La Comédie humaine - Volume 18

Part 20

Chapter 203,902 wordsPublic domain

—Ah! vous le savez bien, jeune homme, car on nous a dit que votre grand-père vient de partir avec un brancard couvert... ça ne nous étonne pas! mais il est dans son droit. Je suis huissier, je viens tout saisir ici... Lundi, vous avez eu sommation de payer trois mille francs de principal, plus les frais, à monsieur Métivier, sous peine de la contrainte par corps que nous avons dénoncée; et comme un ancien marchand d’oignons se connaît en ciboules, le débiteur a pris la clef des champs pour éviter celle de Clichy. Mais si nous ne l’avons pas, nous aurons pied ou aile de son riche mobilier, car nous savons tout, jeune homme, et nous allons verbaliser.

—Voilà des papiers timbrés que votre grand-papa n’a jamais voulu prendre, dit alors la Vauthier en fourrant dans la main d’Auguste trois exploits.

—Restez, madame, nous allons vous constituer gardienne judiciaire. La loi vous accorde quarante sous par jour; ce n’est pas à dédaigner.

—Ah! je verrai donc ce qu’il y a dans la belle chambre!..... s’écria la Vauthier.

—Vous n’entrerez pas dans la chambre de ma mère! s’écria d’une voix formidable le jeune homme en s’élançant entre la porte et les trois hommes noirs.

Sur un signe de l’huissier, les deux praticiens et le premier clerc qui survint saisirent Auguste.

—Pas de rébellion, jeune homme; vous n’êtes pas le maître ici; nous dresserions procès-verbal, et vous iriez coucher à la Préfecture... En entendant ce mot redoutable, Auguste fondit en larmes.

—Ah! quel bonheur, disait-il, que maman soit partie! cela l’aurait tuée!

Une espèce de conférence se tenait entre les praticiens, l’huissier et la Vauthier. Auguste comprit, quoiqu’ils parlassent à voix basse, qu’on voulait surtout saisir les manuscrits de son grand-père; et il ouvrit alors la porte de la chambre.

—Entrez, messieurs, et ne gâtez rien, dit-il. On vous payera demain matin. Puis il s’en alla tout pleurant dans le taudis, où, saisissant les notes de son grand-père, il les mit dans le poële, qu’il savait être sans une étincelle de feu.

Cette action fut faite si rapidement que l’huissier, gaillard fin, rusé, digne de ses clients Barbet et Métivier, trouva le jeune homme en pleurs sur sa chaise, lorsqu’il se précipita dans le taudis, après avoir jugé que les manuscrits ne se trouvaient point dans l’antichambre. Quoiqu’on ne puisse point saisir les livres ni les manuscrits, le réméré souscrit par l’ancien magistrat eût justifié cette manière de procéder. Mais il était facile d’opposer des moyens dilatoires à cette saisie; ce que monsieur Bernard n’eût pas manqué de faire. De là, la nécessité d’agir avec sournoiserie. Aussi, la veuve Vauthier avait-elle merveilleusement servi son propriétaire en ne remettant pas ses significations aux locataires; elle comptait les jeter dans l’appartement en y entrant à la suite des gens de justice, ou dire, au besoin, à monsieur Bernard qu’elle croyait ces actes faits contre les deux auteurs qui depuis deux jours étaient absents.

Le procès-verbal de saisie prit environ une heure; car l’huissier n’omit rien et regarda la valeur des objets saisis comme suffisante à payer la dette. Une fois l’huissier parti, le pauvre jeune homme prit les exploits et courut pour retrouver son grand-père à la maison de santé; car l’huissier lui dit que, sous des peines graves, la Vauthier devenait responsable des objets saisis. Il put donc quitter le logis sans avoir rien à redouter.

L’idée de savoir son grand-père traîné en prison pour dettes rendit le pauvre enfant exactement fou, mais fou comme les jeunes gens sont fous, c’est-à-dire qu’il était en proie à l’une de ces exaltations dangereuses et funestes, où toutes les puissances de la jeunesse fermentent à la fois et peuvent faire commettre de mauvaises actions aussi bien que des traits d’héroïsme. Arrivé rue Basse-Saint-Pierre, le concierge dit au pauvre Auguste qu’il ignorait ce qu’était devenu le père de la malade amenée à quatre heures et demie, mais que l’ordre de monsieur Halpersohn était de ne laisser personne, pas même le père, voir cette dame d’ici à huit jours, sous peine de mettre sa vie en danger.

