les fraudes utiles aux nécessiteux. La femme, bonne personne en apparence, favorisait par des coups de langue les malfaiteurs du pays, ne refusait jamais ni son approbation, ni même un coup de main à ses pratiques, quoi qu’elles fissent, contre _le bourgeois_. Dans ce cabaret, vrai nid de vipères, s’entretenait donc, vivace et venimeuse, chaude et agissante, la haine du prolétaire et du paysan contre le maître et le riche.

La vie heureuse des Tonsard fut alors d’un très-mauvais exemple. Chacun se demanda pourquoi ne pas prendre, comme Tonsard, dans la forêt des Aigues, son bois pour le four, pour la cuisine et pour se chauffer l’hiver? Pourquoi ne pas avoir la nourriture d’une vache et trouver comme eux du gibier à manger ou à vendre? Pourquoi, comme eux, ne pas récolter sans semer, à la moisson et aux vendanges? Aussi, le vol sournois qui ravage les bois, qui dîme les guérets, les prés et les vignes, devenu général dans cette vallée, dégénéra-t-il promptement en droit dans les communes de Blangy, de Conches et de Cerneux, sur lesquelles s’étendait le domaine des Aigues. Cette plaie, par des raisons qui seront dites en temps et lieu, frappa beaucoup plus la terre des Aigues que les biens de Ronquerolles et de Soulanges. Ne croyez pas, d’ailleurs, que jamais Tonsard, sa femme, ses enfants et sa vieille mère se fussent dit, de propos délibéré: Nous vivrons de vols, et nous les commettrons avec habileté! Ces habitudes avaient grandi lentement. Au bois mort, la famille mêla quelque peu de bois vert; puis, enhardie par l’habitude et par une impunité calculée, nécessaire à des plans que ce récit va développer, en vingt ans, elle en était arrivée à faire _son bois_, à voler presque toute sa vie. Le pâturage des vaches, les abus du glanage et du hallebotage s’établirent ainsi par degrés. Une fois que la famille et les fainéants de la vallée eurent goûté les bénéfices de ces quatre droits conquis par les pauvres de la campagne, et qui vont jusqu’au pillage, on conçoit que les paysans ne pouvaient y renoncer que contraints par une force supérieure à leur audace.

Au moment où cette histoire commence, Tonsard, âgé d’environ cinquante ans, homme fort et grand, plus gras que maigre, les cheveux crépus et noirs, le teint violemment coloré, jaspé comme une brique de tons violâtres, l’œil orangé, les oreilles rabattues et largement ourlées, d’une constitution musculeuse, mais enveloppée d’une chair molle et trompeuse, le front écrasé, la lèvre inférieure pendante, cachait son vrai caractère sous une stupidité entremêlée des éclairs d’une expérience qui ressemblait d’autant plus à de l’esprit, qu’il avait acquis dans la société de son beau-père un parler _gouailleur_, pour employer une expression du dictionnaire Vermichel et Fourchon. Son nez, aplati du bout comme si le doigt de Dieu avait voulu le marquer, lui donnait une voix qui partait du palais, comme chez tous ceux que la maladie a défigurés en tronquant la communication des fosses nasales, où l’air passe alors péniblement. Ses dents supérieures, entrecroisées, laissaient d’autant mieux voir ce défaut, terrible au dire de Lavater, que ses dents offraient la blancheur de celle d’un chien. Sans la fauve bonhomie du fainéant et le laisser-aller du gobelotteur de campagne, cet homme eût effrayé les gens les moins perspicaces.

Si le portrait de Tonsard, si la description de son cabaret, celle de son beau-père apparaissent en première ligne, croyez bien que cette place est due à l’homme, au cabaret et à la famille. D’abord, cette existence, si minutieusement expliquée, est le type de celle que menaient cent autres ménages dans la vallée des Aigues. Puis, Tonsard, sans être autre chose que l’instrument de haines actives et profondes, eut une influence énorme dans la bataille qui devait se livrer, car il fut le conseil de tous les plaignants de la basse classe. Son cabaret servit constamment, comme on va le voir, de rendez-vous aux assaillants, de même qu’il devint leur chef, par suite de la terreur qu’il inspirait à cette vallée, moins par ses actions que par ce qu’on attendait toujours de lui. La menace de ce braconnier étant aussi redoutée que le fait, il n’avait jamais eu besoin d’en exécuter aucune.

