La Comédie humaine - Volume 18
Part 21
—Monsieur, je suis le baron Bourlac, ancien procureur général, dit-il au commissaire de police dont l’écharpe frappa son regard; de grâce, expliquez-moi ceci...
—Monsieur, si vous êtes le baron Bourlac, vous comprendrez tout en deux mots: je viens d’interroger ce jeune homme, et il a malheureusement avoué...
—Quoi?...
—Un vol de quatre mille francs fait chez le docteur Halpersohn.
—Est-il possible! Auguste?
—Grand-papa, je lui ai envoyé en nantissement votre tabatière de diamants, je voulais vous sauver de l’infamie d’aller en prison.
—Ah! malheureux, qu’as-tu fait! s’écria le baron. Les diamants sont faux, car j’ai vendu les vrais depuis trois ans.
Le commissaire de police et son greffier se regardèrent d’une singulière façon. Ce regard, plein de choses, surpris par le baron Bourlac, le foudroya.
—Monsieur le commissaire, reprit l’ancien procureur général, soyez tranquille, je vais aller voir monsieur le procureur du roi; mais vous pouvez attester l’erreur dans laquelle j’ai maintenu mon petit-fils et ma fille. Vous devez faire votre devoir; mais, au nom de l’humanité, mettez mon petit-fils à la pistole... Je passerai à la prison... Où le menez-vous?
—Êtes-vous le baron de Bourlac? dit le commissaire de police.
—Oh! monsieur.
—C’est que monsieur le procureur du roi, le juge d’instruction et moi, nous doutions que des gens comme vous et votre petit-fils pussent être coupables, et comme le docteur, nous avons cru que des fripons avaient pris vos noms.
Il prit le baron Bourlac à part et lui dit:
—Vous êtes allé ce matin chez le docteur Halpersohn?...
—Oui, monsieur.
—Votre petit-fils s’y est présenté une demi-heure après vous?
—Je n’en sais rien, monsieur, car je rentre, et je n’ai pas vu mon petit-fils depuis hier.
—Les exploits qu’il nous a montrés et le dossier m’ont tout expliqué, reprit le commissaire de police, je connais la cause du crime. Monsieur, je devrais vous arrêter comme complice de votre petit-fils, car vos réponses confirment les faits allégués dans la plainte; mais les actes qui vous ont été signifiés et que je vous rends, dit-il en tendant un volume de papier timbré qu’il tenait à la main, prouvent que vous êtes bien le baron Bourlac. Néanmoins, soyez prêt à comparaître devant M. Marest, juge d’instruction commis à cette affaire. Je crois devoir me relâcher des rigueurs ordinaires devant votre ancienne qualité. Quant à votre petit-fils, je vais parler à monsieur le procureur du roi en rentrant, et nous aurons tous les égards possibles pour le petit-fils d’un ancien premier président, victime d’une erreur de jeunesse. Mais il y a plainte: le délinquant avoue, j’ai dressé procès-verbal, il y a mandat de dépôt; je ne puis rien. Quant à l’incarcération, nous mettrons votre petit-fils à la Conciergerie.
—Merci! monsieur, dit le malheureux Bourlac.
Il tomba roide dans la neige, et roula dans une des cuvettes qui séparaient alors les arbres du boulevard.
Le commissaire de police appela du secours, et Népomucène accourut avec la mère Vauthier. On porta le vieillard chez lui, et la Vauthier pria le commissaire de police, en passant par la rue d’Enfer, d’envoyer au plus vite le docteur Berton.
—Qu’a donc mon grand-père? demanda le pauvre Auguste.
—Il est fou! monsieur!... Voilà ce que c’est que de voler!...
Auguste fit un mouvement pour se briser la tête; mais les deux agents le continrent.
—Allons, jeune homme, du calme! dit le commissaire, du calme. Vous avez des torts, mais ils ne sont pas irréparables!...
—Mais, monsieur, dites donc à cette femme que vraisemblablement mon grand-père est à jeun depuis vingt-quatre heures!...
—Oh! les pauvres gens! s’écria tout bas le commissaire.
Il fit arrêter le fiacre qui marchait, dit un mot à l’oreille de son secrétaire, qui courut parler à la Vauthier et qui revint aussitôt.