Cette réponse acheva de porter au comble l’exaspération d’Auguste. Il reprit le chemin du boulevard Mont-Parnasse en marchant dans son désespoir et en roulant les desseins les plus extravagants. Il arriva vers huit heures et demie du soir, presque à jeun, et tellement épuisé par la faim et par la douleur, qu’il écouta la Vauthier lorsqu’elle lui proposa de prendre part à son souper qui consistait en un ragoût de mouton aux pommes de terre. Le pauvre enfant tomba quasi mort sur une chaise, chez cette atroce femme. Encouragé par le patelinage et les paroles mielleuses de cette vieille, il répondit à quelques questions adroitement faites sur Godefroid, et il fit entendre que c’était le locataire qui, demain, allait payer les dettes de son grand-père, car on lui devait les changements heureux survenus dans leur position depuis une semaine. La veuve écoutait ces propos d’un air dubitatif, en forçant Auguste à boire quelques verres de vin.

Vers dix heures, on entendit le roulement d’un cabriolet qui arrêta devant la maison, et la veuve s’écria:

—Oh! c’est monsieur Godefroid.

Aussitôt Auguste prit la clef de l’appartement et monta pour rencontrer le protecteur de sa famille; mais il trouva la figure de Godefroid tellement changée, qu’il hésitait à lui parler, lorsque le danger de son grand-père décida ce généreux enfant. Voici ce qui s’était passé rue Chanoinesse et la cause de la sévérité répandue sur la figure de Godefroid.

Arrivé à temps, le néophyte avait trouvé madame de La Chanterie et ses fidèles au salon, et il y avait pris à part monsieur Nicolas pour lui remettre les quatre volumes de l’_Esprit des lois modernes_. Monsieur Nicolas porta sur-le-champ ce volume manuscrit dans sa chambre et descendit pour dîner; puis, après avoir causé pendant la première partie de la soirée, il remonta dans l’intention de commencer la lecture de cet ouvrage.

Godefroid fut très-étonné lorsque, quelques instants après la disparition de monsieur Nicolas il fut prié par Manon, de la part de l’ancien président, de venir lui parler. Il monta chez monsieur Nicolas, conduit par Manon, et il ne put faire aucune attention à l’intérieur de ce logement, tant il fut saisi par la figure bouleversée de cet homme si placide et si ferme.

—Saviez-vous, demanda monsieur Nicolas redevenu président, saviez-vous le nom de l’auteur de cet ouvrage?

—Monsieur Bernard, répondit Godefroid, je ne le connais que sous ce nom. Je n’ai pas ouvert le paquet...

—Ah! c’est vrai, se dit monsieur Nicolas, je l’ai décacheté moi-même. Vous n’avez pas cherché, reprit-il, à connaître ses antécédents?

—Non. Je sais qu’il a épousé par amour la fille du général Tarlowski; que sa fille se nomme comme la mère, Vanda, le petit-fils Auguste, et le portrait que j’ai vu de monsieur Bernard est, je crois, celui d’un président de cour royale en robe rouge.

—Tenez, lisez! dit monsieur Nicolas qui montra le titre de l’ouvrage écrit en caractères dus à la calligraphie d’Auguste, et disposés ainsi:

ESPRIT DES LOIS MODERNES

PAR M. BERNARD-JEAN-BAPTISTE-MACLOD, BARON BOURLAC,

ancien procureur général près la cour royale de Rouen, grand officier de la Légion d’honneur.

—Ah! le bourreau de madame, de sa fille, du chevalier du Vissard! dit d’une voix faible Godefroid. Et ses jambes s’affaiblissant, le néophyte se laissa aller sur un fauteuil. —Joli début! dit-il en murmurant.

—Ceci, mon cher Godefroid, reprit monsieur Nicolas, est une affaire qui nous regarde tous: vous en avez fait votre part, à nous le reste! Je vous en prie, ne vous mêlez plus de rien, allez chercher ce que vous pouvez avoir laissé là-bas! Pas un mot! Enfin, une discrétion absolue! Et dites au baron Bourlac de s’adresser à moi. D’ici là, nous aurons décidé comment il nous convient d’agir en cette circonstance.