Toute révolte, ouverte ou cachée, a son drapeau. Le drapeau des maraudeurs, des fainéants, des buveurs, était donc la terrible perche du Grand-I-Vert. On s’y amusait, chose aussi recherchée et aussi rare à la campagne qu’à la ville. Il n’existait d’ailleurs pas d’auberges sur une route cantonale de quatre lieues, que les voitures chargées faisaient facilement en trois heures; aussi, tous ceux qui allaient de Conches à la Ville-aux-Fayes, s’arrêtaient-ils au Grand-I-Vert, ne fût-ce que pour se rafraîchir. Enfin, le meunier des Aigues, adjoint du maire, et ses garçons y venaient. Les domestiques du général eux-mêmes ne dédaignaient pas ce bouchon, que les filles à Tonsard rendaient attrayant, en sorte que le Grand-I-Vert communiquait souterrainement avec le château par les gens, et pouvait en savoir tout ce qu’ils en savaient. Il est impossible, ni par le bienfait, ni par l’intérêt, de rompre l’accord éternel du domestique avec le peuple. La livrée sort du peuple, elle lui reste attachée. Cette funeste camaraderie explique déjà la réticence que contenait le dernier mot dit au perron par Charles, le valet de pied, à Blondet.

IV.—AUTRE IDYLLE.

—Ah! nom d’un nom! papa, dit Tonsard en voyant entrer son beau-père et le soupçonnant d’être à jeun, vous avez la gueule hâtive, ce matin. Nous n’avons rien à vous donner... Et _s’te_ corde, _s’te_ corde que nous devions faire? C’est étonnant comme vous en fabriquez la veille, et comme vous en trouvez peu de faite au lendemain. Il y a longtemps que vous auriez dû tortiller celle qui mettra fin à votre existence, car vous nous devenez beaucoup trop cher...

La plaisanterie du paysan et de l’ouvrier est très-attique, elle consiste à dire toute sa pensée, en la grossissant par une expression grotesque. On n’agit pas autrement dans les salons. La finesse de l’esprit y remplace le pittoresque de la grossièreté, voilà toute la différence.

—Y a pas de beau-père! dit le vieillard, parle-moi en pratique, je veux une bouteille du meilleur.

Ce disant, Fourchon frappa d’une pièce de cent sous, qui dans sa main brillait comme un soleil, la méchante table à laquelle il s’était assis, et que son tapis de graisse rendait aussi curieuse à voir que ses brûlures noires, ses marques vineuses et ses entailles. Au son de l’argent, Marie Tonsard, taillée comme une corvette pour la course, jeta sur son grand-père un regard fauve qui jaillit de ses yeux bleus comme une étincelle. La Tonsard sortit de sa chambre, attirée par la musique du métal.

—Tu brutalises toujours mon pauvre père, dit-elle à Tonsard, il gagne pourtant bien de l’argent depuis un an; Dieu veuille que ce soit honnêtement. Voyons ça?... dit-elle en sautant sur la pièce et l’arrachant des mains de Fourchon.

—Va, Marie, dit gravement Tonsard, au-dessus de la planche, y a encore _du vin bouché_.

Dans la campagne, le vin n’est que d’une seule qualité, mais il se vend sous deux espèces; le vin au tonneau, le vin bouché.

—D’où ça vous vient-il? demanda la Tonsard à son père en coulant la pièce dans sa poche.

—Philippine! tu finiras mal, dit le vieillard en hochant la tête et sans essayer de reprendre son argent.

Déjà, sans doute, Fourchon avait reconnu l’inutilité d’une lutte entre son terrible gendre, sa fille et lui.

—V’là une bouteille de vin que vous me vendez encore cent sous, ajouta-t-il d’un ton amer; mais aussi sera-ce la dernière. Je donnerai ma pratique au café de la Paix.