Monsieur Berton jugea que la maladie de monsieur Bernard, car il le connaissait sous ce seul nom, était une fièvre chaude d’une grande intensité; mais comme la veuve Vauthier lui raconta les événements qui motivaient cet état, à la façon dont racontent les portières, il jugea nécessaire d’informer le lendemain matin, à Saint-Jacques du Haut-Pas, monsieur Alain de cette aventure, et monsieur Alain fit parvenir par un commissionnaire un mot qu’il écrivit au crayon à monsieur Nicolas, rue Chanoinesse.
Godefroid, en arrivant, avait remis la veille au soir les notes de l’ouvrage à monsieur Nicolas, qui passa la plus grande partie de la nuit à lire le premier volume de l’ouvrage du baron Bourlac.
Le lendemain matin, madame de La Chanterie dit au néophyte qu’il allait, si sa résolution tenait toujours, se mettre immédiatement à l’ouvrage. Godefroid, initié par elle aux secrets financiers de la société, travailla sept ou huit heures par jour, pendant plusieurs mois, sous l’inspection de Frédéric Mongenod, qui venait tous les dimanches examiner la besogne, et il reçut de lui des éloges sur ses travaux.
—Vous êtes, lui dit-il, quand tous les comptes furent à jour et clairement établis, une acquisition précieuse pour les saints au milieu de qui vous vivez. Maintenant, deux ou trois heures par jour vous suffiront à maintenir cette comptabilité au courant, et vous pourrez, le surplus du temps, les aider, si vous avez encore la vocation que vous manifestiez il y a six mois...
On était alors au mois de juillet 1838. Pendant tout le temps qui s’était écoulé depuis l’aventure du boulevard Mont-Parnasse, Godefroid, jaloux de se montrer digne de ses amis, n’avait pas fait une seule question relative au baron Bourlac; car, n’en entendant pas dire un mot, ne trouvant rien dans les écritures qui concernât cette affaire, il regarda le silence gardé sur la famille des deux bourreaux de madame La Chanterie ou comme une épreuve à laquelle on le soumettait, ou comme une preuve que les amis de cette sublime femme l’avaient vengée.
En effet, il était allé, deux mois après, en se promenant, jusqu’au boulevard Mont-Parnasse; il avait su rencontrer la veuve Vauthier, et il lui avait demandé des nouvelles de la famille Bernard.
—Est-ce qu’on sait, mon cher monsieur Godefroid, où ces gens-là sont passés!... Deux jours après votre expédition, car c’est vous, finaud, qui avez soufflé l’affaire à mon propriétaire, il est venu du monde qui nous a débarrassé de ce vieux fiérot-là. Bah! l’on a tout déménagé en vingt-quatre heures, et, ni vu, ni connu! Personne ne m’a voulu dire un mot. Je crois qu’il est parti pour Alger avec son brigand de petit-fils; car Népomucène, qui avait un faible pour ce voleur, et qui ne vaut pas mieux que lui, ne l’a pas trouvé à la Conciergerie, et lui seul sait où ils sont, le gredin m’ayant plantée là... Élevez donc des enfants trouvés! Voilà comme ils vous récompensent, ils vous mettent dans l’embarras. Je n’ai pas encore pu le remplacer; et, comme le quartier gagne beaucoup, la maison est toute louée, je suis écrasée de travail.
Jamais Godefroid n’aurait rien su de plus sur le baron Bourlac, sans le dénoûment qui se fit de cette aventure, par suite d’une de ces rencontres comme il s’en fait à Paris.
Au mois de septembre, Godefroid descendait la grande avenue des Champs-Élysées, et il pensait au docteur Halpersohn, en passant devant la rue Marbœuf.
—Je devrais, se dit-il, aller le voir pour savoir s’il a guéri la fille de Bourlac!... Quelle voix! quel talent elle avait!... Elle voulait se consacrer à Dieu!
Parvenu au rond-point, Godefroid le traversa promptement à cause des voitures qui descendaient avec rapidité, et il heurta dans l’allée un jeune homme qui donnait le bras à une jeune dame.
—Prenez donc garde! s’écria le jeune homme, êtes-vous donc aveugle?
—Hé! c’est vous! répondit Godefroid en reconnaissant Auguste de Mergi dans ce jeune homme.
Auguste était si bien mis, si joli, si coquet, si fier de donner le bras à cette femme, que, sans les souvenirs auxquels il s’abandonnait, il ne l’aurait pas reconnu.