Godefroid descendit, sortit, prit un cabriolet et arriva rapidement au boulevard du Mont-Parnasse, plein d’horreur au souvenir du réquisitoire du parquet de Caen, du drame sanglant terminé sur l’échafaud, et du séjour de madame de La Chanterie à Bicêtre. Il comprit l’abandon dans lequel cet ancien procureur général, assimilé presque à Fouquier-Tinville, achevait ses jours, et les raisons de son incognito si soigneusement gardé.

—Puisse monsieur Nicolas venger terriblement cette pauvre madame de La Chanterie! Il achevait en lui-même ce vœu peu catholique, lorsqu’il aperçut Auguste.

—Que me voulez-vous? demanda Godefroid.

—Mon bon monsieur, il vient de nous arriver un malheur qui me rend fou! Des scélérats sont venus saisir tout chez ma mère, et l’on cherche mon grand-père pour le mettre en prison. Mais ce n’est pas à cause de ces malheurs que je vous implore, dit ce garçon, avec une fierté romaine, c’est pour vous prier de me rendre un service que l’on rend à des condamnés à mort...

—Parlez, dit Godefroid.

—On est venu pour s’emparer des manuscrits de mon grand-père; et, comme je crois qu’il vous a remis l’ouvrage, je viens vous prier de prendre les notes, car la portière ne me laissera rien emporter d’ici... Joignez-les aux volumes, et...

—Bien, bien, répondit Godefroid, allez vite les chercher.

Pendant que le jeune homme entrait chez lui pour en revenir aussitôt, Godefroid pensa que cet enfant n’était coupable d’aucun crime, et qu’il ne fallait pas le désespérer en lui parlant de son grand-père, de l’abandon qui punissait cette triste vieillesse des fureurs de la vie politique, et il prit le paquet avec une sorte de bonne grâce.

—Quel est le nom de votre mère? demanda-t-il.

—Ma mère, monsieur, est la baronne de Mergi; mon père est le fils du premier président de la cour royale de Rouen.

—Ah! dit Godefroid, votre grand-père a marié sa fille au fils du fameux président Mergi.

—Oui, monsieur.

—Mon petit ami, laissez-moi, dit Godefroid. Il conduisit le jeune baron de Mergi jusque sur le palier, et appela la Vauthier.

—Mère Vauthier, lui dit-il, vous pouvez disposer de mon logement, je ne reviendrai jamais ici.

Et il descendit pour remonter en voiture.

—Avez-vous remis quelque chose à ce monsieur-là? demanda la Vauthier à Auguste.

—Oui, dit le jeune homme.

—Vous êtes propre! c’est un agent de vos ennemis! Il a tout conduit, c’est sûr. A preuve que le tour est fait, c’est qu’il ne reviendra jamais ici... Il m’a dit que je pouvais mettre son logement à louer. Auguste se précipita sur le boulevard, courut après le cabriolet, et finit par le faire arrêter tant il criait.

—Que me voulez-vous? demanda Godefroid.

—Les manuscrits de mon grand-père?...

—Dites-lui de les réclamer à monsieur Nicolas.

Le jeune homme prit ce mot pour l’atroce plaisanterie d’un voleur qui a bu toute honte, et il s’assit dans la neige en voyant le cabriolet reprendre sa course au grand trot. Il se releva dans un accès de sauvage énergie, revint se coucher, harassé de ses courses rapides, et le cœur brisé. Le lendemain matin, Auguste de Mergi s’éveilla seul dans ce logement, habité la veille par sa mère et par son grand-père, et il fut en proie aux émotions pénibles de sa situation, dans laquelle il se retrouva pleinement. La solitude profonde d’un appartement si rempli naguère, où chaque moment apportait un devoir, une occupation, lui fit tant de mal à voir, qu’il descendit demander à la mère Vauthier si son grand-père était venu pendant la nuit ou de grand matin; car il s’était éveillé fort tard, et il supposait que, dans le cas où le baron Bourlac serait retourné, la portière l’aurait instruit des poursuites. La portière répondit en ricanant qu’il savait bien où devait se trouver son grand-père; et que s’il n’était pas rentré ce matin, c’est qu’il habitait le château de Clichy. Cette raillerie chez une femme qui, la veille, l’avait si bien cajolé, rendit à ce pauvre jeune homme toute sa frénésie, et il courut à la maison de santé de la rue Basse-Saint-Pierre, en proie au désespoir de supposer son grand-père en prison.