—Tais-toi! papa, reprit la blanche et grasse cabaretière, qui ressemblait assez à une matrone romaine; il te faut une chemise, un pantalon propre, un autre chapeau, je veux te voir enfin un gilet.

—Je t’ai déjà dit que ce serait me ruiner, s’écria le vieillard. Quand on me croira riche, personne ne me donnera plus rien.

La bouteille apportée par la blonde Marie arrêta l’éloquence du vieillard, qui ne manquait pas de ce trait particulier à ceux dont la langue se permet de tout dire, et dont l’expression ne recule devant aucune pensée, fût-elle atroce.

—Vous ne voulez donc pas nous dire où vous _pigez_ tant de monnaie? demanda Tonsard; nous irions aussi, nous autres!...

Tout en finissant un collet, le féroce cabaretier espionnait le pantalon de son beau-père, et il y vit bientôt la rondeur dessinée en saillie par la seconde pièce de cinq francs.

—A votre santé, je deviens capitaliste, dit le père Fourchon.

—Si vous vouliez, vous le seriez, dit Tonsard, vous avez des moyens, vous!... Mais le diable vous a percé au bas de la tête un trou par où tout s’en va!

—Hé! j’ai fait le tour de la _loute_ à ce petit bourgeois des Aigues qui est venu de Paris, voilà tout!

—S’il venait beaucoup de monde voir les sources d’Avonne, dit Marie, vous seriez riche, papa Fourchon.

—Oui, reprit-il en buvant le dernier verre de sa bouteille; mais à force de jouer avec les _loutes_, les _loutes_ se sont mises en colère, et il s’en est jeté une entre mes jambes, qui va me rapporter _pus_ de vingt francs.

—Gageons, papa, que t’as fait une loutre en filasse?... dit la Tonsard en regardant son père d’un air finaud.

—Si tu me donnes un pantalon, un gilet, des bretelles en lisière pour ne pas trop faire honte à Vermichel, sur notre estrade à Tivoli, car le père Socquard grogne toujours après moi, je te laisse la pièce, ma fille, ton idée la vaut bien. Je pourrai repincer le bourgeois des Aigues, qui, du coup, va peut-être s’adonner aux _loutes_!

—Va nous quérir une autre bouteille, dit Tonsard à sa fille. S’il avait une _loute_, ton père nous la montrerait, répondit-il en s’adressant à sa femme et tâchant de réveiller la susceptibilité de Fourchon.

—J’ai trop peur de la voir dans votre poêle à frire! dit le vieillard, qui cligna de l’un de ses petits yeux verdâtres en regardant sa fille. Philippine m’a déjà _esbigné_ ma pièce; et combien donc que vous m’en avez effarouché _ed’_ mes pièces, sous couleur de me vêtir, de me nourrir?... Et vous me dites que ma gueule est hâtive, et je vas toujours tout nu.

—Vous avez vendu votre dernier habillement pour boire du vin cuit au café de la Paix, papa!... dit la Tonsard, à preuve que Vermichel a voulu vous en empêcher...

—Vermichel!... lui que j’ai régalé! Vermichel est incapable d’avoir trahi l’amitié. Ce sera ce quintal de vieux lard à deux pattes qu’il n’a pas honte d’appeler sa femme!

—Lui ou elle, répondit Tonsard, ou Bonnébault...

—Si c’était Bonnébault, reprit Fourchon, lui _qu’est_ un des piliers du café... je... le... suffit.

—Mais, licheur, _quéque_ ça fait que vous ayez vendu vos effets? Vous les avez vendus parce que vous les avez vendus; vous êtes majeur! reprit Tonsard en frappant sur le genou du vieillard. Allez, faites concurrence à mes futailles, rougissez-vous le gosier! Le père à _mame_ Tonsard en a le droit, et vaut mieux ça que de porter votre argent blanc à Socquard!

—Dire que voilà quinze ans que vous faites danser le monde à Tivoli, sans avoir pu deviner le secret du vin cuit de Socquard, vous qui êtes si fin! dit la fille à son père. Vous savez pourtant bien qu’avec ce secret-là nous deviendrions aussi riches que Rigou!