—Hé! c’est ce cher monsieur Godefroid, dit la dame.
En entendant les notes célestes de l’organe enchanteur de Vanda qui marchait, Godefroid resta cloué par les pieds à la place où il était.
—Guérie!... dit-il.
—Depuis dix jours, il m’a permis de marcher!... répondit-elle.
—Halpersohn?...
—Oui! dit-elle. Hé, comment n’êtes-vous pas venu nous voir? reprit-elle... Oh! vous avez bien fait! Mes cheveux n’ont été coupés qu’il y a huit jours! ceux que vous me voyez, sont une perruque; mais le docteur m’a juré qu’ils repousseraient!... Mais combien n’avons-nous pas de choses à nous dire!... Venez donc dîner avec nous!... Oh! votre accordéon!... oh! monsieur...
Et elle porta son mouchoir à ses yeux.
—Je le garderai toute ma vie! mon fils le conservera comme une relique! Mon père vous a cherché dans tout Paris; il est, d’ailleurs, à la recherche de ses bienfaiteurs inconnus; il mourra de chagrin si vous ne l’aidez pas à les retrouver... Il est rongé par une mélancolie noire dont je ne triomphe pas tous les jours.
Autant séduit par la voix de cette délicieuse femme rappelée de la tombe que par la voix d’une fascinante curiosité, Godefroid prit le bras que lui tendit la baronne de Mergi, qui laissa son fils aller en avant, chargé par elle d’une commission par un signe de tête, que le jeune homme avait compris.
—Je ne vous emmène pas bien loin, nous demeurons allée d’Antin, dans une jolie maison bâtie à l’anglaise; nous l’occupons tout entière; chacun de nous a tout un étage. Oh! nous sommes très-bien. Mon père croit que vous êtes pour beaucoup dans les félicités qui nous accablent!...
—Moi!...
—Ne savez-vous pas que l’on a créé pour lui, sur un rapport du ministre de l’Instruction publique, une chaire de législation comparée à la Sorbonne? Mon père commencera son premier cours au mois de novembre prochain. Le grand ouvrage auquel il travaillait paraîtra dans un mois, car la maison Cavalier le publie en partageant les bénéfices avec mon père, et elle lui a remis trente mille francs à-compte sur sa part; aussi mon père achète-t-il la maison où nous sommes. Le ministère de la justice me fait une pension de douze cents francs, à titre de secours annuels à la fille d’un ancien magistrat; mon père a sa pension de mille écus; il a cinq mille francs comme professeur. Nous sommes si économes, que nous serons presque riches. Mon Auguste va commencer son droit dans deux mois; mais il est employé au parquet du procureur général, et gagne douze cents francs... Ah! monsieur Godefroid, ne parlez pas de la malheureuse affaire de mon Auguste. Moi, je le bénis tous les matins pour cette action, que son grand-père ne lui pardonne pas encore! sa mère le bénit, Halpersohn l’adore, et l’ancien procureur général est implacable.
—Quelle affaire? dit Godefroid.
—Ah! je reconnais bien là votre générosité! s’écria Vanda. Quel noble cœur vous avez!... Votre mère doit être fière de vous.
Elle s’arrêta comme si elle avait ressenti des douleurs dans le cœur.
—Je vous jure que je ne sais rien de l’affaire dont vous me parlez, dit Godefroid.
—Ah! vous ne la connaissez pas!
Et elle raconta naïvement, en admirant son fils, l’emprunt fait par Auguste au docteur.
—Si nous ne pouvons rien dire de cela devant monsieur le baron Bourlac, fit observer Godefroid, racontez-moi comment votre fils s’en est tiré...
—Mais, répondit Vanda, je vous ai dit, je crois, qu’il est employé chez le procureur général, qui lui témoigne la plus grande bienveillance. Il n’est pas resté plus de quarante-huit heures à la Conciergerie, où il avait été mis chez le directeur. Le bon docteur, qui n’a trouvé la belle, la sublime lettre d’Auguste que le soir, a retiré sa plainte; et, par l’intervention d’un ancien président de la cour royale que mon père n’a jamais vu, le procureur général a fait anéantir le procès-verbal du commissaire de police et le mandat de dépôt. Enfin il n’existe aucune trace de cette affaire que dans mon cœur, dans la conscience de mon fils et dans la tête de son grand-père, qui, depuis ce jour, dit _vous_ à Auguste et le traite comme un étranger. Hier encore, Halpersohn demandait grâce pour lui; mais mon père, qui me refuse, moi qu’il aime tant, a répondu: —Vous êtes le volé; vous pouvez, vous devez pardonner; mais moi, je suis responsable du voleur... et quand j’étais procureur général, je ne pardonnais jamais!... —Vous tuerez votre fille! a dit Halpersohn que j’écoutais. Mon père a gardé le silence.