Le baron Bourlac avait rôdé pendant toute la nuit autour de la maison de santé dont l’entrée lui avait été interdite, et autour de la maison du docteur Halpersohn, à qui naturellement il voulait demander compte d’une pareille conduite. Le docteur n’était rentré chez lui qu’à deux heures du matin. Le vieillard, venu à une heure et demie à la porte du docteur, était retourné se promener dans la grande allée des Champs-Élysées; lorsqu’il revint, à deux heures et demie, le portier lui dit que monsieur Halpersohn était rentré, couché, qu’il dormait et qu’il ne pouvait pas le réveiller.

En se trouvant à deux heures et demie du matin dans ce quartier, le pauvre père, au désespoir, erra sur le quai, sous les arbres chargés de givre des contre-allées du Cours-la-Reine, et attendit le jour. A neuf heures du matin, il se présenta chez le médecin, et lui demanda pourquoi il tenait ainsi sa fille en charte privée.

—Monsieur, lui répondit le docteur, hier, je vous ai répondu de la santé de votre fille; mais en ce moment je vous réponds de sa vie, et vous comprenez que je dois être souverain dans un pareil cas. Apprenez que votre fille a pris hier un remède qui doit lui donner _la plique_, et que, tant que cette horrible maladie ne sera pas sortie, elle ne sera pas visible. Je ne veux pas qu’une émotion vive, une erreur de régime, m’enlèvent ma malade et vous enlèvent à vous votre fille; si vous la voulez voir absolument, je demanderai une consultation de trois médecins, afin de mettre à couvert ma responsabilité, car la malade pourrait mourir.

Le vieillard, accablé de fatigue, tomba sur une chaise et se releva promptement en disant: —Pardonnez-moi, monsieur. J’ai passé la nuit à vous attendre dans des angoisses affreuses; car vous ne savez pas à quel point j’aime ma fille, que je garde depuis quinze ans entre la vie et la mort, et c’est un supplice que ces huit jours d’attente!

Le baron sortit du cabinet d’Halpersohn en chancelant comme un homme ivre. Environ une heure après la sortie de ce vieillard, que le médecin juif avait conduit en le soutenant par le bras jusqu’à la rampe de son escalier, il vit entrer Auguste de Mergi. En questionnant la portière de la maison de santé, ce pauvre jeune homme venait d’apprendre que le père de la dame amenée la veille était revenu dans la soirée, qu’il l’y avait demandée, et avait parlé d’aller ce matin chez le docteur Halpersohn, et que là sans doute on lui donnerait de ses nouvelles. Au moment où Auguste de Mergi se présenta dans le cabinet d’Halpersohn, le docteur déjeunait d’une tasse de chocolat, accompagnée d’un verre d’eau, le tout servi sur un petit guéridon; il ne se dérangea pas pour le jeune homme, et continua de tremper sa mouillette dans le chocolat; car il ne mangeait pas autre chose qu’une flûte coupée en quatre avec une précision qui prouvait une certaine habileté d’opérateur. Halpersohn avait, en effet, pratiqué la chirurgie dans ses voyages.

—Hé bien! jeune homme, dit-il, en voyant entrer le fils de Vanda, vous venez aussi me demander compte de votre mère...

—Oui, monsieur, répondit Auguste de Mergi.

Auguste s’était avancé jusqu’à la table où brillèrent tout d’abord à ses yeux plusieurs billets de banque parmi quelques piles de pièces d’or. Dans les circonstances où se trouvait ce malheureux enfant, la tentation fut plus forte que ses principes, quelque solides qu’ils pussent être. Il vit le moyen de sauver son grand-père et les fruits de vingt années de travail menacés par d’avides spéculateurs. Il succomba. Cette fascination fut rapide comme la pensée et justifiée par une idée de dévouement qui sourit à cet enfant. Il se dit: «Je me perds, mais je sauve ma mère et mon grand-père!...»