Dans le Morvan et dans la partie de la Bourgogne qui s’étale à ses pieds du côté de Paris, ce vin cuit, reproché par la Tonsard au père Fourchon, est un breuvage assez cher, qui joue un grand rôle dans la vie des paysans, et que savent faire plus ou moins bien les épiciers ou les limonadiers, là où il existe des cafés. Cette benoîte liqueur, composée de vin choisi, de sucre, de cannelle et autres épices, est préférable à tous les déguisements ou mélanges de l’eau-de-vie appelée ratafia, cent-sept-ans, eau des braves, cassis, vespétro, esprit de soleil, etc. On retrouve le vin cuit jusque sur les frontières de la France et de la Suisse. Dans le Jura, dans les lieux sauvages où pénètrent quelques touristes sérieux, les aubergistes donnent, sur la foi des commis-voyageurs, le nom de vin de Syracuse à ce produit industriel, excellent d’ailleurs, et qu’on est enchanté de payer trois ou quatre francs la bouteille, par la faim canine qui se gagne à l’ascension des pics. Or, dans les ménages morvandiaux et bourguignons, la plus légère douleur, le plus petit tressaillement de nerfs est un prétexte à vin cuit. Les femmes, pendant, avant et après l’accouchement, y joignent des rôties au sucre. Le vin cuit a dévoré des fortunes de paysan. Aussi plus d’une fois ce séduisant liquide a-t-il nécessité des corrections maritales.

—Et y a pas mèche! répondit Fourchon. Socquard s’est toujours enfermé pour fabriquer son vin cuit! Il n’en a pas dit le secret à défunt sa femme. Il tire tout de Paris pour _s’te_ fabrique-là!

—Ne tourmentes donc pas ton père! s’écria Tonsard; il ne sait pas, eh bien! il ne sait pas! On ne peut pas tout savoir!

Fourchon fut saisi d’inquiétude en voyant la physionomie de son gendre s’adoucir aussi bien que sa parole.

—_Quèque_ tu veux me voler? dit naïvement le vieillard.

—Moi, dit Tonsard, je n’ai rien que de légitime dans ma fortune, et quand je vous prends quelque chose, je me paye de la dot que vous m’aviez promise.

Fourchon, rassuré par cette brutalité, baissa la tête en homme vaincu et convaincu.

—V’là un joli collet, reprit Tonsard en se rapprochant de son beau-père et lui posant le collet sur les genoux, ils auront besoin de gibier aux Aigues, et nous arriverons bien à leur vendre le leur, ou y aurait pas de bon Dieu pour nous autres pauvres gens.

—Un solide travail, dit le vieillard en examinant cet engin malfaisant.

—Laissez-nous ramasser des sous, allez, papa, dit la Tonsard, nous aurons notre part au gâteau des Aigues!...

—Oh! les bavardes! dit Tonsard. Si je suis pendu, ce ne sera pas pour un coup de fusil, ce sera pour un coup de langue de votre fille.

—Vous croyez donc que les Aigues seront vendus en détail pour votre fichu nez? répondit Fourchon. Comment! depuis trente ans que le père Rigou vous suce la moelle de vos os, vous n’avez pas _core_ vu que les bourgeois seront pires que les seigneurs? Dans cette affaire-là, mes petits, les Soudry, les Gaubertin, les Rigou vous feront danser sur l’air: _J’ai du bon tabac, tu n’en auras pas!_ l’air national des riches, quoi!... Le paysan sera toujours le paysan! Ne voyez-vous pas (mais vous ne connaissez rien à la politique!...) que le gouvernement n’a tant mis de droits sur le vin que pour nous repincer notre _quibus_ et nous maintenir dans la misère! Les bourgeois et le gouvernement, c’est tout un. _Qué_ qu’ils deviendraient si nous étions tous riches? Laboureraient-ils leurs champs, feraient-ils la moisson? Il leur faut des malheureux! J’ai été riche pendant dix ans, et je sais bien ce que je pensais des gueux!...