—Mais qui donc vous a secourus?
—Un monsieur que nous croyons chargé de répandre les bienfaits de la reine.
—Comment est-il? demanda Godefroid.
—C’est un homme solennel et sec, triste dans le genre de mon père... C’est lui qui fit transporter mon père dans la maison où nous sommes, lorsqu’il fut atteint de sa fièvre chaude. Figurez-vous que, dès que mon père fut rétabli, l’on m’a retirée de la maison de santé et installée là, où je me suis retrouvée dans ma chambre, comme si je ne l’avais pas quittée. Halpersohn, que ce grand monsieur a séduit, je ne sais comment, m’a donc alors appris toutes les souffrances endurées par mon père! Et les diamants vendus de sa tabatière! mon fils et mon père la plupart du temps sans pain, et faisant les riches en ma présence... Oh! monsieur Godefroid!... Ces deux êtres-là sont des martyrs... Que puis-je dire à mon père?... Entre mon fils et lui, je ne peux que leur rendre la pareille en souffrant pour eux, comme eux.
—Et ce grand monsieur n’a-t-il pas un peu l’air militaire?...
—Ah! vous le connaissez! lui cria Vanda sur la porte de sa maison.
Elle saisit Godefroid par la main avec la vigueur d’une femme lorsqu’elle éprouve une attaque de nerfs, elle le traîna dans un salon dont la porte s’ouvrit et cria:
—Mon père! monsieur Godefroid connaît ton bienfaiteur.
Le baron Bourlac, que Godefroid aperçut vêtu comme devait l’être un ancien magistrat d’un rang si éminent, se leva, tendit la main à Godefroid, et dit: —Je m’en doutais!
Godefroid fit un geste de dénégation, quant aux effets de cette noble vengeance; mais le procureur général ne lui laissa pas le temps de parler.
—Ah! monsieur, dit-il en continuant, il n’y a que la Providence de plus puissante, que l’amour de plus ingénieux, que la maternité de plus clairvoyante que vos amis qui tiennent de ces trois grandes divinités... Je bénis le hasard à qui nous devons notre rencontre; car monsieur Joseph a disparu pour toujours, et comme il a su se soustraire à tous les piéges que j’ai tendus pour savoir son vrai nom, sa demeure, je serais mort de chagrin..... Tenez, lisez sa lettre. Mais vous le connaissez?
Godefroid lut ce qui suit:
«Monsieur le baron Bourlac, les sommes que, par ordre d’une dame charitable, nous avons dépensées pour vous, montent à quinze mille francs. Prenez-en note, pour les faire rendre, soit par vous-même, soit par vos descendants, lorsque la prospérité de votre famille le permettra; car c’est le bien des pauvres. Quand cette restitution sera possible, versez les sommes dont vous serez débiteur chez les frères Mongenod, banquiers. Que Dieu vous pardonne vos fautes!»
Cinq croix formaient la mystérieuse signature de cette lettre, que Godefroid rendit.
—Les cinq croix y sont... dit-il en se parlant à lui-même.
—Ah! monsieur, dit le vieillard, vous qui savez tout, qui avez été l’envoyé de cette dame mystérieuse... dites-moi son nom!
—Son nom! cria Godefroid, son nom! Mais malheureux ne le demandez jamais! ne cherchez jamais à le savoir! Ah! madame, dit Godefroid en prenant dans ses mains tremblantes la main de madame de Mergi, si vous tenez à la raison de votre père, faites qu’il reste dans son ignorance, qu’il ne se permette pas la moindre démarche!
Un étonnement profond glaça le père, la fille et Auguste.
—C’est? demanda Vanda.
—Eh bien, celle qui vous a sauvé votre fille, reprit Godefroid en regardant le vieillard, qui vous l’a rendue jeune, belle, fraîche, ranimée, qui l’a retirée du cercueil; celle qui vous a épargné l’infamie de votre petit-fils! celle qui vous a rendu la vieillesse heureuse, honorée, qui vous a sauvé tous trois...