Dans cette étreinte de sa raison aux prises avec le crime, il acquit, comme les fous, une singulière et passagère habileté; car au lieu de donner des nouvelles de son grand-père, il abonda dans le sens du médecin. Halpersohn, comme tous les grands observateurs, avait deviné rétrospectivement la vie du vieillard, de cet enfant et de la mère. Il pressentit ou entrevit la vérité, que les discours de la baronne de Mergi lui dévoilèrent, et il en résultait chez lui comme une sorte de bienveillance pour ses nouveaux clients; car, du respect ou de l’admiration, il en était incapable.

—Hé bien! mon cher garçon, répondit-il familièrement au jeune baron, je vous garde votre mère, et je vous la rendrai jeune, belle et bien portante. C’est une de ces malades rares auxquelles les médecins s’intéressent; d’ailleurs, c’est, par sa mère, une compatriote à moi. Vous et votre grand-père, ayez le courage de rester deux semaines sans voir madame...

—La baronne Mergi...

—Si elle est baronne, vous êtes baron? demanda Halpersohn.

En ce moment le vol était accompli. Pendant que le médecin regardait sa mouillette alourdie par le chocolat, Auguste avait saisi quatre billets pliés et les avait mis dans la poche de son pantalon, en ayant l’air d’y fourrer la main par contenance.

—Oui, monsieur, je suis baron. Mon grand-père est baron aussi; il était procureur général sous la Restauration.

—Vous rougissez, jeune homme, il ne faut pas rougir d’être pauvre et baron, c’est fort commun.

—Qui vous a dit, monsieur, que nous sommes pauvres?

—Mais votre grand-père m’a dit avoir passé la nuit dans les Champs-Élysées; et, quoique je ne connaisse pas de palais où il se trouve d’aussi belle voûte que celle qui brillait à deux heures du matin, je vous assure qu’il faisait froid dans le palais où se promenait votre grand-père. On ne choisit pas par goût l’hôtel de la Belle-Étoile...

—Mon grand père sort d’ici? reprit Auguste, qui saisit cette occasion de faire retraite; je vous remercie, monsieur, et je viendrai, si vous le permettez, savoir des nouvelles de ma mère.

Aussitôt sorti, le jeune baron alla chez l’huissier en prenant un cabriolet pour s’y rendre plus promptement, et il paya la dette de son grand-père. L’huissier remit les pièces et le mémoire des frais acquittés, puis il dit au jeune homme de prendre un de ses clercs avec lui pour qu’il relevât le gardien judiciaire de ses fonctions.

—D’autant plus que messieurs Barbet et Métivier demeurent dans votre quartier, ajouta-t-il; mon jeune homme ira leur porter les fonds, et leur dire de vous rendre l’acte de réméré...

Auguste, qui ne comprenait rien à ces termes et à ces formalités, se laissa faire. Il reçut sept cents francs en argent qui lui revenaient sur les quatre mille francs, et sortit accompagné d’un clerc. Il monta dans le cabriolet dans un état de stupeur indicible; car, le résultat obtenu, les remords commencèrent, et il se vit déshonoré, maudit par son grand-père, dont l’inflexibilité lui était connue, et il pensa que sa mère mourrait de douleur de le savoir coupable. La nature entière changeait pour lui d’aspect. Il avait chaud, il ne voyait plus la neige, les maisons lui semblaient être des spectres. Arrivé chez lui, le jeune baron prit son parti, qui certes était celui d’un honnête jeune homme. Il alla dans la chambre de sa mère y prendre la tabatière garnie de diamants que l’empereur avait donnée à son grand-père, pour l’envoyer avec les sept cents francs au docteur Halpersohn, en y joignant la lettre suivante qui nécessita plusieurs brouillons.

«MONSIEUR,

»Les fruits d’un travail de vingt années, fait par mon grand-père, allaient être dévorés par des usuriers, qui menacent sa liberté. Trois mille trois cents francs le sauvaient, et en voyant tant d’or sur votre table, je n’ai pu résister au bonheur de rendre mon aïeul libre, en lui rendant aussi le salaire de ses veilles. Je vous ai emprunté sans votre consentement, quatre mille francs; mais comme trois mille trois cents francs seulement sont nécessaires, je vous envoie les sept cents francs restant, et j’y joins une tabatière enrichie de diamants, donnée par l’empereur à mon grand-père, et dont la valeur peut vous répondre de la somme.