—Faut tout de même chasser avec eux, répondit Tonsard, puisqu’ils veulent _allotir_ les grandes terres, et après nous nous retournerons contre les Rigou. A la place de Courte-Cuisse qu’il dévore, il y a longtemps que je lui aurais soldé son compte avec d’autres balles que celles que ce pauvre homme lui donne...

—Vous avez raison, répondit Fourchon. Comme dit le père Nizeron, qu’est resté républicain après tout le monde: le peuple a la vie dure, il ne meurt pas, il a le temps pour lui!...

Fourchon tomba dans une sorte de rêverie, et Tonsard en profita pour reprendre son collet; mais en le reprenant, il coupa d’un coup de ciseaux le pantalon, pendant que le père Fourchon levait son verre pour boire, et il mit le pied sur la pièce de cent sous, qui alla tomber sur la partie du sol toujours humide là, où les buveurs égouttaient leurs verres. Quoique lestement faite, cette soustraction aurait peut-être été sentie par le vieillard, sans l’arrivée de Vermichel.

—Tonsard, savez-vous où se trouve le papa? demanda le fonctionnaire au pied du palier.

Le cri de Vermichel, le vol de la pièce et l’épuisement du verre eurent lieu simultanément.

—Présent! mon officier, dit le père Fourchon en tendant la main à Vermichel pour l’aider à monter les marches du cabaret.

De toutes les figures bourguignonnes, Vermichel vous eût semblé la plus bourguignonne. Le praticien n’était pas rouge, mais écarlate. Sa face, comme certaines parties tropicales du globe, éclatait sur plusieurs points par de petits volcans desséchés qui dessinaient de ces mousses plates et vertes appelées assez poétiquement par Fourchon _des fleurs de vin_. Cette tête ardente, dont les traits avaient été démesurément grossis par de continuelles ivresses, paraissait cyclopéenne, allumée du côté droit par une prunelle vive, éteinte de l’autre côté par un œil couvert d’une taie jaunâtre. Des cheveux roux toujours ébouriffés, une barbe semblable à celle de Judas, rendaient Vermichel aussi formidable en apparence qu’il était doux en réalité. Le nez en trompette ressemblait à un point d’interrogation auquel la bouche, excessivement fendue, paraissait toujours répondre, même quand elle ne s’ouvrait pas. Vermichel, homme de petite taille, portait des souliers ferrés, un pantalon de velours vert bouteille, un vieux gilet rapetassé d’étoffes diverses qui paraissait avoir été fait avec une courte-pointe, une veste en gros drap bleu et un chapeau gris à larges bords. Ce luxe imposé par la ville de Soulanges, où Vermichel cumulait les fonctions de concierge de l’hôtel de ville, de tambour, de geôlier, de ménétrier et de praticien, était entretenu par madame Vermichel, une terrible antagoniste de la philosophie rabelaisienne. Cette virago à moustaches, large d’un mètre, d’un poids de cent vingt kilogrammes, et néanmoins agile, avait établi sa domination sur Vermichel, qui, battu par elle pendant ses ivresses, la laissait encore faire quand il était à jeun. Aussi le père Fourchon disait-il en méprisant la tenue de Vermichel: C’est la livrée d’un esclave.

—Quand on parle du soleil, on en voit les rayons, reprit Fourchon en répétant une plaisanterie inspirée par la rutilante figure de Vermichel, qui ressemblait en effet à ces soleils d’or peints sur les enseignes d’auberges en province. _Mame_ Vermichel a-t-elle aperçu trop de poussière sur ton dos, que tu fuis tes quatre cinquièmes, car on ne peut pas l’appeler ta moitié, _c’te_ femme? Qui t’amène de si bonne heure ici, tambour battu?

—Toujours la politique! répondit Vermichel, évidemment accoutumé à ces plaisanteries.

—Ah! le commerce de Blangy va mal, nous allons protester des billets, dit le père Fourchon en versant un verre de vin à son ami.

—Mais notre _singe_ est sur mes talons, répondit Vermichel en haussant le coude.

Dans l’argot des ouvriers, le _singe_ c’est le maître. Cette locution faisait partie du dictionnaire Vermichel et Fourchon.

—_Quéque m’sieur_ Brunet vient donc tracasser par ici? demanda la Tonsard.