Il s’arrêta.
—C’est une femme que vous avez envoyée innocente au bagne pour vingt ans! s’écria Godefroid en s’adressant au baron Bourlac; à qui vous avez prodigué, dans votre ministère, les plus cruelles injures, à la sainteté de laquelle vous avez insulté, et à qui vous avez arraché une fille délicieuse pour l’envoyer à la plus affreuse des morts, car elle a été guillotinée!...
Godefroid, voyant Vanda tombée sur un fauteuil, évanouie, sauta dans le corridor; de là, dans l’allée d’Antin, et se mit à courir à toutes jambes.
—Si tu veux ton pardon, dit le baron Bourlac à son petit-fils, suis-moi cet homme et sache où il demeure!...
Auguste partit comme une flèche.
Le lendemain matin, le baron Bourlac frappait, à huit heures et demie, à la vieille porte jaune de l’hôtel de La Chanterie, rue Chanoinesse, et demanda madame La Chanterie au concierge, qui lui montra le perron. C’était heureusement à l’heure du déjeuner, et Godefroid reconnut le baron dans la cour, par un des croisillons qui donnaient du jour à l’escalier; il n’eut que le temps de descendre, de se jeter dans le salon, où tout le monde se trouvait, et de crier:
—Le baron de Bourlac!...
En entendant ce nom, madame de La Chanterie, soutenue par l’abbé de Véze, rentra dans sa chambre.
—Tu n’entreras pas, suppôt de Satan! s’écriait Manon qui reconnut le procureur général et qui se mit devant la porte du salon. Viens-tu pour tuer madame?
—Allons, Manon, laissez passer monsieur, dit monsieur Alain.
Manon s’assit sur une chaise comme si les deux jambes lui eussent manqué à la fois.
—Messieurs, dit le baron d’une voix excessivement émue en reconnaissant Godefroid et monsieur Joseph, et en saluant les deux autres, la bienfaisance donne des droits à l’obligé!
—Vous ne nous devez rien, monsieur, dit le bon Alain, vous devez tout à Dieu...
—Vous êtes des saints et vous avez le calme des saints, dit l’ancien magistrat. Vous m’écouterez!... Je sais que les bienfaits surhumains qui m’accablent depuis dix-huit mois sont l’œuvre d’une personne que j’ai gravement offensée en faisant mon devoir; il a fallu quinze ans pour que je reconnusse son innocence, et c’est là, messieurs, le seul remords que je doive à l’exercice de mes fonctions. —Écoutez! j’ai peu de vie à vivre, mais je vais perdre ce peu de vie, encore si nécessaire à mes enfants, sauvés par madame de La Chanterie, si je ne puis obtenir d’elle mon pardon. Messieurs, je resterai sur le parvis Notre-Dame, à genoux, jusqu’à ce qu’elle m’ait dit un mot... Je l’attendrai là... Je baiserai la trace de ses pas, je trouverai des larmes pour l’attendrir, moi que les tortures de mon enfant ont desséché comme une paille...
La porte de la chambre de madame de La Chanterie s’ouvrit, l’abbé de Vèse se glissa comme une ombre, et dit à monsieur Joseph: —Cette voix tue madame.
—Ah! elle est là! Elle passe par là! dit le baron Bourlac.
Il tomba sur ses genoux, baisa le parquet, fondit en larmes, et d’une voix déchirante, il cria: —Au nom de Jésus, mort sur la croix, pardonnez! pardonnez! car ma fille a souffert mille morts!
Le vieillard s’affaissa si bien que les spectateurs émus le crurent mort. En ce moment, madame de La Chanterie apparut comme un spectre à la porte de sa chambre, sur laquelle elle s’appuyait défaillante.
—Par Louis XVI et Marie-Antoinette, que je vois sur leur échafaud, par madame Elisabeth, par ma fille, par la vôtre, par Jésus, je vous pardonne...
En entendant ce dernier mot, l’ancien procureur leva les yeux et dit: —Les anges se vengent ainsi.
Monsieur Joseph et monsieur Nicolas relevèrent le baron Bourlac et le conduisirent dans la cour; Godefroid alla chercher une voiture, et quand on entendit le roulement, monsieur Nicolas dit en y mettant le vieillard:
—Ne revenez plus, monsieur, autrement vous tueriez aussi la mère, car la puissance de Dieu est infinie, mais la nature humaine a ses limites.