»Dans le cas où vous ne croiriez pas à l’honneur de celui qui verra toute sa vie en vous un bienfaiteur, si vous daignez garder le silence sur une action injustifiable en toute autre circonstance, vous sauverez mon grand-père comme vous sauverez ma mère, et je serai toute la vie votre esclave dévoué.

»AUGUSTE DE MERGI.»

Vers deux heures et demie, Auguste, qui était allé jusqu’aux Champs-Élysées, fit remettre par un commissionnaire, à la porte du docteur Halpersohn, une boîte cachetée où se trouvaient dix louis, un billet de cinq cents francs et la tabatière; puis il revint lentement à pied chez lui, par le pont d’Iéna, les Invalides et les boulevards, comptant sur la générosité du docteur Halpersohn. Le médecin, qui s’était aperçu du vol, avait aussitôt changé d’opinion sur ses clients. Il pensa que le vieillard était venu pour le voler, et que, n’ayant pas réussi, il avait envoyé ce petit garçon. Il se mit en doute les qualités qu’ils se donnaient, et il alla droit au parquet du procureur du roi, rendre sa plainte, en ordonnant qu’on fît aussitôt des poursuites.

La prudence avec laquelle procède la justice permet rarement d’aller aussi vite que les parties plaignantes le veulent; mais vers trois heures, un commissaire de police, accompagné d’agents qui se tenaient en flâneurs sur les boulevards, faisait des questions à la mère Vauthier sur ses locataires, et la veuve augmentait, sans le savoir, les soupçons du commissaire de police.

Népomucène, qui flaira des agents de police, crut qu’on allait arrêter le vieillard; et, comme il aimait monsieur Auguste, il courut au-devant de monsieur Bernard; et l’apercevant dans l’avenue de l’Observatoire:

—Sauvez-vous, monsieur! cria-t-il, on vient vous arrêter. Les huissiers sont venus hier chez vous; ils ont tout saisi. La mère Vauthier, qui vous a caché des papiers timbrés, disait que vous coucheriez à Clichy ce soir ou demain. Tenez, voyez-vous ces argousins?

Un regard suffit à l’ancien procureur général pour reconnaître des recors dans les agents de police, et il devina tout.

—Et monsieur Godefroid?

—Parti pour ne plus revenir. La mère Vauthier dit que c’était une mouche à vos ennemis...

Aussitôt le baron Bourlac prit le parti d’aller chez Barbet, et il y fut en un quart d’heure, l’ancien libraire demeurait dans la rue Sainte-Catherine-d’Enfer.

—Ah! vous venez chercher votre acte de réméré? dit l’ancien libraire en répondant au salut de sa victime; le voici.

Et, au grand étonnement du baron Bourlac, il lui tendit l’acte que l’ancien procureur général prit, en disant:

—Je ne comprends pas...

—Ce n’est donc pas vous qui m’avez payé? répliqua le libraire.

—Vous êtes payé!

—Mon petit-fils a porté les fonds chez l’huissier ce matin.

—Est-il vrai que vous m’ayez fait saisir hier?...

—Vous n’étiez donc pas rentré chez vous depuis deux jours? demanda Barbet; mais un procureur général sait bien ce que c’est que la dénonciation de la contrainte par corps...

En entendant cette phrase, le baron salua froidement Barbet, et revint vers sa maison en pensant que le garde du commerce était là sans doute pour les auteurs cachés au deuxième étage. Il allait lentement, perdu dans de vagues appréhensions; car à mesure qu’il marchait, les paroles de Népomucène lui apparaissaient de plus en plus obscures, inexplicables. Godefroid pouvait-il bien l’avoir trahi! Il prit machinalement par la rue Notre-Dame des Champs et rentra par la petite porte, qu’il trouva par hasard ouverte, et heurta Népomucène.

—Ah! monsieur, arrivez donc! On emmène monsieur Auguste en prison! Il a été pris sur le boulevard; c’est lui qu’on cherchait; il a été interrogé...

Le vieillard bondit comme un tigre, passa l’allée sur le boulevard en traversant la maison, et le jardin, comme une flèche, et il put arriver assez à temps pour voir son petit-fils montant en fiacre entre trois hommes.

—Auguste, dit-il, qu’est-ce que cela veut dire?

Le jeune homme fondit en larmes et s’évanouit.