—Hé! pardi, vous autres, dit Vermichel, vous lui rapportez depuis trois ans _pus_ que vous ne valez... Ah! il vous travaille joliment les côtes, le bourgeois des Aigues! Il va bien, le Tapissier... Comme dit le père Brunet: «S’il y avait trois propriétaires comme lui dans la vallée, ma fortune serait faite!...»

—_Qué_ qu’ils ont donc inventé de nouveau contre le pauvre monde? dit Marie.

—Ma foi! reprit Vermichel, ça n’est pas bête, allez! et vous finirez par mettre les pouces... Que voulez-vous? les voilà bien en force, depuis bientôt deux ans, avec trois gardes, un garde à cheval, tous actifs comme des fourmis, et un garde champêtre qu’est un dévorant. Enfin la gendarmerie se botte maintenant à tout propos pour eux... Ils vous écraseront...

—Ah! _ouin!_ dit Tonsard, nous sommes trop plats... Ce qu’il y a de plus résistant, c’est pas l’arbre, c’est l’herbe.

—Ne t’y fies pas, répondit le père Fourchon à son gendre, t’as des propriétés...

—Enfin, reprit Vermichel, ils vous aiment, ces gens, car ils ne pensent qu’à vous du matin au soir! Ils se sont dit comme ça: «Les bestiaux de ces gens nous mangent nos prés; nous allons les leur prendre, leurs bestiaux; ils ne pourront pas manger eux-mêmes l’herbe de nos prés.» Comme vous avez tous des condamnations sur le dos, ils ont dit à notre _singe_ de saisir vos vaches. Nous commencerons ce matin par Conches, nous allons y saisir la vache à la mère Bonnébault, la vache à la Godain, la vache à la Mitant...

Dès qu’elle eut entendu le nom de Bonnébault, Marie, l’amoureuse de Bonnébault, le petit-fils de la vieille à la vache, sauta dans le clos de vigne, après avoir guigné son père et sa mère. Elle passa comme une anguille à travers un trou de la haie, et s’élança vers Conches avec la rapidité d’un lièvre poursuivi.

—Ils en feront tant, dit tranquillement Tonsard, qu’ils se feront casser les os, et ce sera dommage, leurs mères ne leur en feront pas d’autres.

—Ça se pourrait bien tout de même, ajouta le père Fourchon. Mais vois-tu, Vermichel, je ne peux pas être à vous avant une heure d’ici, j’ai des affaires importantes au château.

—Plus importantes que trois vacations à cinq sous? Faut pas cracher sur la vendange, a dit papa Noé.

—Je te dis, Vermichel, que mon commerce m’appelle au château des Aigues, répéta le vieux Fourchon en prenant un air de risible importance.

—D’ailleurs, ça ne serait pas, dit la Tonsard, que mon père ferait bien de s’évanouir. Est-ce que, par hasard, vous voudriez trouver les vaches?

—Monsieur Brunet, qui est un bonhomme, ne demande pas mieux que de n’en trouver que les bouses, répondit Vermichel. Un homme obligé comme lui de trotter par les chemins à la nuit doit être prudent.

—S’il l’est, il a raison, dit sèchement Tonsard.

—Donc, reprit Vermichel, il a dit comme ça à monsieur Michaud: «J’irai dès que l’audience sera terminée.» S’il voulait trouver les vaches, il y serait allé demain à sept heures. Mais il faudra qu’il marche, allez, monsieur Brunet. On n’attrape pas deux fois le Michaud, c’est un chien de chasse fini. Ah! _qué_ brigand!

—Ça devrait rester à l’armée, des sacripants comme ça, dit Tonsard, ça n’est bon qu’à lâcher sur les ennemis... Je voudrais bien qu’il me demandât mon nom; il a beau se dire un vieux de la Jeune Garde, je suis sûr qu’après avoir mesuré nos ergots, il m’en resterait plus long qu’à lui dans les pattes.

—Ah ça! dit la Tonsard à Vermichel, et les affiches de la fête de Soulanges, quand les verra-t-on? Nous voici le 8 août.