Ce jour-là Godefroid fut acquis à l’Ordre des Frères de la Consolation.
Août 1848.
FIN DE L’INITIÉ.
SIXIÈME LIVRE SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE
LES PAYSANS
A M. P. S. B. GAVAULT.
_J. J. Rousseau mit en tête de la Nouvelle Héloïse_: J’ai vu les mœurs de mon temps et j’ai publié ces lettres. _Ne puis-je pas vous dire, à l’imitation de ce grand écrivain: J’étudie la marche de mon époque et je publie cet ouvrage_?
_Le but de cette étude, d’une effrayante vérité, tant que la société voudra faire de la philanthropie un principe, au lieu de la prendre pour un accident, est de mettre en relief les principales figures d’un peuple oublié par tant de plumes à la poursuite de sujets nouveaux. Cet oubli n’est peut-être que de la prudence, par un temps où le peuple hérite de tous les courtisans de la royauté. On a fait de la poésie avec les criminels, on s’est apitoyé sur les bourreaux, on a presque déifié le prolétaire! Des sectes se sont émues et crient par toutes leurs plumes: Levez-vous, travailleurs, comme on a dit au tiers état: Lève-toi! On voit bien qu’aucun de ces Erostrates n’a eu le courage d’aller au fond des campagnes étudier la conspiration permanente de ceux que nous appelons encore les faibles, contre ceux qui se croient les forts, du paysan contre le riche... Il s’agit ici d’éclairer, non pas le législateur d’aujourd’hui, mais celui de demain. Au milieu du vertige démocratique auquel s’adonnent tant d’écrivains aveugles, n’est-il pas urgent de peindre enfin ce paysan qui rend le Code inapplicable, en faisant arriver la propriété à quelque chose qui est et qui n’est pas? Vous allez voir cet infatigable sapeur, ce rongeur qui morcelle et divise le sol, le partage, et coupe un arpent de terre en cent morceaux, convié toujours à ce festin par une petite bourgeoisie qui fait de lui, tout à la fois, son auxiliaire et sa proie. Cet élément insocial créé par la révolution absorbera quelque jour la bourgeoisie comme la bourgeoisie a dévoré la noblesse. S’élevant au-dessus de la loi par sa propre petitesse, ce Robespierre à une tête et à vingt millions de bras, travaille sans jamais s’arrêter, tapi dans toutes les communes, intronisé au conseil municipal, armé en garde national dans tous les cantons de France, par l’an 1830, qui ne s’est pas souvenu que Napoléon a préféré les chances de son malheur à l’armement des masses._
_Si j’ai, pendant huit ans, cent fois quitté, cent fois repris ce livre, le plus considérable de ceux que j’ai résolu d’écrire, c’est que tous mes amis, comme vous-même, ont compris que le courage pouvait chanceler devant tant de difficultés, tant de détails mêlés à ce drame doublement terrible et si cruellement ensanglanté; mais, au nombre des raisons qui me rendent aujourd’hui presque téméraire, comptez le désir d’achever une œuvre destinée à vous donner un témoignage de ma vive et durable reconnaissance pour un dévouement qui fut une de mes plus grandes consolations dans l’infortune._
DE BALZAC.
PREMIÈRE PARTIE QUI TERRE A, GUERRE A.
I.—LE CHATEAU.
A MONSIEUR NATHAN.
«Aux Aigues, le 6 août 1823.
»Toi qui procures de délicieux rêves au public avec tes fantaisies, mon cher Nathan, je vais te faire rêver avec du vrai. Tu me diras si jamais le siècle actuel pourra léguer de pareils songes aux Nathan et aux Blondet de l’an 1923! Tu mesureras la distance à laquelle nous sommes du temps où les Florine du dix-huitième siècle trouvaient, à leur réveil, un château comme les Aigues, dans un contrat.
»Mon très-cher, si tu reçois ma lettre dans la matinée, vois-tu, de ton lit, à cinquante lieues de Paris environ, au commencement de la Bourgogne, sur une grande route royale, deux petits pavillons en brique rouge, réunis ou séparés par une barrière peinte en vert?... Ce fut là que la diligence déposa ton ami.